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Full text of "Macaire; chanson de geste"

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LES 


ANCIENS   POETES 


DE   LA   FRANCE 


La  première  partie  du  recueil  des  Anciens  Poètes  de  ia 
France  renfermera  le  cycle  carlovmgien  ,  et  formera  quarante 
volumes  semblables  à  celui-ci. 

L'examen  des  qu^Mion»;  auxquelles  p<ul  donner  lieu  la 
publication  de  ce  :  la  haute  direction 

d«  S.  Exe.  M.  t  II  publique,  à  une 

Comnission  composée  ue  MM.  : 

Le  Marquis  di  La  Gmnci,  sénateur,  membre  de 
rinstitut,  Prisidtnt; 

F.  GuttSAKO ,  professeur  ï  l'Ecole  impériale  des 
ChMn,déUgui  de  la  Commission  pour  U  direction  du 
Recueil  ; 

Francis  WiY,  inspecteur  général  des  archives  dépar- 
tementales ; 

Henri  Micmilaht,  membre  de  la  Société  des  anti- 
quaires de  France,  employé  au  département  des  ma- 
ntucritsde  la  Bibliothèque  impériale. 


cal  If  aiwriim  dam  toidtt  6«  pubUcadot. 


LES 


ANCIENS  POETES 

DE   LA  FRANCE 

Publiés  sous  les  auspices 

DE   S.  EXC.    M.    LE  MINISTRE  DE  L'INSTRUCTION 

PUBLIQUE 

Et  sous  la  direction 

DE    M.     F.   GUESSARD 


MACAIRE 


PARIS 
Librairie    A.     Franck 

RUS     DE    RICHEL  lEU,    67 


MDCCCLXVI 


P«rfi.  —  ImpùaU  fvar  tùUkUf  T ,  rue  S.» HoaorI,  |  }l. 


MACAIRE 


CHANSON    DE  GESTE 


MACAIRE 


CHANSON    DE   GESTE 


Publiée  d'aprls  le  manuscrit  unique  de  Venise , 
avec  un  essai  de  restitution  en  regard 


PAR 


M.    F.    GUESSARD 


PARIS 
Librairie   A.    Franck 

RUE     DE     RICHELIEU,     67 


MDCCCLXVI 


'    2  4455 


PRÉFACE. 


^ai  trouvé  ce  poëme  sans  titre  dans 
Punique  manuscrit  qui  nous  Pait  con- 
servé, en  sorte  que  j'en  suis  à  la  fois 
Péditeur  et  le  parrain. 
Je  lui  ai  donné  un  nom ,  je  le  sais, 
qui  n'est  guère  recommandable.  En  dépit  de  son 
étymologie  et  du  parfum  de  sainteté  qu'il  ex- 
hale, ce  nom  malheureux  était  déjà  bien  mal  noté 
au  moyen  âge  (')  ,  et  Pest  aujourd'hui  plus  que 
jamais.  Aussi  ne  l'ai-je  pas  choisi ,  mais  subi , 


I.  Voyez,  par  exemple,  Huon  de  Bordeaux  y  p.  u6  : 

Là  ejfMacaires,  .1.  traîtres  prouvés. 

Fierabras ,  p.  1 3  3  : 

L'emperere  manda  Guenelon  et  Hardrè , 
Grifonnet  d^Autefuelle  0  le  grenon  mellé^ 
Abri  et  Macaire  et  des  autres  assis. 

Aiol  et  Mirabelj  ms.  de  la  Bibl.  imp. ,  La  Val.,  80,  fol. 
120  yo,  col.  2  : 

Makaire  de  Losane  fu  malparliers. 

Notre  Macaire  s'appelle  précisément  comme  celui  qui  figure 
dans  Aiol  et  Mirabel  : 

Machario  de  Losane  se  fait  apeler. 

Macaire,  a 


ij  Préface. 

pour  ainsi  parler ,  et  fort  à  conire-cœur ,  sachant 
surtout  que  ce  n'était  pas  le  véritable  titre  de 
l'ouvrage,  celui  ou'il  portail  autrefois  cl  sous  le- 
(^uel  il  a  été  iraauii  à  l'étranger.  Ce  vrai  titre, 
tiré  du  nom  de  l'hérome,  était,  sans  aucun  doute  : 
La  Ri-int  Sibili.  Mais  comment  le  conserver  à  !a 
version  que  je  publie,  où  Sibile  s'appelle  Blanche 
fleur  ?  Substituer  ce  nouveau  nom  ù  l'ancien  , 
ce  n'était  pas  remédier  au  mal  ;  c'était  plutôt 
l'aggraver  en  introduisant  un  élément  de  con- 
fusion dans  le  catalogue  de  notre  histoire  litté- 
raire. En  etîei ,  ce  nom  gracieux  de  Blanche- 
tleur,  si  cher  aux  trouvères,  se  trouve  déjà  en 
tête  d'une  de  leurs  compi'  et  bien  qu'il  y 

soit  associé  à  un  autre,  je  I,  ^  is  sans  craindre 

cette  répétition  dans  la  série  aes  titres  de  nos 
anciens  poèmes  Voilà  comment  j'ai  été  conduit 
à  préierer  le  nom  d'un  coquin  .1  iclui  d'une 
reme  vertueuse. 

C'est  dire  assez  que  je  n'a<  :c  a  choisir 

qu'entre  ces  deux  noms  :  celu.  _.  .nnocence  et 
celui  de  son  persécuteur.  Il  y  a  bien  encore  dans 
cette  curieuse  composition  un  troisième  person- 
nage qui  y  joue  un  grand  rôle  ;  un  personnage 
que  l'histoire  a  longtemps  emprunté  au  roman , 
que  les  arts,  aue  le  théâtre  ont  rendu  populaire 
et  dont  l'érudition  a  discuté  l'existence  dans  une 
savante  dissertation.  Ce  n'est  au'un  chien,  il  est 
vrai ,  mais  un  chien  célèbre  :  le  chien  de  Mon- 
targis.  F^ar  malheur ,  je  ne  pouvais  me  servir  de 
ce  titre  tout  fait  sans  me  rendre  coupable  d'un 
gros  iue  le  chien  de  Montar- 

gis  nu  ^i».  ..M. ..  ..w V      "  ' '"L^temps  après  sa 

ruissance,  c'cst-à-dirclo;.  après  la  lin  du 


Préface.  iij 

XI F  siècle,  date  probable  du  poëme  que  je  pu- 
blie. 

Si  ce  poëme  n'appartenait  pas  au  genre  sé- 
rieux ,  au  moins  par  l'intention ,  le  meilleur  titre 
qu'on  lui  pût  adapter  serait  sans  doute  celui 
d'une  des  comédies  de  Molière ,  en  substituant 
simplement  le  nom  de  Charlemagne  à  celui  de 
Sganarelle.  Le  grand  empereur,  en  effet,  y  joue 
un  rôle  analogue  à  celui  de  l'époux  trop  soupçon- 
neux que  notre  grand  comique  a  mis  en  scène,  à 
cela  près  que  Charlemagne,  dont  l'infortune  n'est 
pas  moins  imaginaire  que  celle  de  Sganarelle ,  a 
cependant  pour  y  croire  de  plus  fortes  raisons 
que  lui. 

C'est  après  ces  réflexions ,  et  non  à  la  légère , 
comme  on  le  voit,  que  je  me  suis  décidé  à  resti- 
tuer à  notre  histoire  littéraire ,  sous  le  titre  de 
Macalre,  la  chanson  de  la  Reine  Sihile^  dont  on 
connaissait  depuis  longtemps  l'existence  et  le 
sujet,  mais  dont  on  croyait  l'original  à  jamais 
perdu. 

Je  n'oserais  dire  absolument  que  je  l'ai  re- 
trouvé. Ce  serait  faire  trop  d'honneur  à  l'Italien 
qui  l'a  enchâssé  dans  la  vaste  compilation  d'où 
je  le  tire  ;  ce  serait  peut-être  aussi  paraître  trop 
satisfait  de  mon  essai  de  restitution.  Or,  je  n'ai 
garde  de  tomber  dans  ces  deux  excès.  Il  n'est 
pas  besoin  d'être  grand  clerc  pour  reconnaître 
combien  est  altéré  le  manuscrit  que  je  publie^  et 
j'ai  peur  qu'il  soit  aussi  trop  aisé  aux  juges  com 
pétents  d'apercevoir  les  imperfections  de  mon 
travail.  J'estime  toutefois  que ,  l'un  portant 
l'autre ,  le  texte  de  Venise  et  le  mien  donneront 
au  lecteur  une  idée  suffisante  de  la  singulière 


iv  Préface. 

composition  qu'ils  reproduisent  tellement  quelle - 
ment,  et  qui ,  défigurée  d'un  côté,  s'efforce  de 
reprendre  de  l'autre  sa  physionomie  et  ses  traits 
primitifs. 

Voici  le  fond  de  ce  roman,  dont  une  partie , 
et  la  moins  vraisemblable ,  a  été  si  longtemps 
prise  au  sérieu.x  et  considérée  comme  histo- 
rique. 

Charlemagne,  oubliant  trop  aisément  les  sou- 
venirs de  Roncevaux ,  a  admis  à  sa  cour  et  dans 
son  intimité  un  chevalier  de  cette  race  de 
Mayence  qu'il  eût  dû  haïr  à  jamais,  un  parent 
du  traître  Ganelon  ,  Macaire  de  Losane.  il  a 
bientôt  sujet  de  s'en  repentir.  Macaire  ose  re- 
garder d'un  œil  de  convoitise  l'épouse  m6me  de 
son  seigneur,  la  belle  et  vertueuse  Blanchetleur, 
fille  de  l'empereur  de  Constantinople.  Il  tente 
d'abord  par  de  doux  propos  de  conauérir  ses 
bonnes  grâces;  la  reine  le  repousse  et  l'éconduit 
avec  indignation.  Irrité,  mais  non  découragé, 
Macaire  a  recours,  pour  continuer  sa  poursuite, 
à  l'entremise  d'un  nain  fort  aimé  du  roi ,  de  la 
reine  surtout,  et  très-familier  avec  elle.  Le  nain, 
séduit  par  de  belles  promesses ,  consent  ù  servir 
les  desseins  de  Macaire.  Il  en  est  bien  puni. 
Blanchefleur  le  chùtie  ,  et  si  rudement  qu'il  en 
garde  le  lit  pendant  huit  jours.  Dès  lors  Macaire 
ne  songe  plus  qu'à  se  venger,  et  c'est  encore 
au  nain  qu'il  demande  assistance ,  au  nain  ou- 
tragé comme  lui,  plus  que  lui,  et  animé  du  même 
esprit  de  vengeance,  il  lui  persuade  de  se  ca- 
cher le  soir  derrière  la  porte  de  la  chambre  du 
roi ,  et  quand  Charlemagne  se  lèvera ,  selon  sa 
coutume  ,  avant  l'aube  du  jour ,  pour  assister 


Préface.  v 

à  matines,  d^aller  prendre  place  dans  sa  couche, 
à  côté  de  la  reine.  Charlemagne  l'y  trouvera  au 
retour,  ne  manquera  pas  de  croire  Blanchefleur 
coupable  et  la  fera  brûler  vive.  Quant  au  nain, 
quel  risque  peut-il  courir?  Il  dira  pour  se  justi- 
fier qu'il  n'a  fait  que  se  rendre  à  l'appel  de  la 
reine,  cette  fois  comme  bien  d'autres.  D'ailleurs 
Macaire  sera  là  pour  le  défendre,  s'il  y  avait 
péril. 

Le  nain  saisit  avec  joie  l'occasion  qui  s'offre  à 
lui  de  venger  son  affront.  Il  suit  de  point  en 
point  les  instructions  de  Macaire,  et  delà  la  scène 
prévue.  Charlemagne,  en  revenant  de  matines, 
aperçoit  sur  un  banc  les  vêtements  et  dans  son 
lit  la^grosse  tête  du  nain.  Il  reste  muet  de  con- 
fusion, de  douleur,  de  courroux,  sort  de  sa 
chambre  éperdu ,  et  se  rend  à  la  grande  salle  du 
palais,  où  il  trouve  Macaire  déjà  levé,  avec  quel- 
ques autres  chevaliers.  Il  les  conduit  près  de  sa 
couche,  où  le  nain  est  encore  à  côté  de  la  reine 
endormie.  Interrogé  par  Macaire  lui-même,  le 
nain  répète  la  leçon  qu'il  a  apprise  du  traître. 
Cependant  Blanchefleur  s'éveille,  et,  se  voyant 
ainsi  entourée,  ainsi  accusée,  ne  trouve  pas  un 
mot  pour  se  défendre.  Charlemagne  jure  qu'elle 
sera  brûlée  vive. 

Il  le  jure  ;  mais  si  grande  est  sa  tendresse  pour 
Blanchefleur  qu'il  oublierait  peut-être  son  ser- 
ment n'était  la  crainte  du  blâme,  n'étaient  les 
instances  de  Macaire  et  des  siens  qui  le  poussent 
à  faire  justice.  Il  s'y  résigne,  et  déjà  le  bûcher 
est  allumé,  lorsque  Blanchefleur  en  face  de  la 
mort  demande  un  confesseur.  L'abbé  de  Saint- 
Denis  vient  remplir  cet  office.  Il  entend  la  mal- 


vj  Priîfacf.. 

heureuse  reine,  l'inierrope,  se  persuade  de  son 
innocence,  et  détourne  Charlemagne  Je l.i livrer 
au  supplice ,  d'autant  plus  au'elle  s'est  déclarée 
enceinte.  Alors,  sur  l'avis  du  duc  Naimes ,  son 
sat^e  conseiller,  le  roi  lui  tait  grAce  de  la  vie,  et 
la  bannit  seulement  de  son  royaume.  Un  jeune 
damoiseau  nommé  Aubri  est  chargé  de  la  con- 
duire en  exil,  il  part  avec  elle ,  au  grand  regret 
de  chacun  et  de  Charlemagne  lui-même. 

M.i  .ussi,  mais  par  un  autre  sentiment, 

voit  i  ^  .1  avec  un  cruel  déplaisir  :  sa  ven- 
geance lui  échappe  Pour  la  ressaisir,  il  s'arme, 
monte  à  cheval .  et  s'élance  à  la  poursuite  de 
l'exilée  et  de  son  compagnon.  Il  les  rejoint, 
somme  Aubri  de  lui  abandonner  la  reine,  et,  sur 
son  refus,  \\i"  -t  le  tue.  Effravée  ;^  !a  vue 

du  combat,  i  ;  s'est  enfuie  dans  un  bois 

voisin.  Macaire  ne  la  retrouve  pas,  et  revient  à 
Paris  chargé  d'un  crime  de  plus. 

Aubri  avait  un  lévrier  cjui  le  suivait  partout. 
Le  lévrier  ne  le  quitte  pomt ,  même  après  sa 
mort.  Il  reste  là  trois  jours,  et  ce  n'est  que 
vaincu  par  la  faim  qu  il  reprend  le  chemin  de 
Paris.  Il  arrive  ik  l'heure  du  diner,  court  au  pa- 
lais, où  les  barons  sont  à  table,  aperçoit  Ma- 
caire, se  jette  sur  lui ,  le  mord  cruellement  au 
visage,  prend  du  pain  sur  la  table  et  s'enfuit 
|>our  retourner  auprès  de  son  maître  ,  laissant 
toute  la  cour  dans  l'étonnement.  Les  barons  se 
demandent  si  Aubri  est  déjà  de  retour.  Ils  ont 
bien  cru  reconnaître  son  lévrier.  Le  chien  revient 
une  seconde  fois  à  la  même  heure;  mais  les  gens 
de  Macaire  sont  sur  leurs  gardes;  il  ne  peut  l'at- 
teindre et  s'en  retourne  encore  avec  du  pain. 


Préface.  vij 

Alors  les  soupçons  s'éveillent.  Pour  les  éclaircir, 
Charlemagne  et  ses  barons  se  promettent  de  sui- 
vre le  chien  quand  il  reviendra.  Il  revient,  fait 
découvrir  le  corps  d'Aubri  et  en  même  temps  le 
crime  de  Macaire.  > 

Interrogé  par  Charlemagne,  l'accusé  nie  et 
offre  de  prouver  son  innocence  par  les  armes  ; 
mais  personne  n'ose  combattre  un  adversaire 
aussi  puissant,  aussi  bien  apparenté.  La  justice 
restera-t-elle  donc  sans  champion  .?  Le  vieux  duc 
Naimes  s'indigne  à  cette  pensée,  et  propose  de 
mettre  aux  prises  Paccusé  et  l'accusateur,  Ma- 
caire et  le  chien  d'Aubri.  L'empereur  et  ses 
barons  s'empressent  d'y  consentir.  Les  parents 
même  de  Macaire  acceptent  avec  joie  une 
épreuve  qui  ne  leur  paraît  pas  redoutable.  Le 
duel  a  lieu  ;  Macaire  est  vaincu.  Il  fait  l'aveu 
de  son  crime  et  en  subit  la  peine.  Il  est  traîné 
partout  Paris  à  la  queue  d"un  cheval,  et  brûlé 
ensuite. 

Cependant  qu'est  devenue  la  reine,  cette  vic- 
time innocente  que  Charlemagne  n'espère  plus 
revoir  ^ 

Après  la  mort  d'Aubri,  elle  a  erré  longtemps 
dans  le  bois  où  elle  sest  réfugiée.  Comme  elle 
en  sort,  elle  rencontre  un  pauvre  bûcheron  nom- 
mé Varocher,  qui  la  reconnaît,  s'étonne  de  la 
trouver  seule,  et  lui  offre  ses  services.  Blanche- 
fleur  lui  fait  part  de  son  infortune,  de  son  exil , 
et  le  supplie  de  l'accompagner  jusqu'à  Constan- 
tinople,  OLi  sont  ses  parents.  Le  bûcheron  n'hé- 
site pas  :  il  prend  à  peine  le  temps  de  dire  adieu 
à  sa  femme  et  à  ses  enfants ,  et  se  met  en  route 
avec  l'exilée. 


viij  Prékacf. 

Varocher  avait  plus  de  cœur  que  de  mine,  ei 
le  contraste  était  grand  entre  cette  jeune  et  belle 
reine  et  son  rustique  compagnon  à  l'aspect  sau- 
vage, à  laccouircmcnt  grossier,  à  la  chevelure 
épaisse  et  emmêlée.  Un  gros  bAlon  noueux  dont 
I  nonnéte  bûcheron  s'était  armé  .>  ^  t  d'en 
faire  un  personnage  des  plus  éi:  ,  ,  à  ce 
point  que  nulle  part  on  ne  pouvait  le  regarder 
sans  ri  -s  le  croire  hors  de  son  bon  sens. 

C'est  a  rtée  que  la  reine  voyage  jusqu'en 

Hongrie.  Sa  grossesse  ne  lui  permet  pas  d'aller 
plus  loin.  Elle  s'arrête  dans  une  hôtellerie,  où  elle 
ne  tarde  pas  à  accoucher  d'un  fils. 

Blanchetleur,  qui  n'a  garde  de  se  faire  con- 
naître ,  donne  à  croire  que  Varocher  est  son 
époux,  et  le  jeune  héritier  du  sceptre  de  Charle- 
magne  est  sur  le  point  d'avoir  pour  parrain  l'hôie 
de  sa  mère.  Mais  la  Providence  ne  permet  pas 
cet  abaissement,  et  comme  on  porte  l'enfant  au 
moutier,  le  roi  de  Hongrie  survient  à  propos 

f>our  reconnaître  sa  haute  origine  et  pour  le  tenir 
ui-méme  sur  les  fonts.  Que  son  filleul  soit  de 
sang  royal,  le  roi  de  Hongrie  n'en  saurait  dou- 
ter, puisque  le  nouveau-né  porte  une  croix  blan- 
che empreinte  sur  l'épaule  droite.  C'est  là  un 
signe  infaillible,  et  il  ne  faut  rien  moins  que  la 
simplicité  de  l'hôtelier  pour  croire  qu'un  enfant 
marqué  d'un  tel  sceau  puisse  être  le  fils  d'un 
homme  de  rien,  d'un  truand,  d'un  sauvage 
comme  Varocher.  Mais  quel  est  son  vrai  père? 
Le  mystère  est  T-  '  ♦'  '  «clairci  dans  une  enttevue 
que  le  roi  fait  u  r  .1  Blanchefleur   Klle  ne 

cache  rien  à  son  royal  «  ;  ;  m:  ,  et  ce  n'est  pas 
vainement   qu'elle  imploïc   son  assistance.   A 


Préface.  ix 

compter  de  ce  moment  elle  reçoit  une  hospita- 
lité digne  d'elle,  et,  par  les  soms  du  roi,  l'em- 
pereur de  Constantinople  ne  tarde  pas  à  être  in- 
formé du  sort  de  sa  fille. 

Il  la  fait  d'abord  ramener  près  de  lui;  il  songe 
ensuite  à  la  venger.  Rien  ne  peut  désarmer 
sa  colère  ;  rien  ne  peut  le  tléchir  :  ni  la  nou- 
velle du  supplice  de  Macaire,  ni  les  excuses  de 
Charlemagne ,  ni  ses  offres  de  réparation.  Après 
plusieurs  ambassades  inutiles,  la  guerre  éclate 
entre  le  beau-père  et  le  gendre.  L'empereur  de 
Constantinople,  accompagné  de  sa  fille ,  de  son 
petit-fils  et  du  fidèle  Varocher,  vient  à  la  tête  de 
cinquante  mille  hommes  camper  sous  les  murs 
de  Paris.  Charlemagne  sort  de  la  ville  avec  les 
siens  ;  les  deux  armées  sont  en  présence  ;  elles 
en  viennent  aux  prises. 

A  côté  des  chevaliers  qui  de  part  et  d'autre 
font  assaut  de  prouesses,  Varocher  se  signale  par 
des  traits  hardis,  par  des  pointes  audacieuses, 
mais  qui  sentent  un  peu  la  maraude  et  ne  sont 
guère  que  des  exploits  de  vilain.  Il  pénètre  adroi- 
tement dans  le  camp  de  Charlemagne,  d'abord 
seul,  puis  avec  des  compagnons  âpres  à  la  cu- 
rée, et  il  trouve  le  moyen  d'y  faire  main  basse 
sur  les  plus  beaux  destriers,  à  commencer  par 
celui  du  roi;  sur  les  plus  riches  armures,  sur 
le  butin  le  plus  précieux.  Début  équivoque  dans 
la  carrière  des  armes_,  mais  qui  l'excite  à  y  jouer 
un  plus  noble  rôle.  Ce  vilain  a  senti  en  lui  le 
cœur  d'un  chevalier  ;  il  en  désire  le  titre ,  le  de- 
mande à  l'empereur  qu'il  sert,  l'obtient ,  revêt  le 
haubert,  lace  le  heaume,  ceint  l'épée,  échange 


X  Préface. 

contre  une  lance  au  gonfanon  flottant  l'arme 
f;rossière  que  façonna  à  peine  sa  cognée  de  bû- 
cheron, et  ne  se  rappelle  plus  qu'avec  dégoûi  le 
temps  où  il  se  chargeait  de  fardeaux  comme  une 
béte  de  somme. 

Ainsi  métamorphosé,  le  nouveau  chevalier  ne 
craint  pas  l'adversaire  le  plus  redoutable.  Il  le  dit 
et  le  prouve.  Après  plusieurs  engagements  sans 
résultat  décisif,  les  deux  empereurs  convienncm 
de  vider  leur  querelle  par  un  combat  singulier. 
C'est  Ogier  le  Danois  qui  va  défendre  la  cause 
de  Charlemagne  ;  c'est  Varocher  que  l'empereur 
de  Constantinople  a  choisi  pour  champion.  La 
lutte  a  lieu  sans  témoins,  entre  les  deux  camps. 
Devant  le  brave  Danois,  devant  ce  preux  tant 
vanté,  dont  la  renommée  est  venue  jusqu  à  lui , 
l'ancien  bûcheron  ne  recule  pas;  il  lui  tient  tôle 
et  lui  fait  admirer  sa  vaillance  à  ce  point  qu'O- 
gier  interrompt  le  combat  pour  lui  demander  son 
nom. 

Varocher  se  fait  connaître  ;  la  confiance  s'éta- 
blit entre  les  deux  chevaliers ,  et  l'instant  d'a- 
près ils  se  séparent,  amis  comme  frères ,  pour 
aller,  chacun  de  son  côté ,  travailler  à  l'œuvre 
de  la  paix. 

La  joie  du  Danois  est  extrême.  Il  vient  d'ap- 
prendre de  Varocher  que  Blanchefleur  vit  en- 
core, et  qu'elle  est  dans  la  tente  de  son  père. 
Kien  ne  pourrait  le  rendre  plus  heureux ,  si  ce 
n'est  de  porter  à  Charlemagne  cette  nouvelle  mi- 
raculeuse; mais  il  ne  l'a  apprise  que  sous  la  con- 
dition de  la  tenir  secrète.  Comment  donc  amè- 
nera-t-il  la  conclusion  de  la  paix  P  En  s'avouant 


Préface.  xj 

vaincu  par  son  adversaire.  Si  grand  que  soit  le  sa- 
crifice, Ogier  s'y  résigne,  et  Charlemagne,  abusé 
par  ce  généreux  mensonge,  n'a  plus  d'autre  res- 
source que  de  se  mettre  à  la  merci  du  vainqueur. 

Il  députe  Ogier  et  le  vieux  duc  Naimes  pour 
aller  demander  la  paix  à  l'empereur  de  Constan- 
tinople,  et  les  voit  bientôt  revenir  avec  un  jeune 
et  bel  enfant  à  la  tête  blonde  surmontée  d'une 
plume  de  paon.  Qui  est-il?  Doù  vient-il?  A 
ces  questions  de  Charlemagne ,  c'est  l'enfant  lui- 
même  qui  répond ,  en  le  prenant  par  le  menton  : 
((  Père,  je  suis  votre  fils,  et  si  vous  en  doutez , 
voyez  la  croix  blanche  que  je  porte  sur  l'épaule.» 
Charlemagne,  dans  une  étrange  surprise,  inter- 
roge le  duc  Naimes,  interroge  le  Danois.  Tous 
deux  lui  attestent  que  l'enfant  dit  vrai,  et  met- 
tent le  comble  à  sa  joie  et  à  son  attendrissement 
en  lui  apprenant  que  Blanchefleur  est  vivante  et 
consent  à  lui  pardonner. 

Ainsi  préparée,  la  paix  est  aussitôt  conclue. 
Les  deux  époux  réconciliés  rentrent  ensemble  à 
Paris ,  où  de  grandes  fêtes  célèbrent  cet  heureux 
événement.  Varocher,  comblé  de  présents,  est 
institué  champion  en  titre  d'office  à  la  cour  de 
Charlemagne  ;  il  retourne  à  sa  chaumière,  qu'il 
s'empresse  de  remplacer  par  un  château  avec 
donjon  ,  donne  à  sa  femme  des  habits  de  soie  et 
de  coton,  et  promet  bien  à  ses  deux  fils  qu'ils  se- 
ront un  jour  armés  chevaliers. 

Tel  est  ce  vieux  poëme,  dont  je  ne  suis  pas 
le  premier  à  faire  connaître  le  sujet.  Il  y  a  plus 
de  six  siècles  que  j'étais  devancé  dans  cette  tâche 
par  un  de  nos  anciens  chroniqueurs ,  dont  l'ou- 
vrage est  connu,  à  tort  ou  à  raison ,  sous  le  nom 


\1)  rKtK.VCt. 

d'Alberic  de  Trois-Fontaines.  Voici  sa  notice  ('), 
à  la  date  de  l'année  770  : 

Cum  matris  hortatu,  Jiliam  Desiderii ,  Longobar- 
dorum  re^iSf  Karolus  rtugnus  Juxisscî,  incertum 
ijua  de  causa  ,  cam  post  annum  rcpudiavit,  et  Hildc- 
gardam  Alemannam  duxit  ^  de  génère  Suevonim  ^ 
precifnie  nobilitatis  feminam ,  de  tjua  fdios  très  gê- 
nait :  Karolum,  Pipinum^  Ludoyuum,et  filias  très. 
Super  repudiatione  dicte  regine,  que  dicta  est  Sibi- 
lia  a  cantoril  "  is^  pulcherrima  contexta  est 

fabula  :  de  .^  .  .  nano  turpissimo  ('^ ,  cujus 
occasione  dicta  regina  fuit  expulsa  ;  de  Alorico  mi- 
lite Montis  Desiderii,  qui  cam  debuit  conduccre,  a 
Machario  proditore  occiso  ;  de  cane  renatico  ejusdcm 
Albrici  qui  dictum  ^facharium  in  presencia  Karolif 
ParisiuSy  duello  mirabili  devicit  ;  de  Gallcrano  de 
Bacaire  et  eodem  Machario  tractis  turpiter  et  pati- 
bulo  affixis  ;  de  rustico  asinario,  Varochero  nomi- 
ne,  qui  dictam  rcginam  mirabditer  reduxit  in  ter- 
rant suam;  de  latrone  famoso ,  Grimoardo  (">),  in 
itinere  inventa;  de  heremita  et  de  fratre  ejus  Ri- 
chero,  Constantinopolitano  imperatore,  dicte  rci^irn 
pâtre,  de  expeditione  in  Franc iam  ejusdem  impeia- 
toris  cum  Crecis;  et  de  filio  ejusdem  Sibilie  Ludo- 
vico  nomine,  cuidux  Naamanfiliam  suam  Blanca- 

1 .  D'après  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  impériale,  fonds 
latin,  4896-A  'fol.  ]}  vet  M'"'»  nianuscrii  dont  le  texte 
est  beaumiip  plus  correa  que  celui  de  l'édition  de  Lcibnitz. 
(l  se  trouve  à  la  page  io{  de  cette  édition.  Ha- 
no      .      .-.) 

2.  Hano,  et  non  vano,  comme  on  lit  dans  l'édition  de 
Leibnitx. 

).  Et  oon  Cirimardo,  selon  la  leçon  fautive  de  Leibnitz. 


Préface.  xiij 

fioram  in  uxorem  dédit  ;  et  de  Karolo  magno  in 
monte  Widomaria  dicto  Ludovico  et  Grecis  obsesso  ; 
de  reconciliatione  ejusdem  regine  cum  KarolOy  cjuod 
omnino  falsum  est  ;  de  sex  proditoribus  de  génère 
Ganalonis  occisis,  quorum  duo  snpradicti^  Macliarius 
et  Gallerannus,  perierunt  Parisius,  duo  ante  portam 
montis  Wimari,  quorum  unusfuit  Almagius,  et  duo 
in  ipso  Castro;  et  cetera  isti fabule  annexa,  ex  magna 
parte  falsissima,  que  omnia,  quamvis  délectent 
et  ad  risum  moveant  audientes^  vel  etiam  ad  lacri- 
mas^  tamen  a  veritate  hystorie  nimis  comprobantur 
recéder e^  lucri  gratia  ita  composita. 

Ce  passage  n'est  pas  sans  importance.  lia  déjà 
servi  au  savant  Bullet  à  chasser  de  Phistoire  le 
chien  de  Montargis.  Il  va  servir  encore  à  une 
autre  démonstration  :  à  prouver  qu'il  a  existé  de 
notre  poëme  deux  versions  différentes,  la  pre- 
mière assez  simple  encore,  la  seconde  compli- 
quée d'épisodes  sans  rapport  intime  avec  le 
sujet. 

C'est  cette  seconde  version  qu'avait  en  vue 
Alberic  de  Trois-Fontaines.  La  version  primitive 
est  celle  qu'a  reproduite  à  sa  façon  le  compila- 
teur italien  auquel  je  l'emprunte.  Voilà  ce  qu'il 
s'agit  d'établir  d'abord  pour  en  déduire  ensuite 
la  date  approximative  du  poëme  original. 

Or  il  suffit  d'un  simple  rapprochement  pour  se 
convaincre  que  l'analyse  du  chroniqueur  ne  sau- 
rait se  rapporter  à  la  version  que  je  publie  ,  où 
il  n'est  fait  mention  ni  de  Galeran  de  Bacaire , 
ni  du  fameux  larron  Grimoard,  ni  de  l'ermite 
frère  de  l'empereur  de  Constantinople,  ni  du 
duc  Naamanet  de  sa  fille  Blanchefleur,  ni  sur- 


xiv  Préface. 

tout  de  l'union  de  cette  tille  avec  le  fils  de  notre 
héroïne,  lequel  n'est  encore  qu'un  entant  dans  le 
recil  qu'on  lira  ci-après,  tandis  que  dans  celui 
dont  Alberic  nous  a  transmis  le  sommaire,  il  est 
non-^  :U  mariable  et  marié,  mais  aussi  ci: 

état  L..  ;.....  la  guerre  et  d'assic^^er  son  pérc 
Charlemagne.  \'oilà  des  différences  dont  le  nom- 
bre, l'importance,  et  surtout  la  nature ,  indique- 
raient assez  l'existence  de  deux  versions,  si  l'on 
ne  pouvait  l'établir  autrement.  Mais  il  est  possi- 
ble de  la  démontrer  encore  mieux,  ou  plutôt  de 
la  montrer.  Il  nous  reste,  en  effet,  de  la  versioi 
développée  à  laquelle  se  réfère  le  passage  d'Al- 
beric.  des  fragments  qui,  par  un  curieux  hasard  , 
mettent  en  scène  et  l'ermite  dont  il  vient  d'être 
question  et  le  fameux  larron  Grimo.  rd  ,  en  mê- 
me temps  que  plusieurs  des  personnages  de  la 
version  primitive. 

Ces  fragments,  qui  forment  en  tout  i  26  vers, 
se  lisent  sur  quelques  morceaux  de  parchemin 
détachés  de  la  couverture  d'un  Jean  de  Lyra, 
relié  au  XV*  siècle  C'est  ce  que  nous  apprend 
M.  le  baron  de  Reiffenberg  ,  à  qui  ils  avaient  été 
communiqués  par  M.  Bormans,  alors  professeur 
extraordinaire  à  l'université  de  Gand.  Le  savant 
éditeur  de  F'hilippc  Mouskes  les  a  publiés  dans 
son  introduction  ;'  ,  mais  ■-"  îvoir  à  quel 
poème  ils  appartenaient.  L'..  on  en  a  été 

faite  par  l'illustre  secrétaire  de  l'Académie  impé- 
riale de  Vienne,  M.  Kcrc!  '  \Volf,  non-seule- 
ment d'après  le  passage  ^.  de  Trois-P'on- 

I.  Phi'ippe  Mouskes,  t.  I,  p.  610  etsuiv.  —  Je  rcoro- 
duis  ces  (ragiDcnU  en  appendice,  p.  $07  et  suiv.  du  pr^nt 
volume. 


Préface.  xv 

taines,  mais  encore  d'après  deux  traductions, 
l'une  espagnole,  l'autre  néerlandaise,  de  la  chan- 
son de  la  Reine  Sibile,  qui  lui  ont  fourni  la  ma- 
tière d'excellents  mémoires  dont  il  sera  parlé  plus 
amplement  ci-après. 

Par  ces  fragments  on  voit  que  la  seconde  ver- 
sion de  notre  poëme  était  en  vers  alexandrins , 
par  conséquent  non-seulement  rajeunie,  mais 
entièrement  refaite  et  remaniée  ;  car  il  est  évi- 
dent d'autre  part  que  la  composition  primitive , 
celle  qu'avait  sous  les  yeux  le  compilateur  italien, 
était  en  vers  de  dix  syllabes.  Il  l'a  fort  altérée 
sans  doute,  mais  non  pas  assez  pour  effacer  par- 
tout l'empreinte  du  mètre.  C'est  un  point  sur  le- 
quel je  ne  puis  guère  manquer  d'être  éclairé 
après  mon  travail  de  restitution ,  où  la  question 
se  représentait  à  chaque  ligne. 

Il  est  hors  de  doute  que  l'Italien  qui  nous 
a  conservé  le  seul  exemplaire  connu  de  notre 
poëme  n'est  pas  l'auteur  de  cette  composition. 
S'il  ne  l'a  pas  inventée ,  il  l'a  reproduite  d'après 
un  original  français,  et  cet  original  ne  saurait 
être  la  version  en  vers  alexandrins  analysée 
par  Alberic,  à  moins  de  supposer  que  le  com- 
pilateur en  ait  soigneusement  retranché  tous 
les  épisodes  et  entièrement  remanié  la  versifica- 
tion. Or,  c'est  une  hypothèse  qui  me  paraît  dif- 
ficile, sinon  impossible  à  admettre. 

La  chanson  de  la  Reine  Sibile  ou  de  Macaire , 
si  l'on  veut,  comme  celle  de  Huon  de  Bordeaux 
(et  ce  n'est  pas  la  seule  analogie  qui  rapproche 
ces  deux  ouvrages),  a  donc  été  composée  d'a- 
bord en  vers  de  dix  syllabes ,  puis  plus  tard  re- 
faite dans  le  mètre  alexandrin  et  développée  au 


xvj  Préface. 

fond  comme  en  la  forme.  S'il  en  esl  ainsi,  com- 
me tout  conspire  à  le  prouver,  et  si  la  seconde 
version  avait  déjà  cours  au  temps  où  écrivait 
Alberic  de  Trois-Foniaines ,  c'est-à-dire  dans  la 
première  moitié  du  X1II«  siècle,  il  y  a  grande 
apparence  que  le  poème  original  fut  composé  dés 
le  commencement  de  ce  siècle ,  au  plus  tard  ^'), 
et  bien  plus  probablement  ii  la  fm  du  siècle  pré- 
cédent. Par  qui?  Il  faut  se  résoudre  à  l'ignorer. 

Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  l'ouvrage  cul  le 
plus  grand  succès  et  en  France  et  à  l'étranger. 

Suivons ,  en  France  d'abord  ,  l'histoire  cu- 
rieuse de  sa  fortune. 

Si  mes  conjectures  sont  fondées,  je  le  répète, 
il  est  composé  vers  la  fm  du  XII'"  siècle,  dans 
le  même  mètre  que  les  plus  anciennes  chansons 
de  geste,  c'est-à-dire  en  vers  de  dix  syllabes. 

Au  siècle  suivant,  il  est  entièrement  refait  en 
vers  alexandrins,  et  augmenté  d'épisodes  consi- 
dérables.  Premier  indice  de  son  succès. 

Au  XIV<^  siècle,  il  n'est  pas  oublié,  et  tant  s'en 
faut.  J'en  trouve  d'aboru  la  preuve  dans  une 
grande  composition  qui  parait  dater  de  ce  siècle 
au  plus  tard ,  la  chanson  de  Tristan  de  Nanteuil 
(pour  lui  donner  un  titre  qui  lui  manque)  (2). 
Un  personnage  de  cette  chanson,  le  traître  Per- 
sant,  fils  de  Hervieu  de  Lyon,  était,  dit  l'auteur, 
de  la  race  de  Ganelon.  Il  ajoute  : 

1.  Voyez  ci-apr^,  p.  xc,  une  nouvelle  raison  pour  croire 
qae  k  •■  '•"  '  'M  du  XII'  tiède. 

2.  cette  chanson  la  préface  de  Parise  la  Du- 
cheist,  K  ..;...  Je  MM.  Cuessard  et  Larchey.  p.  vii-xii,  et 
lurtoul  U  préface  de  Gui  de  A'dnf^v//, édition  de  M.  P.  Meyer, 

p.  XVII-XXII. 


Préface.  xvij 

Entre  lui  et  Maquaire  estaient  compaignony 
Que  le  lévrier  mata  à  loy  de  champion. 
Maquaires  et  Persant  estaient  compaignon  (i). 

Ailleurs,  il  rappelle  plus  explicitement  encore 
le  rôle  que  joue  Macaire  dans  notre  poëme  : 

Par  lui  et  par  son  fait,  par  sa  renoyerie. 
Enchâssa  Charlemagne  de  France  la  garnye 
Sebille  la  royne,  qui  tant  fut  enseignye, 
Et  Loéys  Venffanty  qui  tant  ot  seignorie.  0 

Fist  le  champ  au  lévrier  devant  la  baronnye  (2) , 
De  quoy  il  fut  vaincqus  ;  car  Dieu,  le  fil  Marie, 
Miracle  y  demoustra  qui  doit  estre  prisie  , 
Ainsy  que  vous  orrés,  s'il  est  qui  le  vous  dye  {i). 

Et  non-seulement,  par  ces  allusions  formelles, 
l'auteur  de  Tristan  de  Nanteuil  montre  que  la  chan- 
son de  Macaire  ou  de  la  Reine  Sibile  lui  était  bien 
connue  ;  mais  il  nous  donne  encore  une  sorte  de 
supplément  à  la  biographie  de  notre  traître.  Voi- 
ci, selon  lui,  par  quels  menus  forfaits,  comme  on 
disait  alors,  Macaire  préludait  aux  crimes  qu'il 
devait  plus  tard  payer  de  sa  vie.  Après  la  mort 
de  Gui  de  Nanteuil,  Charlemagne  remit  la  main 
sur  la  cité  que  ce  vassal  tenait  de  lui  ;  et  qui 
chargea-t-il  d'aller  en  prendre  possession  et  de 
la  gouverner  ?  Macaire  de  Losane ,  lequel  fit 
preuve  dans  cet  emploi  d'une  certaine  capacité 

1.  Manuscrit  de  la  Bibliothèque  impériale,  fr.  1478,  fol. 
139  v». 

2.  C'est-à-dire:  Il  combattit  en  champ  clos  contre  le  lé- 
vrier d'Aubri,  devant  tous  les  barons. 

3.  Fol.  17  r». 

Macaire.  k 


xviij  Préface. 

financière  ,   mais  s'y  montra  un  peu    enclin    à 
l'exaction.  Qu'on  en  juge  : 

M.:  parti  0  ceulx  d(  Sâ  partu 

El  \  .i  i\jnUul  un^ peu  devant  compile; 

Et  sa  commission,  c'on  lui  avoit  baiilie 
De  par  le  roy  Char  Ion,  momtra  la  baronnye  : 
Qu  il  estoit  establis,  par  droite  comrnandie 
De  l'empereur  Charlon  que  Jhesus  benèye , 
C'on  obéisse  ù  lui  sans  faire  villenye  ; 
Et  qui  lui  mefferoit  la  monte  d'une  aillie, 
A  Le  roj  lui  donnoit  force  qu'i  lui  tollist  la  vte. 
Charles  estoit  doublés  jusques  en  Romenye  : 
Nul  n'ose  reffuser  n'a  lui  n'a  sa  mesnye ; 
Maquaire  demeura  en  ceste  seignorie. 
Tel  coustume  al  leva,  ains  l'année  acomplie, 
De  quo)  en  la  cité  fut  la  (^ent  sy  honnye 
Que  d'un  seul  huis  ouvrir  qui  stict  sur  la  chaussie 
Paioit  on  .VI.  denien  la  sepmaine  acomplie  ; 
D'une  fenestre  ouvrir  paioit  on  la  moitié. 
Qui  sur  coustc  gisoit  où  plume  feust  mussie, 
!Ï paioil  .Vl.  deniers,  pour  voir  le  vous  a^e  , 
S'il  n' estoit  gentil:  homs  et  de  chevallerie. 
De  .XX.  sous  marchander  autant,  quoy  que  nul:  d\(  ; 
D'un  chappon,  .II.  deniers  ;  de  my  lot  de  boulin 
Paioit  on  une  maille,  c' estoit  chose  lailiie. 
La  cité  de  Nanteul  fut  adont  bien  honnye; 
Car  Maquaire  li  gloux,  qui  l'avoit  asservye^ 
Envoyoit  chascun  an  par  coustume  assentie 
Tant  d'avoir  Kallemaine  de  ceste  roberie 
Que  le  roy  empltaoïl  en  sa  grant  tresorie. 
Ceste  ystoire  n  est  pas  faute  le  gaberie, 
Ams  est  de  vérité  par  croniquefournye[i). 

J'appelle  sur  ce  passage  l'attention  des  fman- 
I.  Fol.  17. 


Préface.  xix 

ciers  qui  font  de  la  matière  imposable  l'objet  de 
leur  étude,  et  je  leur  signale  particulièrement 
l'impôt  sur  les  lits  de  plume^  auquel  Macaire  sou- 
mit les  habitants  de  Nanteuil. 

Un  autre  poëte  du  même  siècle,  un  poëte  con- 
nu au  moins  des  érudits,  Gace  de  la  Buigne  (i), 
qui  fut  successivement  chapelain  de  Philippe  VI, 
du  roi  Jean  et  de  Charles  V,  a  raconté  sommai- 
rement dans  ses  Déduits  de  la  Chasse ,  non  l'his- 
toire entière  dont  je  publie  le  récit  primitif,  mais 
seulement  de  cette  histoire  l'épisode  qui  se  rat- 
tachait à  son  sujet,  celui  du  chien  {f).  Il  dit  à  ce 
propos  : 

L'histoire  trop  longue  serait 
Qui  toute  la  réciterait. 
Aussi  est  elle  aux  paroiz  painte  ; 
Pour  ce  la  scaivent  des  gens  mainte. 

1 .  Et  non  de  la  Bigne  ou  de  la  Vigne,  comme  on  l'a 
presque  toujours  nommé.  La  preuve  s'en  trouve  au  cabinet 
des  titres  de  la  Bibliothèque  impériale  (titres  scellés ,  sous  le 
nom  de  la  Buigne).  Là,  on  peut  voir  deux  quittances  de  ce 
poëte  en  sa  qualité  de  premier  chapellain  du  roy^  l'une  datée 
du  14  janvier  1350,  l'autre  du  23  février  1379.  A  cette  se- 
conde quittance  est  apposé  son  sceau  en  cire  rouge,  qui  se 
compose  d'une  fasce  chargée  d'une  étoile  et  accompagnée 
de  trois  besants  ou  tourteaux.  Une  troisième  quittance  de 
clercs  de  la  chapelle  du  roi ,  du  14  janvier  1350,  fut  donnée 
sous  le  seel  de  Monseigneur  Gace  de  la  Buigne.  Ce  sont  les 
seuls  renseignements  que  je  puisse  ajouter  à  l'excellente  no- 
tice sur  Gace  de  la  Buigne  et  sur  son  poëme,  que  renferme  le 
rare  et  curieux  volume  de  M.  le  duc  d'Aumale,  intitulé; 
Notes  et  documents  relatifs  à  Jean,  Roi  de  France,  et  à  sa 
captivité  en  Angleterre. 

2.  Voyez  ce  récit  dans  notre  Appendice ,  sous  le  n»  II, 
p.  3'2-3i5. 


XX  Préface. 

Et  à  la  fin  : 

De  preuve  n'a  mestier  l'histoire^ 
Car  en  France  est  toute  notoire. 

Voilà  un  témoignage  formel  de  la  popularité 
conquise  par  notre  chanson.  On  le  voudrait  seu- 
lement plus  précis,  plus  complet.  On  voudrait 
savoir  s'il  s'agit  de  peintures  représentant  le 
combat  de  Macaire  contre  le  chien,  ou  d'une 
suite  de  compositions  inspirées  par  les  princi- 
pales scènes  du  roman.  Il  me  parait  fort  probable 
que  Gace  de  la  Buigne  n'a  ici  en  vue  que  la 
scène  du  combat;  mais  ce  qui  est  assuré,  c'est 
qu'elle  était  peinte  en  plusieurs  lieux.  Les  termes 
généraux  aux  paroiz,  sans  autre  désignation,  l'in- 
diquent déjà,  et  le  passage  de  Gaston  de  Foix, 
dont  nous  parlerons  bientôt,  ne  permet  pas  d'en 
douter. 

Il  y  a  un  moment  orageux  dans  l'histoire  de 
notre  poème,  où  le  fond  du  récit  primitif  paraît 
sombrer,  où  l'épisode  du  chien  s'en  détache  et 
surnage  seul.  L'amour  criminel  de  Macaire  pour 
la  reine  n'est  plus  alors  la  cause  première  du 
meqrtre  d'Aubri;  c'est  par  l'envie,  par  la  haine 
que  ce  meurtre  est  vaguement  expliqué.  Le  mo- 
ment ne  tardera  guère  ,  mais  on  peut  croire  qu'il 
n'est  point  venu  à  l'époque  où  écrit  Gace  de  la 
Buigne  (i).  On  voit  du  moins  que  ce  poète  con- 

I.  Êpoqu«  difficile  i  préciser.  On  sait  seulement  que 
Gace  de  la  Duignc  commença  son  poème  à  Hertford,  en  An- 
gleterre, ver»  le  mois  d'avril  i  j  J9.  f*  qu'il  l'acheva  en  France 
après  le  mois  de  novembre  i  )7).  (Voyez  la  notice  précitée 
de  M.  le  duc  d'Auroale.) 


Préface.  xxj 

naît  encore  toute  la  fable  imaginée  au  XII*  siècle, 
puisqu'il  fait  avouer  à  Macaire 

Qu'avoit  voulu  le  roy  trahir 

Et  avec  la  royne  gésir, 

Qui  estait  si  très  preude  femme 

Qu'on  ne  vit  oncques  meilleur  dame. 

Notons  seulement  que  sur  un  point  Gace  de 
la  Buigne  s'éloigne  un  peu  du  récit  original  oij 
Macaire  est  brûlé  après  avoir  été  traîné  à  la 
queue  d'un  cheval,  tandis  que  d'après  le  chape- 
lain. 

Il  fut  pendu  en  ung  gibet. 

Voici  ailleurs  de  simples  additions.  Le  per- 
sonnage qui  ne  porte  dans  notre  texte  que  le  nom 
dJAlharis  ou  Aubri ,  devient  Aubri  de  Monîdidier. 
Il  meurt  de  la  main  de  Macaire 

au  bois  de  Bondis, 
A  trois  lieuves  près  de  Paris. 

Et  le  duel  a  lieu 

En  Ville  Notre  Dame  ezprez. 

Sans  doute  Gace  de  la  Buigne  trouva  dans  la 
seconde  version  ces  détails  qui  ne  sont  point 
dans  la  première.  C'est  du  moins  chose  sûre 
quant  au  nom  d'Aubri ,  comme  le  prouve  le  pas- 
sage d'Alberic  de  Trois-P^ontaines  rapporté  ci- 
dessus  ('). 

I .  De  Albrico  milite  Mentis  Desiderii. 


ixij  PRtPACB. 

On  Sait  Qu'à  les  entendre  les  auteurs,  de  nos 
anciennes  c^  •-^  --  '  -  •--•  •  "Vv^i^nt  rien  moins 
que  des  h  non,   toujours 

aftchée,  trouvait  créance  dans  la  société  laïque, 
cl  plus  d'un  clerc  même  s'y  laissa  prendre,  il  y 
en  eut  sans  doute  comme  Albcric  de  Trois-Fon- 
laines  qui  n'enregistrèrent  point  avec  une  ciédu- 
lité  trop  facile  toutes  les  inventions  des  préten- 
dus historiens  ;  mais  Alberic  lui  aussi,  malgré 
ses  réserves,  ne  paraU-il  pas  en  accepter  au  moins 
une  partie  ?  Parmi  les  chroniqueurs  qui  ont  puisé 
^  cette  source  poétique,  et  sans  témoigner  au- 
cune méfiance ,  nous  en  trouvons  un  qui  pour 
écrire  les  régnes  de  Ch--"  -  ^ne  et  de  Louis  le 
Débonnaire  a  pris  à  p.  jms  ses  matériaux 

dans  la  plupart  des  chansons  de  geste.  Il  n'a  pas 
oublié  '"  "'•--.  qu'il  abrège,  dit-il,  mais  à  re- 
gret ;  t  f  en  est  belle  à  oyr  là  où  elle  est  au 
lone.  11  la  connaît  donc  tout  entière ,  et  on  le 
voit  b:"-^  '■  "  urs,  puisqu'il  en  rappelle  les  prin- 
cipaux en  nomme  les  personnaLjcs  im- 
portants :  la  reine  Sibile,  Macaire,  le  nain,  Au- 
bri  de  Montdidier  et  le  bûcheron  Varocher,  qui 
tous  sa   plume  sans  doute  picarde  devient  Ver- 

pris  que  dans  son  duel  contre  Ma- 
Ci;:  '-n  n'avoit  pour  toutes  armeures  que  une 

Meut  ou  tonne!  trouée  par  les  deux  bouts  ?  Proba- 

Dlcment  dans  In n  en  vers  alexandrins  de 

notre  poème.  i  cas ,  voilà  la  première 

motion  que  l'on  rencontre  de  ce  tonneau  qui  se 


I    V«fal'4^]f«Uia.  Mulf  nom,  p.  ji{-)i7. 


I 


Préface.  xxîij 

retrouve  dans  les  récits  postérieurs  du  combat  et 
dans  les  estampes  qui  le  représentent. 

L'ouvrage  anonyme  de  ce  compilateur,  qui  com- 
mence à  la  fondation  d'Athènes  par  Jupiter,  finit 
avec  le  règne  de  Charles  V,  à  l'année  1 380.  C'est 
donc  sans  doute  vers  cette  époque  qu'il  fut 
écrit  ('). 

Gaston  Phébus,  comte  de  Foix,  qui  mourut 
onze  ans  plus  tard,  connaissait  l'histoire  du  chien 
d'Aubri ,  et  Pa  racontée  dans  son  Livre  de  la 
Chasse  (2)  ;  mais  il  en  ignorait  l'origine,  et  ne  l'a 
pas  tirée  ,  comme  notre  chroniqueur,  du  roman 
dont  elle  fait  partie.  La  preuve  en  est  que,  se- 
lon lui ,  Aubri  de  Montdidier  traversant  un  jour 
la  forêt  de  Bondy,  y  fut  attaqué  à  l'improviste 
par  Macaire,  un  homme  qui  le  héoit  par  envie^  senz 
autre  raison.  Si  Gaston  Phébus  avait  lu  la  chan- 
son, il  y  aurait  trouvé  une  autre  raison  que  l'en- 
vie pour  expliquer  l'attaque  de  Macaire  et  le 
meurtre  d'Aubri. 

Le  témoignage  de  Gaston  Phébus  n'en  est  pas 
moins  précieux.  Il  confirme  et  complète  celui  de 
Gace  de  la  Buigne  au  sujet  des  peintures  qui  re- 

1.  Il  m'a  été  signalé  par  mon  savant  confrère  et  ami 
M.  Léopold  Delisle.  C'est  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
impériale,  fr.  500 j,  intitulé  au  dos  :  Chroniques  de  France. 
Fauchet,  à  qui  il  a  appartenu,  a  écrit  ce  renvoi  à  la  marge 
du  fol.  96,  où  se  lit  le  passage  qui  nous  occupe  :  «  Voyez 
Phœbus  le  conte  de  Foix,  au  Livre  de  la  Chasse,  et  Gaces 
de  la  Vigne.  »  Peiresc,  qui  avait  eu  le  manuscrit  entre  les 
mains,  y  a  relevé,  en  16 12,  le  sommaire  de  notre  histoire. 
(Voyez  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  impériale,  lat., 
no  10,000,  fol.  318.) 

2.  Appendice,  IV,  p.  318-319. 


xxiv  Préface. 

présentaicm  le  duel  de  Macaire  et  du  chien,  et 

ce!*  —  • 'Très  :  Fr '\     '•  •"    -^"tf  iVun 

la  m  de  y.  .d  vous 

trouïCffz  en  France  paint  en  moult  de  lieux. 

Rien  de  particulier  d'ailleurs  dans  le  récit  de 
Gaston  Phébus,  si  ce  n'est  l'épreuve  dont  le  roi 
s'avise  pour  éclaircir  ses  soupçons  à  l'endroit  de 
Macaire  :  Fist  prendre  à  Miicnaire  une  piesce  de 
char  et  la  h  fut  donner  au  lévrier.  FA  tantost  que  le 
lerrier  vit  Machaire^  il  laissa  la  char  et  courut  sus  à 
Machaire. 

Très  peu  de  temps  après  la  mort  du  comte  de 
Foix(«),  l'auteur  du  Menagier  de  Paris  donne 
place  dans  son  curieux  livre  à  la  même  anec- 
dote. Ce  bon  bourgeois  veut  que  les  femmes 
soient  amoureuses  de  leurs  maris,  et  il  n'est 
sorte  c!' -cni  qu'il  n'emploie  pour  les  y  in- 
duire, et  gens  servent  également  à  son 
louable  dessein,  et  tout  exemple  de  fidélité  et 
d'affection  lui  parait  bon  à  recueillir  à  l'appui  de 
u  thèse  : 

/.:.;-  cxr'T.pU^  dit-il,  /"  '.'5  du  chien 

àtdijus.'t  .;..i  lit  tuer  son  i  ^  .-is  un  bois^ 

tt  depuis  ij'u'il  fut  mort  ne  le  laissa  y  mais  couchoit 
00  bois  emprès  luy  qui  estoit  mort,  et  alloit  de  jour 
Wrre  son  Mvre  loin  et  l'apportoit  en  sa  f,ucule ,  et 
uUc  retournott  sans  menger^  mais  couchoit ,  buvoit 
et  mengoit  emprès  le  corps ,  et  f^ardoit  icelluy  corps 
dt  son  maistre  au  bois,  tout  mort.  Depuis,'  icelluy 


'  |uin  I)  ;.  comme 

l'i  ;i<ur  du  JM  n. 


I 


Préface.  xxv 

chien  se  combaîi  et  assailli  plusieurs  fois  celluy  qui 
son  maisîre  avoit  tué,  et  toutes  fois  qu'il  le  trouvoit 
Vassailloit  et  se  combatoit  ;  et  en  la  parfin  le  des- 
confi  ou  champs  en  Hsle  Nostre  Dame  à  Paris,  et 
encore  y  sont  les  traces  des  lices  qui  furent  faites  pour 
le  chien  et  pour  le  champ  («). 

C'était  sans  doute  de  mémoire  que  l'auteur  du 
Menagier  rapportait  ainsi  l'histoire  du  chien  d'Au- 
bri,  puisqu'il  paraît  donner  à  ce  chien  le  nom  du 
meurtrier  de  son  maître  (2).  A  cela  près,  les  sou- 
venirs du  prudhomme  sont  assez  exacts;  mais  tout 
l'intérêt,  toute  la  nouveauté  de  son  témoignage 
est  dans  le  trait  final,  dans  ces  lices  dont  il  signale 
les  traces  encore  visibles. 

Une  preuve  tout  aussi  décisive  non  du  duel, 
mais  du  meurtre  qui  y  donna  lieu,  se  trouve  déjà 
dans  le  récit  du  chroniqueur  anonyme  mentionné 
ci-dessus.  Aubri  de  Montdidier  fut,  dit-il,  occis 
en  ung  bois  en  Ville  de  France,  ou  boys  de  Bondis. 
Sur  quoi  il  ajoute  :  Et  encore  y  est  la  fontaine 
Aubery. 

C'est  à  la  critique  bouffonne  qu'il  appartient 
de  faire  justice  de  ce  genre  de  preuve,  et  elle  n'y 
a  pas  manqué.  La  critique  sérieuse  a  fait  remar- 
quer ici  que  les  lices  dont  parle  l'auteur  du  Me- 
nagier pouvaient  bien  provenir  de  la  grande  fête 
qui  fut  donnée  en  l'île  à  la  Pentecôte  de  1 3 1 3 , 

1.  T.  I,  p.  93. 

2.  Sans  doute,  au  XIP  siècle  et  encore  au  siècle  suivant 
le  chien  Maquaire  eût  signifié  sans  difficulté  :  le  chien  de 
Maquaire;  mais  à  la  fin  du  XIV^  siècle,  il  est  difficile  d'ad- 
mettre cette  signification;  en  tout  cas,  la  construction  ad- 
mise, c'est  le  chien  Aubri  qu'il  faut  lire. 


xxvj  Préface. 

lorsque  Philippe  le  Bel  et  ses  trois  fils,  et  le  roi 
d'Angleterre,  prirent  la  croix  (^'). 

Voici  donc  ce  qu'est    devenu    notre   poème 
à  la  tin  du  XiV'  siècle.   (,  s   lettrés  seu- 

lement le  connaissent  encu.v  u.t;is  son  entier; 
nais  ceux-U  même  ne  paraissent  se  plaire  à  en 
rappeler  que  le  souvenir  du  chien  d'Aubri. 
L'édifice  construit  par  l'imagination  du  vieux 
trouvère  est  en  ruines  ;  il  n'en  reste  debout  qu'une 
ookwne,  mais  si  bien  assise,  si  bien  protégée  par 
la  crédulité  populaire,  que  rien  ne  pourra  la  ren- 
verser, et  qu'elle  formera  à  elle  seule  une  sorte 
de  monument. 

Il  est  curieux  de  remarouer  comment  cette 
partie  se  dégage  de  l'ensemoleoù  elle  était  com- 
prise. L'auteur  de  Tristan  de  Nanteml  et  le  chro- 
niqueur anonyme  rapportent  encore  au  règne  de 
Charlemagne  l'histoire  du  chien  d'Aubri  ;  mais 
dans  les  récits  de  Gace  de  la  Buigne,  de  Gaston 
Phébus  et  du  Menagur,  on  ne  voit  apparaître 
qu'un  roi  %^n\  nom  :  le  roi  Je  France.  Cette  va- 
gue d»  n  favorise ,  pour  ainsi  parler,  la 
rupture  wu  ..vii  OUI  rattachait  le  chien  a'Aubri  au 
p<>éme  natal.  Il  faut  observer  en  outre  que  Gace 
de  la  huigne.  Gaston  Phébus  et  le  Menagier^ 
durent  avoir  b"  "  ■••  •  'is  de  lecteurs  que  les 
auteurs  de  Tri  uilcx  de  In  chronique 
'le,  et  j  :renl  si:  neni  con- 
;.ii.-.-  ;  a  isoler  •  i.jiJwUc  du  chitii,  u  ^ii  faire  une 
hatoif  A  par? 

■  S  le  plus  grave  du  mot. 
Cc.i  ..  ^^  lun.  ^ui..»c  se  propage,   surtout   à 

I .  Vojra  b  MIC  àeU.i.  Pkhon  n  lieu  cité. 


Préface.  xxvij 

compter  du  moment  où  le  poëme  est  oublié. 
Personne,  depuis  Alberic  de  Trois-Fontaines, 
c'est-à-dire  depuis  1240,  ou  environ,  jusqu'en 
17^2^  personne,  à  une  exception  près,  ne  fait 
mine  d'en  soupçonner  l'authenticité ,  et  tout  le 
monde  semble  partager  à  cet  égard  le  sentiment 
de  Gace  de  la  Buigne  : 

De  preuve  n'a  mestier  l'histoire , 
Car  en  France  est  toute  notoire. 

Aussi  est-  elle  reproduite  au  XV^  siècle  par  un 
écrivain  considérable  du  temps ,  par  un  grave 
historien,  Olivier  de  la  Marche,  dans  son  Livre 
des  Duels,  autrement  intitulé  l'Advis  de  gage  de  ba- 
taille (1).  Le  nouveau  narrateur  n'indique  que 
vaguement  la  source  où  il  puise  son  récit  :  Es 
anciennes  cronicques;  on  voit  bien  toutefois  qu'il 
ne  connaît  pas  le  poëme  d'où  est  sortie  l'inven- 
tion qu'il  prend  au  sérieux.  C'est  par  l'envie, 
comme  Gaston  Phébus,  qu'il  explique  le  crime 
de  Macaire  ;  mais  il  insiste  un  peu  plus  sur  ce 
point,  comme  s'il  était  mieux  renseigné,  et  à 
l'entendre  on  le  croirait  sûr  de  son  fait  : 

«  Et  dit  la  cronicque  qu'un  chevalier  avoit  un 
autre  chevalier  à  compaignon,  et  pour  ce  que  le  com- 
paignon  estait  homme  de  vérité  et  de  grande  vail- 
lance, et  de  grande  renommée,  et  estoit  estimé,  aimé 
et  honoré  du  roy  et  des  seigneurs,  et  avoit  avance- 
ment devant  le  chevalier ,  ledit  chevalier  print  telle 
envie  et  hayne  sur  son  compagnon,  que  malicieuse- 
ment et  par  orgueil^  eux  estans  en  un  bois ,  le  che- 

I.  Voyez  ci'Zprès  Appendice,  V,  p.  519-321. 


xxviij  Préface. 

ïdlicr  frappa  son  compaignon  d'une  (spée  par  der- 
rierCf  et  l'occit.  » 

Comment  douter  d*un  fait  ainsi  attesté,  et  dont 
les  moindres  circonstances  paraissenfsi  bien  con- 
nues de  celui  qui  le  raconte  ? 

D'après  Gacc  de  la  Buigne  et  Gaston  F'hébus  , 
le  chien  d'Aubri  ,  vovant  son  maUre  mort,  le 
couvrit  de  feuilles  et  ae  terre,  on  ne  sait  pour- 
quoi. D'après  Olivier  de  la  Marche,  ce  fut  le 
meurtr  -  -  ■  prit  ce  soin,  et  dès  lors,  d'inexpli- 
cable _  t,  ce  détail  devient  fort  admissible 
et  sert  à  donner  plus  de  vraisemblance  à  l'his- 
loire. 

La  victoire  du  chien  paraît  aussi  bien  moins 
surprenante  dans  le  récit  d'Olivier  de  la  Marche, 
où  l'on  trouve  pour  la  première  fois  une  dispo- 
sition du  combat  très-propre  à  égaliser  les  chan- 
ces des  deux  adversaires  :  Es  prez  fut  Machaire 
enfouy  jusques  au  fau  du  corps ,  en  telle  manière 
iju'il  ne  se  pouyoit  tourner  ne  virer  tout  à  sa  guise. 

Une  petite  gravure  de  la  fm  du  XVP  siècle  (') 
fait  voir  Macaire  dans  cette  situation  ,  c'est-à- 
dire  enterré  à  peu  près  jusqu'au  nombril  ;  mais 
c'est  la  seule  acs  représentations  du  célèbre  duel 
où  Par  •  soit  conformé  à  l'indication  d'Oli- 
vier d  che. 

Du  vivant  même  de  cet  écrivain,  sous  le  règne 
de  Charles  VIII,  le  combat  du  chien  contre  le 
meurtrier  de  son  maUre  fut  représenté  par  le 

I.  Hhtoirts  prûdigi*'"'  éhiséej  en  six  tomes.   C'est 

àêm  k  tkxièmt  tome  rar  l.  D.  M.  (Jean  de  Mar- 

coarttk),  que  m  uouvf   ^^li-  giavure,  i  la  p.  )i.  In-i8, 
Fifii,  f  CivdUt,  I  {98. 


Préface.  xxix 

pinceau  sur  le  manteau  d'une  des  cheminées  de 
la  grande  salle  du  château  de  Montargis,  et  là 
il  paraît  certain  que  Macaire  n'était  point  enfoui 
et  qu'on  le  voyait  en  pied,  libre  de  tous  ses  mou- 
vements. J'essayerai  de  le  prouver  tout  à  l'heure, 
et  je  justifierai  en  même  temps  la  date  que  j'as- 
signe à  la  peinture  de  Montargis,  tant  de  fois 
mentionnée  comme  remontant  jusqu'au  règne  de 
Charles  V.  Je  me  borne  en  ce  moment  à  indiquer 
l'origine  évidente  du  nom  si  populaire  sous  le- 
quel sera  désigné  plus  tard  le  chien  d'Aubri. 
Jusque-là_,  Montargis  n'était  pour  rien  en  cette 
affaire,  et  il  n'en  était  question  ni  de  près  ni  de 
loin. 

Vers  la  fin  du  XV^  siècle  ou  au  commencement 
du  siècle  suivant,  un  poëte  qui  mourut  en  1523, 
ou  envirofl, 

Le  bon  Crétin  au  vers  équivoque 

comme  disait  Clément  Marot,  n'oublie  pas  d'al- 
léguer en  faveur  de  la  gent  canine  l'exemple  de 
l'immortel  lévrier,  dans  son  Débat  entre  deux 
dames  sur  le  passe-temps  des  chiens  et  oyseaux  : 


Lévriers  sont  chiens;  direz-vous  du  contraire? 
Je  croy  qu'il  n'est  si  simple  créature 
Qui  ne  ayme  bien  quelque  beau  chien  retraire^ 
Entretenir  y  veoir,  nourrir,  et  attraire 
Auprès  de  soy,  ou  trop  se  desnature; 
Car  ung  chien  est  de  si  bonne  nature 
Qu'il  ne  peult  veoir  à  son  maistre  debatre 
Homme  vivant,  sans  le  vouloir  combatre. 


XXX  Préface. 

c 

La  brièveté  de  cette  allusion  prouve  qu'au 
temps  de  Crétin  l'histoire  était  de  toute  notoriété, 

fmisque  deux  mots  suffisaient  pour  en  réveiller 
e  souvenir.  Mais  le  témoignage  d'un  pocte  n'é- 
tait pas  de  nature  à  la  rendre  plus  croyable. 
Bien  au  contraire,  celui  d'un  grand  érudit,  d'un 
critique  aussi  sévère  que  Jules  Scaliger,  devait 
lui  imprimer  un  cachet  d'authenticité  fait  pour 
commander  la  confiance.  Ce  témoignage  ne  lui 
manqua  pas.  «<  Loin  de  former  quelque  doute, 
dit  Bullci  i' ,  sur  la  vérité  de  l'histoire,  Scaliger 
la  rapporte  comme  une  preuve  éclatante  de  la 
fidélité  et  de  l'attachement  des  chiens  à  leurs 
maîtres,  »>  et  cela  avec  sa  plus  belle  latinité,  avec 
le  plus  grand  sérieux  du  monde,  avec  une  admi- 
ration qui  ^  "'lue  jusqu'à  l'enthousiasme.  En 
effet,  pour  .  .v  r  la  mémoire  d'un  pareil  trait, 

la  peinture  lui  parait  msuffisante;  il  voudrait  que 
le  c'  —  i'Aubri  fût  coulé  en  bronze.  Picta  est 
Cû'  -la  in  cxnaculo  quodam  rcgio.  Pictura, 

vctusiaïc  dtlutior  at^ue  obscurior  factûf  regum  man- 

dato  iemel  r. '  -        "'uirataest,  dignaprorsus 

gaUtca   m.i.  .    drc  fuiili  assequatur 

pirenmtaum{'>). 

Il  partaceait  le  sentiment  de  Scaliger,  ce  per- 

I.  /,<!  i'otr.n  dt  Cunijumr  iretin,  Paris,  Couilclicr, 
17*1,  I  vol   ift-iJ,  p  87 

I.  D<n«  \à  dJwrttltinn  dont  il  ifn  parlé  plus  loin. 

).  Voyrs  k  licil  éam  ootie  Appendice ,  mus  le  0°  VI , 
p.  |ji-|n. 


Préface.  xxxj 

sonnage  que  Guillaume  Bouchet  a  mis  en  scène 
dans  ses  Serées^  et  qui  gardoiî  comme  or  l'histoire 
pour  laquelle  le  seigneur  de  l'Escale  demandait 
les  honneurs  du  bronze  ('). 

A  défaut  du  ciseau,  le  burin  continua  ce  que 
le  pinceau  avait  commencé.  Vingt  ans  environ 
avant  la  fin  du  XVI^  siècle  parut  une  estampe 
anonyme  en  tête  de  laquelle  on  lit  : 

LE  COMBAT   D'UN     CHIEN     CONTRE     UN     GENTIL- 
HOMME   QUI    AVOIT    TUÉ    SON     MAISTRE     FAICT 
A  MON.TARGIS. 

C'est,  à  n'en  pas  douter,  la  reproduction  de  la 
peinture  dont  j'ai  fait  mention  ci-dessus,  et  à 
laquelle  j'ai  assigné  pour  date  le  règne  de  Char- 
les VIII.  Voici  comment  se  justifient  à  la  fois  et 
cette  date  et  le  rapport  de  l'estampe  à  la  pein- 
ture. 

Quoiqu'il  ne  reste  plus  rien  aujourd'hui  du 
château  de  Montargis,  on  peut  encore  s'en  faire 
une  idée  assez  exacte,  grâce  aux  quatre  planches 
qu'Androuet  du  Cerceau  a  consacrées  à  cet  édi- 
fice dans  le  premier  volume  de  Les  plus  excellents 
Basîiments  de  France^  publié  en  1 576.  L'une  des 
planches  donne  une  vue  de  la  grande  salle ,  où 

I .  «  Puis  nous  va  dire  que  ce  cousin  gardoit  comme  or 
l'histoire  d'un  chien  qui  fut  si  fidèle  à  son  maistre,  après  sa 
mort,  que  toutes  les  fois  qu'il  trouvoit  celuy  qui  l'avoit  assas- 
siné et  occis  de  guet  à  pent,  il  l'assailloit  et  se  ruoit  sur 
luy  ;  si  bien  que  par  ceste  conjecture,  et  que  le  chien  alloit 
souvent  où  avoit  esté  enterré  son  maistre,  qu'on  trouva  là, 
il  fut  convaincu  d'homicide  :  comme  il  se  trouve  escrit  et 
pourtraict  en  une  sale  de  Montargis.  »  {Serées  de  Guillaume 
Bouchet,  liv.  i^r,  septième  serée^  p.  230.  Rouen,  1635.) 


xxxij  Préface. 

l'on  aperçoit  deux  cheminées  :  la  première  au 
milieu  de  la  longueur,  en  face  du  spectateur;  la 
seconde,  à  lextrémité  de  gauche.  Des  peintures 

3ui  ornaient  le  manteau  de  ces  deux  cheminées, 
u  Cerceau  n'a  figuré  l'une  que  par  des  traits 
indistincts  ;  il  a  pris  soin,  au  contraire,  d'indiquer 
le  sujet  de  l'autre,  celle  qui  surmontait  la  che- 
minée du  milieu,  par  un  croquis  léger  où  l'on  di- 
slingue fort  bien  un  champ  de  combat,  clos  par 
une  l  '  •  îe  ;  au  milieu  de  ce  champ,  un 
homni  i  par  un  chien  ;  à  gauche,  un  ton- 
neau ;  et  autour  de  la  balustraue,  des  specta- 
teurs. Le  même  sujet,  la  même  disposition,  se 
retrouvent  dans  notre  estampe.  N'en  est-ce  point 
assez  pour  conclure  qu'elle  reproduit  la  peinture 
du  chÀleau  de  Montargis  ?  Si  l'on  en  doutait, 
certains  détails  de  l'estampe,  que  ne  pouvait 
relever  le  crayon  de  du  Cerceau  dans  un  croquis 
presque  microscopique ,  suffiraient  i\  dissiper 
toute  incertitude.  Mais,  avant  de  les  signaler,  il 
faut  rapporter  un  passage  de  la  notice  que  ren- 
ferme le    •  '    volume  de  Les  plus  excellents 

Bastimenîs :f  sur  IcchAteaude  Montargis. 

V  En  ce  lieu,  dit  l'auteur,  les  Roys  ont  sou- 
«  ventefois  fait  leur  résidence  ;  et  neantmoins 
a  n'est  l'on  certain  oui  ont  esté  ceux  qui  ont 
'(  faict  bastir  ces  édifices,  sinon  qu'il  se  trouve 
«  au  bas  de  la  couverture  de  1  '  r  de  la 
•'  grand'salle,  où  sont  les  armes  c^  ;  .....ce,  ces 
u  mots  :  Charles  huitiesmf.,  combien  que  par 
u  là  on  ne  puisse  inférer  que  ce  soit  luy  qui  seul 
a  ait  fait  faire  les  autres  bastimens,  comme 
c  estans  beaucoup  plus  anciens,  et  de  divers 
u  temps  que  de  son  règne.  » 


Préface.  xxxiij 

Ce  passage  éclaire  précisément  le  point  que 
nous  avons  en  vue,  le  seul  qui  nous  intéresse, 
c'est-à-dire  qu'il  fixe  la  date  de  la  construction 
de  la  grande  salle  où  figurait  notre  peinture,  en 
quoi  l'estampe  qui,  selon  nous,  la  reproduit  vient 
à  point  nommé  confirmer  le  témoignage  de  du 
Cerceau.  En  effet,  on  y  remarque  des  coiffures 
de  femme  d'une  forme  allongée  et  conique,  en 
pain  de  sucre  comme  nous  dirions  vulgairement; 
et  c'est  là  tout  juste  une  mode  qui  finit  avec  le 
XV^  siècle.  Cette  coïncidence  sert  en  même 
temps  et  à  mieux  dater  la  peinture,  et  à  complé- 
ter la  preuve  que  l'estampe  qui  nous  occupe  n'en 
est  que  la  reproduction. 

Si  au  XVI^  siècle  on  avait  eu  souci  de  ce  que 
nous  appelons  maintenant  la  couleur  locale ,  et 
si  l'on  pouvait  croire  que,  pour  donner  cette 
couleur  à  son  œuvre,  l'auteur  de  l'estampe 
gravée  vers  1580  (1)  ait  eu  l'idée  de  rappeler 
une  mode  antérieure  de  près  d'un  siècle,  notre 
argument  serait  aussi  faible  qu'il  nous  paraît  so- 
lide. Mais  chacun  sait  à  quoi  s'en  tenir  sur  ce 
point.  Si  quelques  détails  de  l'estampe,  comme 
les  plumes  qui  ornent  les  coiffures  des  hommes, 
ne  sont  pas  du  XV^  siècle,  mais  du  temps  du 
graveur,  c'est  sans  aucun  doute  que,  retenant 
de  la  peinture  obscurcie  ou  endommagée  ce  qu'il 
en  pouvait  voir  encore,  pour  le  reste,  pour  les 
parties  effacées,  il  prenait  ses  modèles  autour  de 
lui  (2). 

1.  Je  m'appuie  pour  lui  donner  cet  âge  sur  le  sentiment 
éclairé  de  M.  Thomas  Arnauldet,  du  cabinet  des  estampes 
de  la  Bibliothèque  impériale. 

2.  Je  n'avance  rien  ici  sans  avoir  pris  Pavis  d'un  juge 
Macaire.  c 


xxxiv  Préface. 

Il  serait  superflu  de  décrire  cette  estampe  que 
chacun  peut  voir  à  la  Bibliothèque  impériale  («)• 
Notons  seulement  que,  comme  dans  le  croquis 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  Macairc  y  est 
figuré  en  pied  et  non  enterré  jusques  au  fan  du 
corps,  selon  l'indication  d'Olivier  de  la  Marche 

[)isons  aussi,  pour  en  finir,  que  l'auteur  du 
croquis  et  celui  de  l'estampe  pourraient  bien  être 
le  même,  à  savoir  Androuet  du  Cerceau.  L'âee 
de  la  gravure  permet  de  le  croire,  et  si  on  la 
compare  à  celles  que  renferment  Les  plus  excel- 
lents lUsîiments  de  France,  celte  supposition  de- 
vient presque  une  certitude. 

Peu  de  temps  avant  l'époque  probable  de  la 
publication  de  cette  gravure,  en  1^71,  un  nou- 
veau récit  de  l'histoire  du  chien  d'Aubri  avait 
paru  dans  un  lecueil  d'Histoires  prodigieuses  où  il 
était  fort  à  sa  place.  Ce  récit  n'est  qu'une  ampli- 
fication de  celui  de  Scaliger,  ou  du  seigneur  de 
l'Escale,  comme  dit  l'auteur,  lequel  est  un  de 
nos  anciens  historiens,  mais  non  des  meilleurs, 
F.  de  Belleforest.  Scaliger,  sans  doute  pour  ne 
pas  compromettre  sa  latinité  ,  avait  évité  avec 
grand  soin  d'écrire  aucun  nom  propre.  Bellefo- 
rest, à  son  exemple,  ne  nomme  pas  aavantage  les 


ddni  U  rfimpMmce  ett  bien  connue  ,  mon  confrère  ci  ami 
M.  Jo'  Mt. 

I     :  ■'•  fon  rarr,  unique  prut-éire,  qui  est  ac- 

lu  mots,  appartenait 

|r>  de    Sainte  Gcnc 

tyevf.  M    \:  l'a  pas  connu,  puisqu'il  ne  rindi(]u«' 

rifi!  îjri".  .  je    M.ii!if.iu  Mil  .1  ilpcrit  cette  estampe 

la  faire  reproduire 


Préface.  xxxv 

personnes ,   et  sa  narration  ne  contient    qu'un 
nom  de  lieu,  celui  de  Montargis. 

Le  roy ^  dit-il,  qui  ne  vouloit  qu'un  accident 
si  mémorable  fût  effacé  par  l'inclémence  et  oubly  du 
temps,  feit  tirer  cette  histoire  au  chasteau  de  Mon- 
targis, où  encore  elle  est  effigiée,  pour  le  salaire  de 
la  vaillance  de  ce  chien,  auquel  les  richesses  n^eussent 
de  rien  servy  pour  recompence. 

Sauf  ce  nom  de  Montargis  qu^il  connaît  et 
ajoute  au  récit  de  Scaliger,  Belleforest  en  est 
réduit  à  de  vagues  appellations,  et  le  plaisant  est 
qu^il  s'en  plaint  : 

Mais  un  malheur  a  suivy  l'heur  des  François, 
que  comme  ils  ont  esté  vaillans  en  guerre  et  justes  en 
leurs  jugemens ,  ils  ont  aussi  esté  simples  et  peu 
soigneux  à  escrire  leurs  gestes,  tellement  que  ceste 
histoire  si  remarquable  est  si  obscurément  traictée 
que  la  seule  painture  est  celle  qui  nous  l'a  remise 
suSy  sans  que  nous  ayons  cest  heur  de  scavoir  ny  le 
nom  du  roy,  ny  le  temps  que  cela  advint^  ny  le  nom 
de  ceulx  pour  qui  la  partie  a  esté  dressée  (•). 

I .  Histoires  prodigieuses  extraites  de  plusieurs  fameux  au- 
theurs ,  àvihits  en  deux  tomes,  le  premier  mis  en  lumière  par 
P.  Boaisteau,  surnommé  Launay,  natif  de  Bretagne;  le  se- 
cond, par  Cl.  de  Tesserant,  et  augmenté  de  dix  histoires,  par 
F.  de  Belleforest,  Comingeois.  Paris,  2  vol.  in-i8,  '  571.  — 
Le  récit  de  Belleforest  se  trouve  au  t.  Il ,  fol  295-298.  — 
Le  même  auteur  traduisit  et  augmenta  la  Cosmographie  de 
Munster  [Pd^m,  in-fol.,  i  J75  ,  dans  laquelle  il  fait  mention 
de  la  peinture  du  château  de  Montargis,  et  renvoie  pour 
l'explication  du  sujet  à  ses  Histoires  prodigieuses  (p.  331, 
col.  1). 


xxxvj  Préface. 

Si  Belleforesi  ne  s'en  lût  pas  lenu  à  la  seule 
autorité  de  Scaliger,  il  eût  été  plus  exactement 
re^  C'est  ce  que  lit  remarquer  doctement, 

pi..  ,  un  continuateur  des /y/5/o/r(-5  prodi- 

gieuses, Jean  de  Marconvillc  (•).  Cecontinuateur, 
3ui  connaît  le  ;      '  '"    '  '    V  *'      he,  trouve 

ans  celui  de  ,  ,      uts  contra- 

riansàlaveritédujatct.  D'abord  Belleioresi  avance 
que  le  combat  a  eu  lieu  à  Montar:  s  ombre 

aue  le  pourtrait  en  aestc  veu  iÎAns  li  j  Judit 

Montargis.  En  second  lieu,  il  croit  a  tort  que  le 
gentilhomme  était  armédc  toutes  pièces.  Ueplus, 
U  oublie  le  principal,  c'est  que  le  meurtrier  estoit 
enfouy  dans  terre  jusques  au  fau  du  corps,  n'ayant 
que  les  deux  bras  libres,  suffisans  toutefois  pour  se 
défendre  contre  ranimai ,  si  autre  n'eust  combatu 
contre  luy  que  la  simple  furie  et  animosité  d*un 
cf.  '  's  sont  notoirement  taxez 

d'i..  ,  disant  qu'ils  n'ont  tenu 

conte  de  remarquer  le  temps  ny  le  nom  du  roy  sous 
lequel  ce  s:     ■    '  '      ,/,  ny  le  nom  de  Vhomi- 

ciae  ny  d^     ..._ ...r  les  vindiquer  donc  de 

cet  outraiief  je  vous  en  veux  icy  réciter  l'histoire 
avec  I  '\ipprend  mcssire  Olivier 

de  la  :..-  .... , ,. -r  maistre  d'hostel  de  la 

maison  de  Fhilippes,  archiduc  d'Austriche,  duc  de 
B  V,  etc. 

.....  «.n  tète  de  cette  critique  et  de  l'histoire 
racontée  encore  une  fois  d'après  Olivier  de  la 
M  ••  trouve  la  petite  gravure  dont  j'ai 


I.  V  ''«uiU  noiedcii  p  xiviii. 

a.  »'    ' 


Préface.  xxxvij 

Voilà  donc,  à  la  fm  du  XVI<^  siècle,  les  circon- 
stances du  fait  très-diversement  rapportées.  On 
n'est  pas  d'accord  sur  tel  ou  te-l  point  ;  mais  le  fait 
lui-même  semble  à  l'abri  du  doute,  à  part  un 
mot  qui  échappe  à  un  homme  de  sens^  André 
Thevet,  dans  sa  Cosmographie  universelle  (i),  où 
il  dit  à  propos  du  château  de  Montargis  :  Dans 
ce  chasteau  estoit  de  mon  jeune  aage  figurée  une 
histoire  d'un  lévrier  qui  combattit  et  desfeit  un 
gentilhomme  qui  avoit  cauîeleusement  tué  son  maistre. 
De  dire  que  la  chose  soit  advenue,  je  n'en  veux  rien 
affermer,  tant  y  a  que  cela  estoit  effigie  contre  un 
manteau  de  cheminée  (2).  Mais  ce  doute  d'un  bon 
esprit  pouvait-il  affaiblir  l'autorité  d'écrivains 
tels  qu'Olivier  de  la  Marche  et  Jules  Scaliger  ? 

Cependant,  quelque  chose  manquait  encore  à 
leurs  récits  pour  satisfaire  pleinement  les  curieux 
et  donner  plus  de  prise  à  la  crédulité  :  l'histoire 
était  sans  date,  comme  l'avait  remarqué  Bellefo 
rest.  Je  ne  sais  qui  se  chargea  de  lui  en  assigner 
une,  car  je  n'ose  me  flatter  d'avoir  réussi  à  re- 
cueillir toutes  les  pièces  de  ce  procès.  Ce  que  je 
puis  dire  seulement,  c'est  que  dans  le  Discours 
notable  des  duels,  par  Messire  Jean  de  la  Taille, 
ouvrage  de  la  fm  du  XVF  siècle,  se  trouve  une 
version  qui  laisse  beaucoup  moins  à  désirer  que 
les  précédentes  au  point  de  vue  chronologique. 
Sans  doute  l'auteur  n'y  indique  pas  l'année  et  le 
jour  du  fameux  combat  ;  mais  il  est  en  mesure 


1.  2  vol.  in-fol.  Paris,  1575. 

2.  T.  II,  liv.  XV,  fol.  57^ 


xxxviij  Préface. 

de  nous  apprendre  qu'il  eut  lieu  sous  Charles  V(>)! 
C'est  àé\*\  quelcjue  chose  :  avec  le  temps  on  fera 
mieux,  comme  je  le  montrtrai  plus  loin. 

En  attendant,  l'histoire  se  dédouble  un  mo- 
ment par  suite  de  cette  absence  de  noms  propres 
que  j'ai  signalée  dans  le  récit  de  Fielleforest.  Un 
recueil  qui  parut  en  1608  (^- ,  reproduit  sous  ce 
litre  :  De  la  fidcliU  d'un  Uvrier^  l'amplification  du 
prolixe  Comingeois,  sans  aucun  nom  propre,  hors 
celui  de  Montargis;  après  quoi  le  lecteur  trouve 
un  autre  exemple  de  la  feaulté  d'un  lévrier,  com- 
mençant en  ces  termes  :  Messire  Olivier  de  la 
Marche  racornie  en  son  livre  des  duels  une  his- 
toire qui  a  beaucoup  de  ressemblance  avec  la 
précédente  (on  se  ressemblerait  à  moins),  de  deux 
cavallierSy  compagnons  de  cour  et  de  guerre ,  des- 
quels l'un  s'appelloit  messire  Auberj  de  Montdidier, 
etc. 

Olivier  de  la  Marche  n'ayant  point  parlé  de  la 
peinture  de  Montargis,  qui  fut  faite  vers  le  temps 
où  il  écrivait  son  Livre  des  Duels,  et  pcut-ôlre 
après,  l'auteur  de  notre  recueil  ne  reconnut  pas 
l'identité  de  ses  deux  exemples. 

I.  L'auteuf.  aprAs  avoir  rappelé  un  combat  à  cheval  fait  à 
Po'  nolSy  a|outc  : 

•  3!!<*r  ^i  loinR  en   Italie  mandicr    la 

'  uinbiU ,  entre 

land  noij  1  :  .  1   bien  ou 

fi  ri,  par  le»   roys   mesmci.    Ne   fuM-ce  qu'un 

ft'  qui   fut  donné  par  le  roy  Charlei  cinquiesme, 

»uf  Sage,  non  point  entre  deux  hommes,   mais 

col;  çr  d'attache  et  un  aichcr  de  ses  gardes.»  (P.  j  1- 

)|.  I  vol.  m -18,  Parti,  1607. y 

j.  Choix  tlf  r!,:t,,,irt  histoires  et  autres  choses  mémo- 
rables, tant  I  que  modernes,  appariées  ensemble. 
Paru,  Metta)(..,  .  ,-^.    in-u. 


Préface.  xxxix 

La  date  du  règne  de  Charles  V  mise  en  avant 
par  Jean  de  la  Taille  se  retrouve  dans  tous  les 
récits  postérieurs,  et  d'abord  dans  celui  que  ren- 
ferme le  Vray  et  ancien  Usage  des  duels ^  par  le  sieur 
d'Audiguier,  lequel  m'a  tout  l'air  de  copier  son 
devancier,  comme  ce  seul  titre  le  donne  à  croire  : 
Duel  d'un  lévrier  d^aîtache  contre  un  archer  des 
gardes  de  Charles  K,  dit  le  Sage  (').  Lévrier  d'at- 
tache ,  archer  des  gardes,  sont  des  désignations 
empruntées  à  Jean  de  la  Taille.  Mais  voici  qui 
appartient  en  propre  au  sieur  d'Audiguier  :  L'his- 
toire dit  qu'il  (l'archer)  fut  puny,  mais  elle  ne  dit 
point  de  quelle  mort,  ny  pourquoy,  ny  de  quelle  façon 
il  avoit  tué  son  amy.  Si  ce  chien  eust  esté  grec,  au 
temps  qu'Athènes  estoit  en  son  lustre,  il  eust  esté 
nourry  aux  despens  du  public ,  son  nom  seroit  dans 
l'histoire,  et  son  corps  ensevely  avec  plus  de  raison 
et  de  mérite  que  celuy  de  Xantipus. 

Parmi  les  nombreux  ouvrages  sur  le  duel  que 
nous  ont  légués  les  XVI^  et  XVII^  siècles,  l'un 
des  plus  importants  est  le  plaidoyer  de  Claude 
Expilly  sur  Fédit  des  duels  de  1609.  L'auteur, 
qui  d'avocat  devint  président  au  parlement  de 
Grenoble,  et  compte  en  même  temps  au  nombre 
des  grammairiens  qui  tentèrent  de  réformer  Por- 
thographe  française,  a  raconté  à  son  tour  le  duel 
du  chien  d'Aubri  contre  le  meurtrier  de  son 
maître  (2).  Il  n'en  connaît  pasde  plus  mémorable, 
dit-il,  et  on  le  croit  sans  peine  :  Le  duel  qui  avint 
du  tams  du  roy  Charles  V  et  an  sa  presance  antre  le 
chevalier  M acaire  et  le  lévrier  d'Aubry  de  Mondidier 

1.  Paris,  1617,  in-80,  p.  363-367, 

2,  Voyez  ce  récit ,  Appendice,  VII,  p.  323-324.  Il  offre  un 
spécimen  de  l'ortliographe  d'Expilly. 


\\  Préface. 

dans  le  bois  de  Bondis  et  le  plus  notable  et  digne  de 
nwmoiTi  Ac  tcui  ccus  i]ui  se  firent  onaues.  Rien 
digne  de  mémoire,  en  effet,  s'il  eût  eu  lieu  réelle- 
ment ;  mais  c'est  sur  quoi  Expilly  ne  propose  pas 
le  plus  K  '  ite.  Il  sait  seulement  que  p/ui/Vur^ 
'aconten: ...:e  avec  (juclijue  diversité. 

Douze  ans  après  la  publication  des  plaidoyers 
d'Kx  ]  \6^?>jp3rà\X Le  Vray  Théâtre  d'honneur 

et  j aie,  par  Marc  de  Vulson,  sifur  de  la 

Colombiere,  et  l'on  pense  bien  que  l'auteur  d'un 
tel  livre  ne  pouvait  se  priver  d'y  produire  le  glo 
rieux  et  inévitable  lévrier.  Aussi  donna-t-il  une 
nouvelle  édition  de  son  histoire  empruntée  sur- 
tout à  Scaliger  et  à  Jean  de  la  Taille.  V'ulson  de 
la  Colombiére  paraît  avoir  goûté  beaucoup  les 
rétlexionsde  d'Audiguier  ci-dessus  rapportées  :  Si 
ce  chien  eust  esté  grec,  etc.  il  se  les  approprie  pres- 
que mot  pour  mot.  et  sans  indiquer  la  source  où 
il  les  puise ,  procédé  étrange  et  qui  fait  jouer  à  ce 
gentilhomme  un  vilain  rôle  sur  son  théâtre 
d'honneur. 

Il  ne  laisse  pas  pour  cela  de  se  donner  des  airs 
de  critique  :  //  y  avoit,  dit-il,  un  gentilhomme  que 
^uelaues  uns  (')  qualifient  avoir  esté  Archer  des 
gardes  du  roy,  et  que  je  crois  plutost  devoir  nommer 
un  Gentilhomme  ordinaire,  ou  un  Courtisan,  par  ce 
que  rhistoire  latine  dont  j'ay  tiré  cecy  (»)  U  nomme 
Aulicus,  etc. 

A  Quoi  Montfaucon  ne  dédaigna  pas  de  répon- 
dre plus  tard  :  La  Jiffuiillé  que  fait  là-dessus  La 
Colombiers  lorsau'il  dit  qu'un  auteur  l'appelle  Au- 

1.  Je»  (le  U  I)i..c  cl  le  itcur  (i'Audiguier. 
a.  C'est  le  iccii  de  Scaiigcr. 


Préface.  xlj 

licus,  et  que  cela  ne  peut  convenir  à  un  gentilhomme 
archer  du  roi;  cette  difficulté ,  dis-je^  n'est  rien,  car 
un  gentilhomme  qui  est  ordinairement  auprès  du  roi 
pour  le  garder  se  peut  fort  bien  appeler  Aulicus. 

Quoique  le  récit  de  LaColombièrene  soit  ni  le 
premier  ni  le  dernier,  c  est  celui  qui  est  resté  en 
possession  dePestime  des  savants,  celui  que  rap- 
porte Montfaucon  (»),  celui  que  de  nos  jours  on 
cite  le  plus  volontiers  (2). 

A  en  croire  le  catalogue  des  Monuments  de 
l''histoire  de  France  récemment  publié  par 
M.  Hennin,  le  récit  de  Vulson  de  la  Colom- 
bière  serait  accompagné  d'une  planche  in-folio 
représentant  le  combat  en  duel  de  Macaire  et 
du  chien  d'Aubri ,  ce  qui  est  exact  ou  le  paraît 
à  première  vue  si  Pon  consulte  les  exemplaires 
du  Vrai  Théâtre  d'honneur  et  de  chevalerie  conser- 
vés à  la  bibliothèque  de  l'Arsenal  et  à  la  Maza- 
rine.  Mais  la  gravure  qu'on  y  voit  ne  me  semble 
pas  avoir  été  faite  pour  l'ouvrage,  et  sans  doute 
elle  y  a  été  ajoutée  après  coup  (?). 

1.  Monuments  de  la  monarchie  française,  t.  III,  p.  68 
et  suiv. 

2.  On  le  trouvera  à  V Appendice,  sous  le  n"  VIII,  p.  324- 
328. 

3.  D'abord,  dans  les  deux  exemplaires  de  la  Bibliothèque 
impériale,  dont  l'un  est  de  la  réserve,  on  chercherait  vaine- 
ment cette  estampe,  et  rien  n'indique  qu'elle  ait  jamais  dû 
en  faire  partie.  En  second  lieu,  dans  l'ouvrage  de  la  Colom- 
bière  les  planches  indiquent  par  un  chiffre  gravé  les  feuillets 
du  texte  auxquels  elles  se  rapportent.  On  voit  bien  un  ren- 
voi de  ce  genre  sur  les  deux  estampes  ajoutées  aux  exem- 
plaires de  l'Arsenal  et  de  la  Mazarine  ,  mais  le  renvoi  est 
écrit  à  la  main  et,  dans  chaque  exemplaire,  de  la  même  main 
et  de  la  même  encre. 


xlij  Préface. 

Il  est  fort  probable  que  l'esiampe  dont  il  s'agit 
parut  peu  de  temps  après  le  livre  de  La  Coiom- 
bière.  et  que  l'éditeur  de  ce  livre,  Augustin 
Courbé,  en  enrichit  les  exemplaires  qui  lui  res- 
taient, ou  du  moins  quelques-uns.  La  question 
du  reste  est  de  bien  peu  d'importance.  Il  est 
plus  intéressant  de  rectifier  ici  les  renseigne- 
ments inexacts  que  donnent  deux  ouvrages 
spéciaux  sur  lauteur  de  l'estampe,  lequel  est  un 
graveur  connu ,  René  Lochon ,  déjà  habile 
en  1651  (ce  qui  ne  permet  guère  de  le  faire 
naître  en  1640,  ni  même  en  1656%  et  maniant 
encore  le  burin  en  1675,  sinon  plus  tard  ('). 

L'estampe  de  Lochon  est  la  reproduction  en 
c~— '  nrtie  de  la  gravure  du  XV1<^  siècle  men- 
Li-dessus.  Klle  se  sent  de  l'influence  de 
l'original  et  en  rappelle  le  faire.  Aussi  la  croirait- 
on  plus  ancienne  qu'elle  ne  l'est  réellement. 
Elle  porte  en  tête  cette  double  légende  : 


I .  I  '  ■  ft  archéologique  de  la  Gra- 

vure n  .rJot,  Parisien    (Paris.  1H49, 

io-S"),  oa  iit,  p.  261 

«  René  ou  Robert  Lociion,  ne  en  1040,  grava  en  10J9  et 
167J.  m 

Celle  dernière  date  eit  exacte .  ï  la  première  il  faut  sub 
stibief  au  momt  1 6  (  1 ,  année  où  parut  simultanément  rn  ita- 
lien et  en  français  le  Traité  de  la  Peinture ,  de  Léonard  dr 

ViOCi,    f>'ilir     Ir   Mir!     !   r,.  1  N-.f,    friv-i/irt    nlii,.  h,-v        l'iiiv  Lail- 

gloii.  m  de 

LOCho:  ,^,„    ^i  ,M/*.-.ui. 

M  '  de  l'Amateur  d'es- 

''"■"  i,   •")<j,,  uii  lii"-  Kené  Lochon  était  né 

•>  .  1640.  —  Il  3  signé  l'estampe  qui  nous 

o\.u{^       f      COfugN    LUTITIAHUS. 


Préface.  xliij 

MONTARGO  INITVM  CANIS  CERTAMEN   ADVERSVS 

NOBILEM  HERI  INTERFECTOREM. 

COMBAT    d'VN  chien  CONTRE  VN  GENTILHOMME 

QVI  AVOIT  TVE  SON  MAISTRE.  FAICT  A  MONTARGIS. 

Elle  fut  publiée  à  Paris,  chez  Jacques  Lagniet, 
cet  éditeur  dont  on  connaît  le  Recueil  des  plus 
illustres  Proverbes {\6<i'j-6])  ('). 

Le  même  Lagniet  en  publia  une  réduction 
dont  on  peut  voir  deux  exemplaires  au  Cabinet 
des  estampes  de  la  Bibliothèque  impériale  (f). 
Cette  réduction  est  une  eau-forte  anonyme  en 
tête  de  laquelle  on  lit  : 

LA   MANIERE  QUE  LES  FRANÇOIS  ESTOIS    HABILLIÉ 
IL   Y   A   ENVIRON   30O  ANS  SOUBS   LE   REGNE   DE 
CHARLES   VI   ET   CHARLES   Vil 

et  au-dessous,  le  titre  français  de  la  gravure  de 
Lochon. 

Au  bas  de  l'estampe  est  un  récit  du  combat 
qui  ne  fait  qu'abréger  celui  de  Vulson  de  la 
Colombière  (3). 

Plus  tard,  en  1666,  un  grave  conseiller  d'État 
recommence  à  célébrer  h  loyauté  du  chien  d'Au- 
bri ,  non  sans  prétendre  à  rectifier  le  récit  de  La 
Colombière,  qui  alléguant  cette  histoire  dit  ne  sca- 


1 .  Il  a  inséré  ici  son  nom  et  son  adresse  dans  !e  tonneau 
du  chien,  où  on  lit  :  A  Paris  chez  Jaq.  Lagniet  deriere  le 
four  Levesque  sur  le  cay  de  la  Megiss[erie]. 

2.  Recueil  de  Fevret  de  Fontette,  intitulé:  Histoire  de 
France^  à  la  date  de  1 3  7 1 . 

3.  M.  Hennin  n'indique  pas  cette  estampe  dans  son  cata- 
logue ;  il  l'a  peut-être  négligée  comme  de  peu  d'importance. 


xliv  Préface. 

voir  le  genre  de  mort  du  traître  Macaire.    Mais 
messire  c'juillaume  Ribier  est  mieux  informé;  il 
sait  de  science  certaine  que  MAchanf  ^c'est  ainsi 
qu'il  l'appelle)  fut  pendu  et  étranglé  au  gibet  d 
Montfaucon  (>). 

A  soixante  ans  de  là,  voici  le  P.  Vanière  au 
exerce  sa  muse  latine  sur  le  môme  sujet  ,  et  lu 
fait  chanter  les  louantes  du  molosse  vengeur 
thème  innocent  dont  il  n'abuse  pas,  du  reste 
puisqu'il  n'y  consacre  aue  treize  vers  ;'\ 

Dans  cette  galerie  de  crédules  narrateurs  ei 
d'admirateurs  sibr*  '  ,  qui  s'attendrait  avoir 
figurer  l'un  des  \  mis,   l'un  des  plus  cé- 

lèbres bénédictins  de  Saint-Maur,  Dom  Bernard 
de  *■  *  aicon?  C'est  pourtant  lui  qui  y  tient  la 
plu  ..  :e  place.  Dans  le  tome  III  des  Monu- 
ments de  la  monarchie  françoise,  qui  parut  en  17?!, 
se  trouve  une  planche  ainsi  intitulée  :  Le  Combat 
d'un  chien  contre  un  gentilhomme  qui  avoit  tué  son 


I.  Voyez  le  récit  de  Ribier,  Appendice^  IX,  p.  j28-j}o 

i.    Nec  minus  ultorero  Calli  stupuere  molossum. 
Sternum  fjcii  monimentum  curia  pictis 
Servat  adhuc  mûris    Nudos  in  imagine  dentés 


Excrit,  et 
llliuianie 

lacrro\ 

doi: 

ulci  hosli. 
1  vulnrrc  caeco 
u^uine  viiam; 

v 

.1 

\ 

itat  iras. 

J 

osccns 

1- 

'  1 

s 

)ssum, 

it. 

{Hr^éium  rusiicum,  I.  IV  ) 


Préface.  xlv 

maisîre  faict  à  Montargis  soiibs  le  règne  de  Charles  V, 
en  1 3  7 1 . 

La  date  de  1371  est  une  nouveauté.  C'est  le 
progrès  que  j'annonçais  ci-dessus.  Montfaucon 
le  premier  a  accepté  cette  date  et  l'a  mise  en  cir- 
culation, on  verra  tout  à  l'heure  sur  quel  fonde- 
ment. A  cela  près,  son  estampe  n'est  qu'une 
copie  en  contre-partie  de  celle  qu'on  peut  attri- 
buer à  Androuet  du  Cerceau.  Le  savant  béné- 
dictin en  fait  ainsi  connaître  l'origine  : 

«  Le  fameux  duel  d'un  gentilhomme  de  la 
«  cour  du  roi  Charles  V,  dit  le  Sage,  contre  un 
<(  chien  dont  ce  gentilhomme  avoit  tué  le  maître, 
(f  est  un  fait  si  extraordinaire,  que  le  lecteur  sera 
■<f  sans  doute  bien  aise  d'en  voir  ici  l'estampe. 
«  L'histoire  de  ce  duel  se  voit  encore  sur  le 
«  manteau  d'une  des  cheminées  de  la  grande 
«  salle  du  château  de  Montargis,  mais  lapous- 
(f  sière  qui  s'y  est  attachée  depuis  si  longtemps 
u  fait  qu'on  ne  peut  distinguer  qu'avec  peine 
«  les  parties  qui  la  composent.  Le  R.  P.  Noël 
((  Seurrad,  ci-devant  prieur  de  Ferrières,  m'a  pro- 
«  curé  une  vieille  estampe  faite,  il  y  a  près  de 
«  deux  cens  ans,  de  l'histoire  représentée  sur 
<(  cette  cheminée;  c'est  d'après  cette  estampe 
«  qu'on  a  fait  faire  la  planche  suivante.  Voici 
«  l'histoire  de  ce  duel  rapportée  dans  le  Théâtre 
«  à' honnem  et  àe  chevalerie  ait 'L2,ZQ\Q>T^\hx^.  « 

Après  la  relation  qu'il  emprunte  à  La  Colom- 
bière,  Montfaucon  explique  les  détails  de  l'es- 
tampe et  ajoute  : 

((  Ce  duel  se  fit  l'an  1 371,  s'il  faut  s'en  rap- 


xlvj  Préface. 

«<  porter  [j\  ne  le  fallait  pas^  à  la  date   marquée 

••  au  haut  de  la  planche,  ajoutée  à  la  main  lon^- 

«  temps  après  que  la  planche  tut  faite.  Le  meur- 

«  trier  était  le  chevalier  Macaire,  gentilhomme, 

«  archer  des  gardes  du  F<oi 

«  Ce  combat  eut  l'issue  que  La  Colombièrc 

»•  marque    ci-dessus.     Le    chevalier    Macaire, 

«  pour  être  délivré  du  chien  qui  l'étrangloit,  pro- 

«  mit  de  confesser  tout  ;  il  avoua  qu'il  étoit  au- 

««  teur  du  meurtre,  et  fut  envoyé  au  gibet,  distrU 

u  les   mémoires  qu'on  m\i  envoyés   de  Montarjj^is. 

«<  Il  est  surprenant  qu'aucun  des  historiens  du 

«  temps  n'ait  fait  mention   d'un  fait  si  extraor- 

«  dinaire   » 

Voilà,  certes,  une  surprise  naive  et  des  plus 
étranges  ;  mais  ce  qui  est  plus  fort  encore,  c'est 
cette  mention  de  mémoires  envoyés  de  Montar- 
gis.  Et  que  pouvaient  donc  être  ces  mémoires, 
sinon  un  ou  plusieurs  des  récils  que  nous  venons 
de  passer  en  revue  ?  Kn  ce  cas,  il  n'était  guère  né- 
cessairede  lestircrde  Montargis,  puisqu'ils  étaient 
ailleurs.  Assurément  Montfaucon  ne  veut  point  ici 
abuser  ses  lecteurs;  il  s'est  donc  laissé  abuser  lui- 
même  de  la  façon  la  plus  singulière.  Es:-ce  qu'à 
Montargis,  à  part  la  peinture  du  château,  on 
pouvait  rien  savoir  sur  le  trop  fameux  duel?  Il  est 
vrai  que  le  titre  de  l'estampe  reproduite  par 
Montfaucon  indique  Montargis  comme  le  théâtre 
du  combat  ;  mais  le  récit  de  La  Colombière  porte 
que  ce  combat  eut  lieu  dans  l'ile  Notre-Dame, 
Cl  cette  différence  si  notable  eut  dû  suffire  pour 
éveiller  la  critique  endormie  de  Montfaucon , 
lequel,  après   quelques  recherches  à  f^iris.cn 


Préface.  xlvij 

aurait  su  beaucoup  plus  long  qu'aucun  de  ses 
correspondants  de  Montargis. 

L'inconcevable  facilité  avec  laquelle  un  homme 
de  ce  mérite  avait  accueilli  pareille  histoire  fut 
spirituellement  relevée  en  1732  par  un  rédacteur 
anonyme  du  Journal  littéraire  de  La  Haye.  Après 
avoir  annoncé  la  publication  du  tome  III  des 
Monuments  de  la  monarchie  françoise,  le  journa- 
liste ajoutait  : 


«  Nous  avons  été  surpris  d'y  trouver,  sous  le 
«  règne  de  Charles  V,  le  prétendu  duel  d'un 
«  gentilhomme  de  la  cour  de  ce  roi  contre  un 
«  chien.  Le  fait  avec  toutes  ses  circonstances  se 
«  trouve  dans  VAlmanach  de  Milan  de  cette  an- 
ce  née  ,  et  il  convient  si  bien  à  un  pareil  ouvrage 
«  que  nous  n'avons  garde  de  l'en  tirer.  Notre 
«  auteur  le  rapporte  cependant  sans  le  révoquer 
«  le  moins  du  monde  en  doute,  non  plus  que 
«  l'authenticité  d'un  tableau  où  ce  duel  est  re- 
(f  présenté ...  et  dont  on  trouve  ici  une  estampe . . . 
<(  Il  ne  faut  que  comparer  cette  estampe  avec 
((  toutes  les  autres  de  ce  volume  pour  voir  que 
«  ce  prétendu  monument  n'est  d'aucune  autori- 
(c  té.  Notre  auteur  trouve  surprenant  qu'aucun 
i(  des  historiens  du  temps  n'ait  fait  mention  d'un 
(X  fait  si  extraordinaire.  Pour  nous ,  vu  les  cir- 
<(  constances  de  ce  fait,  nous  eussions  trouvé 
«  bien  plus  étonnant  encore  qu'ils  en  eussent  fait 
'.(  mention  (1).  » 

I.  Journal  littéraire  de  La  Haye,  année  1732,  t.  XIX, 
V^  partie,  p.  259. 


xlviij  Préface. 

Monifaucon,  nous  dit  un  correspondant  du 
Mercure  de  France  (') ,  »«  ne  jugea  pas  à  propos 
«  d'interrompre  ses  grandes  occupations  pour 
««  prendre  lui-mémc  son  fait  et  cause;  »>  mais  il 
trouva  des  défenseurs  officieux,  et  d'abord, 
selon  toute  apparence,  l'abbé  Lebeuf.  Kncore 
un  grand  savant  compromis  dans  cette  affaire,  si, 
comme  on  ne  peut  guère  en  douter,  il  est  l'au- 
teur de  la  Lettre  écrite  d'Auxcrre  à  M.  Mailbrty 
avocat  au  Parlement  de.  Paris,  pour  soutenir  la 
vérité  du  fond  de  l'histoire  du  chien  de  M  ont  ar gis  (0. 

La  thèse  était  embarrassante ,  même  réduite 
à  ces  termes,  et  il  fallait  être  l'ami  de  Monifau- 
con, un  ami  zélé,  pour  se  faire  le  champion 
d'une  cause  aussi  douteuse.  A  la  lecture  Je  la 
lettre  on  devine  aisément  le  sentiment  qui  anime 
l'auteur,  quel  qu'il  soit,  et  l'on  reconnaît  l'em- 
bairas  qu'il  éprouve.  Il  souhaite,  dit-il,  au'on 
retrouve  l'ancienne  chronique  citée  par  Olivier 
de  la  Marche;  il  souhaite  «  que  cela  arrive  pour 
o  confondre  les  adversaires  du  P.  de  Montfaucon;  >• 
mais  en  même  temps  il  avoue  qu'il  lui  semble 
difficile  d'attribuer  l'histoire  au  règne  de  Char- 
les V.  Une  fois  embarqué  dans  celte  question, 

I.  Décembre  17J4. 

a.  Mtrcurt  à'  '■■  ••"   •"^-  ''mbre  17)4.  —  Un  extrait  de 
cette  lettre  »  é-  ns  la  Collection  des  meilleures 

i'       •  '  (t  irjttfs  particuliers  relatifs  d  l'his- 

;    MM.   G.  Lcber,  J.-U.  Salgucs    et    J. 
CoJirn.  T.  AViii,  r  ■     i^   i8jo.  Une  note  de  M.  Le 

b«Y  fp    ift)^  rti  ai;  Cl  Cette  lettre  doit  hre  </ 

/  l'Auxerre  est  déji  un 

;  ""H  de  M.  Lebcr,  et 

vyme  de  Mont 
:.  .^re. 


Préface.  xlix 

il  jette  à  la  mer  tout  ce  qu'il  désespère  de  sauver, 
et  ne  laisse  pas  d'être  fort  en  peine  avec  le  reste. 

Ce  n'est  pas  l'érudition  qui  lui  manque  assu- 
rément pour  se  tirer  d'affaire  ;  il  en  a  une  à  son 
service  aussi  solide  qu'étendue;  mais  cette  éru- 
dition même  le  gêne  plus  qu'elle  ne  l'aide.  Il  en 
est  réduit,  en  somme,  à  des  raisonnements  comme 
celui-ci  :  «  Il  est  vrai  que  nous  n'avons  point 
«  d'écrivain  du  siècle  même  de  l'événement  qui 
<(  en  ait  fait  mention  ;  mais  il  est  ordinaire  que 
«  les  histoires  les  plus  singulières  ne  sont  pas 
(c  celles  qui  sont  écrites  le  plutôt.  On  suppose 
((  qu'elles  ont  tellement  frappé  qu'on  ne  les  ou- 
((  bliera  jamais  et  qu'il  est  inutile  de  les  écrire. 
«  C'est  beaucoup  que  malgré  cette  négligence 
«  on  ait  retenu  les  noms  des  deux  chevaliers  qui 
((  font  le  sujet  de  l'histoire.  « 

Pour  concilier  les  contradictions  des  divers  ré- 
cits, l'auteur  de  la  lettre  se  livre  à  des  suppositions 
très-hasardées  qu'il  serait  superflu  de  reproduire. 
En  désespoir  de  cause,  il  conclut  ainsi  :  «Je  me 
((  contenterai ,  pour  appuyer  la  réalité  du  fait , 
«  de  rapporter  le  témoignage  d'un  personnage 
«  qui  certainement  ne  passait  point  pour  crê- 
te dule  et  qui  ne  donnait  point  dans  la  fable  : 
((  c'est  Jules  Scaliger,  mort  en  i$$8.  » 

Belle  autorité ,  en  effet ,  que  celle  d'un  per- 
sonnage mort  en  1558,  fût-il  Jules  Scaliger, 
pour  attester  la  réalité  d'un  fait  réputé  antérieur 
de  près  de  deux  siècles  ! 

Quant  au  règne  sous  lequel  l'événement  aurait 

eu  lieu,  le  correspondant  de  M.  Maillart  pense 

que  pour  le   déterminer  il  faudrait  retrouver 

dans  quelques  chartes   les   noms   d'Aubri  de 

Macairc.  d 


i  Trékace. 

Monididier  et  liu  chevalier  Macnirc;  il  ajoute 
que  pour  lui  »*  il  a  trouvé  un  Macaire  de  Sainte- 
Menehould,  chevalier  français  vivant  en  1204.  >» 

Un  mois  après  la  date  de  celte  lettre  parait , 
encore  dans  le  Mercure  de  France ,  un  Supplément 
à  ce  ^ui  tï  été  inséré  (\ç  mois  précédent^  an  sujet 
de  rhistoire  du  chien  de  Montargis,  où  par  occasion 
il  est  parlé  d*un  chien  renommé  dans  rhistoire 
orientale  {*).  L'auteur  de  ce  supplément  paraît 
surtout  s'être  proposé  de  placer  son  historiette 
orientale,  qui  est  du  reste  assez  jolie,  (^ani  îi 
son  argumentation  en  faveur  du  chien  de  Mon- 
targis.  elle  peut  se  résumer  ainsi  :  l'histoire  du 
combat  de  ce  chien  était  regardée  comme  indu- 
bitable dans  les  XV'  et  XVI'  siècles;  elle  n'a 
d'ailleurs  rien  qui  choque  la  vraisemblance  ;  en 
quoi  l'auteur  a  raison  sur  le  premier  point,  mais 
sans  prouver  autre  chose  que  la  crédulité  des 
XV*  et  XVl'  siècles  ;  et  sur  le  second  point,  il  est 
permis  de  penser  qu'il  se  montre  bien  accom- 
modant. 

Ainsi  défendue ,  quoique  avec  plus  de  chaleur 
que  de  force,  contre  les  doutes  de  la  critique. 
rhistoire  duj  chien  de  Montar^is  devait  fournir 
encore  une  longue  carrière.  Elle  rencontra  ce- 

f)endant ,  quarante  ans  après  l'article  du  journa- 
isic  de  La  Haye,  un  adversaire  plus  redoutable, 
c'csî-à-dire  mieux  armé. 

l^ibnilz.  av  "  '  'i»^  à  ILtnovrc,  en  10  ;>■>,  son 
édition  de  la  ^  ic  d'Alberic  de  Trois  Kon- 

taines.   FVrsonne  apparemment  ne  l'avait  lue , 

1.  Mercure,  décrmbfc  17J4.  —  Un  Mirait  de  ce  supplé- 
ment a  été  auiii  réimprimé  dans  la  collection  précitée,  même 
tome,  pages  189  lo). 


Préface.  Ij 

personne  du  moins  de  ceux  que  nous  venons  de 
citer  :  ni  Montfaucon^  ni  son  critique  de  La 
Haye,  ni  ses  défenseurs  du  Mercure,  sans  quoi  la 
querelle  ne  serait  pas  née  ou  n'aurait  pas  pu  du- 
rer. Mais  un  savant  plus  connu  aujourd'hui  par 
ses  erreurs  que  par  ses  mérites,  le  Franc-Comtois 
Bullet,  releva  un  jour  dans  la  chronique  d'Al- 
beric  le  passage  que  nous  avons  rapporté  plus 
haut,  et^  ce  texte  à  la  main ,  fouetta  vivement  le 
chien  de  Monîargis  pour  le  renvoyer  au  roman 
d'où  il  était  sorti.  Si  depuis  lors  on  a  vu  le  fi- 
dèle lévrier  rentrer  dans  l'histoire  derrière  son 
maître,  la  faute  n'en  est  point  à  Bullet.  Il  avait 
très-bien  réussi  à  l'en  mettre  hors.  «  Jen'aurois 
pu  me  décider,  disait  ce  savant ,  à  nier  un  fait 
soutenu  d'un  monument,  consigné  dans  nos  chro- 
niques, cité  par  des  écrivains  de  réputation,  res- 
pecté par  Scaliger,  adopté  par  Montfaucon,  si  je 
n'avois  découvert  une  preuve  incontestable  de  sa 
fausseté  (').  » 

En  effet,  quelle  preuve  plus  incontestable  que 
le  passage  d'Alberic  ?  Tout  ce  qu'on  y  pouvait 
ajouter,  c'était  de  retrouver  et  de  produire  le 
roman  que  le  chroniqueur  avait  eu  sous  les  yeux. 
Telle  est  la  tâche  que  je  me  suis  donnée  et  que 
je  remplis  aujourd'hui.  Réussirai -je  mieux  que 
Bullet  à  reléguer  au  pays  des  fables  l'anecdote 
du  chien  de  Montargis .''   Rien  ne  me  paraît 

I .  Dissertations  sur  la  mythologie  françoise  et  sur  plu- 
sieurs points  curieux  de  l'histoire  de  France,  par  M.  Bullet. 
Un  vol.  in-i2.  Paris,  1771.  —  La  Dissertation  sur  le  chien 
de  Montargis  que  renferme  ce  volume  (p.  64-92)  a  été  réim- 
primée par  M.  C.  Leber,  avec  des  notes,  dans  la  collection 
citée  plus  haut. 


lij  Prépace. 

moins  assuré ,  car  dans  le  champ  de  l'histoire  , 
comme  ailleurs,  mauvaise  herbe  croit  toujours. 
En  veut-on  la  preuve  pour  ce  cas  particulier  ? 

Ij  dissertation  de  liullet  est  de  1771;  or 
voici  depuis  lors  jusqu'à  ce  jour  la  destinée  du 
chien  de  Montarps. 

En  177O,  en  1778,  paraissent  deux  éditions 
successives  des  Essais  historiques  sur  Paris,  de 
Poullain  de  Saint- Foix  .  =\  et  dans  ces  deux 
éditions  on  retrouve  sous  la  rubrique  :  IsU  Notre- 
Dame  ou  Saint-Louis ,  une  nouvelle  relation  du 
combat  déjà  raconté  tant  de  fois.  Les  réflexions 
de  Saint- Foix  à  ce  sujet  peuvent  passer  pour 
curieuses  :  «  Quelaues  auteurs ,  dit-il ,  ont  cru 
"  que  c'éloit  sous  le  règne  de  Charles  VI  ,*jque 
•<  vivoil  un  chien  dont  la  mémoire  mérite  d'être 
«»  conservée  à  la  postérité.  D'Audiguier  prétend 
«  que  c'ctoit  un  lévrier;  j'en  doute,  attendu  que 
«'  le  nez  dans  les  chiens  çst  le  mobile  du  senti- 
•<  ment  ;  or,  les  lévriers  n'ont  pas  de  nez;  et, 
«  par  conséquent,  s'ils  caressent  un  maître  , 
M  s'ils  se  trouvent  à  son  lever,  à  son  coucher, 
«  ce  n'est  que  par  l'habitude,  comme  des  cour- 
«  lisans,  sans  s'y  attacher  et  sans  l'aimer.  Je  les 
«  crois  absolument  incapables  de  ces  traits  de 
«  bonté  de  cœur  dont  je  vais  faire  le  récit.  » 

Ce  récit  terminé ,  Saint-Foix  ajoute  : 

«<  On  ne  sera  point  étonné  que  ce  chien  ait 

1.  Celle  de  1778  comprend  les  ortivrej  complètes.  Voyez 
le  t.  If  '«'   -*"•  '*  '    '  -  !»■  t    I  dr  la  prècéJente. 

2.  <  ^  haut,  ce  n*«t  point  au  règne  de 
ChâHo  «I.  nirf  dr  Charles  V,  que  l'un  rattache 
lliisioère. 


Préface.  liij 

«  resté  plusieurs  jours  sur  la  fosse  de  son  maître 
(c  ni  qu'il  ait  marqué  de  la  fureur  à  la  vue  de 
{<  son  assassin  ;  mais  la  plupart  des  lecteurs  ne 
{(  voudront  pas  croire  qu'on  ait  ordonné  le  duel 
«  entre  un  homme  et  un  chien.  Il  me  semble 
«  cependant  que ,  pour  peu  qu'on  ait  parcouru 
((  l'histoire  et  vécu  dans  le  monde ,  on  doit  être 
«  tout  au  moins  aussi  persuadé  des  travers  de 
((  l'esprit  humain  que  du  bon  cœur  des  chiens.» 

Voilà,  si  je  ne  me  trompe ,  le  burlesque  vraiment 
agréable  :  celui  qui  s'ignore  !  J'en  extrais  un  au- 
tre échantillon  non  moins  précieux  des  Mémoires 
de  VAcadémie  celtique.  Un  savant  dont  le  nom 
n'est  pas  oublié ,  Eloi  Johanneau ,  proposait  à 
résoudre,  en  1807,  aux  membres  et  associés  cor- 
respondants de  cette  académie ,  la  question  ci- 
après  :  * 

«  Y  a-t-il  à  Montargis  quelques  vestiges  du 
«  culte  du  chien ,  quelques  traditions ,  quelques 
((  fables,  quelques  monuments,  quelques  usages, 
«  quelques  mots  qui  y  aient  rapport,  et  qui  puis- 
«  sent  donner  lieu  de  croire  que  cette  ville,  dont 
«  le  nom  semble  venir  du  français  mont,  du  cel- 
te tique  ar  (du)  et  ki  (chien),  était  chez  les  Cel- 
'<  tes  ce  qu'était  la  ville  de  Çynopolis  ou  du  chien 
«  chez  les  Egyptiens,  ce  qu'est  encore  chez 
t<  les  Gallois  la  colHne  du  chien ,  nommée  Moel 
(c  Gylan  Q)  ?  » 

I.  Mémoires  de  l'Académie  celtîgue^  t.  I,  p.  97. 


liv  Préface. 

L'année  suivante,  l'histoire  du  chien  de  Mon- 
targis  prend  place  ,  comme  de  raison  ,  dans  une 
Histoire  des  Chiens  célèbres  ^'),  et  avec  des  va- 
riantes qui  donneraient  à  croire  que  l'auteur  a 
trouvé  des  documents  nouveaux.  C'est  ainsi 
qu'il  attribue  la  haine  de  Macaire  pour  Aubri  ù 
une  querelle  très-vive  qu'ils  auraient  eue  en 
jouant  à  la  paume.  Mais  le  renseignement  le  plus 
neuf  est  celui-ci  :  «  Nous  lisons  dans  un  com 
«  mentateur  de  Monstrelct  que  le  chien  avait 
«  déjà  sauvé  la  vie  à  son  maitre  quelques  an- 
«<  nées  auparavant,  et  qu'il  le  tira  par  ses  habits 
«  des  eaux  du  Gave,  rivière  de  Béarn.  » 

J'ouvre  une  édition  de  la  Morale  en  action  da- 
tée de  1810.  et  j'y  vois  figurer  avec  honneur  le 
chien  d'Aubri  de  Monididier,  «  dont  la  mémoire, 
esl-il  dit ,  a  mérité  d'être  conservée  à  la  posté- 
rité. » 

Le  18  juin  1814  fut  représenté  pour  la  pre- 
mière fois  à  Paris ,  sur  le  théâtre  de  la  Gaité,  un 
mélodrame  historique  de  Guilbert  de  Pixerécourt 
intitulé  :  Le  Chien  de  Montargis  y  ou  la  Forêt  de 
Bondy. 

Certes,  l'auteur  avait  bien  le  droit  de  s'em- 
parer de  ce  sujet,  historique  ou  non,  et  je  n'ai 
garde  de  le  lui  reprocher;  mais  Guilbert  de 
Pixerécourt  n'était  pas  un  simple  dramaturge  : 
C*é(!iit  de  plus  une  manière  de  tibliophile  et  qui 
M  piquait  de  quelque  érudition.   Il  aurait  donc 

I.  Pir  A  J  Frçvi.ic.  a  vol.in-ii.  pjris^  1808.  Une  pe- 
nte gravure,  reprHrniini  le  chien  qui  uisit  Macjirr  i  \i 
gorge,  iccompjgne  le  récit. 


Préface.  Iv 

pu  se  dispenser,  par  cette  raison ,  de  joindre  à 
l'édition  de  sa  pièce  (')  la  note  historique  qui  la 
précède ,  ainsi  que  les  noms  des  auteurs  qui  rap- 
portent ^anecdote  et  sur  lesquels  on  a  dû  s'ap- 
puyer. 

Ce  mélodrame  eut  le  plus  grand  succès  dans 
sa  nouveauté  (2).  Je  l'ai  vu  représenter  vingt 
ans  plus  tard,  mais  sans  que  ma  curiosité  pût  en- 
durer Pépreuve  jusqu'au  bout  ;  et  aujourd'hui,  en 
le  comparant  au  poëme  que  je  publie,  je  m'as- 
sure que  la  littérature  populaire  du  moyen  âge 
n'était  nullement  inférieure  à  celle  du  commen- 
cement de  ce  siècle. 


i.  Paris,  Barba,  i8i4,broch,  in-8  . 

2.  Succès  durable,  car  la  pièce  resta  au  répertoire  jusqu'en 
1835.  On  la  joua  presque  sans  interruption  pendant  vingt 
et  un  ans,  et  en  183 1  notamment  on  ne  trouvait  rien  de 
plus  intéressant  à  donner  au  public  en  un  jour  de  représen- 
tation gratuite. 

Elle  a  été  reprise  il  y  a  onze  an?,  le  ?o  avril  1 8  n ,  toujours 
sur  le  même  théâtre.  Parmi  les  pièces  détachées  conservées 
à  la  Bibliothèque  impériale ,  se  trouve  une  feuille  volante 
déposée  à  cette  époque,  et  intitulée  :  Notice  sur  le  fait  histo- 
rique qui  a  donné  lieu  à  la  pièce  du  chien  de  Montargis. 

Cette  reprise  donna  lieu  à  un  article  de  journal  ayant  pour 
titre  :  Les  animaux  dramatiques^  et  signé  Charles  Richomme. 
{Journal  des  Darnes^  mai  1853.)  J'y  puise  les  renseigne- 
ments ci-après ,  que  j'ai  pu  vérifier,  et  même  compléter. 
Dans  le  mélodrame  de  Guilbert  de  Pixerécourt  figurait  un 
chien  (le  chien  d'Aubri) ,  auquel  l'auteur  avait  donné  le  nom 
de  Dragon.  Ce  rôle  fut  créé  dans  l'origine  par  un  caniche 
nommé  Vendredi  ^  appartenant  à  l'un  des  administrateurs  du 
théâtre  de  la  Gaîté.  Parmi  ses  successeurs  on  cite  avec  éloge 
Catulle,  qui  avait  été  dressé  par  un  artiste  du  même  théâtre 
et  qui  recevait  5  fr.  de /eux  par  représentation.  Enfin,  en 
1853,  Miro,  qui  s'était  déjà  fait  connaître  avantageusement 
dans  la  Bergère  des  A  Ipes ,  trouva  dans  la  reprise  du  Chien 
de  Montargis  l'occasion  de  nouveaux  succès. 


I?|  Préface. 

Un  Album  du  dépjrtement  du  Loirrt  publié  en 
1827  (')  renferme  l'nistoire  sommaire  du  chAteau 
de  Montarpis,  et,  bien  entendu,  la  mention  de 
la  cheminée  au-dessus  de  laquelle  se  voyait  la 
peinture  faite  sous  Charles  VIII.  Cette  date  est 
exactement  indiquée  d'après  Androuet  du  Cer- 
ceau; mais  pour  ce  qui  est  du  combat,  on  ne 
sait  comment  l'auteur,  homme  sérieux,  s'est 
avisé  d'annoncer  ii  '  '  "  •!  raconter  «■  ce  fait  si 
souvent  embelli  et  r,  en  suivant  les  ver- 

sions de  Belleforest ,  d'Expilly  et  de  Scaligcr ,  » 
pour  s'éloigner  ensuite  de  ces  versions  autant 
qu'il  le  pouvait.  Exemple  : 

*'  Un  soldât  de  l'armée  de  Charles  \'!II , 
«  nommé  Macaire,  rencontra  dans  la  forêt  de 
««  Bondi  un  marchand  appelé  Mondidier,  accom- 
«  pagné  de  son  chien  ,  et  l'assassina.  » 

Soldat,  CharUs  VIII,  marchand,  Mcndidier! 
autant  de  nouveautés  qui  ne  se  rencontrent  que 
dans  VAlhum  du  Loiret.  Un  autre  album  publié 
en  i8?o.  et  composé  de  gravures  pour  servir  à 
l'histoire  de  France  d'Antjuetil  (^>),  en  contient  une 
avec  celte  légende  :  «<  Singulier  duel  qui  eut  lieu 
l'an  M71,  par  ordre  du  Roi,  entre  le  chevalier 
"  ^*  et  le  chien  dit  de  Montargis  (dessin  de 
.  .^  .j..t  .  »»  C'est  une  mauvaise  réduction  de  l'es- 
tampe (le  Montfaucon  ,  reproduite  ici  on  ne  sait 
pourq-ioi,  puisque  le  chien  de  Montargis  n'est 
pas  même  nommé  par  Anquctil. 

I  '    Vffgojud  Rotiugnni,  1; 

Wi'irA    Vitn    llocqtun,  :-;   . 


Préface.  Ivij 

En  1834,  le  Magasin  Pittoresque,  à  ses  débuts, 
n'oublia  pas  le  chien  de  Montargis  (').  Il  res- 
pecta le  récit  de  Vulson  de  la  Colombiere,  et  le 
reproduisit  après  Montfaucon;  mais  la  gravure 
que  cet  auteur  a  donnée  dans  ses  Monuments  de 
la  monarchie  françoise  lui  parut  «  empreinte  du 
goût  de  la  Renaissance...  Les  costumes  sont  en 
partie  romains  »  (proposition  bien  difficile  à  éta- 
blir). En  conséquence,  il  en  publia  une  nouvelle 
avec  costumes  du  XIV^  siècle,  et  cette  gravure 
a  eu  beaucoup  de  succès  à  Montargis  (2).  L'au- 
teur de  la  notice  n'ignorait  pas  que  le  chien  de 
Montargis  avait  été  considéré  comme  un  animal 
fabuleux,  et  il  a  jugé  prudent  de  le  dire;  mais 
quoi  !  «  il  n'est  rien  au  monde,  ajoute-t-il,  dont 
l'existence  n'ait  été  contestée  au  moins  une  fois.» 
Sa  conclusion  est  celle-ci  :  «  Inventée  ou  réelle, 
l'anecdote  est  curieuse.  » 

A  la  bonne  heure  !  le  lecteur  est  averti.  Mais 
que  dire  de  la  biographie  ci-après ,  annexée  en 
1855  à  la  Description  historique  et  pittoresque  du 
département  de  la  Somme ,  par  MM.  H.  Dusevel  et 
P.  A.  Scribe  (f)? 

<(  AuBRY  DE  MoNTDiDiER,  ainsi  appelé  du  lieu 
((  de  sa  naissance,  était  un  chevalier  plein  de 
«  courage  et  fort  aimé  de  Charles  V,  qui  lui  avait 

I.  Deuxième  année,  1834,  p.  89. 

z.  La  preuve  en  est  qu'on  en  voit  une  copie  dans  l'église 
Sainte-Marie-Madeleine  de  cette  ville,  sur  une  verrière  toute 
récente. 

L'imprimerie  de  Montargis  en  avait  fait  faire  aussi  une 
réduction  qui  ornait  ses  factures. 

3.  Deux  vol.  in-80,  Amiens,  Paris,  1836. 


Iviij  Préface. 

«  en  plusieurs  occasions  donné  des  témoignages 
«<  de  son  estime  particulière.  Un  courtisan  nom- 
•»  mé  Macaire  l'assassina  dans  la  forêt  de  Bondy. 
u  Le  chien  d'Aubry  ayant  divulgué  son  crime. 
«  un  combat  singulier  entre  cet  animal  et  Ma- 
te Caire  fut  aussitôt  ordonné  par  le  roi Le 

«  chien  ayant  saisi  Macaire  à  la  gorge,  le  força 
M  d'avouer  son  forfait,  etc.  » 

Il  est  heureux  pour  la  Somme  d'avoir  d'autres 
personnages  à  inscrire  dans  ses  fastes.  Elle  se 
consolera  plus  aisément  de  perdre  celui-ci. 

La  dissertation  de  Bullet  était  restée  inaperçue, 
ou  peu  s'en  faut,  de  1771  à  1842  (•).  il  ne  fallait 
rien  moins  qu'un  chercheur  comme  M.  Fran- 
cisque Michel  pour  la  remettre  en  lumière.  Il  n'y  a 
pas  manqué  dans  son  savant  mémoire  sur  la  po- 
pularité au  roman  des  Quatre  Kils  Aymon  (i\  où 
il  parle  incidemment  de  notre  poème,  considéré 
alors  comme  à  jamais  perdu. 

En  1844,  un  correspondant  du  Magasin  Pitto- 
Tesque  réveille  aussi  le  souvenir  de  la  dissertation 

1,  Voyez  cependant  Lcgrand  à* K\x%%y,  Fabliaux  ou  contes 
traduits  ou  extraits,  y  ta.,  Paris,  1839,  t.  I,  p.  324  : 

'lit  l'auteur,  qui  se  trouve  répétée  sc- 
rit  ^up  de  livres,  n'est  qu'une  fiction  d'un 

de  no«  vttuA  luin^ns,  bien  antérieure  au  temps  où  on  la 
place,  puinqu'i!  en  cm  parlé  dins  Albrric  de  Trois  Fon- 
uioes. 

Voyei  i\i'.'A  ijuijurp,  Histoire  physique  ,  civile  et  morale 
da  emirons  de  Pans .  sous  la  rubrique  ;  Montargis.  L'his- 
loir  ;>rlée  ;  mais  Dulaure  diien  note  :  «t  II 

es:  nbat  est  une  fable,  n 

2.  Inséré  dam  les  Actes  de  l'Académie  des  sciences,  belles 
lettres  et  arts  de  Bordeaux,  IV**  année,  184J,  p.  ^7. 


Préface.  lix 

de  Bullet,  non  sans  ajouter  beaucoup  de  son 
propre  fonds  aux  arguments  du  savant  Franc- 
Comtois.  Il  a  remarqué  que  dix  ans  auparavant, 
le  Magasin  Pittoresque  avait  accueilli  trop  com- 
plaisamment  la  légende  du  chien  de  Montargis, 
et  il  le  lui  reproche  avec  une  certaine  véhémence 
dans  deux  lettres  successives,  où  il  examine  la 
question,  d'abord  par  le  côté  moral ,  et  en  second 
lieu  par  le  côté  historique.  Ce  critique  le  prend 
de  haut;  il  ne  badine  pas,  et  l'on  s'en  aper- 
çoit trop.  «  L'honneur  de  la  France,  dit-il ,  est 
(c  en  quelque  sorte  en  jeu  dans  cette  histoire 
«  célèbre...  Non!  jamais  la  noblesse  de  France 
«  n'aurait  honoré  de  sa  présence  un  pareil  com- 

«  bat Et  c'est  sur  un  roi  que  l'on  a  surnom- 

«  mé  le  Sage  qu'on  voudrait  faire  reposer  une  si 

«  monstrueuse  action!! Aussi  n'est-ce  pas 

((  tant  le  chien  qui  importe  au  côté  moral  de  cette 
«  histoire  :  c'est  le  roi ,  c'est  l'action  du  roi  qui 
(.(  est  véritablement  contre  nature.  » 

Ces  lettres  ne  sont  point  signées  ;  mais  qui 
n'en  reconnaîtrait  l'auteur.?  Elles  sont  de  Joseph 
Prudhomme,  à  n'en  pas  douter  (i). 

Il  faut  croire  qu'elles  auront  échappé  aux  in- 
vestigations de  mon  ancien  et  excellent  maître , 
M.  Bouillet,  pour  qu'il  ait  permis  à  Aubri  de 
Montdidier  de  se  faufiler  avec  son  chien  dans  ce 
Dictionnaire  universel  d^Histoire  et  de  Géographie 
que  tout  le  monde  connaît  et  apprécie  (2). 

I.  Magasin  Pittoresque,  12e  année,  p.  346  et  394. 
_  2.  Voyez  l'article  Aubry  de  Montdidier,  dont  l'auteur 
dit  que  ce  chevalier  fut  assassiné  en  1 37 1 ,  près  de  Montargis, 
par  un  de  ses  compagnons  d'armes,  Richard  de  Macaire.  Je 
ne  sais  où  il  a  pu  prendre  ce  prénom  et  cette  particule. 


Il  Préface. 

La  Bioç,raphie portative  universelle,  qui  n'est  pas 
moins  appréciée  et  qui  est  aussi  d'un  grand  se- 
cours, a  admis,  il  est  vrai,  Aubri  de  Montdi- 
dier  dans  ses  colonnes  ;  mais  elle  a  pris  le  soin 
de  mettre  le  lecteur  en  garde  par  cet  avertisse- 
ment relatif  au  fameux  duel  :  <«  L'authenticité  de 
«  cet  événement  a  été  révoquée  en  doute  par 
«  plusieurs  écrivains,  entre  autres  par  le  savant 
«  Bullet.  » 

On  ne  retrouve  pas  ce  Cave  cancm  dans  la  Nou- 
velle Biographie  universelle  publiée  par  MM.  Fir- 
min  Didot  frères;  mais,  tout  au  contraire,  l'écri- 
vain qui  s'est  chargé  de  nous  renseigner  sur  Au- 
bri de  Montdidier ,  encore  qu'il  juge  bizarre 
l'idée  du  roi  de  faire  lutter  Macaire  contre  le 
chien  accusateur,  ne  laisse  pas,  pour  la  faire  pas- 
ser, de  la  déclarer  conforme  aux  mœurs  du 
moven  Age.  «  Celte  tradition,  ajoute-t-il,  est 
«  devenue  le  sujet  de  plusieurs  ballades,  et  a 
t«  donné  lieu,  en  France  et  en  Allemagne,  à  des 
«  compositions  dramatiques  qui,  sous  le  titre  du 
«  Chien  de  Montargis,  ou  du  Chien  d'Aubry  et  de 
«  la  Forêt  de  Bondy,  ont  attiré  la  foule  aux  bou- 
«  levards  parisiens,  au  théâtre  de  \'ienne  et  à 
«  plusieurs  autres  théâtres  de  l'Allemagne.  » 

J'ai  le  regret  de  n'avoir  pu  retrouver  la  trace 
des  ballades  auxquelles  fait  allusion  le  biographe 
d'Aubri  de  Montdidier.  Je  n'ai  pu  davantage 
mettre  la  main  sur  le  texte  dont  il  s'est  autorisé 
pour  faire  du  lévrier  d'Aubri  un  dogue  ,  et  pour 
allonge:  le  simple  nom  de  Macaire,  qui,  sous  sa 
plume  est  devenu  Richard  de  Macaire  (')• 

I.  Peut-éirc  ce  texte,  quant  au  nom  de  Richard  de  Ma- 
caire, est-il  timpleinrnt  Ir  dictionnaire  de  M   Bouillet. 


Préface.  Ixj 

La  première  édition  de  la  Biographie  universelle 
(Michaud)  avait  négligé  Aubri  de  Montdidier; 
la  seconde  a  comblé  cette  lacune  et  reproduit  en 
substance  le  récit  de  Vulson  de  la  Colombière, 
qu'on  attribue  par  inadvertance  à  Montfaucon. 

Ainsi ,  ni  l'érudition  de  Bullet,  ni  la  force  des 
considérations  morales  développées  par  Joseph 
Prudhomme,  n'ont  pu  venir  à  bout  du  chien  de 
Montargis.  L'invincible  lévrier  a  triomphé  d'eux 
comme  il  avait  triomphé  de  Macaire ,  comme  il 
triomphera  de  moi ,  hélas  ! 

Aussi  n'était-ce  pas  pour  engager  avec  lui  une 
lutte  inutile,  mais  seulement  par  goût  pour  l'his- 
toire littéraire ,  que  je  faisais  paraître,  en  1857, 
dans  la  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes  ('),  mes 
notes  sur  le  manuscrit  de  la  bibliothèque  de 
Saint- M  arc ,  où  j'ai  trouvé  le  poëme  de  Macaire. 
Ces  notes  n'ont  pas  été  inutiles ,  qu'il  me  soit  per- 
mis de  le  dire  :  M.  Edouard  Fournier  s'en  est 
servi  pour  faire  connaître  au  pubhc  qui  le  lit,  et 
qui  ne  me  lit  point ,  l'origine  de  la  fable  du  chien 
de  Montargis  (2).  Elles  ont  peut-être  provoqué 
aussi  l'édition  du  poëme  de  Macaire  qui  vient  de 
précéder  la  mienne. 

Mais  avant  de  parler  de  cette  édition,  et  pour 
suivre  Tordre  des  dates ,  il  faut  jeter  un  coup 
d'œil  sur  deux  petits  romans,  rejetons  tardifs  et 
débiles  qu'un  reste  de  sève  a  fait  sortir  récem- 
ment encore  de  la  vieille  souche  que  je  déterre. 
Par  une  évolution  curieuse ,  la  légende  du  chien 
de  Montargis^  après  avoir  pénétré  dans  l'histoire, 

1.  Quatrième  série,  t.  III,  p.  394-414. 

2.  L'Esprit  dans  l'histoire,  2^  éd.,  1860,  p.  41-4J, 


Ixi)  Fkéface. 

est  revenue  comme  d'elle-même  à  son  point  de 
départ,  je  veux  dire  au  roman.  C'est  sous  cette 
forme  ou'on  ia  retrouve  dans  ks  Animaux  liisto- 
rii^ufs  m  et  dans  le  Choix  de  Légendes  popu- 
laires i^,  deux  ouvrages  qui  datent  l'un  et  l'au- 
tre de  1861. 

«  Et  moi  je  vous  dis  que  cette  nouvelle  faveur 
«  dont  vient  d'ôtre  encore  l'objet  ce  damné  d'Au- 
<«  bry  de  Montdidier  m'était  due!  Jusques  à 
«<  quand  rencontrerai-je  cet  homme  sur  mon 
<«  chemin  ?  •»  Tel  est  le  début  du  récit  aue  ren- 
ferment les  Animaux  fiisîoriijuts ,  et  où  la  haine 
de  Macaire  pour  Aubri  s'explique  par  l'envie, 
comme  dans  la  plupart  des  relations  antérieures. 
Une  gravure  accompagne  le  texte  ;  elle  repré- 
sente Macaire  assailh  par  le  chien. 

Dans  le  Choix  de  Légendes  populaires ,  l'his- 
toire est  beaucoup  moins  simple  :  ce  n'est  plus 
l'envie  qui  anime  Macaire  contre  Aubri,  c'est 
une  rivalité  d'amour.  L'auteur  a  suivi  le  senti- 
ment de  ce  magistrat  qui,  à  l'annonce  d'un 
crime,  ne  manquait  jamais  de  demander:  «  Ouest 
la  femme?  »  Ne  la  trouvant  point  ici,  il  l'a  inven- 
tée. C'est  une  certaine  Jeanne  de  Montessan, 
promise  à  Macaire ,  mais  aimée  d'Aubri  et  le 
payant  de  retour, comme ondisaitnaguèrc.  D'au 
très  inventions  non  moins  heureuses  contribuent 
à  étoffer  le  récit.  C'était  le  droit  de  l'auteur  d'en 
user  de  la  sorte  avec  cette  vieille  histoire  qu'il 
vr.ut.it  rrijcunir  et  habiller  à  la  mode  du  jour; 


I.  Par  OrtJtxe  Fournier.    1    ^ol.   ia-8".    Parii,  Carnirr 
frères,  p   1 14- 1 19. 
a.  Trois  vol.  in-4«.  Paris,  1861,  t.  III,  p.  i9)-2a4. 


Préface.  Ixiij 

mais  ne  Faurait-il  pu  sans  prendre  à  partie  Char- 
les V  et  M.  Flourens,  l'un  pour  avoir  eu  recours 
(c  au  jugement  de  Dieu  dans  presque  tous  les  cas 
un  peu  graves,  »  l'autre  pour  avoir  dénié  la  ré- 
flexion aux  bêtes  ?  N'aurait-il  pu  s'abstenir  aussi 
de  donner  à  croire  aux  bonnes  gens  que  l'affaire 
était  ((  mentionnée  aux  registres  du  parlement , 
où  se  trouve  également  un  extrait  du  procès- 
verbal  constatant  les  diverses  péripéties  et  le 
résultat  du  combat  ?  »  —  Eh  !  non  vraiment ,  il 
ne  l'aurait  pu  sans  réduire  d'autant  le  nombre 
de  lignes  de  sa  petite  drôlerie.  C'est  encore  le 
cas  de  répéter  avec  le  moine  de  Trois-Fon- 
taines  :  Lucri  graîia  ita  composita. 

Ici  se  termine  l'histoire  de  notre  poëme  en 
France. 


Reprenons  cette  histoire  à  l'étranger,  où  la 
chanson  de  Macaire  ne  fut  pas  accueillie  avec 
moins  de  faveur. 

Qu'elle  ait  d'abord  pénétré  en  Italie  et  de  très- 
bonne  heure ,  c'est  un  point  hors  de  doute.  Le 
manuscrit  de  Venise  où  je  l'ai  retrouvée  date  du 
XIV^  siècle,  et  de  la  première  moitié  de  ce  siè- 
cle plutôt  que  de  la  seconde.  En  outre,  comme 
la  version  estropiée  par  le  compilateur  italien 
différait  manifestement,  pour  le  fond  comme 
pour  la  forme,  de  celle  qu'avait  sous  les  yeux, 
vers  1 240  ,  le  moine  de  Trois-Fontaines,  comme 
cette  version  était  à  la  fois  plus  simple  et  en 
vers  d'un  mètre  plus  ancien  ,  il  y  a  toute  appa- 
rence que  la  chanson  de  Macaire  ou  de  la  Reine 
Sihile  fut  connue  en  Italie  dans  sa  nouveauté. 


Ixiv  Phépace. 

On  ne  la  trouve  que  plus  tard  en  Espagne,  où 
elle  est  traduite  en  prose  ('V  Celte  traduction 
espagnole,  aussi  rare  aujourd'hui  que  la  traduc- 
tion anglaise  de  Huon  de  Bordeaux  par  lord 
Bemers,  a  été  heureusement  l'objet  d'une  no- 
tice publiée  à  Vienne,  en  18^5,  par  M.  Ferdi- 
nancf  Wolf  ^a).  On  en  sait  donc  tout  ce  qu'il  est 
nécessaire  d'en  savoir,  et  aussi  sûrement  que  si 
elle  était  à  la  disposition  de  chacun.  Far  l'ana- 
lyse complète  du  récit  que  M.  Wolf  a  pris  le 
soin  de  nous  donner,  on  reconnaît  aisément  au- 
jourd'hui ce  que  le  savant  allemand  devinait 
alors,  à  savoir  que  le  traducteur  espagnol  de  la 
Heine  Sibile  avait  sous  les  yeux  une  version  très- 
développée,  peut-être  une  rédaction  en  prose  de 

I.  Sous  ce  titre  :  Hystoria  de  la  reyna  Sebilla.  L'ouvrage 
a  eu  deux  éditions  au  moins.  On  lit  à  la  fin  de  la  première 
Fut  tmprtmido  tl  présente  libro  de  la  reyna  Sebilla  nueua- 
mente  corregido  y  emendado  en  la  muy  noble  et  muy  leal 
ciudad  de  Seuilla  por  Juan  Crombeiger.  A.  XXIX  del  mes 
de  Enero  aho de  mil  y  quinientosy  treyntaydos  (15J2'.  In-4" 
gothique. 

M.  Fr.  Michel  (Actes  de  l'Académie  des  sciences,  belles- 
lettres  et  arts  de  Bordeaux,  IV''  année,  1842),  dans  la  note  ] 
de  son  mrr  •"•  «-  '  '^  -  """hrité  du  roman  des  Quatre  Fils 
Aymon,  a  X  de  cette  traduction  :  Como 

el  cuerpo  tir  Ai^im'i  (..r  iirtudo  à  l'aris  honrradamente  : 
y  de  como  el  perro  de  Auberin  en  campo  yencio  a  Macayre  : 
por  dûnd(       ■'  ':  ''>cion. 

Une  au;;  -ia  de  la  reyna  Sebilla  fut  pu 

bliée  î  nur^,  ••  t.  i  i ,  î  iiic  est  signalée  dans  les  Obras  de 
P  t.tandro  k'frnandei  de  Moratin,  dadas  a  lui  por  la  Real 
/  Htitoria.  Madrid ^  \%]0-i%)i.  \n'>^  ,  t.  l., 

o  :trn  ttpdijni  ]rr  partie,  p.  96. 

i.   [/Ut  ûif  •:  der  Franzosen  fur  die 

HeriDsgabe   li.:  -  .^cdichte.    Wicn,    18)). 

l»-8,  p.  Ii4-M9- 


Préface.  IxV 

ce  poëme.  J'ajoute  qu'il  me  parait  en  avoir  usé 
très-librement  avec  son  texte ,  et  avoir  enrichi 
l'histoire  de  circonstances  qu'il  n'a  pas  dû  trou- 
ver dans  l'original  français ,  de  personnages  qui 
n'y  figuraient  probablement  point ,  tels  que  Ga- 
nelon  ("). 

Popularisée  en  Espagne  par  cette  traduction, 
l'histoire  de  la  reine  Sibile  n'y  est  pas  tombée 
dans  l'oubli,  puisqu'elle  a  fourni  le  sujet  de  deux 
ouvrages  dramatiques  dont  l'un  a  été  imprimé  à 
Barcelone  en  17^7,  et  l'autre  à  Madrid  en  1846. 
Le  premier,  intitulé  :  Los  Carboneros  de  Fran- 
cia  y  Reina  Sevllla,  comedia  famosa,  est  attribué 
à  Francisco  de  Rojas  (2)  ;  le  second  porte  pour 
titre  :  La  Reina  Sibilay  drama  comïco  original  en  très 
acîos  y  en  verso,  por  D.  Ramon  de  Valladares  y 
Saavedra.  M.  Wolf,  à  qui  j'emprunte  ces  indi- 
cations, ne  connaît  de  ce  dernier  ouvrage  que 
le  titre;  il  ne  sait,  par  conséquent,  si  l'auteur 
s'est  inspiré  de  la  comédie  du  siècle  précédent, 
ou  s'il  a  repris  la  légende  pour  son  compte  et  en 
a  tiré  un  autre  parti.  Quant  à  la  comedia  famosa  y 
dont  il  a  eu  un  exemplaire  sous  les  yeux,  voici  ce 
qu'en  dit  le  savant  allemand  : 


1.  V.  p.  12e  du  mémoire  de  M.  Wolf.  J'ai  déjà  eu  l'oc- 
casion de  faire  la  même  observation  à  propos  des  traductions 
néerlandaises  de  Huon  de  Bordeaux,  que  M.  Wolf  nous  a 
fait  connaître,  (Voyez  la  préface  de  Huon  de  Bordeaux.) 

2.  Schack,  Histoire  de  la  Littérature  dramatique  en  Espa- 
gne {Geschichte  der  dramat.  Lit.  and  Kunst  in  Spanien. 
Berlin,  1846,  in-8.) ,  t.  III,  p.  296,  en  cite  une  autre  édition 
où  on  l'attribue  également  à  Francisco  de  Rojas  ;  mais  il 
ajoute  qu'elle  est  incontestablement  plus  ancienne  et  proba- 
blement de  Mira  de  Mescua.  (Note  de  M.  Wolf.) 

Macaire,  t 


Ixvj  Préface. 

«  Les  principaux  personnages  de  cette  pièce 
sont  :  Carlo  ma^no,  —  Condc  de  Maganza  {hïjo 
de  GdLilon), —  Almirantc  ite  Francia. —  Rcyna  Sc- 
vilby  —  Rkardo y  emperador  {del  oriente^,  — 
BUncdftor,  —  Teodoro,  —  Lauro,  —  Bariqncl, 
Zumaque,  GHa,  —  LuiSy  infante. 

«  Le  comte  de  Mayence,  fils  de  Ganelon. 
remplace  Macaire  ;  Ricardo  ou  Richier  est  le 
père  de  la  reine  Sibile;  Blanchefleur,  sœur  de 
ValmiranU  et  rivale  de  la  reine,  est  en  dernier 
lieu  fiancée  à  son  fils  Louis;  Teodoro  est  un  ser- 
viteur de  la  reine  auquel  le  comte  de  Mayence 
fait  jouer  le  rôle  du  nain;  Lauro,  charbonnier, 
père  adoptif  de  Louis,  est  substitué  à  Varocher, 
qui  fleure  néanmoins  dans  la  comédie  sous  le 
nom  de  Bariquel ,  mais  comme  personnage  ac- 
cessoire avec  deux  autres  charbonniers  :  Zu- 
maque  et  Gila. 

<«  L'auteur  de  cet  ouvrage  a  conservé  de  la 
légende  quelques  traits  qui  la  rappellent  ;  mais 
il  en  a  complètement  effacé  la  simplicité  et  la 
naïveté,  d'abord  en  la  compliquant  d'additions 
malheureuses,  et  ensuite  en  y  introduisant  des 
grotesques  ^les  charbonniers  ,  qui  font  de  sa  co- 
médie une  pièce  moitié  intrigue ,  moitié  farce, 
dans  laquelle  le  langage  ampoulé  de  la  cour  fait 
contraste  avec  le  parler  populaire  des  personna- 
ges rustiques  (']>.'> 

C'est  encore  à  M,  Wolf  que  nous  devons  de 
connaitre  une  traduction  néeriandaise  de  notre 


i.  Vô)ci!  ic  mémoire  de  M    Wolf,  nie  u-aprés,  tinp,'' 
I  pan, p.  ij,  16. 


Préface.  Ixvij 

poëme  ('),  imprimée  à  Anvers  par  Wilhelm 
Worsterman  dans  la  première  moitié  du  XVI^  siè- 
cle, de  1500  à  1544.  M.  Wolf  l'a  soigneuse- 
ment comparée,  chapitre  par  chapitre,  à  la  tra- 
duction espagnole,  et  n'a  relevé  entre  ces  deux 
versions  que  des  différences  assez  légères  pour 
lui  donner  à  croire  qu'elles  ont  été  faites  l'une  et 
l'autre  sur  un  même  texte  français. 

Depuis  la  publication  du  premier  mémoire  de 
M.  Wolf,  d'autres  savants  ont  repris  l'étude  du 
même  sujet  :  en  Allemagne,  M.  Von  der  Ha- 
gen  (2)  et  M.  Massmann  (5);  en  Danemark, 
M.  Svend  Grundtvig  (4).  M.  Massmann,  dans  sa 
Kaiserchronik^  a  donné  le  sommaire  d'un  vieux 
poëme  allemand  du  XIV^  siècle ,  qui ,  sous  ce 
titre  :  La  Malheureuse  Reine  de  France,  n'est  au- 
tre chose  qu'une  imitation  de  notre  chanson  de 
geste.  Qu'on  en  juge  : 

((  La  reine  repousse  avec  indignation  le  ma- 
réchal de  son  époux,  qui  a  osé  lui  parler  d'a- 
mour. Pour  se  venger  de  cet  affront,  un  jour 
que  le  roi  est  allé  de  grand  matin  à  la  chasse,  le 
traître,  profitant  du  sommeil  de  celle  qu'il  veut 
perdre,  pénètre  jusqu'à  son  lit  et  y  place  à  côté 
d'elle  un  nain  qui  dormait  dans  la  grande  salle 

1.  Uber  die  beiden  wiederaufgefundenen  Niederlandishen 
Volksbùcher  von  der  Koniginn  Sibille  und  von  Huon  von  Bor- 
deaux {Mémoires  de  l'Académie  impériale  de  Viennent.  VIII. 
—  Tirage  à  part,  Vienne,  1857,  P-  3-i6.) 

2.  Gesammtabenteur,  Stuttgart,  iSjo,  in-8,  t.  I ,  p.  civ- 
cxii;  —  et  :  Die  Schwansage,  Berlin,  1848,  in-4,  p.  5}. 

3.  Die  Kaiserchronik ,  Quediinburg ,  1854,  in-8,  t.  IV, 
p.  893-917. 

4.  Danmarks  Garnie  Folkeviser,  Copenhague,  18 J3,  in-4, 
t.  I.,  p.  177-213. 


Ixviij  Préface. 

du  palais.  Puis  il  court  dénoncer  au  roi  le  crime 
dont  il  a  préparé  dont  il  lui  montre  la  preuve. 
Dans  sa  fureur,  le  roi  veut  tuer  la  reine;  mais 
il  en  est  détourné  par  le  duc  Léopold  d'Autri- 
che. Il  se  contente  de  la  remettre  aux  mains  d'un 
chevalier  qui  la  conduira  en  pays  étranger,  elle 
et  un  jeune  enfant  qui  lui  est  né  depuis  peu.  Le 
chevalier  part  avec  l'exilée;  mais  il  est  bientôt 
rejoint  par  e  maréchal. qui  l'attaque  et  le  blesse 
mortellemeni.  La  reine  se  sauve  dans  une  forêt 
voisine;  le  maréchal  revient  à  la  cour  sans  avoir 
pu  la  retrouver. 

•<  Le  chevalier  avait  un  chien  qui  ne  le  quit- 
tait jamais.  Le  chien  lèche  les  blessures  de  son 
maître .  mais  sans  pouvoir  le  ranimer.  Pressé 
par  la  faim  ,  il  revient  à  la  cour,  où  il  arrive  à 
l'heure  du  dîner,  se  jette  sur  le  maréchal  et  le 
mord,  saisit  un  pain  sur  la  table  et  s'en  retourne. 
Chaque  jour,  on  le  voit  ainsi  revenir  et  s'atta- 
Quer  de  même  au  maréchal.  De  là  la  découverte 
(lu  meurtre.  Le  duc  Léopold  (  qui  dans  cette 
version  allemande  joue  le  même  rôle  que  le  duc 
Naimes  dans  le  récit  français;  propose  de  mettre 
aux  prises  le  chien  accusateur  et  le  maréchal 
accusé.  Le  duel  a  lieu,  le  chien  est  vainqueur, 
et  le  maréchal  confesse  son  crime. 

«  Cependant,  la  reine  a  trouvé  asile  chez  un 
pauvre  charbonnier  de  la  forêt  où  elle  s'est  ré- 
fugiée Elle  y  fait,  pour  vivre,  des  ouvrages  de 
soie  que  le  charbonnier  va  vendre  à  la  ville. 
C'est  grâce  à  celle  circonstance  qu'après  de 
longues  cl  inutiles  recherches,  le  roi  finit  par 
retrouver  avec  son  enfant  celle  qu'il  a  si  injuste- 
ment bannie." 


Préface.  Iai'x 

On  voit  par  ce  sommaire  qu'à  l'exception  de 
la  fin  du  récit,  le  poëme  allemand  analysé  par 
M.  Massmann  n'a  pas  dû  coûter  beaucoup  à 
l'imagination  de  son  auteur. 

Un  des  plus  récents  historiens  de  la  littérature 
allemande,  M.  Menzel,  a  donné  aussi  une  brève 
notice  dece  poëme(i).Il  en  signale  l'origine  fran- 
çaise, fait  remarquer  que  la  même  fable  se  re- 
trouve dans  la  version  néerlandaise  de  l'histoire 
de  la  Reine  Sibile,  et  compare  l'ouvrage  à  d'au- 
tres compositions  dont  le  sujet ,  sans  être  abso- 
lument identique,  ne  laisse  pas  de  rappeler  ce- 
lui de  la  Malheureuse  Pleine  de  France,  non-seu- 
lement pour  le  fond ,  mais  encore  pour  certains 
détails  delà  forme. 

En  Allemagne  comme  en  France,  l'épisode 
du  chien,  détaché  du  poëme  dont  il  faisait  par- 
tie, a  été  pris  au  sérieux  et  mis  au  nombre  des 
faits  historiques.  Philippe  Camerarius  (2)  l'a 
rapporté  comme  tel  dans  ses  Opers  horarum  sub- 
cisivarumy  sive  Mediîaîiones  historien  (3). 

Mais  c'est  tout  près  de  nous,  en  181 7, 
que  l'Allemagne  assista  au  plus  beau  triomphe 


1.  Wolfgang  Menzel,  Deutsche  Dichtung,  Stattgaiî,  i8j8, 
t.  I^Jî*.,  p.  299-300. 

2.  En  allemand  Cammer-meister.  Il  naquit  à  Nuremberg 
en  1 537  et  y  mourut  en  162^. 

3.  Après  avoir  cité  divers  exemples  de  la  fidélité  des 
chiens,  entre  autres  celui  du  chien  de  Pyrrhus,  il  ajoute  : 

Taie  aliquid  aliquantoque  spiendidius ,  riiminim  duello 
ipso  cum  sicario,  in  Gallia  accidit,  non  adeo  multi  sunt  anni, 
fidejubenîe  pictura,  quam  continua  atque  eventu  rei  exaratam 
ad  hune  diem  conspici  audio  in  arce  oppidi  cui  vulgo  nomen 
Montargis;  et  sequentia,  qu<£  ob  nimiam  prolixitatem  omitto. 
(Francfort,  161 5,  Centuria  secunda,  p.  359.) 


Ixx  Préface. 

du  chien  d"Aubri.  Toujours  vivant,  toujours 
aussi  redoutable,  il  fut  engagé,  pour  ainsi  par- 
ler, dans  un  nouveau  duel  non  moins  étrange 
que  le  premier,  et  sortit  encore  vainqueur  de 
cette  épreuve,  où  il  avait  pour  adversaire  le 
crand  poëte  Goethe.  Voici  comment.  Le  mélo- 
drame de  Guilbert  de  Pixerécourt  avait  été  tra- 
duit en  allemand,  et  le  grand-duc  de  Saxe-Wei- 
mar,  soit  caprice  personnel ,  soit  plutôt  faiblesse 
pour  une  favorite  ;'  ii  qui  Gœthe  n'avait  pas 
l'heur  de  plaire,  voulut  se  donner  le  divertisse- 
ment de  faire  représenter  la  pièce  devant  lui. 
L'auteur  de  fju5r,  qui  était  alors  surintendant 
du  théâtre  de  Weimar,  ne  put  supporter  l'idée 
de  voir  un  chien  figurer  sur  ce  théâtre,  et  re- 
fusa de  se  prêter  à  un  tel  abaissement  de  l'art 
dramatique.  Mais  sa  résistance  fut  inutile.  On 
fit  venir  de  Leipzig  l'acteur  Karisten,  qui  avait 
dressé  un  caniche  pour  jouer  le  rôle  du  lévrier, 
et  le  surintendant  n'eut  d'autre  ressource  que  de 
renoncer  à  ses  fonctions.  Il  en  fut  relevé  par 
une  lettre  du  grand-duc  en  date  du  i  ]  avril 
1817  [\.  On  dit  ûu'à  cette  occasion  Gœthe 
avait  adressé  à  Charles-Auguste  un  quatrain  qui 
se  terminait  ainsi  :  «  Puisque  le  cnien  triom- 
phe, c'est  au  poète  à  se  retirer  (J).  » 


I.  La  Jagmann. 

j  '  i  ifc  et  de   Gathe, 

B'  ^;u$t  von   Sachscn- 

W'  c  jn  don   lahren  ^'on  177?   bi;. 

18-  .,  t.  Il,  n"  Î69 

:r  dernière  partie  de  l'anecdou 

dot    .  dans  un  article  de  M.   Cliaile. 

Ricbôaune,  dc)i  cite  ci-de»iui. 


Préface.  Ixxj 

Si  l'Angleterre  n'a  pas  imité  notre  poëme 
d'aussi  près  que  l'Allemagne ,  il  n'en  est  pas 
moins  sûr  qu'elle  l'a  connu  et  qu'elle  en  a  tiré 
parti.  D'abord  la  cathédrale  de  Peterborough  en 
possédait  une  version  ou  un  extrait  dont  le  texte 
était  peut-être  latin,  à  en  juger  par  ce  titre  : 
Qualiîer  Sybilla  regina  posiîa  sit  in  exilium  extra 
Franciam  et  quomodoMakayre  occidit  Albricum  de 
Modisdene.  Mais  au  delà  de  cette  indication  on 
ne  sait  rien  du  manuscrit  auquel  elle  se  rap- 
porte. La  bibliothèque  dont  il  faisait  partie  est 
aujourd'hui  dispersée  ou  perdue  (i). 

Une  preuve  plus  complète  et  plus  décisive  de 
rintérêt  que  la  chanson  de  la  Reine  Sibile  a  ex- 
cité en  Angleterre  est  l'imitation  partielle  qu'on 
en  trouve  dans  un  vieux  poëme  intitulé  Sir  Tria- 
mour.  Cette  imitation ,  bien  qu'un  peu  dissimu- 
lée, n'en  est  pas  moins  manifeste.  Elle  a  été  re- 
connue et  signalée  par  M.  Ferdinand  Wolf  dani 
son  mémoire  sur  la  traduction  espagnole  de  La 
Reine  Sibile  (-).  Voici,  en  substance ,  la  partie 
du  poëme  anglais  qui  se  rapporte  visiblement  au 
nôtre  : 

«  Aradas,  roi  d'Aragon,  serait  le  plus  heureux 
des  rois  s'il  était  père.  C'est  l'unique  satisfac- 

1 .  «  Les  manuscrits  de  Peterborough ,  comme  nous  nous 
en  sommes  assuré  nous -même,  n'existent  plus,  »  dit 
M.  Francisque  Michel  à  propos  de  l'indication  ci-dessus, 
qu'il  a  relevée  dans  le  catalogue  des  manuscrits  de  l'église 
de  Peterborough,  donné  par  Gunton  à  la  suite  de  son  histoire 
de  cette  église.  {Mémoire  sur  la  popularité  du  roman  des 
Quatre  Fils  Aymon ,  —Actes  de  l'Académie  de  Bordeaux, 
IV^  année,  1842,  note  u*-',  p.  90.  ) 

2.  P.  139. 


Ixxi)  Préfacf. 

tion  qui  manq^ue  à  son  bonheur  et  à  celui  de  la 
belle  Marguerite,  sa  femme.  Pour  obtenir  cette 
faveur  du  ciel ,  il  fait  vœu  d'aller  en  terre 
sainte,  et  part,  laissant  la  reine  grosse.  Il  a  con- 
fié la  garde  de  son  royaume  à  son  grand  maître 
Marrock  ;  maisMarrock,  loin  de  répondre  à  une 
telle  confiance,  s'éprend  d'un  amour  criminel 
pour  la  reine.  Il  est  éconduit,  feint  de  se  repen- 
tir, mais  au  fond  de  l'âme  jure  de  se  venger.  A 
son  retour,  le  roi,  dont  le  pèlerinage  a  été  on  ne 
peut  plus  heureu.x,  se  réjouit  de  voir  qu'il  a  été 
exaucé  d'avance.  Mais  Marrock  lui  persuade 
que  l'enfant  auquel  la  reine  va  donner  le  jour 
est  le  fruit  d'un  commerce  coupable.  Marguerite, 
dit-il,  a  trompé  sa  surveillance;  il  l'a  trouvée 
dans  les  bras  d'un  chevalier  inconnu  auquel  il  a 
tranché  la  tète  de  sa  main.  Le  roi  veut  c^u'elle 
expie  sa  trahison  par  la  mort;  Marrock  lui  con- 
seille de  la  condamner  seulement  à  l'exil.  Margue- 
rite est  donc  bannie.  Elle  part  sous  la  conduite 
d'un  vieux  chevalier,  sir  Roger,  lequel  avait 
pour  compagnon  habituel  un  lévrier  C^reyhound) 
qu'il  avait  élevé  et  dont  il  était  très-aimé. 

'<  Marrock  les  rejoint  bientôt  avec  une  bande 
d'affidés,  (^ui  tombent  pour  la  plupart  sous  les 
coups  de  sir  Roger  ;  mais  le  vieux  chevalier,  at- 
taqué par  derrière,  tombe  à  son  tour  pour  ne 
plus  se  relever.  La  reine  s'est  réfugiée  dans  un 
Dois,  où  Marrock  et  quatre  des  siens  qui  survi- 
vent ne  peuvent  réussir  à  la  retrouver. 

«  Le  lévrier  demeure  auprès  du  corps  de  son 
maître,  qu'il  recouvre  de  mousses  et  de  feuilles. 
Marrock  revient  à  la  cour,  et  la  reine,  conduite 
par  la  Providence ,   arrive  en  Hongrie,  où  elle 


Préface.  Ixxiij 

accouche  d'un  fils.  Elle  est  recueillie  par  un  che- 
valier hongrois  qui  lui  donne  l'hospitalité  dans 
son  château.  L'enfant  est  baptisé  sous  le  nom  de 
sir  Triamour. 

«Cependant,  sept  jours  après  la  mort  de  sir  Ro- 
ger, son  lévrier,  poussé  par  la  faim,  apparaît 
tout  à  coup  au  palais  du  roi  d'Aragon,  à  la 
grande  surprise  de  tous ,  et  particulièrement 
d'Aradas,  qui  ne  s'explique  point  ce  retour  inat- 
tendu. Le  chien  reçoit  sa  pitance,  disparaît,  puis 
revient  une  seconde ,  une  troisième  fois.  Cette 
fois ,  Marrock  est  là.  Le  lévrier  lui  saute  à  la 
gorge,  le  mord  et  s'en  retourne  auprès  de  son 
maître.  Il  est  suivi ,  fait  découvrir  le  corps  de 
sir  Roger,  et  du  même  coup  le  crime  de  Mar- 
rock. Sir  Roger  est  enterré ,  et  le  fidèle  lévrier 
meurt  quelques  jours  après  sur  sa  tombe.  Mar- 
rock est  traîné  et  pendu.  ^> 

Telle  est  la  partie  du  poëme  anglais  où  l'au- 
teur s'est  certainement  aidé  de  la  chanson  fran- 
çaise qui  nous  occupe.  Quant  au  reste,  les  deux 
récits  ne  se  ressemblent  que  par  le  dénoûment , 
0X1,  après  une  longue  suite  d'aventures,  Aradas 
retrouve  Marguerite  et  son  fils,  auquel  il  a  sauvé 
la  vie  sans  le  connaître  ('). 

De  nos  jours,  Walter  Scott  a  aussi  mis  à  pro- 
fit l'histoire  du  chien  d'Aubri,  qui  n'était  pas  in- 
connue à  sa  vaste  érudition.  Il  y  a  fait  une  allu- 
sion très-claire  dans  le  Talisman,  ou  Richard  en 
Palestine  (chap.  XXI V\ 

I.  Voyez  les  Spécimens  of  early  engUsh  meîrical  romances^ 
by  George  Ellis.  London,  1848,  p.  491-J05. 


Ixxiv  Préface. 

«V  Dans  votre  propre  pays,  mon  frère,  dit  Ri- 
chard au  roi  de  France,  une  affaire  semblable 
a  été  décidée  par  un  combat  solennel  entre 
l'homme  et  le  chien  ,  comme  appelant  et  défen- 
dant. Le  chien  fut  victoricu.x  ,  l'homme  confessa 
son  crime,  et  il  fut  puni  de  mort.  —  Je  sais, 
mon  frère,  répondit  Philippe,  qu'un  combat 
semblable  a  eu  lieu  sous  le  règne  d'un  de  nos 
prédécesseurs,  à  qui  Dieu  fasse  grâce  ;  mais  c'é- 
tait dans  un  temps  déj.\  éloij»né  de  nous  ('\  » 

Par  conséquent,  Walter  Scott  entendait  par- 
ler de  la  légende  primitive,  non  de  la  version 
3ui  place  l'histoire  au  temps  de  Charles  V,  et  sans 
oute  il  avait  relevé  le  fait  dans  la  chronique 
du  moine  de  Trois- Fontaines. 

L'auteur  du  mélodrame  The  Dog  of  MonîargiSy 
représenté  pour  la  première  fois  sur  le  théâtre  de 
Covent-Garden  le  30  septembre  1814,  n'était 
pas  allé  si  loin  en  chercher  le  sujet.  Cette  pièce 
n'est  ou'une  imitation  avouée  de  la  pièce  fran- 
çaise (Je  Guilbert  de  Pixerécourt  ('). 

Ainsi,  on  peut  l'affirmer  de  science  certaine, 
la  chanson  de  la  Reine  Sibile  ou  de  Macaire,  en 
même  temps  qu'elle  obtenait  en  France  un  suc- 
cès prodigieux,  se  répandait  ù  l'étranger,  était 
connue,  traduite,  imitée,  en  Italie,  en  Kspagne, 
en  Hollande,  en  Allemagne,  en  Angleterre. 

Méritait -elle  tant  d'honneur  .'*  C'est  une  ques- 
tion résolue  si  l'on  ne  consulte  que  le  goût  des 

I     Traduction  t)efjucnrprrf. 

a    Tht  Oog  of  Mont.  '       '    -     ■  r.f  liondy,  a  mclo- 

drama  ifl  twoacti.  (Ad.i.  n.,  Lacy's  acting 

rdttion.  Loodfcs,  uns  date. 


Préface.  Ixxv 

contemporains.  L'un  d'eux,  le  moine  de  Trois- 
Fontaines,  déjà  cité,  déclare  cette  chanson  fort 
belle,  pulcherrimam  !  et  c'est  au  point  de  vue  lit- 
téraire qu'elle  lui  apparaît  ainsi  ;  car,  en  sa  qua- 
lité d'historien,  il  n'en  est  guère  satisfait  :  il  y 
trouve  bien  des  faussetés.  A  cet  égard  ,  je  n'é- 
prouve aucun  embarras  à  me  ranger  de  son  avis  ; 
mais  sur  le  premier  point,  j'ai  peine  à  prendre 
parti  pour  ou  contre  lui. 

Me  mettre  de  son  côté,  c'est  me  compromettre 
aux  yeux  de  ces  sévères  historiens  de  la  littéra- 
ture qui  se  demandent  gravement  et  à  priori  si  le 
beau  a  pu  exister  au  moyen  âge. 

Ne  point  partager  son  sentiment ,  c'est  entre- 
prendre de  prouver  que  ce  qui  a  plu  n'a  pas  dû 
plaire.  J'en  ai  le  droit,  je  le  sais  ;  j'entends  même 
répéter  chaque  jour  que  ce  droit,  celui  de  la  cri- 
tique, est  imprescriptible.  Mais  pourquoi  critiquer 
cette  vieille  chanson  ?  Pourquoi  me  montrer  plus 
difficile  que  ceux  qui,  pendant  des  centaines 
d'années,  l'ont  écoutée  ou  lue  avec  plaisir.?  Ou- 
tre que  je  me  sens  un  grand  fonds  d'indulgence 
pour  ce  trouvère  inconnu  auquel  je  me  suis 
comme  associé,  dont  je  suis  presque  devenu  le 
collaborateur,  j'ai  peur  de  m'armer  contre  lui  de 
certains  principes  ignorés  de  son  temps,  de  cer- 
taines règles  qu'on  ne  connaissait  point.  Ma  tâ- 
che serait  simple  si  j'avais  réussi,  comme  tels  ex- 
perts en  littérature,  à  me  faire  du  beau  un  type 
idéal  et  à  y  rapporter  tout.  Ils  procèdent  à  leur 
aise ,  à  peu  près  comme  ces  vérificateurs  des 
poids  et  mesures,  qui ,  munis  de  leur  étalon , 
n'acceptent  que  les  litres  ou  les  mètres  qui  s'y 
ajustent.  Le  malheur  est  que  l'étalon  me  man- 


Ixxvj  Préface. 

que  et  que  je  ne  sais  oCi  le  trouver.  Je  dois  re- 
connaître, cependant ,  pour  rendre  hommage  à 
la  vérité  et  pour  ne  point  m'aitirer  de  fâcheuses 
affaires,  qu'à  prendre  pour  type  VlliMic  ou 
VEnéuie,  la  chanson  de  U  Reine  Sihile  me  parait 
fort  loin  d'en  approcher;  mais,  en  icvanche, 
elle  m'offre  plus  d'intérêt  (Dieu  me  pardonne!") 
que  la  Thébaidc  de  Stace.  C'est  de  la  conception 
seule  qu'il  s'agit,  bien  entendu  ;  de  la  forme  du 
poème,  je  n'en  puis  parler,  à  moins  de  juger 
celle  que  je  lui  ai  aonnée.  Et  si  l'on  me  demande 
ce  qui  m'intéresse  particulièrement  dans  celte 
rapsodie,  voici  ma  réponse  : 

Ce  n'est  pas  l'hérome,  celle  victime  innocente 
bien  digne  assurément  de  la  noble  compassion 
qu'excite  toujours  le  spectacle  de  la  vertu  aux 
prises  avec  le  malheur,  mais  par  cela  même  se 
taisant  un  peu  tort  en  ce  qu'elle  tombe  dans  le 
lieu  commun,  en  ce  qu'elle  est  un  type  de  tous 
les  temps,  de  tous  les  pays,  de  toutes  les  litté- 
ratures. 

Ce  n'est  pas  davantage  Charlemagne,  qui  prête 
plus  à  rire  qu'à  pleurer,  et  qui  rappelle  trop  Sga 
narelle. 

Ce  n'est  pas  non  plus  le  fameux  duel  du  lé- 
vrier contre  le  meurtrier  de  son  maître ,  encore 
que  l'invention  soit  singulière  et  ait  fait  un  as- 
sez beau  chemin  dans  le  monde.  A  mon  gré,  on 
ne  pouvait  mieux  s'y  prendre  pour  rendre  le 
duel  ridicule  que  d'imaginer  celui  là,  en  sorte 
qu'on  peut  se  demander  si  l'auteur  a  voulu  dé- 
montrer r  ce  de  cette  procédure  ou  la 
tourner  en    .  ..  j,n. 

Ce  n'est  pas  enfin  le  traître,  quoiqu'il  me  soii 


pRÉFACK.  Ixxvij 

cher,  ce  bon  traître  du  moyen  âge,  ce  traître  de 
regrettable  mémoire ,  trop  naïvement  scélérat, 
trop  niaisement  pervers  pour  donner  à  personne 
l'envie  de  lui  ressembler,  et,  quoique  je  dé- 
plore la  transformation  qu'il  a  subie  de  nos 
jours  pour  devenir  un  rusé,  un  madré,  un  spi- 
rituel coquin,  pour  se  changer  enfm  de  Macaire 
tout  court  en  Robert-Macaire  ('). 

Ce  qui  m'intéresse  ;,  c'est  le  personnage  de 
Varocher,  de  ce  brave  bûcheron,  si  compatis- 
sant, si  honnête,  si  dévoué,  qui  dans  l'accom- 
plissement des  devoirs  que  sa  générosité  s'im- 
pose, se  révèle  à  lui-même,  se  sent  grandir,  se 
juge  de  taille  à  être  chevalier,  veut  le  devenir,  le 
devient,  et  se  montre  digne  de  ceindre  l'épée  et 
de  chausser  l'éperon  d'or. 

On  dirait  que  notre  poëte  a  tracé  d'avance 
le  portrait  d'un  de  ces  enfants  du  peuple, 
d'un  de  ces  paysans  à  l'écorce  grossière,  mais  à 
la  sève  généreuse ,  au  cœur  chaud  et  héroïque, 
que  la  France  moderne  a  vus  plus  d'une  fois 
conquérir  une  épée  et  se  montrer  capables  des 
mêmes  vertus,  des  mêmes  exploits  que  les  plus 
hauts  barons  dont  l'histoire  ait  gardé  le  souvenir. 

Une  telle  figure  dans  une  œuvre  de  ce  temps-ci 
serait  encore  faite  pour  plaire,  pour  exciter  l'ad- 
miration, mais  non  certes  la  surprise.  Dans  la 
littérature  des  temps  féodaux,  elle  produit  l'effet 
d'une  découverte.  Passe  encore  s'il  s'agissait 
d'un  bourgeois  ;  mais  Varocher  n'est  qu'un  vi- 

ï .  Cette  transformation  a  été  déjà  indiquée  et  expliquée 
dans  la  préface  de  Gui  de  Nanteuil. 


Ix.wnij  Préface. 

lain ,  de  la  plus  humble  et  de  la  plus  pauvre 
condition ,  un  homme  de  rien ,  un  truand ,  un 
sauvage,  comme  il  est  qualifié  en  propres  ter- 
mes par  l'un  des  chevaliers  de  la  suite  du  roi  de 
Hongrie. 

Il  ne  manque  pas,  sans  doute,  dans  nos  chan- 
sons de  geste ,  de  personnages  qui  partent 
de  très-bas  pour  arriver  très-haut  ;  mais  ils  ne 
s'élèvent  pas  comme  Varocher  ;  ils  se  relè- 
vent, et ,  dès  lors ,  toute  analogie  entre  eux 
et  lui  disparaît  et  s'efface ,  à  ce  point  de  laisser 
apercevoir ,  si  l'on  veut ,  une  différence  totale, 
une  entière  opposition. 

Le  fameux  Rainouart  au  Und ,  par  exemple, 
ce  Rainouart  que  Dante  a  mis  en  Paradis,  où 
le  trouvons-nous  avant  ses  exploits?  Dans  une 
cuisine,  au-dessous  des  marmitons  dont  il  est 
le  jouet  et  le  plastron.  Mais,  à  la  fin,  il  se  dé- 
couvre ou'il  est  fils  de  roi.  Quelle  conclusion 
tirer  de  là,  sinon  la  confirmation  du  proverbe  : 
bon  sAng  ne  peut  mentir  '! 

Robastre,  l'homme  à  la  cognée,  dans  le 
poème  de  Gaufrey ,  débute  par  être  charretier  et 
finit  par  devenir  roi  de  Hongrie.  Mais  il  a  pour 
père  un  lutin,  le  lutin  Malabron,  doué  d'un 
pouvoir  féerique  qui  le  place  entre  les  rois  et 
[)ieu  Une  telle  naissance  oblige  plus  encore  que 
noblesse. 

Le  laboureur  Gautier ,  dans  Gaydon,  est  aussi 
rustre  qu'on  le  puisse  désirer  de  manières  et  de 

1  et  ne  laisse  pas  pour  cela  de  sentir  et 

Ci  ..$cz  noblement    C'est  que  d'origine  il 

est  noble  ,  en  effet.  Gautier  est  un  petit  gentil- 


Préface.  Ixxix 

homme  déchu  et  qui  a  pris  de  mauvaises  habi- 
tudes dans  la  vie  rustique.  Il  n'est  pas  né  très- 
haut,  il  est  vrai,  mais  enfin  il  est  né. 

La  création  de  semblables  personnages  a  donc 
tout  au  moins  une  signification  ambiguë,  et  si 
l'on  n'y  veut  pas  voir  un  artifice  pour  faire  mieux 
ressortir  les  avantages  de  la  naissance ,  il  y  faut 
reconnaître  une  précaution  jugée  nécessaire  par 
les  écrivains  du  temps  pour  pouvoir  attribuer  un 
beau  rôle  à  des  acteurs  populaires  ou  présentés 
comme  tels.  Ici  on  n'a  pas  à  choisir  entre  ces 
deux  suppositions.  La  naissance  de  Varocher  les 
supprime,  puisqu'il  est  vilain  de  père  et  de 
mère.  C'est  un  type  complet,  c'est  un  caractère 
dont  l'idée  et  même  l'exécution  font  honneur  à 
notre  poëte,  qui  l'a  tracé  à  grands  traits,  mais 
d'une  main  heureuse,  sinon  exercée.  Il  est  à 
noter  que  cette  figure  toute  française  a  disparu 
dans  les  imitations  allemande  et  anglaise  dont 
nous  venons  de  parler. 

Comme  Varocher  met  son  cœur  et  son  bras 
au  service  d'une  reine  et  d'un  empereur,  il  ne 
pouvait  trop  déplaire  aux  grands,  et,  d'un  autre 
côté,  son  origine  lui  assurait  une  nombreuse 
clientèle  dans  les  rangs  inférieurs.  Il  y  a  donc 
lieu  de  croire  qu'il  dut  beaucoup  contribuer  au 
succès  de  l'ouvrage  où  il  tient  une  place  si  ho- 
norable. 

A  part  l'invention  de  ce  personnage,  qui  me 
paraît  original,  c'est  une  question  difficile  à 
résoudre  que  celle  de  savoir  ce  qui  appartient 
en  propre  à  notre  poëte ,  ce  qu'il  a  pu  emprun- 


Ixxx  Préface. 

ter  soit  ù  Inistoire,  soit  à  des  récits  légendaires 
antérieurs  au  sien. 

S'il  en  fallait  croire  le  moine  de  Trois-Fon- 
taines,  Théroine  de  ce  récit  ne  serait  autre  c^ue 
la  fille  de  Didier,  roi  des  Lombards,  répudiée 
par  Charlema.;nc  après  un  an  de  mariage  ;  celte 
répudiation  aurait  été  le  germe  de  la  chanson  de 
la  Reine  Sibilc  ^').  Il  est  très-vrai  que  Charle- 
magne,  en  771 ,  répudia  la  seconde  de  ses  neuf 
femmes,  Désirée,  tillc  de  Didier,  un  an  après 
l'avoir  épousée  ;  mais  on  n'a  jamais  su  pourquoi, 
et  le  moine  de  Trois-Foniaines  en  convient  lui- 
même  :  incertain  qaa  de  causa.  Dès  lors ,  com- 
ment sait-il  si  bien  que  c'est  Désirée  qui  a  été 
chantée  sous  le  nom  de  Sibile.''  Pourquoi  Dési- 
rée plutôt  qu'Himilirude  ,  aussi  répudiée  avant 
elle  .''  Il  y  a  grande  apparence  que  le  bon  moine, 
cherchant  à  rattacher  les  chansons  de  geste  à 
l'histoire  véritable,  aura  imaginé  cette  attribu- 
tion on  ne  peut  plus  douteuse.  L'auteur  de  la 
chanson  de  la  Reine  Sibilc  n'avait  pas  plus  en 
vue  Himilirude  que  Désirée,  et  s'il  eût  été  de 
l'école  de  Chrestien  de  Troyes,  son  héroïne 
serait  sans  doute  la  femme  du  roi  Artus  au  lieu 
d'être  celle  de  Charlemagnc.  H  s'est  proposé 
simplement  d'intéresser  aux  malheurs  d'une 
reine  injustement  accusée  et  punie,  dont  l'inno- 
cence est  à  la  fin  reconnue.  Voilà  le  thème  de 
son  ouvra^;c  et  de  bien  d'autres  qu'il  faudrait 
pouvoir  comparer  et  classer  historiquement  pour 
savoir  d'où  part  l'idée  qui  en  fait  le  fond,  et  ce 

1     Voyez  ci-dmui,  p.  III. 


Préface.  Ixxxj 

qui  revient  à  chaque  pays ,  à  chaque  auteur, 
dans  les  développements  qu'elle  a  reçus,  dans 
les  récits  divers  auxquels  elle  a  donné  lieu.  Un 
savant  danois,  M.Svend  Grundtvig,  s'est  donné 
cette  tâche,  et  si  la  difficulté  du  sujet  ne  lui  per- 
mettait pas  de  l'achever,  il  paraît  du  moins  l'a- 
voir poussée  très-loin.  C'est  un  bon  juge,  M.  Fer- 
dinand Wolf,  qui  lui  rend  ce  témoignage  (i). 

«  Depuis  que  j'ai  fait  connaître,  dit  M.  Wolf, 
la  version  espagnole  de  la  Reine  Sibile ,  cette  lé- 
gende a  été  l'objet  de  savantes  recherches  qui 
en  ont  montré  le  rapport  plus  ou  moins  intime 
avec  beaucoup  d'autres  récits  répandus  dans 
toute  l'Europe.  Je  citerai  surtout  les  travaux  de 
M.  Svend  Grundtvig,  qui  a  traité  le  sujet  de  la 
façon  la  plus  complète  et  la  plus  approfondie 
dans  son  excellente  collection  des  Chants  popu- 
laires du  Danemark.  Il  ne  s'est  pas  contenté  de 
faire  connaître  les  chants  populaires  danois, 
islandais,  et  des  îles  Feroë  qui  s'y  rattachent;  il 
a  de  plus,  dans  son  introduction,  rassemblé  et 
soumis  à  la  critique  toutes  les  traditions  histori- 
ques ou  légendaires  du  même  ordre,  tant  celles 
qu'on  connaissait  que  celles  qu'il  a  découvertes. 
A  la  fm  de  cette  recherche,  conduite  avec  une 
vaste  érudition  et  une  grande  sagacité ,  il  en  ré- 
sume ainsi  les  résultats  : 

((  Il  serait  très-intéressant  que  quelqu'un  nous 
donnât  une  explication  satisfaisante  de  la  con- 
nexion qui  relie  entre  elles  les  formes  si  diverses 
de  la  légende  ;  mais  le  moment ,  je  crois,  n'est 
pas  encore  venu  pour  cela.  Toutefois,  et  à  titre 

1.  Voyez  le  mémoire  précité  de  M.  Wolf  (Vienne,  1857, 
tirage  à  part,  p.  6). 

Macairc,  f 


Ixxxij  Préface. 

de  simple  essai .  je  veux  tenter  ici  de  montrer  le 
ch'*"'"  "lie  celle  légende  a  suivi  dans  ses  péré- 
gi:  ..  et  d'indiquer  coinmcni  elle  s'est  dé- 
veloppée et  ramifiée 

M  Elle  était  primiiivement  commune  ;\  plu- 
sieurs tribus  t^othiques,  telles  que  celles  des  Lan- 
gobards  'gat  et  des   Krancs.   Far   ces 

derniers,  i  :r  ui  d'abord  appliquée  à  l'ancien 
duc  des  Francs  Hugo  le  Hugon  de  la  légende 
d'OZ/i'ii  .  puis  transportée  de  celui-ci  à  Hugo 
Theodoricus,  qui  devint  en  Allemagne  Hugdie- 
trich,  et  plus  tard  ^ quand  les  légendes  Iranques 
Cl  ostrogoihiques  se  furent  confondues  ou  pro- 
visoirement mêlées  )  à  un  Dielrich  de  Rome 
(poème  de  Crescfntia)^  et  par  là  au  personnage 
purement  poétique  de  Dielrich  de  Berne.  Pen- 
dant quelle  prenait  racine  en  France  et  en  Flan- 
dre, où  elle  trouvait  de  nouveaux  supports  Char 
lemagne— Geneviève),  la  légende  se  propageait 
en  Allemagne  à  la  faveur  d'une  chanson  popu- 
laire qui  célèbre  Dielrich  de  Berne  et  son  épouse 
Gudalind  Gunild  ;elle  trouvait  accès  en  Angle- 
terre, en  Danemark,  en  Isla!  '  '  iu.\  ile>  Fe- 
roc.  Kn  Allemagne,  elle  fut  i,^  ,  *  d'abord  à 
Richarda  ;  plus  tard,  à  Cunégondeet  Henri,  d'oîi 
les  Anglais  prirent  texte  pour   1  porter  à 

Gunild  et  Henri,  auxquels  succé  me  Fli- 

nor  ti  un  Henri.  Pendant  ce  temps,  la  version 
aiksiande  en  l't  des  traits  nouveaux  aux 

rédu  françdi  :  ::  Danemark,  on  adopta  la 
rurrittion  anglaise  de  Gunild  et  Henri,  mais  on 
r.'  Henri  le  Lion,  cl,  à  la  fm. 

o:.  ;    .    .,-i  -  .  attache   historique.   Fn   Is- 

lande et  aux  lies  Fero*,  on  conserva  les  noms 


Préface.  Ixxxiij 

de  Dietrich  et  de  Gunild ,  mais  le  fond  de  l'his- 
toire se  modifia  sensiblement  sous  l'influence  de 
la  légende  de  Cunégonde.  » 

Tel  est  le  résumé  des  recherches  de  M.  Svend 
Grundtvig.  Il  y  manque,  pour  le  rendre  clair,  le 
détail  de  ces  recherches  mêmes  ;  mais  on  peut  le 
trouver  dans  l'ouvrage  du  savant  danois.  Ce  qui 
y  manque  encore  plus,  pour  le  rendre  sûr  et 
concluant,  ce  sont  des  dates.  Réussira-t-on  ja- 
mais à  combler  cette  lacune?  J'en  doute  fort. 
Quant  à  présent ,  il  est  impossible  de  marquer  la 
place  qu'occupe  historiquement  notre  poëme 
dans  cette  série  de  récits  de  la  même  famille, 
mais  d'une  famille  si  mêlée  qu'on  n'y  peut  re- 
connaître ni  les  degrés  de  parenté  ni  les  affinités. 
Notons  seulement,  d'après  M.  Grundtvig,  que  si 
la  légende  objet  de  ses  recherches  n'est  pas 
d'origine  française,  elle  a  été  du  moins  marquée 
en  France  d'un  cachet  particulier  dont  on  re- 
trouve l'empreinte  en  Allemagne. 

L'épisode  du  chien  doit-il  être  mis  au  nom- 
bre des  embellissements  que  le  fond  de  l'his- 
toire aurait  reçus  chez  nous,  et  peut-on  en  faire 
honneur  à  notre  poëte  ?  Bullet  ne  l'a  pas  cru  ;  il 
prétend  que  le  chien  d'Aubri  descend  en  droite 
ligne  du  chien  de  Pyrrhus.  <(  Je  crois,  dit-il, 
avoir  trouvé  dans  Plutarque  l'histoire  véritable 
ou  fausse  qui  a  donné  lieu  à  la  fable  du  chien  de 
Montargis.  Je  la  rapporte  suivant  la  traduction 
d'Amyot.  Les  grâces  naïves  et  touchantes  de 
son  ancien  langage  valent  bien  les  expressions 
froides  et  compassées  du  nôtre  (')  : 

I .  Traité  :  Quels  animaux  sont  les  plus  aàvisez,  ceulx  de 
la  terre  ou  ceulx  des  eaux. 


Ixxxiv  Préfacf. 

u  Pyrrhus,  allant  par  pays  ^  rencontra  un 
chien  qui  gardait  le  corps  de  son  maistrc  que  Von 
avoit  tué.  et ,  entendant  des  habitans  qu'il  y  avoit 
déjà  trois  jours  qu'il  estoit  auprès  sans  en  bouger 
et  sans  boire  ny  nungery  commanda  que  l'on  enter- 
rastle  mort  et  qu'on  amenast  le  chien  quand  et  luy,  et 
qu'on  le  traitast  bien.  Quelques  jours  après,  on  vint 
â  faire  la  monstre  et  reveue  des  gens  de  guerre,  pas- 
sans  }>ar  devant  leroy,  qui  estoit  assis  en  sa  chaire, 
et  avoit  le  chien  auprès  de  luy,  lequel  ne  bougea  au- 
cunement, jusquesà  ce  qu'il  apperceut  les  meurtriers 
qui  avoient  tué  son  maistre,  ausquels  il  courut  sus 
incontinent  avec  grands  abbays  et  grande  aspreté  de 
courroux,  en  se  retournant  souvent  devers  Pyrrhus  ; 
de  manière  que  non  seulement  le  roy,  mais  aussi 
tous  les  assistans,  entrèrent  en  suspicion  grande 
que  ce  dévoient  estre  ceulx  qui  avoient  tué  son 
maistre  :  si  furent  arrestez  prisonniers,  et  leur  pro- 
cez  fait  là-dessus,  joinct  quclaucs  autres  indices  et 
présomptions  que  l'ont  eut  d'ailleurs  à  l' encontre 
d'eux  ;  tellement  qu'à  la  fin  ils  advoucrent  le  meurtre 
et  en  furent  punis.  >» 

«  Un  chien  attaque  les  meurtriers  de  son  maî- 
tre en  présence  de  Pyrrhus  :  sur  cet  indice  et 
sur  d'autres  présomptions,  ce  roi  les  fait  arrêter. 
On  leur  fait  leur  procès;  ils  sont  forcés  d'avouer 
leur  crime;  ils  en  sont  punis  :  voilà  le  fond  de 
l'histoire  de  celui  de  Montargis.  •• 

Sans  doute,  c'est  le  fond  de  Ihistoire,  et  il 
n'cSl  pas  impossible  que  notre  poète  ait  mis  à 
profit  l'anecdote  rapportée  par  Plutarque  et  répé- 
tée pai  Tzetzés  tcrs  le  temps  m^me  oiJ  fut  com- 


Préface.  Ixxxv 

posée  la  chanson  delà  Reine  Sibile  (ij;  mais, 
cela  même  admis ,  il  faut  reconnaître  que  Fin- 
vention  du  fameux  duel  transforme  le  chien  de 
l'antiquité  en  un  chien  du  moyen  âge  et  donne 
à  sa  fidélité  une  couleur  tout  à  fait  locale.  On 
peut  douter  du  mérite  de  cette  invention,  mais 
il  est  surabondamment  prouvé  qu'elle  frappa 
beaucoup  et  fut  très-goûtée.  Sans  parler  des 
bonnes  gens  qui  y  ont  ajouté  foi  depuis  le 
XI P  siècle  jusqu'à  nos  jours,  et  pour  rester  au 
point  de  vue  littéraire ,  deux  auteurs  au  moins, 
certainement  postérieurs  au  nôtre,  l'ont  trouvée 
si  heureuse  qu'ils  l'ont  imitée. 

L'un  d'eux  surtout  eût  sagement  fait  de  n'y 
point  songer  :  c'est  celui  qui  s'avisa  de  substi- 
tuer au  chien  un  champion  fort  peu  digne  d'un 
tel  rôle,  un  singe.  Dans  la  version  en  prose  et 
très-amplifiée  du  poëme  si  connu  d^Amis  et 
Amiles ,  l'histoire  des  deux  compagnons  se  pro- 
longe fort  au  delà  de  leur  mort.  Ils  ont  été  tués 
tous  deux  par  Ogier  en  Lombardie;  Lubias, 
femme  d'Amis ,  apprend  cette  nouvelle  et  va  la 
porter  à  Bellissant,  veuve  d'Amiles,qui  a  laissé 
deux  enfants  :  Anceaulme  et  Florisset.  Lubias 
empoisonne  Bellissant,  s'empare  des  enfants 
d'Amiles  et  veut  les  faire  noyer.  Ils  sont  sauvés 
par  deux  cygnes.  Un  singe  aussi  s'intéresse  aux 
jeunes  héritiers  d'Amiles ,  et  prouve  le  crime  de 
Lubias  en  combattant  contre  Lambert  son  cham- 
pion, qui  est  ignominieusement  vaincu  (2). 

1 .  Dans  la  quatrième  Chiliade ,  où  Tzetzès  dit  que  pareil 
trait  s'était  renouvelé  de  son  temps, 

2.  Voyez  le  récit  de  ce  combat  dans  l'édition  de  Verard, 

fol.  LXXIIU-LXXVII. 


IxxxTJ  Préface. 

Celte  première  imitaiion  a  été  signalée  pai 
Gaillard  comme  un  emprunt  fait  par  le  roman  à 
l'histoire;  car  il  admettait  u  le  tait  rapporté  et 
prouvé  dans  les  Monimunts  de  la  nionaniiie  jian- 
çotse  de  Dom  Montfaucon.  »  Après  l'avoir  rap- 
pelé, il  ajoute  :  <«  Dans  le  roman,  c'est  un  singe 
au  lieu  d'un  chien  qui  combat  et  qui  est  vain- 
queur, ce  qui  est  encore  moins  naturel.  H  est 
•'  l'auteur  du  roman  donne  à  ce  singe  une 
,,cnce  qui  n'est  guère  que  le  partage  des 
hommes,  et  surtout  un  attachement  pour  ses 
maîtres  qui  est  bien  plus  le  partage  des  chiens. 
Une  autre  circonst.ince  particulière  au  roman,  et 
qui  n'est  pas  heureuse,  c'est  que  le  singe  ne  com- 
bat que  contre  un  champion ,  au  lieu  que  le 
chien  avait  combattu  contre  l'assassin  même.  La 
plupart  des  autres  circonstances  concernant  le 
choix  des  armes  et  les  précautions  prises  pour 
que  ni  l'homme  ni  l'animal  n'eussent  l'un  sur 
l'autre,  autant  qu'il  se  pourroit,  aucun  avantage, 
sont  â  peu  près  les  mêmes  dans  l'histoire  et  dans 
le  roman  ;  et  le  romancier  assure  que  de  son 
temps  l'histoire  de  ce  combat  était  représentée 
sur  les  murs  de  la  grande  salle  du  palais  à  Paris, 
comme  celle  du  combat  du  chien  l'est  au  château 
de  Montargis.  C'est  ce  qu'il  est  impossible  de 
vérifier  aujourd'hui  quant  au  combat  du  singe, 
la  grande  salle  dont  il  s'agit,  et  qui  était  ornée 
de  peintures  et  de  sculptures,  ayant  perdu  tous 
ces  ornements  dans  l'incendie  du  Palais  du  7 
mars  1618 


vV- 


I.  Hiitoirt  de  Charltmaene^  in-8\  Pirit,  178a.  t.  111. 
p.  <88  490.  Voycx  jusii  Tnt  Hutory  of fiction^  by  Jonn  Dut- 


Préface.  Ixxxvij 

La  seconde  imitation  est  constatée  d'abord  par 
la  grande  et  gracieuse  enquête  que  firent  le  curé  et  le 
barbier  dans  la  bibliothèque  de  Don  Quichotte. 
«  Bénédiction  !  dit  le  curé  en  jetant  un  grand 
cri,  vous  avez  là  Tirant  le  Blanc.  Donnez-le  vite, 
compère,  car  je  réponds  bien  d'avoir  trouvé  en 
lui  un  trésor  d'allégresse  et  une  mine  de  divertis- 
sements. C'est  là  que  se  rencontre  Don  Kirie- 
Eleison  de  Montalban ,  un  valeureux  chevalier, 
et  son  frère  Thomas  de  Montalban,  et  le  cheva- 
lier de  Fonseca ,  et  la  bataille  que  livra  au  dogue 
le  brave  Detriant,  etc.  (<).  » 

Dans  un  Catalogue  général  des  romans,  ou- 
vrage manuscrit  du  philologue  Ritson,  qui  a  ap- 
partenu à  Heber  et  qui  est  aujourd'hui  au  Musée 
britannique ,  on  lit  à  propos  de  Tirant  le  Blanc  : 
«  L'auteur  fait  battre  son  héros  avec  un  chien, 
et  cette  lutte  singulière  est  racontée  dans  Mont- 
faucon  comme  un  événement  réel  survenu  en 

I37I    (2).    )> 

Voilà  donc  notre  poëte  plus  imité  qu'imita- 
teur, car  le  rapport  est  manifeste  entre  le  duel 
qu'il  a  imaginé  et  ceux  qu'on  retrouve  après  lui 
dans  les  ouvrages  précités  ;  rien  ne  démontre, 
au  contraire ,  qu'il  ait  tiré  parti  de  l'anecdote 
rapportée  par  PÎutarque  et  rappelée  par  Tzetzès. 


lop,  Edinburgh,  1816,  deuxième  édition,  t.  I,  p.  434-429, 
et  le  premier  mémoire  précité  de  M.  Wolf ,  p.  1 37-n8,  à  la 
note. 

I  ■  Traduction  Viardot. 

2.  Je  tire  ce  renseignement  des  Notes  extraites  de  la 
Biblioîheca  Grenvilliana  publiées  dans  le  Bulletin  de  V Alliance 
des  arts,  éd.  pet,  in-8,  1842-43,  p.  302.  — Voyez  sur 
Tirant  le  blanc  le  Manuel  du  Libraire  de  M.  Brunet. 


Ixxxviij  Préface. 

H  a  pu  tout  aussi  bien  et  beaucoup  mieux  con- 
naître le  fait  analogue  mais  nullement  identique 
que  raconte  saint  Ambroise  dans  son  Ihxamc- 
ron{>],  et  qu'il  fait  précéder  de  cette  généralité  : 
«(Les  chiens  ont  souvent  fourni  des  preuves  évi- 
dentes contre  des  homicides ,  et  la  plupart  du 
temps  on  en  a  cru  leur  muet  témoignage  ;  »  pro- 
positions un  peu  excessives  sans  doute,  mais  dont 
retendue  même  prouve  que  dans  l'épisode  du 
chien  d'Aubri  c'est  le  duel  qui  est  le  trait  sail- 
lant ,  que  le  reste  n'a  rien  de  particulier  et  était 
du  domaine  commun  bien  avant  notre  poète. 

Aussi  n'est-on  pas  peu  surpris  de  trouver  la 
mention  de  ce  duel  accolée  au  récit  de  saint 
Ambroise  dans  un  historien  anglais  du  moyen 

I.  Srpe  nects  illatz  evidentia  canes  ad  redarguendos  reos 
j_i.  .,  --odiderunl,  ut  muto  eorum  testimonio  picruinquc 
n.  Antiochiat  fcrunt  in  remoiiori  parte  urbis  cré- 
pu- i;  o  nrcatum  virum ,  qui  canem  sibi  adjuncium  haberei. 
Milei  quidam  prjrdandi  studio  tninister  czdis  extiterat  :  tec- 
tus  idem  '  '  !C  diei  exordio  in  alias  partes  con- 

cesserat  ;  jium  cadaver,  frcouens  spcctantium 

vulgus  asulji  .  cjnis  questu  lacrymabili  domini  dcflcbat 
jprumns»»i  F^rt^  \%  qui  necem  intulerat  (ut  se  habet  versutia 
hum:  o  convcrsandi  in  medio  authoritate  pir- 

»um;  ret  innocenti*,  ad  illam  circonspectantis 

popi  ,  et  velut  miserans  appropinquavit 

au  '  'jurstrato  paulirr^  qtip«;tu  doloris , 

'^nu  «uumpsti ,    atque    apf:  trnuit ,   et 

igo  quodam  murrabilr  carmr:  urans,  uni- 

vmo«  convertit  in  lachrvmas,  fidem  que  probationi  detulit, 

ouod   joîtim    frr.'.iit  n  t\i;r:(T'.i'.  nrc  (!imi\if    firnidiir  pcrtUT- 

'  odii , 


,..i. .,»;».  .   ;,  .(iiia 

'     (Dm  Amtrpsii  opéra, 
titka'7tf*  Il  ,  IIP.  «I,  iii-i'ji  ,  I  Jii»,  I5(9i  P-  S82,  col.  2.) 


Préface.  Ixxxix 

âge,  Gerald  de  Barri  ou  Gerald  le  Cambrien,  qui 
emprunte  mot  pour  mot  à  VHexameron  l'histoire 
du  chien  d'Antioche,  en  indiquant  la  source  à 
laquelle  il  la  puise,  mais  la  complète  ainsi  de 
son  chef,  sans  aucun  avertissement ,  et  comme 
s'il  continuait  à  la  transcrire  (')  : 

Ob  tanîam  igitur  et  tam  vehemenîem  homicidii 
pr^sumpîionem  {milite  tamen  constanter  inficiante') 
jiidicatum  est  duelio  rei  certitudinem  experiri,  in 
campo  itacjue  constitutis,  et  vulgi  circumstante  coro- 
na^  hinc  cane  dentibus  armalo,  illinc  baculo  cubi- 
tali  milite  munito  :  tandem  cane  victore  victus  ho- 
micida  succubuit  et  ignominiosam  publico  palibulo 
pœnam  dédit  (2). 

Si  l'on  veut  savoir  où  Gerald  de  Barri  a  pris 
ce  supplément  dont  il  gratifie  avec  tant  de  dis- 
crétion l'auteur  de  VHexameron,  la  question  n'est 
pas  difficile  à  résoudre  :  c'est  à  notre  poëme 
qu'il  a  fait  l'emprunt.  Ce  bâton  dont  il  sait  si 
bien  la  longueur,  ce  baculam  cubitale,  voici  les 
vers  qui  lui  en  ont  donné  la  mesure  : 

Et  in  sa  man  H  dono  un  baston 
Qe  de  un  braço  estait  voire  Ion  (3), 

Et  où  et  comment  a-t-il  pu  lire  ou  entendre  ré- 
citer la  chanson  de  Macaire  ou  de  la  Reine  Sibile? 

1.  Il  en  efface  seulement  les  derniers  mots ,  la  conclusion, 
depuis  :  crimen  diutius  nequiviî  refellere. 

2.  Giraldi  Cambrensis  Itinerarium  Cambriae  ,  lib.  I ,  Lon- 
dres, in-i2,  1585,  p.  124-125. 

3.  Voyez  ci-après,  p.  88, 


xc  Préface. 

En  France,  à  Paris,  où  il  vint  au  moins  deux 
fois  :  la  première  en  i  io6,  à  l'âge  de  vingt  ans, 
la  seconde,  dix  ans  plus  tard,  en  i  176  (').  Il  y 
séjourna  en  loui  sepi  ans,  et,  jeune  comme  il 
Pétait,  et  curieux,  et  enclin  à  croire  les  récits 
merveilleux,  il  ne  put  manquer  de  s'intéresser  à 
ceux  des  jongleurs  tout  en  étudiant  la  théologie 
et  les  décrétales.  De  là,  selon  moi ,  le  souvenir 
adapté  au  récit  de  saint  Ambroise  par  Gérald  le 
Cambrien  dans  l'itinéraire  du  voyage  qu'il  fit,  en 
1 188.  avec  l'archevêque  de  Cantoroéry.  La  date 
•'  ci-dessus  à  la  composition  de  notre 
;. lavorise  cette  explication,  et  réciproque- 
ment, l'explication  une  fois  admise,  achève  de 
justifier  la  date. 

C'en  est  assez  et  trop  peut-être  sur  1  origine 
de  la  fable  du  chien.  Terminons  l'examen  de  la 
composition  où  cetie  fable  tient  une  si  grande 
place. 

Dans  son  étude  sur  la  légende  qui  forme  le 
fond  de  la  chanson  dc^filcal^c,  M.  Svend  Grundt- 
vip  parait  croire  que  le  personnage  du  nain  est 
d'invention  française.  C'est  tant  pis  pour  notre 
auteur,  il  ne  pouvait  rien  imaginer  de  plus  gros- 
sièrement déplaisant ,  et  le  malheur  est  qu'il 
semble  en  avoir  eu  conscience.  L'empereur  ôc 
Constaniinople ,   informé  par  un  messager  de 

I.  VW7  NVf.arton.  AnzUa  sacra ,  t.  Il,  p.  ^74,  ci 
U  <  .icc    du  niémc    tome , 

p.     '  ■  ';.r    ii(    n.ini  rn    tête 

de  Tht 

ttiMt:^  ,,  _  - ^ u. .  ;  ..„..^..  ,. ,::.,:. ..Jtedinto 

ngluk  by  tir  Hithêrd  Coït  Hoare    Londres,  1806.  l  vol. 
111-4. 


Préface.  xcj 

Charlemagne  du  crime  dont  sa  fille  est  accusée, 
se  refuse  avec  indignation  à  la  croire  coupable  : 
((  Non,  dit-il,  ma  fille  n'a  pu  commettre  un  tel 
péché...  et  avec  un  nain  encore!  »  Cette  invrai- 
semblance le  révolte. 

Le  grotesque,  sinon  Podieux  de  la  combinai- 
son, disparait  dans  deux  poèmes  postérieurs  où 
elle  est  de  nouveau  mise  en  œuvre  :  le  poërne 
de  Florent  et  Octavien  (i)  et  celui  de  Doon  de  la 
Roche(/).  Dans  le  premier,  c'est  un  varlet  ;  dans 
le  second ,  c'est  un  garçon  qui  joue  le  rôle  du 
nain.  Mais  on  assiste  toujours  à  cette  scène  gros- 
sière, tandis  que  dans  le  poëme  anglais  de  sir 
Triamour  un  goût  plus  délicat  l'a  mise  en  récit, 
substituant  d'ailleurs  ,  comme  on  l'a  vu  ci -des- 
sus, un  chevalier  inconnu  aux  personnages 
ignobles  qui  figurent  dans  les  trois  chansons 
françaises  (5). 

Parmi  les  ressorts  que  notre  poète  a  mis  en 
jeu  pour  le  mouvement  de  sa  composition,  il  en 
est  un  singulier  qu'il  n'a  pas  créé  sans  doute, 


1.  C'est  un  poëme  encore  inédit,  en  vers  alexandrins, 
que  je  crois  du  XIV^'  siècle,  et  dont  on  connaît  quatre  ma- 
nuscrits, conservés  trois  à  Paris,  à  la  Bibliothèque  impériale, 
et  le  quatrième  à  la  Bibliothèque  Bodléienne  d'Oxford. 

2.  Poëme  inédit  en  vers  alexandrins,  qui  me  paraît  du 
XIIF  siècle  ,  et  dont  le  manuscrit  unique  est  au  Musée  bri- 
tannique (Manuscrit  Harléien,  4404). 

3.  L'auteur  de  5/V  Triamour  n'a  pas  imité  seulement  notre 
poëme  ;  il  s'est  inspiré  aussi  de  celui  de  Florent  et  Octavien. 
Son  Aradas,  roi  d'Aragoii,  qui  regrette  si  fort  de  n'avoir  point 
d'enfants,  est  dans  la  même  situation  qu'Octavien  : 

Dolans  fu  Cemperere  qui  moult  fisî  à  prisier 
Qu'avoir  ne  poet  eifans  de  sa  gente  moullier. 


xcij  Préface. 

car  il  s'en  sert  comme  de  chose  déjà  connue  et 
admise,  je  veux  parler  de  ce  signe  que  porte  sur 
l'épaule  droite  le  jeune  fils  de  Charlemagne,  et 

3U1  pour  des  yeux  clairvoyants  est  un  sûr  in- 
ice  de  sa  royale  origine.  C'est  une  espèce  de 
sceau  ou  de  marque  de  fabrique  dont  Tidée 
vient  on  ne  sait  d'où,  à  moins  d'accepter  sur 
ce  point  les  renseignements  très -précis  que 
nous  donnent  les  RcaIi  di  Francia  dans  un  cu- 
rieux passage ,  déjà  noté  par  M.  \Volf(0.  Le 
second  livre  de  cette  compilation  italienne,  qui 
contient  une  version  fort  libre  du  poëme  de 
Floovjntj  débute  par  une  sorte  de  petit  traité  ex 
professa  sur  la  question  qui  nous  occupe. 

«  Fiorello  ou  Klorel ,  roi  de  France  et  petit 
fils  de  Constantin ,  était  fort  affligé  pour  plu- 
sieurs raisons,  mais  surtout  parce  qu'il  ne  pou- 
vait avoir  d'enfants.  Il  fil  donc  des  vœux,  alla  en 
pèlerinage  à  Rome,  et  de  là  au  saint  sépulcre, 
toujours  priant  Dieu  de  lui  donner  un  héritier  à 
qui  il  pût  transmettre  sa  couronne.  Il  fut  exaucé  : 
sa  femme  devint  grosse  après  vingt  ans  de  stéri- 
lité et  mit  au  monde  un  fils  qui  portait  sur  l'é- 
paule droite  une  croix  de  sang  entre  cuir  et 
chair.  De  là  vient  ce  qu'on  dit  de  la  croix  ver- 
meille que  portaient  sur  l'épaule  droite  les  héri- 
tiers de  la  noble  maison  de  France.  Ce  fut  le 
premier  enfant  qui  naquit  avec  ce  signe  couleur 
de  sang  :  aussi  reçut-il  au  baptême  le  nom  de 
f,-.-  —  ç^  qyj  revient  à  dire,  en  français, 
Fi  ,   ou  :   Kn  avant   la  fleur!   Plusieurs 

personnes  présagèrent  qu'il  serait  roi  de  France 

I.  Mémoiiede  i8u.  dé|i  cité,  p.  1^8. 


Préface.  xciij 

et  de  beaucoup  d'autres  provinces  et  royaumes, 
et  le  signe  merveilleux  qu'il  avait  reçu  au  sein 
de  sa  mère  fut  Pheureux  augure  des  destinées 
de  la  maison  de  France...  Ce  signe  fut  plus  tard 
appelé  la  nielle  (■),  et  tous  ceux  de  sa  race  le 
portèrent,  mais  non  en  forme  de  croix.  Il  y  en 
eut  cinq  seulement  qui  le  portèrent  précisément 
sous  cette  forme  :  les  autres  avaient  un  signe 
couleur  de  sang  ;  mais  comme  il  ne  figurait  pas 
une  croix,  on  lui  donna  le  nom  de  nielle.  De  ceux 
qui  naquirent  avec  la  croix,  le  premier  fut  Fleu- 
ravant;  le  second,  Beuve  ;  le  troisième,  Charle- 
magne  ;  le  quatrième ,  Roland,  et  le  cinquième 
Guillaume  d'Orange  (2). 

On  retrouve  la  trace  de  cette  légende  dans  le 
poëme  déjà  cité  de  Florent  etOctavien.  Octavien, 
empereur  de  Rome ,  a  le  même  sujet  d'affliction 
que  Florel  : 

Dolans  fii  remperere  qui  moult  fistàprisier 
Qu'avoir  ne  poet  enfans  de  sagente  mouHier. 

Mais,  à  la  fm,  il  a  bien  sujet  de  se  consoler  : 
l'impératrice  donne  le  jour  à  deux  jumeaux  qui 
ont 

Cascun  se  crois  vremeille  qui  moult  reluisoiî  ckr 
Dessus  leur  diestre  espaulle{^). 

On  voit  par  là  que  notre  poëte  n^a  pas  suivi 
la  légende  à  la  lettre ,  puisque  de  la  croix  ver- 

1.  //  niello. 

2.  Reali  di  Frauda^  lib.  II,  cap.  I. 

j.  Manuscrit  de  la  Bibl.  imp.,  Sorbonne,  446,  fol,  67, 


xciv  Préface. 

meille  il  a  fait  une  croix  blanche ,  ou  bien 
c'est  après  lui  que  cr  '  '  se  sera  modi- 
fiée, et  que  la  croix  ,  a  devenue  ver- 
meille. 

Kn  somme  ,  1  examen  J  ipaux  élément 

de  sa  composition  n'est  i  i  défavorable  a 

ce  vieux  trouvère ,  qui  de  nos  jours  eût  pu  être 
un  bon  di  ■  e  et  se  faire  applaudir  sur  nos 

théâtres  u  cvards  à  plus  juste  titre  que  ne 

l'a  été  son  faible  imitateur  Guilbert  de  Pixeré 
court.  La  chanson  de  Macaire,  en  effet,  n'est 
point  une  épopée,  mais  bien  l'étoffe  d'un  grand 
mélodrame  :  aussi  en  a-t-on  taillé  un  dans  le 
seul  morceau  qui  en  restât.  Quelques  fils  du 
lissu  peuvent  bien  ne  pas  appartenir  à  celui  qui 
Ta  tramé  .  mais  le  reste  lui  tait  encore  une  assez 
beiîe  part  et  permet  de  croire  qu'il  n'était  pas 
mdigne  du  succès  qu'il  a  obtenu. 

Un  tel  genre  de  succès,  celui  qu'on  demande 
aux  lettres,  peut  se  composer  de  deux  éléments  : 
l'henncur  et  le  profit,  ou  se  réduire  à  l'un  des 
deux  seulement ,  soit  par  la  force  des  choses, 
soit  par  la  volonté  des  écrivains.  (Quelles  furent, 
à  ,  ..f  /.<fu,î  i.v  ..spirations  des  auteurs  de  nos 
c:  .  et  en  particulier  de  celui  qui 

nous  occuper  «question  curieuse,  qu'un  contem- 
porain pouvait  seul  bien  résoudre;  et  précisé- 
ment il  s'en  trouve  un  qui  l'a  résolue,  tout  juste  à 
propos  de  notre  poème.  C'est  encore  le  moine 
d'-  ^"  ■'  Fontaines,  dans  le  passage  ci-dessus 
r.i  où  il  dit  :•'  Toutes  ces  inventions,  pro- 

pres sans  doute  à  divertir  un  auditoire,  à  y  pro- 
voquer le  rir'-  ••  " '-ne  les  larmes,  sont  cepen 
dani  trop  élo.,  j  la  vérité  historique.  Elles 


Préface.  xcv 

n'ont  d'autre  but  que  le  gain.  Lucri  gratia  ita 
composita  (>). 

Voilà  donc  notre  auteur  et  ses  confrères  accu- 
sés d'être  plus  sensibles  à  l'argent  qu'à  la  vérité  et 
à  la  gloire.  Peut-être  y  a-t-il  un  peu  d'humeur 
dans  ce  jugement  du  moine  de  Trois-Fontaines. 
Peut-être  se  place-t-il  trop  exclusivement  à  son 
point  de  vue  d'historien.  Cependant,  il  ne  laisse 
pas  de  rendre  justice  à  la  chanson  de  la  Reine 
Siblky  puisqu'il  la  trouve  fort  belle  ;  et ,  d'autre 
part,  si  l'on  remarque  que  cette  chanson  est 
anonyme  comme  presque  toutes  les  autres  com- 
positions du  même  genre  et  du  même  âge,  on 
est  disposé  à  croire  que  ce  clerc  a  bien  jugé  les 
littérateurs  laïques  de  son  temps.  S'ils  avaient 
visé  à  l'honneur  plus  qu'à  l'argent  ou  seulement 
autant,  auraient-ils  négligé  de  signer  leurs  ouvra- 
ges ?  La  signature  se  montre  avec  la  prétention 
à  l'art,  c'est-à-dire  à  la  gloire,  et  voilà  pourquoi, 
selon  moi ,  il  y  a  bien  moins  de  compositions 
anonymes  dans  le  second  âge  de  la  poésie  fran- 
çaise que  dans  le  premier ,  dans  la  période  qui 
commence  à  Chrestien  de  Troyes  que  dans  celle 
qui  précède. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  cette  question  en  amène 
une  autre,  celle  de  savoir  comment  notre  poète 
put  réaliser  le  gain  en  vue  duquel  il  écrivit  sa 
chanson ,  s'il  en  faut  croire  le  moine  de  Trois- 
Fontaines.  De  deux  choses  l'une  :  où  il  était  son 
propre  éditeur,  c'est  à-dire  qu'il  s'en  allait  lui- 
même  débiter  son  récit ,  ou  il  lui  fallait  traite* 
avec  les  jongleurs ,  ces  éditeurs  ambulants  du 

I.  Voyez  ci-dessus,  p.  xiii. 


xcv)  Préface. 

moyen  Age.  Dans  le  premier  cas,  nulle  difficulté  : 
il  recevait ,  comme  un  simple  jongleur,  soit  les 
deniers  des  petites  gens ,  soit  les  livraisons  en 
nature  que  lui  offrait  la  générosité  des  grands,  et 
qui  consistaient  d'ordinaire,  on  le  sait,  en  robes, 
en  manteaux,  en  vêtements  confectionnés,  par- 
fois même  en  roussins  ou  en  mulets.  Or,  s'il  re- 
cevait en  ce  genre  au  delà  de  ses  besoins ,  ce 
qu'il  faut  bien  croire,  notre  auteur  devait  se 
transformer,  pour  écouler  sa  recette,  en  mar- 
chand d'habits  et  en  marchand  de  chevaux.  Il 
se  trouvait,  à  l'égard  du  public,  dans  la  situa- 
tion où  l'usurier  place  l'emprunteur  en  détresse 
auquel  il  fait  un  prêt  partie  en  argent ,  partie  en 
objets  divers  à  liquider,  par  exemple,  en  paletots 
ou  en  redingotes,  à  moins  qu'il  ne  préfère  lui 
offrir  quelque  peau  de  lézard ,  «  curiosité  agréa- 
ble pour  pendre  au  plancher  d'une  chambre  ». 

ûue  si  l'écrivain  voulait  se  soustraire  à  ce  tra- 
fic, il  y  a  toute  apparence  qu'il  traitait  avec  les 
jongleurs  en  leur  vendant  le  manuscrit  de  son 
ouvrage  pour  le  débiter  à  leurs  risques  et  périls  ; 
car,  comme  il  n'avait  nul  moyen  de  contrôler 
leur  recette,  il  ne  pouvait  guère  s'en  réserver 
une  part  pour  ses  droits  d'auteur. 

A  '  par  ce  que  nous  savons  du  succès 

de  la  L ;.  de  Miicairc,  on  peut  croire  qu'elle 

enrichit  le  trouvère  auquel  on  devait  le  plaisir  de 
i'cntcndre,on  qu'elle  valut  à  ses  éditeurs  un  grand 
nombre  de  manteaux  et  de  roussins.  En  sus  de 
quoi,  si  insensible  à  la  gloire  qu'on  le  suppose, 
il  dut  quelque  peu  s'applaudir  de  son  heureuse 
veine,  et,  s'il  pouvait  aujourd'hui  se  réveiller,  il 
aurait  sujet  d'eue  bien  plus  fier  encore  en  voyant 


Préface.  xcvi  j 

la  place  qu'il  a  conquise  dans  les  souvenirs  de 
la  postérité. 

J'aime  à  penser  qu'en  ce  cas  la  présente  édi- 
tion lui  serait  agréable,  en  dépit  des  imperfec- 
tions qu'il  ne  manquerait  pas  de  me  reprocher, 
et  je  me  persuade  qu'il  m'en  saurait  d'autant 
plus  de  gré  que  je  n'en  prétends  tirer  ni  le  plus 
petit  manteau  ni  le  moindre  roussin. 


D'un  ouvrage  jadis  si  répandu  et  dont  la 
vogue  a  été  si  grande  il  ne  reste  plus  aujour- 
d'hui qu'un  seul  manuscrit  complet,  et  quel  ma- 
nuscrit !  Encore  n'y  a-t-il  pas  longtemps  qu'on 
le  connaît.  En  18^3,  M.  Wolf  souhaitait  qu'on 
retrouvât  l'original  français  de  l'histoire  espa- 
gnole de  la  Reyna  Sebilla.  Trois  ans  plus  tard, 
M.  de  Reiffenberg  commençait  sans  le  savoir  à 
exaucer  ce  vœu  en  publiant  les  fragments  de  la 
seconde  version  de  notre  poëme  dont  j'ai  déjà 
fait  mention  et  que  je  reproduis  ci-après.  Mais 
c'est  en  18^6  seulement  que  j'ai  reconnu  à  Ve- 
nise l'existence  du  texte  que  je  publie.  Je  l'ai 
signalé  en  1857(1)  d'après  des  notes  prises  à  la 
hâte,  mais  suffisantes  pour  le  but  provisoire  que 
je  me  proposais.  Mon  dessein  était  dès  lors  de 
recueillir  cette  épave  littéraire  dans  la  collection 
des  Anciens  Poètes  de  la  France.  Elle  y  prend 
place  aujourd'hui,  et  je  comptais  bien  que  mon 
édition  serait  la  première,    voire  à  jamais  la 

I.  Notes  sur  un  manuscrit  français  de  la  bibliothèque 
de  Saint-Marc.  (C'est  le  Ms.  français  coté  XIII.  ZZ.  3.) 
Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes ,  lye  série ,  tome  III , 
p.  394-414. 

Macaire.  g 


xcviij  Préface. 

seule;  mais  c'était  compter  sans  l'Allemagne,  qui 
nous  dispute  avec  tant  de  zèle  et  souvent  de 
succès  le  soin  d'étudier  les  origines  de  notre 
langue  et  de  notre  littérature.  Un  jeune  profes- 
seur de  l'université  impériale  devienne,  M.  Adolf 
Mussafia,  a  publié  dans  ces  derniers  temps 
deux  des  poèmes  italianisés  de  la  bibliothèque 
de  Saint-Marc  que  j'avais  indiqués  comme 
de  curieux  témoins  de  notre  ancienne  intluencc  : 
la  Pnse  de  PampeluneeX  la  chanson  de  Afiica/r^('). 
Il  a  bien  fait  dans  l'intérêt  de  nos  communes 
éludes,  et  rienau'àce  titre  il  aurait  droit  à  mes 
remerciments,  si  son  extrême  courtoisie  ne  mé- 
ritait encore  de  ma  part  une  gratitude  plus  per- 
sonnelle. M  Mussaiia,  quia  dédié  son  volume  à 
un  des  maîtres  de  la  philologie  romane,  a  bien 
voulu  me  faire  partager  cet  honneur  en  associant 
mon  modeste  nom  au  nom  illustre  de  Frédéric 
Dietz,  Je  me  féliciterais  davantage  de  ce  rappro- 
chement si  je  pouvais  le  croire  mérité,  et  si  je  ne 
savais  combien  M.  Dietz  a  sujet  de  s'en  plaindre 
La  publication  de  M  Mussafia  est  venue  assez 
tôt  pour  que  la  mienne  ne  fût  plus  la  première  ; 
elle  est  venue  trop  tard  pour  que  son  travail  pût 
nj'ètre  profitable,  et  c'est  là  seulement  ce  que  je 
regrette  Knire  son  texte  et  le  mien  on  pourra 
noter  çà et  là  Quelques  différences,  heureusement 
légères,  dont  les  unes  tiennentàun  parti  pris  *  . 

I    Alifri"  •'•■'•   Grdichte  au»  Venpzianischcn    Hand 
Khfiffn.  -ben  von  Adolf  Mussafia.  i   vol.   in-H 

]  vers,  évidemment  intervertis,  selon  moi,otii 

été  replace:,  jjiii  leur  ordre  naturel  ;  quelques  leçons   inn 
tdligibles  ont  été  corrigées  ;  enfin  quelques  éléments   du 


Préface.  xcix 

mais  dont  d'autres  doivent  marquer  de  petites 
inexactitudes  de  transcription,  et  ici  je  suis  dis- 
posé d'avance  à  tenir  ces  erreurs  pour  miennes 
et  à  les  prendre  à  mon  compte.  J'ai  fait  ma  copie 
à  Venise  en  quelques  jours,  avec  l'aide  de  mon 
confrère  et  ami  M.  de  Montaiglon ,  et  malgré 
l'attention  que  nous  avons  apportée  à  ce  travail 
rapide,  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que  M.  Mussafia, 
qui  a  eu  à  Vienne  le  manuscrit  de  Venise  à  sa 
disposition  et  qui  était  ainsi  dans  de  meilleures 
conditions  que  nous,  soit  pour  la  transcription, 
soit  surtout  pour  la  révision  des  épreuves,  a  dû 
être  plus  rigoureusement  exact.  Ce  que  j'en  dis 
d'ailleurs  est  par  simple  scrupule,  le  sens  demeu- 
rant le  même  quand  çentilment ,  par  exemple , 
se  trouve  d'un  côté  écrit  par  un  a  et  de  l'autre 
par  un  e,  double  orthographe  que  le  même  scribe 
employait  le  plus  souvent  au  moyen  âge.  Dans 
un  texte  comme  celui-ci,  qui  ne  peut  jamais  de- 
venir un  îesto  di  lingua,  de  telles  différences  ne 
sauraient  tirer  à  conséquence. 

M.  Mussafia,  dans  la  préface  qu'il  a  mise  en 
tête  du  poëme  de  Macaire,  s'est  surtout  proposé 
d'en  étudier  le  langage,  ce  langage  étrange  qui 
n'est  ni  du  français  ni  de  l'italien,  qui  participe 
de  l'un  et  de  l'autre,  et  qui,  en  somme,  est  un 
chef-d'œuvre  de  barbarie;  mais  la  barbarie  elle- 
même  a  sa  grammaire  telle  quelle,  et  c'est  là 
sans  doute  ce  que  le  jeune  philologue  a  voulu 
constater.  Il  me  paraît  y  avoir  aussi  bien  réussi 
que  le  sujet  le  permettait. 


texte  réunis  par  M.  Mussafia  sont  séparés  à  dessein  dans 
ma  lecture. 


c  Préface. 

Pour  moi,  dans  le  temps  où  M.  Mussalia  se 
livrait  à  celle  élude,  j'entreprenais,  non  de  con- 
sidérer en  lui-même  le  langage  de  noire  poëme, 
mais  de  l'examiner  par  comparaison  avec  le 
français  des  chansons  de  geste  de  la  (m  du 
Xll' siècle  ou  du  commencement  du  siècle  sui- 
vant, de  rechercher  en  quoi  il  s'en  rapproche,  en 
quoi  il  s'en  éloigne  au  point  de  vue  du  vocabu- 
laire, de  la  grammaire,  du  mètre,  ei  d'en  faire 
à  ce  triple  pomt  de  vue  une  sorte  de  commen- 
taire perpétuel.  En  d'autres  termes,  je  m'impo- 
sais la  liche  de  montrer  quelles  altérations,  et 
combien  profondes,  le  compilateur  de  Venise  a 
fait  subir  au  poème  qu'il  avait  sûrement  sous  les 
yeux.  De  là  l'essai  de  restitution  que  je  propose 
au  lecteur  à  côté  du  texte  franco-vénitien. 

Si  j'avais  pu  penser  que  ce  texte  fût  cniièrc- 
ment  l'ouvrageae  l'Italien  qui  l'a  écrit,  mon  en- 
treprise serait  tant  soit  peu  puérile;  elle  consis- 
terait seulement  à  ouvrir  une  sorte  de  concours 
entre  nous  deux,  et  ne  tendrait  qu'à  monirer 
jusqu'à  quel  point  me  sont  plus  familières  qu'à 
lui  et  notre  ancienne  langue  et  notre  ancienne 
versification.  Mais  persuadé  comme  je  le  suis  que 
le  MacAÏre  de  Venise  correspond  à  une  chanson 
française  aujourd'hui  perdue,  j'ai  pu  raisonnable- 
ment, j'aime  à  le  croire,  tenter  ac  la  retrouver, 
ou  du  moins  d'en  reconstituer  une  qui  s'en 
rapprochât,  afmdcme  donner  plus  de  chance  de 
faire  partager  mon  seniimenl,  afm  de  rendre  mon 
hypothèse  plus  acceptable,  en  lui  donnant  un 
corps. 

J'ai  pris  plaisir,  je  l'avoue,  à  cette  étude,  à 
ce  jeu  d'érudition,   de  patience,  si  l'on  veut  ; 


Préface.  cj 

mais  ce  n'est  point  par  caprice  que  je  m'y  suis 
laissé  entraîner.  Ce  n'est  pas  non  plus  par  simple 
conjecture  que  j'ai  cru  à  l'existence  du  modèle 
dont  notre  poëme  n'est  à  mes  yeux  que  la  copie 
défigurée.  Ce  poëme  fût-il  le  seul  en  son  genre, 
à  n'en  considérer  que  la  forme,  puisque  le  fond 
ne  peut  faire  question,  on  serait  déjà  peu  dis- 
posé à  y  voir  une  composition  entièrement  ori- 
ginale; mais  on  s'y  sent  encore  moins  enclin 
quand  on  sait  que  sur  les  rayons  de  la  même 
bibliothèque  et  ailleurs  reposent  des  ouvrages 
analogues,  lesquels,  vérification  faite,  ne  sont  que 
d'anciens  poèmes  français  altérés  à  divers  degrés 
par  des  copistes  ou  par  des  jongleurs  italiens. 

Voici  les  titres  des  poèmes  dont  je  veux  par- 
ler, et  dont  il  nous  reste  à  la  fois  un  ou  plusieurs 
manuscrits  purement  français,  une  ou  plusieurs 
copies  plus  ou  moins  italianisées  : 

Aliscans  :  une  copie  italianisée  ('). 
Anséis  de  Carthage  :  id.  (2). 
ASPREMONT  :  quatre  copies  italianisées  (j). 

1.  Venise,  Bibl.  de  S.  Marc,  Ms.  cotéviii.  civ.  J.  Voyez 
le  Romvart  de  M.  Adalbert  Keller,  p.  29  et  suiv.,  et  les 
Handschriftliche  sîudien  de  M.  Adolf  Mussafia  (2^ fascicule), 
vienne,  1863,  P-  29  et  suiv. 

2.  Paris,  Bibl.  impériale,  Ms.  fr.,  1598,  provenant  de 
Mazarin. 

?.  Paris,  Bibl.  imp.,  Ms.  fr,,  1598;  Venise,  Bibl,  de 
S,  Marc,  Ms.  iv.  civ.  3  ;  et  Ms.  vi.  civ.  3. 

^?  Manuscrit  3205  de  la  seconde  vente  Solar.  (Vendu 
3 1 50  fr.  à  un  acquéreur  inconnu.) 

J'ai  eu  sous  les  yeux  ce  dernier  manuscrit  ainsi  que  les 
trois  autres.  Pour  les  deux  manuscrits  de  Venise,  voyez  les 
extraits  qu'en  a  publiés  M.  Immanuel  Bekker  dans  les 
mémoires  de  l'Académie   de  Berlin,  année   1839,  p.   252 


cij  Préface. 

Florimont  :  une  copie  faite  en  Italie,  mais 
irès-peu  italianisé  j). 

Foulque  de  Candie  :  Deux  copies  italiani- 
sées (>\ 

Gui  de  Nanteuil  :  une  copie  italianisée  ('). 

Renaut  de  Montauban  :  une  copie  faite  en 
Italie,  mais  très-peu  italianisée  [^). 

RoNCEV*ux  ou   Roland  :  une  copie  italiani- 

i  291.  Voyez  aussi  le  Romvjrt,  p.   1  et  i6,  et  les  correc- 
tions de  M.  Mussafij,  HandtLhriltliche  studien,  p.  j-18. 

1.  Venise,  Bibl.  de  S.  Marc,  Ms.  xxii.  civ.  6.  Le  scribe 
italien  qui  a  copié  ce  manuscrit  y  a  ajouté  une  mention 
finale  ou  on  reconnaît  facilement  son  origine  : 

A  la  fin  de  nostre  enscript 
Renduns  gracie  à  Yesu  Crist, 
Che  por  scripre  soir  et  matin 
Nos  a  conduit  à  laudablefin. 

i.  Venise,  Bibl.  de  S.  Marc,  Ms.  xix.  civ.  j;  Ms.  xx. 
av.  3.  Le  premier  est  incomplet  parla  fin,  le  second  par  le 
commencement  de  m  vers  environ);  tous  deux  renferment 
une  même  version.  Le  n"  xx  paraît  copié  sur  le  n   xix. 

j.  Voyez  sur  ce  manuscrit  Gui  de  Santeuily  édition  de 
de  M.  P.  Meyer,  p.  xxiv  xxxiv  et  loo-ioj. 

4.  Venise,  Bibl.  de  S  Marc,  Ms.  coté  xvi.  civ.  j.  C'est 
lAmiient  une  copie  italienne  on  s'en  aperçoit  dés  la  se- 
conde tirade  : 

Li  bernagf  fu  grant  c^uant  il  fu  ascemblé  ; 
Ne  fu  SI  grant  véu  puis  que  Caille  fu  n' 

Çarlle  ainsi  écrit  serait  un  indice  suffisant,  mais  à  part 
quelques  oublu  de  ce  genre,  Ir  scribe  n'a  pas  altéré  son 
leiie 

I  V»niw.  Bibl.  d^  S  Marc.  Ms  >v  nv  r  M.  Bekker, 
M    ■  ■  !quei  ver» 

sf-  1  me,  000, 

(Uns  %on  tdtiion  de  U  Lhanswn  de  Roland.  (Voyez   les  cor- 


Préface.  ciij 

A  ces  textes  étendus  il  faut  ajouter  plusieurs 
fragments  d'Aye  d'Avignon,  dont  Pun  est  à  Bruxel- 
les ,  dont  d'autres  ont  été  récemment  retrouvés 
à  Venise  par  M.  Mussafia.  Le  premier  a  été  pu- 
blié d'abord  par  M.  de  Reiffenberg,  puis  par 
M,  Achille  Jubinal,  enfin  par  M.  P.  Meyer  et 
par  moi ,  dans  l'édition  que  nous  avons  donnée 
du  poëme  d'Aye  d'Avignon  (').  Nous  en  avons 
signalé  les  premiers  l'origine  italienne ,  et  c'est 
depuis  lors  que  M.  Mussafia  a  retrouvé  et  publié 
les  fragments  du  même  poëme  qu'on  lit  dans 
ses  Handschriftliche  sîadien  (2).  Ces  fragments, 
comme  le  jeune  philologue  l'établit  fort  bien  , 
se  rattachent  à  celui  de  Bruxelles  :  ils  faisaient 
partie  du  même  manuscrit. 

Ainsi,  sans  parler  de  la  compilation  d'où 
j'extrais  Macaire  ,  on  peut  compter  déjà  neuf 
poèmes  analogues  au  nôtre,  qui  n'ont  absolu- 
ment d'original  que  les  fautes  dont  ils  sont  par- 
semés ,  que  les  altérations  qu'ils  ont  subies  sous 
la  plume  de  leurs  éditeurs  italiens. 

Ouvrons  maintenant  le  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque de  Saint-Marc,  où  la  chanson  de  Macaire 
occupe  la  dernière  place.  Que  trouvons-nous 
en  tête  de  ce  recueil  de  récits  réunis  ou  même 
amalgamés  ^  Un  nouveau  poëme,  le  dixième  en 
son  genre,  à  ajouter  à  ceux  que  je  viens  d'indi- 
quer. C'est  le  poëme  de  Beuve  d'Hanstone ,  ma- 

rectionsdeM.  Mussafia,  Handschrijtliche sîudien,  p.  ii-i8.) 
Plus  récemment,  M.  Theodor  Mûller  en  a  publié  un  grand 
nombre  dans  les  notes  de  l'édition  du  même  poëme  qu'il  a 
donnée  à  Gœttîngue  ('863). 

I    Voyez  Aye  d'Avignon,  p,  xxni,  xxv,  xxvi  et  1 30,   1  ?  i 

2.  P.  50-jî. 


civ  Préface. 

nifestement  copié  sur  un  modèle  français  ,  mais 
copié  à  la  façon  du  compilateur.  Le  voilà  donc, 
lui  aussi,  cet  Italien  auquel  j'emprunte  le  texte 
de  Macaire ,  qui  en  use ,  au  moins  une  fois , 
comme  ses  pareils ,  comme  ses  compatriotes  les 
éditeurs  des  chansons  de  RoLinii^  a'Asprcmont . 
de  Gui  d(  Nanteuil^  d'Anséis  de  Carthage,  etc.  Il 
n'est  pas  impossible  sans  doute  qu'il  en  ait  usé 
autrement  pour  le  reste  de  sa  compilation,  et  en 
particulier  pour  le  poëme  de  MacaiTe  ;  mais  n'a- 
l-on  pas  aussi  quelque  raison  de  croire  à  priori 
qu'il  a  dû  suivre  jusqu'au  bout  la  même  méthode, 
et  qu'après  avoir  copié  le  premier  récit  de  son 
recueil ,  il  n'a  probablement  pas  inventé  le  der- 
nier ?  Kt  pourquoi  l'aurail-il  inventé,  quand  il 
pouvait  le  trouver  tout  fait,  aussi  bien  que 
Beuve  d^Hanstone  ? 

Il  est  vrai  que  dans  le  temps  même  où  je  re- 
connaissais à  Venise  l'existence  du  pocme  de 
Macaire,  M.  Léon  Gautier  y  analysait  une  lon- 
gue chanson  de  geste  qu'il  a  mise  en  lumière  (') 
et  qui ,  au  moins  pour  la  forme,  pour  l'agence- 
ment des  matériaux,  est  l'œuvre  d'un  Italien, 
Nicolas  de  Padouc.  De  là  une  objection  dont  je 
ne  pouvais  manquer  de  tenir  compte ,  et  qui 
parait  diminuer  la  vraisemblance  de  mon  hypo- 
thèse. Klle  la  diminuerait,  en  effet,  s'il  y  avait 
parité  dans  les  deux  cas,  mais  bien  s'en  faut 
qu'il  en  soit  ainsi. 

L'Entrée  en  Espagne  (c'est  le  titre  que  M.  Gau- 
tier a  donné  à  la  composition  de  Nicolas  de 
Padouc;  se  rattache  sans  doute  a  une  partie  im- 

I.  Bibliotht<jut  de  l'Ecole  des  Lnana,  ^'  \ciic,  t.  iv. 


Préface.  cv 

portante  du  cycle  carlovingien ,  mais  sans  cor- 
respondre nommément  à  aucun  poëme  connu. 
Tout  au  contraire,  on  reconnaît  au  premier  coup 
d'œil  dans  la  chanson  de  Macaire  celle  de  la 
Reine  Sibile,  celle  d'où  est  sortie  l'histoire  du 
chien  de  Montargis  :  première  différence. 

En  second  lieu ,  l'auteur  de  l'Entrée  en  Espa- 
gne nous  fait  savoir  et  son  nom  et  son  pays,  nous 
indique  les  sources  où  il  a  puisé  une  bonne  part 
de  son  récit,  et,  pour  le  reste  ,  se  vante  d'avoir 
volé  de  ses  propres  ailes.  Rien  de  semblable  ni 
dans  Macaire  ni  dans  toute  la  compilation  à  la- 
quelle ce  poëme  se  rattache  si  mal. 

Enfin ,  l'Entrée  en  Espagne  est  du  XIV^  siècle, 
à  n'en  pas  douter,  et ,  comme  l'a  très-bien  fait 
remarquer  M.  Léon  Gautier,  c'est  une  œuvre 
tout  à  fait  analogue  à  celle  de  Girard  d'Amiens. 
Même  forme,  même  mètre,  même  caractère  de 
la  narration.  Quoi  de  pareil  dans  Macaire^  Tout 
y  révèle  une  composition  d'une  date  bien  anté- 
rieure et  d'un  bien  autre  ordre. 

Mais  quand  on  ne  pourrait  signaler  des  diffé- 
rences aussi  tranchées  entre  les  deux  ouvrages , 
encore  resterait-il  dix  raisons  contre  une ,  dix 
présomptions ,  si  l'on  veut ,  en  faveur  de  la  so- 
lution qui  me  semble  la  meilleure,  puisqu'au  cas 
particulier  qu'offre  l'Entrée  en  Espagne,  on  en 
peut  opposer  dix  autres  où  les  Italiens  n'ont  été 
que  des  copistes. 

Je  ne  devais  pas  me  presser,  cependant,  de 
conclure  sur  des  arguments  aussi  généraux.  A 
tout  prendre,  Nicolas  de  Padoue  n'était  pas 
peut-être  le  seul  Italien  qui  se  fût  avisé  de  rimer 
en  français   II  y  avait  donc  lieu  d'y  regarder  de 


cv)  Préface. 

plus  près  et  d'examiner  en  lui-même  le  poëme 
de  MaCiiirf  pour  savoir  s'il  se  prétait  ou  non  :\ 
ma  supposition.  Ainsi  ai-je  fait,  allant  au  devant 
des  objections  qu'il  était  aisé  de  pressentir  et  que 
j'ai  soulevées  moi-même. 

Ces  objections ,  d'où  les  tirer  ?  D'où  induire 
que  la  plume  italienne  qui  a  écrit  Macaire  ne 
suivait  pas  un  modèle  français?  Évidemment  de 
la  barbarie  du  lanj;age  ,  de  l'emploi  d'un  certain 
nombre  de  termes  purement  italiens,  d'un  cer- 
tain nombre  de  rimes  absolument  inadmissibles 
Et  il  faut  avouer  qu'à  raisonner  ainsi  on  ne  sau- 
rait être  trop  mal  venu,  car  on  a  pour  soi  toutes 
les  apparences.  Au  fond  ,  pourtant ,  cette  argu- 
mentation est  loin  d'être  aussi  forte  qu'elle  peut 
le  sembler,  et  rien  de  plus  facile  que  de  la  ré- 
duire à  néant.  F-*our  cela,  il  suftit  de  comparer 
quelqu'un  des  poèmes  en  français  italianisé  que 
l'ai  indiqués  ci-dessus  avec  le  texte  en  français 
pur  d'après  lequel  il  a  été  écrit.  Mais  avant  de 
faire  cette  comparaison  particulière  ,  jetons  un 
coup  d'œil  sur  l'ensemble  des  pocmes  italianisés 
et  voyons  comment  procédaient  les  copistes  ou 
les  jong' •  :i  nous  les  ont  transmis. 

Ils  n  .^  .1  pas  toujours  au  même  degré  , 

cl  loin  de  la,  les  chansons  françaises  qu'ils  vou- 
laient faire  connaître  dans  leur  pays. 

Tantôt  ils  les  transcrivaient  purement  et  sim- 
plement ,  en  laissant  seulement  échapper  çà  et 
là  quclûucs  notations ,  quelques  caprices  d'or- 
thographe ,  conformes  à  leurs  habitudes  de  pro- 
nonciation ou  d'écriture.  Exemples  :  les  frag- 
rr  -  "     "Aye  d'Avignon,  les  co;  '    .  poèmes 

w  iiont  et  de  Kenjut  de  M^  ■  i. 


Préface.  cvij 

Tantôt  ils  s'abandonnaient  davantage  aux  en- 
traînements de  l'idiome  natal ,  et  modifiaient  au 
fond  ,  mais  dans  une  certaine  mesure  ,  les  textes 
qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  Exemples  :  le  poëme 
de  Gui  de  Nanîeuil  ^manuscrit  de  Venise) ,  les 
poëmes  d'Anséis  de  Carthage  et  d'Aspremonî. 
(Manuscrit  de  Paris,  Bibl.  Imp.,  fr.  1598.) 

Tantôt  enfin  ils  en  usaient  avec  plus  de  liberté 
encore,  comme  s'ils  se  proposaient  autant  de 
traduire  que  de  copier.  De  là  une  véritable  trans- 
formation, non  pas  égale,  non  pas  suivie,  mais 
d'un  train  irrégulier,  comme  celui  d'une  course 
coupée  d'obstacles.  C'est  ainsi  qu'on  les  voit 
procéder  dans  la  Chanson  de  Roland,  dans  le 
poëme  d'Aspremont  (manuscrits  de  Venise), 
dans  ceux  d^Aliscans  et  de  Foulque  de  Candie. 

Mais  que  ces  textes  divers  paraissent  se  diviser 
en  trois  classes  selon  le  degré  d'altération  qu'on 
y  remarque,  c'est  une  vue  de  peu  d'importance. 
Il  est  bien  plus  intéressant  de  rechercher  à  quoi 
tient  l'altération  ,  de  quelle  source  elle  découle, 
ce  qui  réduit  la  question  à  deux  termes.  Ou  c'est 
involontairement ,  ou  c'est  à  dessein  et  de  pro- 
pos délibéré,  que  les  Italiens  ont  altéré  nos  an- 
ciens poëmes.  Il  n'y  a  pas  de  milieu,  et  à  mon 
sens,  c'est  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  selon  qu'il 
s'agitde  modifications  purement  orthographiques 
et  toutes  superficielles,  ou  de  changements  qui 
s'attaquent  au  fond,  à  la  teneur  même  des  origi- 
naux. 

Que  des  étrangers  aient  substitué,  sans  le  vou- 
loir et  même  sans  le  savoir,  leurs  habitudes  d'or- 
thographe aux  habitudes  françaises,  il  n'y  a  là 
rien  de  surprenant.  Des  substitutions  analogues 


cviij  Prèfac  K. 

n'avaient-elles  pas  lieu  ,  en  France  même  ,  de 
province  à  province  (')?  Mais  au-delà  de  ces 
légères  érosions  qui  n'ont  endommagé  ,  pour 
ainsi  parler,  que  l'épidermc  des  textes  ,  tout  ce 
qui  les  a  entamés  plus  profondément  était,  sans 
aucun  doute ,  attemte  volontaire  et  préméditée. 
Dans  quel  dessein  ?  il  n'est  pas  toujours  facile 
de  s'en  rendre  compte,  je  l'avoue,  lorsqu'on 
examine  une  à  une  et  pai  le  menu  les  nombreu- 
ses modifications  que  tel  poème  français  a  subies 
en  Italie  ;  mais ,  à  prendre  la  question  dans  sa 

?  généralité,  on  n'y  trouve  qu'une  solution  satis- 
aisante ,  et  c'est  le  désir  ou  le  besoin  au'ont 
sûrement  éprouvé  certains  éditeurs  italiens  de  nos 
anciens  poèmes ,  d'abord  de  les  rendre  plus  in- 
telligibles pour  ceux  de  leurs  compatriotes  aux- 
auels  ils  se  proposaient  de  les  réciter  ou  de  les 
faire  lire,  et  ensuite  de  satisfaire  une  manie  dont 
ji.  ...._  ;^ççj^^  avoir  été  possédés,  celle  de  rimer 
t  .  nt,  richement  même ,  et  pour  l'oreille 

CI  pour  l'œil.  Voilà  leur  double  but  dans  le 
travail  de  transformation ,  de  déformation  ,  si 
l'on  veut,  auquel  ils  se  sont  livrés  sans  autre 
souci,  sans  aucun  respect  ni  du  langage,  qu'ils 
ont  massacré  impitoyablement ,  ni  de  la  mesure, 
qu'ils  ont  rompue  comme  à  plaisir  et  jusqu':^ 
laisser  croire  qu'ils  n'en  avaient  nul  sentiment. 
Quelques  exemples  justifieront  ces  diverses 

I  On  conifrvc  mcore,  par  exemple,  telle  ordonnance 
royale,  étf"  •  "vu,  i  la  chancrlleric,  dans  la  meilleure 
langue  du  ■  "  ,  dont  la  copie  se  letrouve  h  Amienj, 

<""  -  -  *  ite  par  le  drjc  de  la  municipalité  avec 

^  partie   picarde,  en  partie  conforme  i 


Préface.  cix 

propositions.  Je  les  tire  d'un  poëme  fameux  au 
moyen  âge,  et  en  Italie  non  moins  qu'en  France, 
du  poëme  d'Aspremonî.  Il  nous  en  reste  au  moins 
neuf  manuscrits  français  ou  anglo-normands,  et 
quatre  copies  italianisées  que  j'ai  indiquées  ci- 
dessus.  J'ai  choisi  parmi  ces  copies  celle  qui  est 
conservée  à  la  Bibliothèque  impériale  {Ms.  fr. 
I  ^98),  pour  la  comparer  à  un  texte  pur  que  j'ai 
entre  les  mains  et  qui  est  emprunté  à  divers 
manuscrits  de  Paris ,  de  Berlin ,  de  Rome  et  de 
Londres,  et,  des  principaux  points  de  cette  com- 
paraison, voici  ceux  qu'il  me  suffira  de  signaler. 
Après  l'annonce  du  sujet,  la  chanson  d'Aspre- 
mont  débute  par  un  grand  éloge  du  duc  Naimes, 
ce  vieux  et  sage  conseiller  de  Charlemagne  ,  ce 
Nestor  (je  le  dis  tout  bas)  de  l'épopée  carlovin- 
gienne. 

Oez  de  Nayme  com  avoit  bon  mestier  : 
Il  ne  servoit  mie  de  losengier, 
Ne  des  frans  homes  à  la  cort  ampirier; 
Les  frans  linages  fist  au  roi  essaucier, 
Et  dou  servise  son  seignor  aprochier  (i). 

En  d'autres  termes,  il  favorisait  la  noblesse 
et  non  le  clergé.  C'est  ce  que  le  trouvère  donne 
à  entendre,  et  son  poëme,  qui  ne  manque  pas 
d'allusions  politiques ,  explique  ailleurs  et  fort 
clairement  ce  panégyrique.  Cela  dit  en  passant, 
lisons  les  mêmes  vers  ou  ceux  qui  y  répondent 
dans  notre  copie  italianisée  : 

Savés  de  Naimes  ki  est  som  mister? 

I.  Ms.  Laval,  123. 


ex  Préface. 

//  ne  sent  onquti  de  losenge  mener, 
Ne  volt  franc  home  acuser  à  l'empercr; 
Le  boni  lignage  fist  al  rot  exaucer. 
Et  del  itnrire  son  segnor  ne  volt  se  oblier. 

Personne  ne  contestera  et  ne  peut  contester 
que  celui  qui  a  écrit  ces  cinq  vers  ou  plutôt  ces 
cinq  lignes  n'eût  sous  les  yeux  le  modèle  ci- 
dessus  Comment  l'a-i-il  suivi  ?  On  le  voit  de 
reste.  Quatre  fois  sur  cinq  il  a  rompu  la  me- 
sure ;  pour  rendre  l'idée  renfermée  dans  losen- 
gier,  il  3  imaginé    la  périphrase  loscnç^e  mener, 

?|uoique  Icsengier  se  retrouve  en  italien  sous  la 
orme  lusinghierc  ou  lusinghiero  ;  il  a  substitué  à 
la  locution  ampirier  à  la  cort  (empirer  à  la  cour) 
l'expressif 'H  acuser  à  l'cmpcrer,  dont  le  dernier 
mot  est  un  barbarisme  et  forme  une  rime  inad- 
missible ''\  Enfm,  il  a  dénaturé  le  sens  du  cin- 
quième  vers.  Ce  n  est  certes  pas  par  distraction 
qu'il  en  a  usé  ainsi  ;  c'est  donc  de  son  plein  gré, 
et  pourquoi  ?  Apparemment  parce  que  sen'ir  de 
losenze  mener  lui  a  paru  plus  clair  que  servir  de 
r  ;  parce  que  accuser  à  Vcmpereur  lui  sem- 
L  mme  de  fait   plus   facile  à  comprendre 

que  empirer  à  la  cour;  enfm  parce  qu'à  changer 
le  sens  du  dernier  vers  il  trouvait  le  même  avan- 
tage. 

Continuons  notre  comparaison. 
L'armée  de  Charlemagne  est  en  Italie,  non 
loin   de   celle   du    chef  sarrasin  Agolant  ;  mais 
les  deux  armées  sont  séparées  par   une  mon- 

I.  Frr.r'fff  nôur  fmrfrere  'fmpermr)  te  retrouve  dam 
tout  "S,  soit  i  la  rime,  soii  aillrurs.  Per, 

mer,  r--  ,    • .         .  --al  de*  barbarisme»  analogues. 


Préface.  cxj 

tagne  dont  le  passage  n'est  pas  facile ,  comme 
Pindique  son  nom ,  Aspremont.  Le  duc  Nai- 
mes,  porteur  d'un  message  de  son  maître,  s'est 
engagé  dans  les  défilés  de  cette  montagne , 
où  il  avance  péniblement  de  péril  en  péril.  Le 
voilà  aux  prises  avec  une  ourse  qui  a  faonné  de 
nouvel,  et  qui,  au  point  du  jour,  est  revenue  à 
l'endroit  même  où  se  trouve  le  duc, 

A  ses  hoursiaus  où  ele  les  laissa. 

Elle  se  dresse  devant  le  messager  de  Charlema- 
gne;  mais  d'un  coup  d'épée  il  lui  coupe  les  deux 
pattes  où  elle  veut  l'enserrer. 

Qui  dont  oïst  la  noise  que  mena, 
Que  la  montagne  trestote  en  resona  ! 
A  la  grant  noise  que  ele  démena 
Ez  vus  venu  .1.  hours  et  .1.  lupart(i\. 

Ces  quatre  vers  sont  réduits  à  trois  dans  la  copie 
italianisée  : 

Mais  killa  oïst  et  la  nosse  k'ella  fa, 
Tuït  le  montangnes  entor  H  ressona 
Atant  hec  vos  .II.  ursi  et  .1.  leopart  salva(2). 

De  ces  trois  vers  deux  sont  faux;  de  ces  trois 
rimes  deux  sont  inadmissibles.  Fa  est  italien, 
non  français  ;  et  salva  n'est  ni  l'italien  salvatico 
ni  le  français  sauvage.  C'est  un  moyen  terme 
barbare,  mais  qui  rime  avec  ressona  Qtfa,  tandis 

1.  Ms.  fr.,  249J. 

2.  Ms.fr.,  1598,  fol.  Il  r»,  col.  i. 


cxij  Préface. 

que  Icopart  laissait  beaucoup  k  désirer  de  ce  côté. 
Siilva  n'a  pas  été  fabriqué  à  autre  fin,  on  le  sent 
bien;  mais  l'emploi  de  fa  est  moins  aisé  à  ex- 
pliquer. Faire  noise,  sans  doute,  peut  paraître 
plus  simple  que  mener  noise  ;  mais  alors  pourquoi 
notre  italien  a-t-il  tout  à  l'heure  substitué  à  lo- 
sengier  la  locution  mener  losenge,  qui  est  fort  équi- 
voque, et  dont  je  ne  connais  pas  d'exemple. 
C'est  là  une  de  ces  modifications  arbitraires,  au 
moins  en  apparence,  un  de  ces  caprices  dont 
j'entendais  parler  plus  haut,  lorsque  j'ai  reconnu 
qu'en  maint  passage  on  ne  se  rendait  pas  faci- 
lement compte  du  motif  qui  a  porté  les  Italiens 
à  altérer  les  récits  de  nos  trouvères.  Toujours 
est-il  que  la  plupart  du  temps,  quinze  fois  sur 
vingt  au  moins,  on  le  devine  sans  peine.  Je  le 
prouve  par  de  nouveaux  exemples  : 

Ne  sciés  mie  trop  avers  despensier(i), 

dit  le  duc  Naimes  à  Charlemagne  dans  un  bon 
texte  d'Aspremont  : 

Ne  soies  pas  trop  avair  al  despenser, 

lui  dit-il,  selon  notre  leçon  italianisée.  Vers 
faux,  mesure  rompue,  pour  éviter  l'expression 
dépensier  trop  avare. 

Paien  esgardent  le  Karlon  mesagier 

devient  : 

Pains  regarde  de  Charte  le  messager. 

I.  M»,  fr.,  2^9). 


Préface.  cxiij 

Encore  la  mesure  rompue,  parce  que  le  Karlon 
mesagier  était  difficile  à  comprendre  pour  des 
auditeurs  ou  des  lecteurs  italiens. 

De  saint  Morise  a  chosi  l'oriflor 

était  fort  intelligible  pour  des  Français  qui  sa- 
vaient que  choisir  signifiait  voir,  discerner,  dis-- 
îinguer.  Mais  en  Italie  voir  avait  chance  d'être 
mieux  entendu,  et  de  là  ce  vers  faux  : 

De  santo  Morisse  vit  l'oricflor. 

Notre  Italien  a-t-il  toujours  bien  entendu  lui- 
même  le  sens  du  français.?  Je  n'oserais  l'affir- 
mer. Naimes  dit  à  Charlemagne  :  «  Donnez  à 
vos  chevaliers,  donnez-leur  dès  maintenant,  car 
ils  en  ont  besoin.  » 

Donés  lor  ore,  quar  il  en  ont  mestier. 

Ore  c'est-à-dire  à  cette  heure^  et  non  or  {aurum) 
comme  ici  : 

Donés  à  lor  vostre  ors,  à  cel  ki  n'ont  misîicr. 

Rien  de  moins  obscur,  à  ce  qu'il  semble,  que  ces 
deux  vers  : 

L'uns  fu  vers  l'autre  de  parler  convoitous 
Por  les  noveles  dont  il  sunt  desirrous. 

Ainsi  n'en  a  pas  jugé  celui  qui  les  a  éclaircis  de 
la  sorte  : 

Macaire.  h 


cxiv  Préface. 

L'tms  fu  air  altre  del  parler  covotos 

Por  les  novelUs  savoir  tinnt  tl  sont  destros. 

Mais  ici.  à  défaut  de  texte  pur,  la  restitution 
serait  aisée  ;  elle  le  serait  beaucoup  moins  ail- 
leurs Dans  une  bataille,  par  exemple,  le  païen 
Gorant  a  affaire  au  duc  Naimes  : 

O  il  vit  le  doc,  sovre  li  est  corru  ; 
Ri  Naymes  est  del  schu  covru 
Che  Gorant  en  fu  tuii  experdu. 

Il  faut  d'abord  remplacer  dans  ce  passage  le 
mot  coiru,  qui  est  un  barbarisme  et  une  rime 
inadmissible.  Ensuite  on  se  demande  pourquoi 
Gorant  est  tout  éperdu  par  cela  seul  que  le  duc 
Naimes  s'est  couvert  de  son  écu,  chose  si  sim- 

f)le  et  si  peu  dangereuse  pour  le  mécréant.  De 
à,  nécessité  de  remanier  tout  le  second  vers  et 
pour  le  fond  et  pour  la  forme.  La  tâche  ne  serait 
pas  impossible  à  qui  aurait  lu  quelques  ré- 
cits de  joutes  et  de  combats  dans  nos  anciens 
poifnes,  où  il  n'en  manque  pas.  Il  retrouverait 
peut-être  : 

Où  voit  duc  Kaime  sorc  li  a  coru  ; 
El  II  fûisaus  l'a  st  bien  recéu 
Que  U  pauru  en  fu  toi  esperdus. 

qui  est  la  bonne  leçon.  Mais  l'a  si  bien  reçu  est 
une  plaisanterie,  et  pour  populaire  qu'elle  soit, 
il  y  a  !à  une  certaine  fmesse  de  lan^^agc  devant 
laquelle  un  étranger,  et  un  médiocre  étranger,  , 
a  reculé  pour  tomber  à  la  fois  dans  le  baroa- 
risne  et  dans  le  non-sens. 


Préface.  cxv 

Plus  difficile  serait  la  restitution  de  ce  pas- 
sage : 

Atant  vient  Rolandin  sor  .1.  cival  corant; 

Mais  illert  travallés  et  stant  ; 

Por  tuit  l'or  del  mont  nel  poit  mener  plus  avant. 

Quant  à  la  mesure,  si  le  second  vers  est  trop 
court,  en  revanche  les  deux  autres  sont  trop 
longs;  et,  pour  le  langage,  il  y  a  là  un  mot  dont 
on  ne  saurait  s'accommoder  :  c'est  le  mot  stant^ 
qui  n'a  jamais  été  français,  mais  qui  représente 
l'italien  stanco  (las,  fatigué).  Ce  serait  hasard 
quon  réussît  à  deviner  la  vraie  lecture;  mais  on 
en  pourrait  proposer  une  acceptable,  celle-ci 
entr'autres  : 

Ez  Rolandin  sor  ./.  cheval  corant; 

Mais  H  destriers  fu  las  et  recrèans 

Si  que  nel  pot  onc  mener  plus  avant{i). 

On  n'aurait  pas  rencontré  juste,  si  l'on  consulte 
le  manuscrit  de  Berlin,  où  on  lit  : 

Ez  Rolandin  parmi  le  champ  poignant. 
Tant  ont  coru  le  destrier  afferant 
Ne  puet  aler,  soz  lui  va  recréant. 

Mais  on  n'aurait  pas  fait  grand  tort  à  celui  qui 
écrivit  ces  trois  vers,  puisqu'on  en  aurait  rendu  le 

I.  Rien  de  si  simple  que  de  substituer  recréant  à  stai.t, 
pour  peu  qu'on  ait  l'habitude  du  vieux  langage  On  pourrait 
conserver  travaillés  si  la  mesure  ne  s'y  opposait  ;  il  est  fort 
bon  en  ce  sens. 


CXVJ  I^RÉFACF.. 

sens  très-fidèlement,  en  français  du  temps  et  en 
vers  d'une  juste  mesure.  Rien  ne  prouve  d'ail- 
leurs qu'un  autre  manuscrit  ne  renfermât  pas  un 
texte  plus  voisin  de  celui  du  manuscrit  italien 
et  de  mon  essai  de  restitution.  Ai-je  besoin  de 
dire  que  les  manuscrits  divers  d'un  poëme  sont 
rarement  identiques,  alors  même  qu'ils  ne  con- 
tiennent qu'une  seule  version  de  ce  poème  ? 
Si  cette  vérité  était  à  démontrer,  la  chanson 
ô'Aspremont ,  entre  autres,  m'en  fournirait  mille 
preuves.  J'en  relève  deux  seulement  en  passant. 
Dans  le  vers  si  fort  altéré  que  je  citais  tout  à 
l'heure 

Et  Naymes  est  dcl  schu  covru 

supposons  qu'au  lieu  de  restituer 

Et  /<  vassaus  l'a  ii  bien  rcciu, 

selon  la  leçon  du  manuscrit  français  2495,  on 
eût  proposé  : 

El  Ii  dui  Naima  l'j  ii  bien  atenJu, 

Ln  cniiquc  qui  viendrait  à  découvrir,  après  cette 
restitution,  le  manuscrit  indiqué,  serait-il  fondé 
à  triompher  de  la  différence  qu'il  noterait  entre 
rhypoihèse  et  la  réalité  ?  En  aucune  façon,  puis- 

au  un  autre  manuscrit,  le  manuscrit  1 2  j  du  tonds 
e  La  Vallièrc.  donne  atcndu  au  lieu  de  rccéu. 
Aut!  lalogue  : 

Lci  • ^  manuscrit  de  Berlin  que  je  viens 

d'opposer  à  une  restitution  purement  hypoihé- 


Préface.  cxvij 

tique  se  retrouvent  dans  le  manuscrit  de  La  Val- 
lière ,  mais  avec  des  variantes  : 

Ez  vos  Rolant  parmi  le  champ  poignant  ; 
Tant  a  coru  le  jor  sor  l'auferrant 
Ne  pot  aler,  ançois  vet  recréant. 

Sans  doute  ici  les  différences  ne  sont  pas  bien 
importantes  ;  mais  on  en  trouve,  et  à  foison,  de 
plus  considérables,  comme  le  savent  de  reste 
tous  ceux  qui  s'occupent  de  l'étude  de  nos  an- 
ciens poëmes. 

Que  le  lecteur  me  permette  encore  deux  ou 
trois  citations,  pour  achever  d'établir  ce  que  j'ai 
avancé  au  sujet  de  la  rime. 

On  lit  dans  le  manuscrit  français  2495  : 

En  Vost  de  France  ot  celé  nuit  grans  plors 
Li  navré  getent  les  granz  plainz  mervillos  ; 

et  dans  la  version  italianisée  : 

Celle  nuit  fu  auques  ennoios 

Les  navrés  gete  li  plait  doloros(i). 

Ennoios  est  français,  il  est  vrai  ;  mais  il  faudrait 
ici  ennoiose,  à  cause  du  genre  du  mot  nuit.  Ce 
n'est  donc  plus  un  barbarisme,  mais  un  solé- 
cisme, dont  notre  Italien  s'est  rendu  coupable 
pour  esquiver  plors^  qui  à  son  oreille  comme  à 
ses  yeux  ne  pouvait  figurer  à  la  rime  avec 
mervillos  et  autres  mots  de  même  désinence. 


I.  Ms.  1 598,  fol.  22  vo,  col. 


cxviij  Préface. 

Ailleurs,  dans  une  tirade  en  />,  il  trouve  ce 
vers  : 

Soient  Lonbari  aprcsti  et  garni. 

Ce  dernier  mot  ne  lui  parait  pas  supportable  ;  il 
modifie  donc  le  vers  de  la  sorte  : 

Mais  Longobardi  s'aprestent  del  garnir, 

pour  obtenir  une  rime  exacte. 
Enfin,  dans  une  tirade  en  icr  : 

Trestote  s' ire  li  ont  fait  rengraignur 

ne  le  satisfait  pas  au  point  de  vue  de  la  clarté  ;  il 
traduit  ainsi  fort  librement  : 

Tresluil  sa  ire  li  font  al  vis  monlier. 

vers  qui  serait  juste  et  admissible  sous  cette 
forme  : 

Trestote  s  irc  U  Jont  al  vu  monter. 

Je  dis  monter  et  non  montier,  ce  verbe  n'étant  pas 
de  ceux  qui  prenaient  1'/,  comme  briser  ou  bap- 
tiser, par  exemple,  lesquels  s'écrivaient  souvent 
brtsier,  bautisier.  Voilà  donc  à  la  fois  et  une  mo- 
dification du  vers  pour  le  sens  et  une  altération 
fautive  du  mot  nwntcr  en  vue  de  la  rime. 

Je  ferais  un  volume,  et  un  gros  volume,  des 
cxemr'  '  ce  genre  que  je  pourrais  tirer  soit 
de  l.«  1  ù'Aiprewont^  soil  de  celle  d'/l//- 

sits  de  Carthage^  qui  a  été  aussi  défigurée  par  le 


Préface.  cxix 

même  Italien,  Jean  de  Bologne  (i).  En  fait  de 
rimes  inadmissibles,  je  signalerais  encore  dans 
VAspremont  et  delenquire  (delinquere),  et  des- 
/70/7e(deponere),  et  veras  (pour  vraie),  et  mala- 
guras  (^pouY  maleurés),  et  nasce  (pour  naquit),  et 
sorprendu  (surpris),  el  ges su  (pâxlicipe  de  gésir), 
et  tant  d'autres  de  même  pâte. 

De  la  chanson  d^Anséis,  qui  est  pourtant  un 
peu  moins  altérée  que  la  première,  je  ne  serais 
pas  plus  en  peine  d'extraire  des  passages  comme 
celui-ci  : 

«  Por  som  comgé  somes  da  lui  parti 

«  Por  .1.  mesaste  dont  nos  adati  : 

«  Femes  aions  quere  qui  soil  assom  pareil.  » 

Ainsi  parle  un  conseiller  dM/25m,  lesageYsoré, 
à  sa  fille,  qui  s'est  follement  éprise  du  jeune 
héros. 

Celle  l'entent,  tuit  li  sangue  li  fermi  ; 
Pemsable  fu,  oit  li  cors  smari  (2). 

Pareil,  smari,  deux  rimes  inadmissibles  ;  pemsa- 
ble, autre  barbarisme,  sans  parler  du  reste.  Voici 
le  texte  pur  ainsi  défiguré  : 

(c  Par  son  congié  somes  de  lui  parti 

«  Por  un  message  dont  nos  a  aati. 

«  Feme  alons  querre  qui  afiere  endroit  li.  v 

1.  A  la  fin  de  chacun  des  deux  poèmes  dans  le  Ms.  fr. 
1 598,  on  lit  cette  mention  : 

Qui  scripsit  scribaî,  semper  cum  domino  vivat; 

Vivat  in  celis  Johannes  deBononia  in  nomine  felis  (sic). 

2.  Ms.,  1598,  fol.  55  r»,  col.  2. 


cxx  Préface. 

CeU  l'entent,  tous  li  stns  li  frémi; 
Pensive  fu,  U  cuers  li  amorti  ' . 

Mais  il  serait  aussi  superflu  que  fastidieux  de 
pousser  plus  loin  ces  rapprochements.  J'ai  assez 
montré  comment  en  usaient  les  éditeurs  italiens 
de  nos  anciens  poèmes  à  l'égard  des  textes  qu'ils 
avaient  sous  les  yeux.  J'ai  assez  mis  en  évidence 
le  double  but  qu'ils  se  proposaient  en  les  alté- 
rant. J'ai  assez  fait  voir  et  expliqué  la  barbarie 
de  leur  langage. 

Cette  barbarie,  notons-le  bien,  n  est  pas  tou- 
jours et  panout  la  même.  Flic  varie  d'abord  de 
poème  à  poème;  clic  varie  ensuite,  à  ne  consi- 
dérer qu'un  texte,  de  tirade  à  tirade,  de  vers  à 
vers;  et  pourquoi  dans  les  deux  cas?  Dans  le 
premier,  cela  tient  au  degré  d'ignorance  des 
)ongleurs  italiens:  dans  le  second ,  au  degré  de 
difficulté  que  leur  offraient  les  diverses  parties 
d'un  même  poème. 

Plus  on  est  ignorant,  plus  on  suppose  que  les 
autres  le  sont ,  et  plus  on  est  enclin  à  tra- 
duire, à  commenter,  à  gloser  Médiocre  incon- 
vénient, quand  les  textes  ^ont  respectés;  mais 
ici  traduction,  commentaire  ou  glose  se  produi- 
saient non  à  côté  du  texte,  mais  à  ses  dépens,  et 
le  transformaient  pour  l'expliquer.  En  second 
lieu,  un  même  texte  n'est  pas  partout  aussi  dif- 

fK*'-'  '  ■"• '' '   ne  foisonne  pas  également  en 

ici  :    donc    naturellement    sur  les 

points  les  plus  obscurs  que  se  portera  l'effort  du 
commentateur.  De  là  les  différences  que  je  viens 
de  signaler,  et  qu'il  m'importait  de  faire  remarquer. 

I.  Ms  fr..  I2,)48,fol.  4  r\  col    a. 


Préface.  cxxj 

Cela  posé,  je  tire  ma  conclusion. 

Puisque  les  poëmes  modérément  italianisés, 
comme  celui  d^Aspremont  et  d^AnséisdeCarthage, 
fourmillent  de  barbarismes,  de  solécismes ,  de 
termes  purement  italiens,  de  rimes  inadmissibles, 
etc.,  encore  qu'ils  aient  eu  pour  types  des  textes 
en  français  pur,  si  l'on  trouve  une  composition 
comme  la  chanson  de  Macaire,  dont  le  langage 
aussi  laisse  tout  à  désirer  et  de  la  même  manière, 
sera-t-on  admis  à  tirer  argument  de  cette  incor- 
rection, de  cette  grossièreté  de  forme,  pour  sou- 
tenir que  c'est  un  original  et  non  une  copie  ? 
Poser  la  question,  c'est  y  répondre.  Ne  parlons 
donc  plus  de  la  barbarie  de  langage  de  notre 
poëme  ;  car,  non-seulement  elle  ne  renverse  pas 
ma  thèse,  mais  même  elle  la  soutient,  du  mo- 
ment où  elle  se  montre  inégale,  du  moment  où 
elle  éclate,  pour  ainsi  dire,  danstelle  tirade  plu- 
tôt que  dans  telle  autre,  dans  tel  vers  plus  que 
dans  celui  qui  le  suit  ou  le  précède. 

Il  faut  bien  d'ailleurs,  si  je  puis  ainsi  m'expri- 
mer,  que  la  chanson  de  Macaire  soit  écrite  dans 
un  langage  barbare,  sans  quoi  il  n'y  aurait  point 
de  problème  à  résoudre.  Si  l'Italien  qui  nous  l'a 
transmise  avait  suivi  pas  à  pas  le  modèle  que  je 
lui  suppose,  au  lieu  de  s'en  éloigner  parfois  et 
beaucoup,  comme  il  l'a  fait,  je  n'aurais  rien  à  dé- 
montrer, et  je  pourrais  me  contenter  d'une  simple 
affirmation. 

Cet  argument  mis  de  côté,  aucune  autre  ob- 
jection grave  ne  fait-elle  obstacle  à  ma  suppo- 
sition? Peut-être.  Le  nom  de  l'héroïne  du  poëme 
m'a  un  instant  arrêté.  On  sait  que  dans  la  ver- 
sion analysée  par  Albéric  de  Trois-Fontaines  la 


cxxij  Prefaci:. 

m  ilheureuse  reine  s'appelait  Sibilc.  Pourquoi 
a-t-elle  nom  Blanclietleui  dans  ie  texte  de 
Venise?  Je  l'ignore  Mais  je  suis  sûr,  par  les  rai- 
sons précédemment  alléguées,  qu'entre  la  version 
vénitienne  de  Macaue  et  la  version  française 
dont  parle  Albéric,  il  y  avait  de  bien  autres  dif- 
férences et  de  fond  et  déforme.  N'est-il  pas  pos 
sible  ûue  dans  la  version  primitive,  en  vers  de 
dix  syllabes,  représentée,  selon  moi,  parle  texte 
de  la  bibliothèque  de  Saint- Marc,  l'hérome  se 
nommât  Blanchetleur,  et  qu'un  réviseur,  en 
changeant  le  mètre  du  poème  et  en  compliquant 
la  fable,  ait  aussi  jugé  à  propos  de  changer  le 
nom  du  principal  personnage,  soit  pour  faire 
oublier  la  première  narration,  soit  pour  donner 
plus  de  nouveauté  à  la  sienne,  soit  pour  quelque 
autre  raison  difficile  à  deviner  ?  Il  n'y  a  rien  là 
qui  répugne  à  la  vraisemblance.  Mais  eût-on  su- 
jet de  croire  que  ce  changement  de  nom  est  du 
fait  de  notre  Italien,  qu'en  résulterait-il?  C'est 
qu'il  aurait  modifié  son  modèle  un  peu  plus  que 
je  ne  l'imagine.  En  ce  cas,  les  vers  où  figure  le 
nom  de  Blanchetleur  seraient  à  refaire.  Voilà 
tout.  Je  les  aurais  refaits,  si,  dans  le  doute,  on 
ne  devait  s'abstenir,  et  ici  le  doute  était  plus 
que  permis. 

Kn  somme,  je  ne  vois  pas  sur  quel  fondement 
solide  on  s'appuierait  pour  attribuer  au  poème  de 
Macaire  l'originalité  que  je  lui  dénie.  Je  vois, 
au  contraire,  les  raisons  principales  qu'on  pour- 
rait mettre  en  avant  dans  cette  direction  se  re- 
tourner ç- -'-  -ji  les  voudrait  faire  valoir,  et 
militera  i  en  ma  laveur.  Kn  effet,  si  Ma- 

caire  en  en  la  forme  l'œuvre  d'un   Italien   qui 


Préface.  cxxiij 

savait  très-mal  le  français  (et  ce  dernier  point 
ne  sera  pas  contesté),  comment  expliquer  l'iné- 
galité d'ignorance  de  l'auteur?  Comment  se 
fait  -  il  que  certains  vers  seulement  soient  de 
tout  point  inadmissibles,  tandis  que  d'autres  en 
bien  plus  grand  nombre  se  laissent  assez  aisé- 
ment réduire  et  ramener  aux  habitudes  de  notre 
langage  ?  C'est  que  ceux-là  qui  sont  à  refaire  en 
entier  ont  été  refaits  entièrement.  C'est  que  les 
autres,  dont  on  peut  tirer  parti,  n'ont  été  que 
plus  ou  moins  endommagés.  Voilà  la  réponse, 
dans  mon  hypothèse.  En  trouverait-on  une  aussi 
simple  si  l'on  supposait  le  contraire  ? 

Quelques  exemples  que  je  donnerai  ci-après 
me  feront  mieux  comprendre  et  montreront  en 
même  temps  de  quelles  lumières  je  me  suis 
éclairé  dans  la  voie  un  peu  obscure  où  l'on  me 
reprochera  peut-être  d'avoir  mis  les  pieds.  Je 
dis  peut-être;  c'est  sûrement  que  je  devrais 
dire  ;  car  déjà  j'ai  entendu  cette  objection  : 
«  Ce  n'est  pas  tout  que  de  se  proposer  un  but, 
même  utile,  il  faut  encore  pouvoir  l'atteindre, 
et  comment  l'espérer  en  pareil  cas  î  Par  quelle 
méthode  y  arriver?  l'arbitraire  est  le  seul  che- 
min qui  y  conduise  ;  et  ne  craignez-vous  pas 
d'en  avoir  la  preuve  accablante  le  jour  où  l'on 
découvrirait  l'original  français  de  votre  poëme  ^  » 

J'ai  paré  ce  dernier  coup  tout  à  l'heure  en 
rappelant  que  divers  manuscrits  d'un  même 
poëme  offrent  toujours  entre  eux  des  différences 
qui  parfois  sont  assez  sensibles.  Je  ne  saurais 
donc  être  mortellement  atteint  par  la  découverte 
dont  je  suis  menacé.  J'ose  même  espérer  que  je 
n'en  recevrais  pas  de  blessures  trop  profondes, 


cxxiv  Préface. 

grâce  aux  précautions  que  j'ai  dû.  que  j'ai  pu 
prendre  contre  cette  mauvaise  chance. 

On  n'est  pas  aussi  dénué  de  ressources  qu'on 
le  pourrait  croire  dans  une  entreprise  comme 
celle  où  je  me  suis  engagé,  puisque  les  éléments 
de  comparaison  abondent  entre  les  textes  en 
français  italianisé  et  les  textes  en  français  pur. 
Par  là  on  peut  se  faire  une  idée  assez  exacte  des 
procédés,  pour  ainsi  parler,  selon  lesquels  les 
Italiens  ont  défiguré  i  '•■,'  de  nos  anciens 

poèmes.  J'ajoute  qu'à  i  un  texte  en  vers, 

il  ^  a  moins  d'incertitude,  moins  de  péril  qu'à 
faire  le  même  essai  sur  un  texte  en  prose,  et  cela 
à  cause  du  mètre,  qui  d'un  côté  marque  mieux 
les  fautes,  et  de  l'autre  ne  permet  pas  d'aller 
trop  loin  chercher  les  corrections,  en  resserrant 
dans  de  certaines  limites  le  choix  des  mots  ou 
des  tours  à  mettre  en  œuvre.  Enfin,  on  m'accor- 
dera bien  aussi  qu'un  commerce  assidu  et  pro- 
longé avec  nos  anciens  trouvères  est  encore  un 
moyen  de  ne  pas  tomber  dans  des  suppositions 
trop  choquantes. 

Est-ce  à  dire  que  je  me  flatte  d'avoir  par- 
tout remplacé  le  terme  ou  le  tour  du  compilateur 
de  Venise  par  l'expression  même  qu'il  avait  sous 
les  ycuxr  Assurément  non.  Pareille  divination 
serait  presque  impossible,  mais  aussi  presque 
inutile.  Je  m'explique. 

Si,  par  malheur  ihorraco  rfferens!)  V Enéide 
n'était  parvenue  jusqu'à  nous  que  sous  une  forme 
barbare,  analogue  à  celle  qu'a  reçue  en  Italie  la 
chanson  de  la  liane  SihiU,  nous  n'aurions  plus 
que  le  tableau  d'un  gr.md  maître  gratté  et  re- 
peint par  un  barbouilleur.  Les  traits  qu'il  aurait 


Préface.  cxxv 

respectés  nous  permettraient  encore  de  suivre  la 
fable  imaginée  par  le  poète  de  Mantoue,  et,  jus- 
qu'à un  certain  point,  d'en  apprécier  les  beautés 
de  conception;  mais  la  pureté  du  dessin ,  mais 
l'éclat  du  coloris,  mais  toutes  les  richesses  du 
pinceau  seraient  à  jamais  perdus  pour  nous;  et 
quel  insensé  pourrait  songer  à  les  retrouver,  à 
nous  les  rendre  ?  Les  Ëglogues  et  les  Géorgiques 
nous  aideraient  bien  à  mesurer  la  perte,  mais 
non  à  la  réparer.  Tout  au  contraire,  pour  res- 
taurer un  monument  littéraire  de  l'âge  auquel 
appartient  la  chanson  de  la  Reine  SibiUy  on  peut 
très-utilement  s'aider  de  l'étude  des  monuments 
contemporains. 

C'est  que  Virgile ,  comme  tous  les  maîtres  des 
grandes  époques ,  avait  un  style  ;  c'est  que  les 
trouvères  n'en  avaient  point ,  et  que ,  dans  le 
même  temps,  ils  puisaient  tous  comme  à  une 
source  commune  les  expressions  de  leurs  idées. 
De  là  cette  conséquence  que ,  lorsque  leurs  ré- 
cits sont  beaux,  c'est  par  le  fond  qu  ils  valent, 
bien  plus  que  par  la  forme,  qui  fait  presque  tout 
le  prix  de  V Enéide.  Aussi  la  Chanson  de  Roland, 
défigurée  comme  elle  l'a  été  par  un  jongleur  ita- 
lien, retient-elle  encore  beaucoup  de  sa  valeur. 
Aussi  Vlliade  aurait-elle  bien  mieux  résisté  que 
V Enéide  à  semblable  profanation. 

Qu'on  me  pardonne,  en  un  si  petit  sujet,  d'évo- 
quer les  grandes  ombres  d'Homère  et  de  Virgile. 
C'est  le  fa-it  d'un  fidèle  qui ,  s'en  allant  prier  à 
la  plus  modeste  chapelle  d'une  cathédrale  ,  ne 
laisse  pas  de  fléchir  un  genou  devant  le  maître- 
autel. 

Il  résulte  de  ce  qui  précède  que  ma  tentative 


CXXVJ  PRÉFACK. 

peut  sembler  excusable,  pourvu  que  j'aie  rétabli 
le  texte  de  MAcairt-,  sinon  absolument  tel  qu'il 
était,  au  moins  tel  qu'il  aurait  pu  être;  c'est-à- 
dire  ,  pour\u  qu'à  un  mot ,  à  un  tour  inadmis- 
sible,  j'aie  substitué  un  terme,  une  locution 
ayant  coursa  l'époque  où  fut  composé,  selon  moi , 
l'original  français  dont  j'essaye  de  donner  une  idée 

Ai-je  réussi  à  m'acquitter  de  ma  tâche  dans 
ces  limites?  Pour  le  prouver ,  il  me  faudrait  tout 
justifier  :  et  ce  que  je  conser^•e  du  texte  de  Ve- 
nise ,  et  ce  que  je  propose  comme  correction 
partout  où  il  me  semble  défectueux  Mais,  à  ce 
compte ,  le  commentaire  serait  vingt  fois  plus 
long  que  le  texte.  J'ai  donc  dû  me  borner  et 
laisser  beaucoup  à  l'appréciation  du  lecteur,  le- 
quel ,  selon  le  degré  de  sa  compétence  ,  pourra 
juger  superflues  ou  insuffisantes  fes  notes  qui 
terminent  ce  volume ,  mais  m'en  pardonnera,  je 
l'espère,  l'excès  ou  le  manque,  s'il  veut  bien 
considérer  qu'entre  tout  et  rien  il  est  un  moyen 
terme  honnête:  et  qu'en  m'y  arrêtant  j'ai  fait  le 
possible  eî  le  nécessaire. 

Voici  maintenant  les  exemples  que  j'annonçais 
tout  à  l'heure.  Ils  achèveront  de  démontrer,  si  je 
ne  m'abuse ,  que  le  poème  de  Macaire  n'est  ori- 
ginal qu'en  ce  ûu'il  a  de  mauvais.  Ils  feront  voir 
aussi  la  mélhoue  que  j'ai  suivie  pour  lui  rendre 
une  forme  ou  identique  ou  équivalente  à  sa  forme 
primitive.  Je  choisis  ces  exemples  en  petit  nom- 
bre ,  mais  de  façon  à  ce  qu'ils  comprennent  la 
généralité  des  cas. 

On  sait  que  dans  son  voyage  à  Constantinople. 
Blanchcfleur  est  contrainte  de  s'arrêter  en  Hon- 
grie par  le  terme  de  sa  grossesse. 


Préface.  cxxvij 

A  la  terça  noit  qu'i  furent  alberçé, 

Cella  dame  partori  una  bel  arité.  (P.  1 16.) 

De  ces  deux  vers,  le  premier  n'est  que  légère- 
ment altéré  ,  on  le  voit  bien.  Sauf  l'addition  du 
premier  mot,  qui  n'est  nullement  nécessaire  ,  on 
peut  le  conserver  en  le  repolissant  ainsi  : 

La  tierce  nuit  que  furent  hebergié. 

Mais  le  second  vers  a  été  bien  plus  endommagé. 
Il  renferme ,  sans  parler  du  reste ,  deux  mots , 
partori ,  arité ,  dont  l'un  est  purement  italien  ,  et 
dont  l'autre  n'a  pas  la  forme  qu'exige  ici  le  sens. 
Comment  réparer  ce  dommage?  D'abord  en  re- 
cherchant l'expression  française  à  laquelle  répond 
partori,  et  qui  pourrait  être:  s^ accoucher  de,  se 
délivrer  de  ou  s^agesir  de. 

La  mesure  n'admet  pas  les  deux  premières , 
c'est  donc  la  troisième  qui  est  la  bonne.  S^agesir 
donne  au  parfait  5'^gmf,  dont  le  vers  s'accommode 
très-bien ,  mais  à  la  condition  de  le  placer  avant 
le  mot  dame;  d'où  il  suit  que  cella  ou  celle  doit 
être  rejeté  et  remplacé  par  l'article.  On  a  alors  ce 
premier  hémistiche  :  s'agiuî  la  dame  ;  reste  pour 
le  second  :  una  bel  arité.  La  forme  arité  n'a  été 
mise  là  que  pour  esquiver  iretier,  rime  inexacte 
aux  yeux  de  notre  compilateur.  Il  ne  manque 
donc  qu'une  syllabe  pour  rétablir  le  vers,  et 
quand  j'aurais  suppléé  moult  au  lieu  de  très  y  par 
exemple  ,  aurais-je  rien  changé  d'essentiel  ou  de 
brillant  au  texte  que  j'essaye  de  retrouver.? 

S'agiut  la  dame  d'un  moult  bel  iretier 


cxxviij  Préface. 

me  paraii  donc  une  solution  presque  forcée , 
presque  inattaquable  du  problème.  Je  justitie 
d'ailleurs  s'ai^iut  par  ce  vers  de  I^hilippe  Mous- 
kes  : 

D'un  fil  s'af^iul,  s'ot  nom  Guillaumfi. 

J'ai  dit  en  ouel  éouipagc  Varochcr  accompa- 
gne la  reine.  Il  semble  si  étrange,  qu'on  le  lient 
pour  fou  : 

Por  li  baston  qu'el  oit  groso  e  quaru 
E  por  li  çevo  q'el  oit  si  velu.  (r.  1 12.) 

Le  second  de  ces  deux  vers  est  à  peine  modifié  , 
et  le  premier  ne  serait  pas  plus  difficile  à  resti- 
tuer, n'était  le  mot  {juaru,  qui  est  un  barbarisme. 
Pourquoi  donc  ,  en  dehors  de  l'orthographe  ,  le 
compilateur  italien  s'est-il  borné  à  cette  seule 
modification  ?  C'est  qu'il  ne  pouvait  rien  trouver 
de  plus  simple  et  de  plus  clair  que  le  texte  fran- 
çais, à  l'exception  d'un  mol  auquel  il  a  jugé  à 
propos  de  substituer  quaru.  Et  quel  était  ce  mot, 
qui ,  si  je  vois  juste ,  devait  être  de  deux  sylla- 
bes ,  terminé  en  u,  et  d'une  signification  équiva- 
lente à  celle  de  quaru  ?  C'était  costu  ou  cornu.  On 
disait  bâton  costu  ou  bâton  cornu  aussi  bien  que 
bâton  carré,  au  sens  de  bâton  noueux,  qui  a  des 
côtes  f  qui  n'est  point  rond  (').  Comme  carre  ici 
est  rejeté  par  la  rime,  c'est  costu  qu'il  faut  lire 
plutôt  que  cornu ,  car  cornu  se  retrouve  en  italien 

I .  Voir  aui  notes ,  lur  la  pape  112.  —  liâton  carré  se  lit  à  la 
page  1 14  de  noire  poème,  ou  j'ai  pu  le  conserver  parce  que 
la  nroe  l'admet. 


Préface.  cxxix 

sous  la  forme  cornuîo,  et  rien  n'y  répond  au  mot 
cosîu.  De  là  l'élimination  de  ce  mot ,  remplacé 
par  cjuaru ,  qui  se  rapproche  de  l'italien  quadralo. 
J'ai  donc  lu: 

Por  le  baston  qiCll  ot  gros  et  costa. 
Et  por  le  chief  que  il  ot  si  velu. 

Et  quand  même  j'aurais  à  tort  préféré  cosîu  à 
cornu  j  où  serait  le  mal  ? 

Il  y  a  des  corrections  qui ,  pour  être  plus  con- 
sidérables ,  ne  m'en  paraissent  pas  moins  sûres. 
Macaire  dit  à  Charlemagne  (p.  36)  :  «  Vous  tar- 
dez trop  à  punir  la  reine  ;  si  vous  en  croyez  le 
duc  Naime,  vous  serez  honni  et  blâmé  par  le 
monde  : 

Vu  serés  desoré  e  vitupéré  el  mon. 

Ni  desoré  ni  vitupéré  ne  sont  de  la  langue  du 
temps ,  et  la  mesure  les  repousse  aussi  ;  el  mon 
seul  peut  être  maintenu  II  s'agit  donc  de  trouver 
un  tour  qui  rende  1  idée  renfermée  dans  vu  serés 
desoré  et  vitupéré  et  qui  s'adapte  au  mètre.  Ce 
tour,  il  revient  fréquemment  dans  nos  vieux  poè- 
mes. On  lit  dans  Huon  de  Bordeaux  (p.  40)  : 

Tu  en  aroies  honte  et  reprovier  grant  ; 

dans  Aliscans  (p.  7)  : 

Honte  en  aurai  et  reprovier  tos  tans 

Honte  répond  à  desoré  pour  deshonoré;  reprovier 
Macaire,  i 


cxxx  Préface. 

(italien  :  Timprovero)  à  vitupéré,  et  la  locution  , 
jointe  à  fl  mon  que  je  conserve,  donne  exacte- 
ment ce  vers  de  dix  syllabes  : 

Honte  en  aurés  et  reprovier  el  mont. 

Il  y  a  donc  dix  à  parier  contre  un  que  j'ai  ren- 
contré juste,  el  plût  à  Dieu  que  je  fusse  partout 
aussi  sûr  de  mon  fait  C'est  chose  impossibl 
toutes  les  fois  qu'une  idée  peut  se  rendre  pai 
deux  ou  trois  expressions  de  même  valeur  au 
fond,  mais  différentes  en  la  forme,  et  dont  la 
mesure  s'accommode  également.  La  faute  seule 
est  certaine;  la  correction,  double  ou  triple, 
laisse  place  à  l'incertitude.  «  Aubri,  dit  l'empc- 
«'  reur  au  chevalier  qui  doit  conduire  Blanchefleur 
K  en  exil,  allez  faire  vos  préparatifs  de  départ  :  " 

Albaris  sire,  alez  vos  pariler.  (P.  60.) 

Panier  ne  serait  pas  inadmissible  sous  la  forme 
parillier  ;  mais  on  trouve  le  plus  souvent  en  ce 
sens  apparillier  ou  des  synonymes  tels  que  apres- 
ter,  atorner,  conréer ,  aaober.  Apparillier  seul  est 
rejeté  par  la  mesure;  tous  les  autres  s'y  adap- 
tent fort  bien.  Lequel  choisir?  on  ne  sait ,  mais 
qu'importe? 

Lorsque  Varocher  dit  à  l'empereur  de  Con- 
itantinople  : 

E  no  v>n  rivaler,  ançi  son  un  poltron  ; 
Ma  :'ai  çcnçer  moi  al  galon 

Le  t  fT         .     .         .     .    (P     2\2}. 

Je  ne  puis  douter  que  poltron  et  ^alon  ne  soient 


Préface.  cxxxj 

deux  mots  introduits  là  par  le  compilateur  italien. 
Galon  ('),  au  sens  de  côté,  de  flanc,  n'a  jamais 
été  français ,  et  poltron  n'était  pas  en  usage  au 
temps  où  fut  composée  la  chanson  de  la  Reine 
Sibile  II  n'a  d'ailleurs  eu  en  aucun  temps  la  si- 
gnification que  lui  donne  le  texte  de  Venise  : 
homme  de  condition  inférieure ,  par  opposition  à 
chevalier.  C'est  garçon  qui  s'employait  en  ce  sens, 
comme  le  prouve  l'exemple  cité  aux  notes.  Jus- 
que-là rien  d'inceitain;  mais  pour  le  second 
vers  il  peut  y  avoir  doute.  Je  lirais  volontiers  : 

En  moi  n'avés  chevalier,  ains  garçon  ; 
Mais  se  vos  plaist  ceindre  moi  au  giron 
Le  branc  d'acier 

Toutefois  rien  n'empêche  de  croire  que  le  bon 
texte  donnât  : 

Mais  se  vos  plaist  me  ceindre  au  lez  en  son 

ou  :  au  lez  selonc.  Plus  sûre  est  la  correction  du 
premier  vers  où  je  change  le  tour ,  contraint 
que  j'y  suis  par  la  double  forme  gar^,  garçon, 
dont  la  deuxième  seulement  convient  à  la 
rime. 

On  comprend  à  quels  développements  m'en- 
traîneraient des  justifications  comme  celles  qui 
précèdent  Je  ne  puis  m'y  laisser  aller  pour  plu- 
sieurs raisons ,  et  en  particulier  parce  qu'il  ne  se- 
rait guère  séant  de  faire  la  cuisine  sous  les  yeu?i 
de  ses  convives.  Tout 'au  plus  me  permettrai-je, 

I .  Italien  gallone. 


cxxxij  Prêfack. 

avant  le  bfnedicite,  de  réclamer  l'indulgence  des 
plus  délicais  pour  quelques  incongruiiés  de  mon 
menu.  J'ai  pour  excuse  qu'on  se  les  permettait 
sur  les  meilleures  tables  du  moyen  âge.  Il  s'agit 
des  licences  que  j'ai  prises,  à  l'exemple  des  trou- 
vères les  plus  recommandables ,  tant  en  matière 
de  grammaire  qu'en  fait  de  versification.  Je  suis 
prêt  à  les  défendre,  les  armes  à  la  main  ,  si  la 
critique  m'appelait  en  champ  clos;  mais  au  cas 
où,  dans  cette  joute,  ma  lance  et  mon  épée 
viendraient  à  se  briser,  j'espère  qu'on  voudra 
bien  se  contenter  de  rae  recevoir  à  merci. 


P.  S.  —  Le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de 
l'Arsenal  B.  L.  F.  226  contient  une  version  en 
prose  du  poème  de  Macaire.  Je  l'ai  su  trop  tard 
pour  enregistrer  ce  fait  à  sa  place,  assez  tôt  pour 
le  noter  ici.  J'en  ai  trouvé  l'mdication  dans  le  li- 
vre récent  de  M.  Léon  Gautier, /t'5  Epopées  fran- 
çaises, ouvrage  que  je  n'oserais  louer,  tant  l'au- 
teur s'y  est  montré  bienveillant  pour  moi ,  si  la 
récompense:  qu'il  a  obtenue  de  I  Académie  des 
Inscriptions  et  Belles- Lettres  ne  mettait  mes 
éloges  à  l'abri  du  soupçon. 

Le  manuscrit  indique  par  M.  Gautier  avait 
passé  par  mes  mains  ;  mais  je  m'étais  contenté  à 
tort,  pour  en  prendre  note  provisoire,  du  titre 
de  Mon^lane,  sous  lequel  il  figure  dans  la  Biblio- 
thèque de  l'Arsenal.  Le  jeune  et  savant  auteur 
des  Épopées  Irançatses  en  a  pris  plus  ample  con- 
naissance et  a  reconnu ,  jointe  a  divers  romans 
de  la  geste  de  Garin  de  Monglane,  la  version  que 
je  signale  après  lui. 


Préface.  cxxxiij 

Cette  version,  qui  occupe  environ  le  dernier 
quart  du  manuscrit,  a  été  faite  évidemment  sur 
le  poëme  envers  alexandrins  résumé  par  Albéric 
de  Trois-Fontaines.  Elle  a  l'avantage  d'en  donner 
une  idée  bien  plus  complète  que  le  sommaire  du 
chroniqueur;  mais  quand  je  l'aurais  lue  plus  tôt 
je  n'en  aurais  pu  tirer  aucun  secours  pour  la  so- 
lution des  questions  relatives  au  texte  que  je 
publie. 


SOMMAIRE. 


Qus  allons  raconter  une  surprenante  histo.irç 
iqui  avint  en  France  il  y  a  longtemps,  après 
lia  mort  de  Roland  et  d'Olivier.  Ce  fut  un 
des  traîtres  de  la  race  de  Mayence,  ce  fut 
Macaire  qui  en  ourdit  la  trame  et  par  sa  félonie  causa 
la  mort  de  maint  vaillant  chevalier. 

Il  n'y  eut  jamais  au  monde  souverain  plus  puissant 
que  l'empereur  Charlemagne,  ni  qui  prît  autant  de 
peine  et  endurât  autant  de  souffrances  pour  glorifier 
la  foi  chrétienne.  Il  fut  toujours  vainqueur  des  païens, 
et  personne  au  monde  ne  se  fit  plus  redouter  que  lui. 
Il  n'écoutait  pas  conseils  d'enfant;  aussi  vécut-il  plus 
de  deux  cents  ans  et  jusqu'au  temps  où  vinrent  Guil- 
laume et  Bertrand.  Il  eut  pour  femme  la  fille  d'un 
puissant  prince ,  l'empereur  de  Constantinople.  La 
dame  s'appelait  Blanchefleur;  elle  était  belle,  bonne, 
loyale  et  de  grand  sens.  P.  2.-5. 

C'était  dans  le  temps  que  Charlemagne  tenait  cour 
plénière  à  Paris.  Il  y  avait  là  nombre  de  ducs,  de, 
princes,  de  comtes,  de  fils  de  vavasseurs.  Ogier  le 
Danois  y  était,  et  avec  lui  le  duc  Naimes,  le  sage 
conseiller  de  l'empereur.  Éloge  du  duc  Naimes. 
P.  5.-7. 


cxxxvj  Sommaire. 

Mactire  de  Losane,  ainsi  l'appelait-on,  avait  tant 
fait  par  ses  largesses  qu'il  était  en  faveur  à  la  cour, 
prenait  place  à  la  table  du  roi  et  avait  grande  part  â 
son  amitié   Le  traître  n'en  forma  pas  moins  le  dessein 
de  honnir  Charlemacne  et  d'arriver  jusqu'à  la  reine, 
fût-ce  par  la  force.  Écoutez  l'histoire    Le  jour  de  la 
fête  de  saint  Rtquier,  la  noble  dame  était  dans  son 
verger,  où  elle  prenait  plaisir,  avec  d'autres  dames, 
i  écouter  une  chanson  chantée  au  son  de  la  vielle. 
Macaire  survient,  en  comp.îgnic  de  plusieurs  cheva- 
liers, et  bientôt   il  se  prend  â  courtiser  la  reine  : 
•  Dame,  lui  dit  il,  vous  pouvez  bien  vous  vanter  d'être 
la  plus  belle  des  belles,  et  c'est  un  vrai  péché  mortel 
qu'un  tel  époux  vous  ait  en  son  pouvoir.  Si  l'amour 
nous  unissait,  vous  et  moi,  ce  serait  Iji  une  union 
sans  pareille  et  bien  faite  pour  les  tendres  étreintes, 
les  caresses  et  les  baisers.  >>  La  reine  l'entend,  le  re- 
garde et  lui  dit  en  riant:  «  Sire  Macaire,  que  me 
contez- vous  là  ?  C'est  pour  m'éprouver  sans  doute  ? 
Un  homme  si  sage  ne  peut  avoir  d'autre  dessein.  — 
Cessez  de  le  croire.  Madame,  répond  Macaire.  Il  n'est 
homme  au  monde  qui  vous  aime  plus  que  moi  ;  il  n'est 
peine  que  |e  ne  sois  prêt  â  souffrir  pour  vous  plaire.» 
A  ces  roots,  la  reine  comprend  que  ce  n'est  point  un 
jeu  :  «  Macaire.  lui  dit-elle  alors,  tu  ne  me  connais 
pa-    •-     '"  tien  que  je  me  laisserais  couper  tous  les 
D'             't  que  je  consentirais  à  être  brûlée  vive 
pour  que  mes  cendres  soient  jetées  au  vent  plutôt  que 
d'avoir  urr-  rd  du  roi.  Si  ji- 

mais  l'ente:.-  .  .  . ..; :.^.:^. ,  )c  le  dirai  aus- 
sitôt i  mon  seigneur.  Homme  pervers  ,  tu  es  bien 
osé  de  parler  ainsi  de  ton  maître!  S'il  le  savait,  toutes 


Sommaire.  cxxxvij 

les  richesses  du  monde  ne  te  sauveraient  pas  d'une  mort 
honteuse.  Laisse-moi  sur  l'heure,  et  prends  bien 
garde  de  ne  jamais  reprendre  semblable  entretien.  » 
Macaire  l'entend  et  s'éloigne ,  honteux  et  tout  agité 
de  mauvais  sentiments.  P.  7-1  i. 

Il  ne  songe  qu'à  son  coupable  dessein  ;  il  y  songe 
nuit  et  jour,  et  s'il  n'en  vient  à  ses  fins  il  se  comptera 
lui-même  pour  rien.  Mais  comment  y  réussir.?  Il  y 
avait  à  la  cour  un  méchant  nain,  fort  aimé  du  roi  et 
de  la  reine:  Macaire  le  va  trouver  et  lui  dit  :  «  Nain, 
tu  es  né  à  la  bonne  heure.  Je  te  donnerai  assez  d'ar- 
gent pour  t'enrichir  toi  et  les  tiens  si  tu  veux  me  ser- 
vir à  mon  gré. — Ordonnez,  dit  le  nain;  je  suis  prêt. 

—  Eh  bien,  reprend  Macaire,  voici  ce  que  tu  feras. 
Quand  tu  seras  près  de  la  reine,  tu  lui  représenteras 
combien  je  suis  beau,  et  quelle  union  sans  pareille 
serait  la  nôtre,  si  elle  voulait  répondre  à  mes  désirs. 

—  C'est  assez,  fait  le  nain,  quand  je  serai  près  de 
la  reine,  je  lui  dirai  mieux  encore.  —  Heureux  nain, 
reprend  Macaire ,  tu  recevras  de  moi  assez  d'ar- 
gent pour  enrichir  toute  ta  parenté!  —  Soyez  sans 
crainte,»  dit  le  nain;  et  il  le  quitte  tout  joyeux. 
Macaire,  non  moins  joyeux,  s'en  retourne  à  son  hôtel. 
P.  11-13 

Le  nain  ne  cesse  de  penser  à  son  message ,  et 
quand  Macaire  le  rencontre,  il  ne  manque  pas  de  l'en- 
doctriner. Enfin,  un  jour  de  fête,  le  nain  s'approche 
de  la  reine,  va  se  coucher  sous  son  manteau,  et,  selon 
sa  coutume,  se  prend  à  la  courtiser.  La  reine,  qui  ne 
pensait  point  à  mal^  le  caresse,  le  flatte  de  la  main , 
et  lui  s'enhardit  jusqu'à  lui  parler  ainsi  :  «  Je  ne  sau- 
rais comprendre.  Madame,  que  vous  puissiez  aimer 


cxxxviij  Sommaire. 

Clurlemagne  :  en  fait  d'amour,  il  ne  vaut  pas  un  de- 
nier, et  vous  éles  si  belle,  si  belle  qu'il  ne  se  peut 
rien  voir  de  plus  beau.  Si  vous  vouliez  m'en  croire, 
je  sais  tel  homme  digne  de  vous  par  sa  beauté,  avec 
qui  vous  pourriez  avoir  accointance.  Cet  homme, 
c'est  Macaire,  le  preux,  le  vaillant  Macaire.  Que  je 
parvienne  i  vous  unir,  et  jamais  vous  ne  vous  lasserez 
de  lui,  et  vous  pourrez  bien  vous  vanter  d'avoir  l'a- 
mant le  plus  beau  qui  se  puisse  trouver,  u  La  dame 
l'entend,  le  regarde  et  lui  dit:  u  Tais-toi,  fou,  et 
cesse  de  me  parler  de  la  sorte  ;  car  tu  ne  tarderais 
pas  à  me  le  payer  cher.  —  Cessez  vous-même,  ré- 
pond le  nain,  cessez,  Madame,  de  penser  ainsi.  Un 
seul  baiser  de  Macaire  vous  le  rendrait  cher  à  ce 
point  que  vous  ne  pourriez  jamais  lui  en  préférer  un 
autre.  »  Il  en  dit  tant  et  tant  qu'il  fâche  la  dame.  Klle 
le  saisit,  en  dépit  qu'il  en  ait,  le  pousse  et  le  jette  en 
bas  du  degré  si  rudement  que  sa  chute  lui  froisse 
toute  la  tète,  a  Va-l'en,  vilain  ribaud,  lui  dit-elle,  et 
revicns-y  une  autre  fois  !  »  Macaire  était  en  ce  mo- 
ment au  bas  du  degré;  il  relève  le  nain,  le  fait  em- 
porter et  panser.  Le  nain  en  eut  pour  huit  jours  à 
garder  le  lit,  au  grand  étonnement  de  la  cour  et  du 
roi  lui-même  qui  le  demande.  Macaire  l'excuse  ;  «  Il  a 
fait  une  chute,  dit-il,  et  s'est  froissé  la  tète  à  un  pi- 
lier ;  mais  il  ae  tardera  pas  à  se  lever  et  à  revenir  à 
la  cour.  M  P.  I  )-i9. 

La  race  de  Mayence  fut  de  tout  temps  une  mau- 
vaise race.  Elle  fit  la  guerre  à  Kenaut  de  Montau- 
ban;  elle  trahit  Roland  cl  Olivier,  les  douze  pairs 
et  tous  let/Vs  compagnons.  La  voici  maintenant  qui 
»'eo  prend  i  la  reine ,  et  si  cette  engeance  maudite 


Sommaire.  cxxxix 

ne  couvre  de  honte  Charlemagne,  ce  ne  sera  pas 
faute  de  le  vouloir. 

Après  être  resté  huit  jours  au  lit,  le  nain  se  leva  et 
reparut  la  tête  enveloppée  de  compresses.  Chacun  en 
glosa,  et  le  roi  lui-même  ne  put  se  tenir  d'en  rire.  Le 
nain,  qui  n'était  pas  un  enfant,  se  garda  bien  de  rien 
dire  à  personne  de  sa  mésaventure.  Il  se  tint  dès  lors 
avec  les  barons  et  ne  se  représenta  plus  devant  la 
reine.  Elle,  cependant,  ne  laisse  pas  de  le  demander  ; 
mais  il  se  tient  à  l'écart,  et  prudemment.  Pour  toutes 
les  richesses  de  l'Orient,  il  n'irait  plus  l'entretenir  ni 
se  mettre  à  ses  ordres.  Quant  au  traître  Macaire,  il 
est  toujours  en  peine  et  toujours  rêvant  à  mal.  Que 
Dieu  le  confonde  !  P.  19-2 1 . 

Le  félon,  le  pervers  s'en  vient  trouver  le  nain  et 
lui  dit:  a  Nain,  j'ai  à  cœur  l'outrage  que  tu  as  souf- 
fert ;  mais,  si  tu  voulais  en  user  à  mon  gré,  je  pour- 
rais tirer  vengeance  de  la  reine  :  elle  serait  brûlée 
vive.  —  Je  ne  désire  rien  tant,  répond  le  nain.  Si  je 
pouvais  me  venger  d'elle,  je  n'aurais  jamais  été  si 
joyeux  de  ma  vie.  Quand  je  songe  à  la  manière  dont 
elle  m'a  jeté  en  bas  du  degré,  je  suis  outré  de  colère  : 
je  ne  respire  que  vengeance.  —  Eh  bien,  dit  Macaire, 
tiens  bon  et  montre-toi.  J'ai  en  main  de  quoi  nous 
venger  tous  deux.  —  Dites^  reprend  le  nain,  et  je  suis 
prêt  à  vous  obéir,  pourvu  qu'il  ne  faille  pas  lui  parler, 
car,  à  cette  heure,  je  la  crains  plus  qu'un  serpent,  — 
Nous  serons  prudents,  dit  Macaire.  L'empereur  a 
coutume  de  se  lever  chaque  nuit  avant  l'aube  pour 
aller  à  matines.  Quand  elles  sont  chantées,  il  s'en  re- 
vient aussitôt  se  coucher.  Si  tu  veux  te  venger,  il  faut 
discrètement ,  sans  que  personne  t'entende,  sans  que 


cxi  Sommaire. 

personne  te  voie,  t'aller  cacher  derrière  la  porte  de  sa 
chambre.  Lorsqu'il  sera  levé,  tu  sortiras  de  là  et 
t'iras  dépouiller  de  tes  vêlements  devant  son  lit  ;  puis 
il  faudra  te  coucher  à  côté  de  la  reine.  Tu  es  petit  ; 
tu  te  cacheras  ai'ément.  Quand  l'empereur  reviendra 
et  te  verra  dans  son  lit,  il  sera  transporté  de  colère  ; 
mais  il  n'osera  te  toucher.  A  ses  yeux,  ce  serait  une 
honte.  Il  appellera  des  siens  et  quand  il  t'interrogera 
tu  lui  répondras  hardiment  que  c'est  la  reine  qui  t'a 
fait  venir  près  d'elle,  et  non  pas  pour  la  première 
fois.  —  Laissez-moi  faire,  dit  le  nain.  Je  m'en  ac- 
quitterai mieux  que  vous  ne  sauriez  me  le  conseiller, 
et  pourvu  que  je  me  venge,  je  me  tiendrai  pour  bien 
récompensé.  —  Sois  sans  crainte,  reprend  Macaire, 
je  serai  près  de  toi  pour  te  défendre.  —  Et  vous  agirez 
en  baron,  dit  le  nain.  A  cette  heure,  assez  parlé.  Je 
sais  ce  que  j'ai  à  faire.  —  Compte  sur  une  belle  ré- 
compense, dit  Macaire.  Tu  ne  cours  aucun  risque. 
Aux  questions  du  roi,  réponds  que  c'est  la  reine  qui 
t'a  maintes  fois  appelé  près  d'elle.  S'il  ne  veut  se  cou- 
vrir de  honte,  il  ne  manquera  pas  de  la  faire  brûler 
sur  un  bûcher  d'aubépine.  —  Je  ne  désire  rien  tant,  » 
dit  le  nain.  P.  2 '.-27. 

Aussi  ne  manque-t-il  pas  de  suivre  de  point  en 
point  les  conseils  du  traître.  Charlemagne,  au  retour 
de  matines,  jette  les  yeux  vers  la  couche  impériale  A 
sa  grande  surprise,  il  voit  sur  le  banc  les  vêtements  et 
dans  son  lit  la  grosse  tête  du  nain.  Il  ne  dit  mot,  mais, 
la  rage  dans  le  cœur,  il  sort  de  la  chambre  et  se  rend 
i  la  grande  salle  du  palais.  Il  y  trouve  Macaire,  qui 
était  de)i  levé  .  avec  quelques  autres  chevaliers. 
m  Venez ,  seigneurs ,  leur  dit-il ,  venez  partager  ma 


Sommaire.  cxlj 

douleur  et  ma  colère!  Là  reine  Blanchefleur,  que  j'ai- 
mais tant,  m'a  trahi  pour  un  nain.  Si  vous  en  doutez, 
venez  en  voir  la  preuve.  »  11  les  conduit  dans  sa 
chambre  et  leur  montre  le  nain.  A  cette  vue,  les  ba- 
rons demeurent  tout  interdits.  Cependant  la  reine 
s'éveille,  et,  se  voyant  ainsi  entourée,  ainsi  accusée, 
elle  est  saisie  d'effroi  et  ne  trouve  pas  un  mot  pour  se 
défendre,  a  Seigneurs,  dit  Charlemagne,  que  me  con- 
seillez-vous ?  »  C'est  Macaire  qui  prend  le  premier  la 
parole  :  «  Bon  roi,  dit-il,  à  ne  vous  rien  celer,  si  vous 
ne  la  faites  brûler,  vous  serez  honni,  et  vous  vous  at- 
tirerez le  blâme  de  tous,  à  vous  et  à  nous.  »  Écoutez 
ce  que  fit  ensuite  le  traître. 

Il  s'adresse  au  nain  et  lui  dit  :  «  Nain,  comment  as- 
tu  été  assez  osé  pour  entrer  céans  }  Comment  y  es-tu 
venu  et  par  quelle  volonté  ?  —  Par  ma  foi ,  sire  ,  il 
faut  vous  le  dire.  Je  ne  serais  jamais  entré  dans  cette 
chambre ,  et  jamais  je  ne  me  serais  couché  dans  ce  lit 
si  je  n'y  avais  été  appelé  par  la  reine,  et  non  pas  une 
fois,  mais  cinquante.  »  Il  répète  ainsi  la  leçon  de  Ma- 
caire, du  maudit  renégat  que  Dieu  confonde!  Char- 
lem.igne  jure  que  la  reine  sera  brûlée  vive.  Pour  elle, 
courbée  sous  la  honte,  elle  n'ose  lever  la  tête,  ne 
tente  point  de  se  défendre,  et  ne  fait  que  se  lamenter. 

On  la  saisit,  on  l'enferme.  Le  nain  aussi  est  en- 
fermé séparément.  La  nouvelle  s'est  bientôt  répan- 
due par  tout  Paris,  où  chacun  témoigne  un  grand 
deuil.  On  déplore  l'infortune  de  cette  reine  si  ave- 
nante, si  bonne,  qui  donnait  tant  du  sien  aux  pau- 
vres gens ,  aux  chevaliers  sans  terre ,  et  vêtait  leurs 
femmes.  Chacun  prie  Dieu  de  la  sauver  des  tour- 


cxiij  Sommaire. 

ments  cruels  dont  elle  est  menacée.  Le  roi  lui-même 
ne  pouvait  se  défendre  de  la  plaindre,  car  il  l'aimait 
tendrement;  mais  il  ne  pensait  pouvoir  lui  faire  grâce  , 
tant  il  craigna  t  d'encourir  le  blâme.  Macaire  aussi 
est  toujours  li  qui  le  presse ,  qui  le  pousse  à  faire 
justice,  a  sinon ,  dit-il,  sachez  bien  qu'il  n'y  aura 
qu'une  voix  contre  vous ,  et  que  petits  et  grands  vous 
compteront  pour  rien,  v  P.   }JJ^. 

L'embarras  du  roi  est  extrême.  La  plupart  des 
barons  et  surtout  ceux  de  la  race  de  Ganclon  sont 
acharnés  contre  la  reine  et  demandent  sa  mort. 
Mais  d'autres  et  lui-même  se  sentent  attendris.  Il  se 
décide  cependant  i  la  mettre  en  jugement.  Il  ap- 
pelle près  de  lui  et  Richier,  et  le  duc  Naimes,  et 
d'autres  barons  de  grand  renom.  Macaire  est  encore 
li.  Que  Dieu  le  damne,  lui  et  toute  sa  race;  car  ils 
ne  firent  jamais  qu'émouvoir  noises  et  querelles!  Le 
traître  ne  fait  entendre  que  de  mauvaises  paroles  II 
reoroche  au  roi  ses  longueurs;  il  ne  les  lui  pardonne 
pas.  C'est  bien  â  tort  que  Charles  écoute  le  duc  Nai 
mes;  il  ne  lui  en  reviendra  que  honte  et  blâme  ,  à  ce 
point  qu'il  se  fera  chansonner  par  les  petits  garçons. 
Naimes  l'entend  ,  la  tète  baissée,  et  tout  gonflé  de 
douleur  et  de  courroux.  Il  parle  à  son  tour  :  «  Noble 
roi,  écoulez-moi,  et  que  Dieu  me  confonde  si  je  dis 
rien  qui  ne  soit  vrai!  Vous  demandez  conseil.  Je  ne 
suis  pas  de  l'avis  de  ceux  qui  s'acharnent  contre  la 
reine  Blanchefleur.  Ils  ont  hâte  de  la  juger;  mais  ils 
ne  '-•  roint  â  sa  naissance  S'ils  savaient  â  quoi 
peu.  utir  leurs  discours,   ils   se   tairaient  et 

attendraient  pour  juger  la  reine  l'assentiment  de  son 
père.  Elle  est  fille  d'un  puissant  prince;  il  y  faut  pen- 


Sommaire.  cxliij 

ser.  L'empereur  de  Constantinople  a  bien  des  terres 
en  sa  garde  et  peut  réunir  bien  des  hommes  en  armes. 
Croyez  vous  qu'il  vous  aime  beaucoup  quand  il  ap 
prendra  que  sa  fille  a  été  si  honteusement  jugée? 
Épargnez  la  reine ,  je  vous  le  conseille  ,  jusqu'à  ce  que 
son  père  soit  informé  de  tout  par  un  messager  que 
vous  lui  adresserez,  de  telle  façon  que  plus  tard  il 
n'ait  point  prise  sur  vous.  »  Ainsi  parle  leduc  Naimes, 
au  gré  du  roi ,  qui  est  sur  le  point  de  s'accommoder 
de  cette  ouverture,  quand  Macaire  se  jette  à  la  tra- 
verse. «Noble  empereur,  dit-il,  comment  pouvez- 
vous  écouter  pareil  avis?  Il  faut  vous  aimer  bien  peu 
pour  vous  conseiller  d'ajourner  le  châtiment  d'un 
affront  qui  fait  tant  d'éclat.  Voilà  ce  que  je  soutiens; 
et  si  quelqu'un  l'ose  nier,  qu'il  s'arme  et  monte  à 
cheval.  «  Quand  les  conseillers  du  roi  entendent  Ma- 
caire parler  sur  ce  ton ,  ils  n'ont  garde  de  lui  rien 
contester.  Personne  ne  lui  répond.  Le  roi  comprend 
alors  qu'il  n'a  plus  qu'à  ordonner  sans  retard  le  juge- 
ment. Le  duc  Naimes  le  voit  plier,  et  s'éloigne  sans 
en  dire  davantage.  Il  va  quitter  le  palais;  mais  le  roi 
le  retient.  Il  le  prie  de  ne  point  lutter  contre  Ma- 
caire, et  de  rester,  cependant,  pour  voir  comment 
les  choses  finiront. 

Le  traître  l'emporte  :  Charlemagne  se  décide  à 
juger  la  reine.  Il  la  fait  amener  devant  lui.  A  sa  vue  , 
il  s'attendrit  et  ne  peut  retenir  ses  larmes.    P. 3  5-43 . 

Blanchefleur,  si  fraîche  d'ordinaire,  a  perdu  ses 
vives  couleurs.  Elle  est  toute  pâle  et  blême  :  «  Ah  1 
noble  roi_,  dit-elle,  que  vous  avez  été  mal  conseillé 
pour  me  mettre  ainsi  en  jugement  à  grand  tort  et  à 
grand  péché  !  Il  vous  aime  bien  peu  celui  qui  vous  a 


cxliv  Sommaire. 

donné  ce  conseil.  Je  prends  Dieu  à  témoin  que  jamais 
je  n'ai  failli  ni  porté  atteinte  A  votre  honneur,  que 
jamais  je  n'en  ai  eu  même  la  pen!^ée.  —  Vaines  pa- 
roles! dit  le  roi.  Vous  avez  clé  surprise  en  péché 
mortel,  et  toute  excuse  vous  e^t  interdite.  Il  ne 
vous  reste  plus  qu'à  penser  à  votre  âme.  Votre  chA- 
limenl  s'apprête  :  qui  trahit  son  seigneur  doit  être 
brûlé.  —  Vous  ^llez  faire  un  grand  péché,  dit 
la  dame.  —  C'est  une  honte,  dit  Macaire  au  roi, 
que  de  vous  voir  si  longtemps  en  pourparicr  avec 
elle,  w  A  ces  mots  Naiines  branle  la  tète  et  dit  en 
lui-même  :  a  Voili  un  jugement  qui  sera  payé  cher. 
Charles  ne  verra  jamais  que  pour  son  malheur  la  race 
maudite  qui  l'a  toujours  trompé  et  tralii  !  »  P.  4J-45. 
L'empereur  qui  règne  sur  la  France  est  en  gr^^.nd 
émoi  à  cause  de  Blancheflcur,  qu'il  aime  par-dessus 
tout;  mais  la  justice  veut  qu'elle  soit  punie,  et  c'est 
bien  malgré  lui  qu'il  y  donne  les  mains.  Il  ordonne  Â 
un  de  ses  chambellans  delà  faire  conduire  au  supplice 
vêtue  et  voilée  de  noir.  Un  grand  feu  d'épines  Cbt 
allumé  sur  la  place,  devant  le  palais.  La  nouvelle  s'en 
répand  par  tout  Paris,  et  chacun  d'accourir  :  dames, 
chevaliers,  gensde  pied  et  marchands.  Tous  pleurent  la 
reine  de  caur  et  d'âme.  On  la  mène  devant  le  bûcher. 
Elle  le  voit,  tombe  à  genoux  et  prie  Dieu,  le  perc  tout- 
puissant ,  de  n'oublier  pas  qu'elle  meurt  sans  péché, 
et  de  1.1  venger  avant  qu'il  soit  longtemps  de  façon  â 
ce  que  nul  n'en  ignore.  Écoutez  maintenant,  seigneurs 
et  bonnes  gens,  ce  que  fit  le  traître  Macaire.  Le  voici 
qui  accourt  devant  le  bûcher,  portant  le  nain  dans  ses 
brai.  o  Nain,  lui  demandc-t  i  ,  as  tu  jamais  été  avec  la 
dimt}  —  Oui,  vraiment,  seigneur,  et  bien  plus  d'une 


Sommaire.  cxlv 

fois,  »  A  ces  mot3_,  Macaire,  devant  toute  l'assemblée, 
le  jette  dans  le  feu  en  lui  disant  :  «Va,  traître!  Tu  as 
déshonoré  le  roi;  tu  ne  pourras  pas  t'en  vanter!  » 
Mais  ce  qu'il  en  fait,  c'est  à  dessein  que  le  nain  ne 
puisse  jamais  rien  révéler.  Et  maintenant  il  brûle,  le 
méchant  nain.  Et  la  reine  demeure  là  devant ,  et 
pleure,  et  se  lamente,  et  se  tord  les  poings,  et  prie 
Dieu  de  recevoir  son  âme  à  merci.  P.  45-49. 

«  Noble  roi,  dit-elle,  faites-moi  venir,  pour  Dieu, 
un  sage  confesseur  qui  puisse  m'absoudre  de  mes  pé- 
chés. »  Le  roi  y  consent,  et  fait  mander  l'abbé  de 
Saint-Denis.  La  reine  s'agenouille  devant  lui  et  lui 
confesse  tous  ses  péchés,  sans  en  oublier  un  seul.  Elle 
lui  déclare  ensuite  qu'elle  est  enceinte  du  fait  de 
Charlemagne.  L'abbé,  homme  sage  et  d'une  grande 
doctrine,  l'interroge  sur  le  crime  dont  elle  est  accusée. 
Elle  lui  raconte  comment  Macaire  l'a  poursuivie  et 
lui-même  et  par  l'entremise  du  nain,  qu'il  aura  fait 
servir  encore  à  ses  mauvais  desseins  le  jour  011  Char- 
lemagne l'a  trouvé  dans  sa  couche  :  «  Sire  abbé , 
ajoute-t-elle,  je  vous  prie  de  m'absoudre  de  tous  mes 
péchés,  hormis  celui-là ,  que  je  n'ai  jamais  commis.  » 
L'abbé  l'entend,  la  regarde  et  juge  bien,  à  son  lan- 
gage, à  sa  contenance  en  face  de  la  mort,  qu'elle  lui 
dit  la  vérité.  Il  la  reconforte,  la  bénit,  et  va  trouver 
le  roi.  P.  49-55. 

L'abbé  fait  venir  avec  lui  et  réunit  en  conseil  quel- 
ques-uns des  barons  qui  sont  le  plus  chers  à  Charle- 
magne :  le  duc  Naimes,  le  Danois  et  plusieurs  autres, 
tous  des  meilleurs  et  des  mieux  apparentés  ;  mais  pas 
un  seul  de  la  race  de  Mayence.  a  Seigneurs,  leur 
dit-il,  aux  approches  de  la  mort  on  ne  cache  plus 
Macaire.  j 


cxlvj  Sommaire. 

ses  péchés,  on   les  confesse   tous.   J'ai  entendu   b 
confession  de  la   reine ,  et  je  la  juge  innocente    du 
crime  dont  on  l'accuse.    De  plus,   j'ai   appris  d'elle 
qu'elle  e>^t  enceinte.  Songez  donc,  noble  roi,  i  ce  que 
vous  aile/ faire.  Songez  qu'en  ordonnant  sa  mort  vous 
pécheriez  plus  encore  que  celui  qui  accusa  Dieu  et  le 
fit  clouer  sur  la  croix.  »  Ainsi  parle  l'abbé.  Le  duc 
Naimes    voit  bien  à  son  langage  que  la  reine    n'est 
pas  coupable  :  «  Sire  empereur,  dit-il,  si  vous  voulez 
suivre  mon  conseil,  vous  n'encourrez  aucun  blâme,  et 
serez  au  contraire  approuvé  de  chacun.   Puisque  la 
reine  est  enceinte,  vous   ne  pouvez   la  faire  périr 
ainsi.  Qu'il  vous  plaise  donc  de  la  faire  conduire  par 
un  des  vôtres  en  pays  étranger,  loin  de  votre  royaume, 
avec  ordre  de  ne  ^e  lai>scr  voir  ni  regarder  par  per 
sonne.    —   Bon  conseil  !  dit  Charlemagne  ;  vous  ne 
m'rn  sauriez  donner  un  meilleur.  Je  le  suivrai.»  Aus- 
sitôt on  éloigne  la  reine  du  bûcher,  et  chacun  en  rend 
grices  i  Dieu.   Le  roi  lui  dit  :  «  Noble  reine  ,  vous 
m'étiez  bien  chère;  je  ne  puis  plus  vous  aimer,  mais 
je  consens  à  vous  faire  grâce  de  la  vie ,  à  condition 
que  vous  alliez  si  loin  qu'on  ne  vous  revoie  jamais.  Je 
vous  ferai  accompagner  jusqu'aux  frontières  de  mon 
royaume.  »  A  ces  mots ,  la  dame  se  prend  à  pleurer. 
«  Allez  faire  vos  apprêts,  dit  le  roi,  et  prenez  de  l'ar- 
gent pour  vos  dépenses.  »  La  reine  obéit,  et  se  retire 
dans  sa  chambre  pour  s'apprêter  au  départ.   Le   roi, 
cependant,  fait  mander  un  de  ses  damoiseaux,  un  pa- 
rent  de    Morant   de  Rivier.  nommé  Aubri,  le  plus 
courtois ,   le  plus  preux,  le  plus  loyal  qui  se  pût  trou- 
ver k  la  cour.  «  Aubri  ,  lui  dit  il ,  il  vous  faut  partir 
avec  la  reine  et  l'accompagner  |usqu'Ji  ce  qu'elle  soit 


Sommaire.  cxlvij 

hors  du  royaume.  Après  quoi,  vous  reviendrez.  —  A 
vos  ordres,  sire,  »  répond  Aubri  ;  et  sans  plus  tarder  il 
se  fait  seller  un  palefroi ,  s'arme  seulement  de  son 
épée,  et  prend  sur  son  poing  un  épervier.  Il  était 
suivi  d'un  lévrier  qui  ne  le  quittait  jamais.  La  reine, 
montée  aussi  sur  un  palefroi ,  part  avec  lui ,  et  tous 
deux  se  mettent  en  route,  au  grand  regret  de  chacun, 
et  même  du  roi.  P.  55-63. 

Dans  le  même  temps  ,  Macaire  court  à  son  hôtel , 
s'arme  des  pieds  à  la  tête,  et  sort  de  Paris  à  l'insu 
de  tous,  chevauchant  sur  les  traces  d'Aubri,  qui  che- 
mine sans  crainte  avec  la  reine.  Après  une  longue 
traite,  ils  arrivèrent  à  une  fontaine,  près  d'une  grande 
forêt.  La  dame  voit  jaillir  l'eau  et  prie  Aubri  de  la 
descendre  en  ce  lieu:  «Je  suis  si  lasse,  dit-elle, 
que  je  sens  le  besoin  de  boire.  ^)  Aubri  se  prête  à  son 
désir,  la  prend  dans  ses  bras  et  la  dépose  près  de  la 
fontaine.  La  dame  s'y  abreuve ,  s'y  lave  les  mains  et 
le  visage ,  puis  lève  les  yeux  et  aperçoit  Macaire  qui 
arrive  en  grand  hâte.  Jamais  elle  ne  ressentit  pareille 
douleur  :  «  Aubri,  s'écrie-t-elle,  malheur  à  nous! 
Voici  le  traître  qui  m'a  fait  bannir  du  royaume  des 
Francs.  —  Soyez  sans  crainte,  répond  Aubri,  je  sau- 
rai bien  vous  défendre.  »  Mais  voici  venir  Macaire  : 
«  Tu  ne  l'emmèneras  pas ,  dit-il  à  Aubri,  et  je  dispo- 
serai d'elle  à  mon  gré.  —  Non  certes,  répond  Aubri, 
ou  auparavant  tu  feras  connaissance  avec  le  tranchant 
de  mon  épée.  Quand  l'empereur  et  le  duc  Naimes 
et  le  Danois  sauront  pourquoi  tu  m'as  suivi ,  toutes 
tes  richesses  ne  te  sauveront  pas  des  fourches.  Arrière! 
et  ne  cours  pas  à  ta  perte  !  — Tu  ne  l'emmèneras  pas, 
dit  Macaire,  et  si  tu  veux  te  défendre ,  tu  vas  mourir 


cxlviij  Sommaire. 

de  maie  mort!  «  Il  dit,  et  voyant  qu'Aubri  refuse  de 
lui  livrer  la  reine,  il  pique  son  destrier  et  s'élance  sur 
le  damoiseau  ,  qui  tire  son  épée  et  se  met  en  défense. 
Il  eût  bien  résisté  même  à  un  chevalier  s'il  avait  eu 
son  armure;  mais  que  peut  un  homme  sans  autre 
arme  que  sa  seule  épée,  contre  un  adversaire  armé  de 
toutes  pièces  r  Bientôt  la  lance  acérée  de  Macaire  lui 
traverse  le  corps  et  l'étend  raide  mort  sur  le  pré. 
P.  65-69. 

La  reine ,  saisie  d'effroi  à  la  vue  de  cette  lutte ,  a 
réclamé  le  secours  de  Dieu  et  de  la  Vierge,  et  s'est 
enfoncée  en  pleurant  dans  le  plus  épais  de  la  forêt. 
Après  avoir  tué  Aubri ,  Macaire  ne  la  retrouve  plus, 
cl  c'est  pour  lui  un  grand  regret  et  un  grand  remords. 
Il  laisse  Aubri  gisant  sur  l'herbe,  non  loin  de  la 
fontaine,  et  s'en  retourne  à  la  cour,  espérant  que  le 
meurtre  demeurera  à  jamais  inconnu.  P.  69-71. 

Aubri  est  là  étendu  sur  le  pré.  Son  lévrier  est  cou- 
ché sur  lui  ;  son  palefroi  pait  l'herbe.  Le  lévrier  de- 
meura trois  jours  sans  manger,  et  personne  au  monde 
ne  pleura  jamais  son  seigneur  mieux  que  ce  chien  ne 
pleura  son  maître  ,  qu'il  avait  tant  aimé.  Au  bout  de 
trois  )0urs ,  vaincu  par  la  faim ,  il  prend  le  chemin  de 
Pans,  y  arrive,  court  au  palais  et  monte  les  degrés. 
C'était  i  l'heure  du  dîner  ;  les  barons  étaient  à  table. 
Une  fois  dans  la  salle,  le  lévrier  regarde  de  tous  côtés, 
aperçoit  Macaire,  s'élance  vers  lui,  et  lui  fait  au 
visage  une  grande  morsure.  Puis  il  prend  du  pain  sur 
la  table,  s'enfuit  aux  cns  des  convives ,  et  retourne 
près  du  corps  de  son  maître.  Macaire  reste  avec 
sa  plue ,  dont  chacun  s'étonne.  Plusieurs  ont  re- 
0Vdé  le  chien  et  se  demandent  si  Aubri  est  de  re- 


Sommaire.  cxlix 

tour  :  ils  trouvent  que  ce  chien  ressemble  fort  à  son 
lévrier.  Rentré  à  son  hôtel ,  Macaire  se  fait  panser, 
et  dit  à  ses  gens  :  «  Quand  je  retournerai  au  palais, 
si  par  aventure  le  lévrier  y  revenait ,  que  chacun  de 
vous  s'arme  d'un  bon  bâton ,  et  faites  en  sorte  qu'il 
ne  puisse  m'approcher.  »  P.  71-75- 

Cependant  le  chien  a  mangé  le  pain  qu'il  a  em- 
porté; après  avoir  longtemps  souffert  la  faim,  il  re- 
prend le  chemin  de  Paris  et  arrive  une  seconde  fois 
au  palais  à  l'heure  du  dîner.  Macaire  est  à  table,  le 
visage  encore  enveloppé.  Il  se  montre  pour  détourner 
les  soupçons.  Le  chien  s'élance  de  nouveau  vers  lui  ; 
mais  le  traître  est  défendu  par  les  siens.  Le  lévrier 
prend  encore  du  pain  et  s'en  retourne  près  de  son 
maître.  P.  75-77. 

ce  Sire,  dit  le  duc  Naimes  à  Charlemagne,  voilà 
qui  est  on  ne  peut  plus  étrange.  Il  faut  savoir  à  quoi 
nous  en  tenir ,  et  pour  cela  nous  tenir  prêts  à  suivre 
le  chien  quand  il  reviendra.  —  Ainsi  soit-il ,  »  dit 
l'empereur.  Le  lévrier  ,  poussé  par  la  faim  ,  ne  tarde 
pas  à  revenir  et  cherche  encore  à  atteindre  Macaire  , 
dont  les  gens  s'apprêtent  à  le  repousser.  Mais  le  duc 
Naimes  les  arrête  :  «  Sur  votre  tête ,  s'écrie-t-il ,  ne 
le  touchez  pas  !  «  Ils  obéissent,  et  l'empereur ,  le  duc 
Naimes ,  le  Danois  et  nombre  d'autres  barons  mon- 
tent à  cheval  au  plus  vite  pour  suivre  le  chien.  Ils 
arrivent  derrière  lui  au  bois  près  duquel  Aubri  est 
tombé,  et  où  son  corps  répand  une  grande  puan- 
teur. Ils  voient  le  chien  sur  son  maître ,  et  dans  un 
pré,  non  loin  de  là,  reconnaissent  le  palefroi  d'Au- 
bri.  P.  77-79. 

«  Ah  !  noble  roi,  s'écrient  les  barons,  quel  malheur! 


cl  Sommaire. 

—  Qut  faire?  dil  Charlemagne  au  duc  Naimes.  —  H 
est  clair ,  répond  k  duc  ,  que  le  lévrier  a  fait  l'office 
de  justice.  Sa  haine  a  désigné  celui  qui  sait  tout. 
Faitei  saisir  Macaire,  et  vous  apprendrez  de  lui  la 
vérité.  Mais,  avant  tout,  que  le  corps  soit  porté  i 
Pans  pour  y  être  enterré  avec  honneur.  »  Le  roi  y 
consent.  Macaire  est  saisi  et  mis  sous  bonne  garde. 
Le  corps  d'Aubri,  entouré  d'herbes  odorantes,  c^t 
porté  i  Paris  et  enterré  en  grande  pompe.  La  foule  , 
qui  le  pleure,  commence  aussitôt  k  crier  justice. 
Chariemagne  se  fait  amener  Macaire  et  lui  dit  : 
«  Comment  se  fait-il  que  chacun  t'accuse  de  la  mort 
d'Aubri,  et  que  son  chien  te  désigne  aussi  comme  le 
meurtrier?  Et  si  lu  as  tué  Aubri,  qu'est  devenue  la 
reine,  qu'il  devait  conduire  en  pays  étranger  pour  ven- 
ger mon  honneur? —  Bon  roi,  répond  Macaire, 
écoutez  ma  défense.  Je  ne  suis  coupable  ni  de  fait  ni 
même  par  la  pensée ,  et  1  qui  m'accusera  je  suis  prêt 
a  le  prouver  par  les  armes.  »  Personne  n'ose  démen- 
tir un  homme  si  bien  apparenté.  Le  duc  Naimes  scn 
aperçoit ,  non  sans  courroux  ,  et  dit  au  roi  :  a  Ren- 
voyez-le et  prenez  conseil  de  vos  chevaliers.  Il  a  bien 
mérité  d'être  |ugé,  et  si  la  peur  vous  fait  reculer, 
vous  n'êtes  plus  digne  de  porter  couronne.»  P.  79-8  j. 
Chariemagne  fait  assembler  ^aas  retard  tous  ses 
barons.  Ils  sont  plus  de  cent  qui  se  réunissent  au 
ptlaii,  dans  la  grande  salle  voûtée.  <>  Seigneurs,  leur 
djl  k  roi ,  un  grand  outrage  m'a  été  fait  :  la  reine 
honteusement  accusée,  Aubri  mis  à  mort,  en  est-ce 
zuti  pour  m'altrislcr  l'Ame?  Conseillez-moi,  je  vous 
le  demande  ,  |e  vous  en  prie,  et  n'ayez  peur  de  qui 
que  ce  soit  au   monde.  »  Les  barons  l'ont  entendu; 


Sommaire.  clj 

mais  personne  ne  dit  mot.  Tous  fléchissent ,  tous 
s'inclinent  devant  la  puissance  du  traître.  P.  83- 
8s. 

Seul  le  duc  Naimes  prend  la  parole  :  «  Noble  roi , 
dit-il,  je  vois  bien  où  en  sont  tous  les  barons  ici  assem- 
blés. C'est  la  peur  qui  les  fait  reculer;  ils  redoutent  la 
puissance  des  traîtres.  Pour  moi ,  voici  ce  que  je 
pense.  D  un  côté,  il  n'est  personne  qui  ose  s'attaquer 
à  la  race  de  Mayence,  ni  entrer  en  lice  contre  elle. 
Tous  ceux  de  cette  race  sont  si  honorés,  si  bien  appa- 
rentés en  Allemagne!  D'autre  part,  désarmer  la  jus- 
tice serait  un  grand  péché.  Que  faire  donc?  Si  l'on 
m'en  croit,  et  nul  ne  me  blâmera ,  je  pense  que  Ma- 
caire,  l'accusé,  revêtu  seulement  d'un  bliaut,  soit  armé 
d'un  bâton  long  comme  le  bras  ;  qu'une  lice  soit  faite 
sur  la  place,  et  qu'on  l'y  mette  aux  prises  avec  le 
chien  d'Aubri ,  son  accusateur.  S'il  est  vainqueur  du 
chien ,  il  sera  remis  en  liberté  ;  mais  s'il  succombe  , 
il  sera  condamné  à  mort  comme  un  traître  et  un  mé- 
chant renégat.  »  Ainsi  parle  le  duc  Naimes,  et  per- 
sonne au  conseil  n'est  d'un  autre  avis.  Chacun  l'ap- 
prouve, y  compris  le  roi.  Les  parents  même  de  Ma- 
caire  acceptent  avec  joie  cette  épreuve  ,  tant  ils  sont 
loin  de  croire  qu'il  puisse  être  vaincu  et  maté  par  un 
chien.  P.  85-87. 

Charlemagne  fait  donc  dresser  sans  retard  sur  la 
place  ,  devant  le  donjon,  une  palissade  bien  close  de 
toutes  parts.  Puis  il  fait  annoncer  par  un  ban  que  qui- 
conque l'oserait  franchir  serait  pendu  sans  m.erci 
comme  un  larron  :  sa  volonté  est  qu'on  assiste  à  la 
bataille  en  paix  et  sans  noise.  Bientôt  Macaire  ,  sans 
autre  vêtement  qu'un  bliaut,  sans  autre  arme  qu'un 


clij  Sommaire. 

bâton,  «t  introduit  dans  le  parc,  et  le  chien  après 
lui.  P.  87-89. 

Dès  que  le  chien  aperçoit  Macaire,  il  lui  court  sus 
et  de  ses  dents  aiguës  le  saisit  au  flanc.  Macaire,  à  son 
tour,  le  frappe  rudement  de  son  bâton,  mais  sans  lui 
faire  lâcher  prise.  Ce  fut  une  grande  bataille,  la  plus 
grande  qu'on  vit  jamais.  Tout  Paris  était  accouru 
pour  voir  ce  jugement,  et  il  n'y  eut  qu'un  cri  dans  la 
foule  :  «  Sainte  Marie,  â  l'aide  !  que  la  vérité  se 
fasse  jour;  déclarez  vous  pour  Aubri  !  ><  La  lutte  est 
acharnée,  inouïe,  telle  que  les  parents  de  Macaire  en 
sont  consternés  :  c»  Qui  l'eût  cru,  disent-ils  entre  eux, 
qu'un  chien  nous  pût  faire  pareille  confusion  ?  »  Alors 
un  des  leurs  s'élance  sur  la  palissade,  il  va  la  fran- 
chir; mais  un  cri  se  fait  entendre  de  toutes  parts  : 
a  Qu'on  le  pende  sur  la  place  !  i)  Il  l'entend  et  prend 
la  fuite.  P.  89-91. 

Aussitôt,  par  un  ban  que  le  roi  fait  crier,  mille  li- 
vres sont  promises  à  qui  pourra  le  saisir.  Un  vilain 
qui  venait  â  la  cité  pour  emplettes  entend  le  ban  ;  il 
avait  i  la  main  un  bâton  de  pommier  cl  s'en  sert 
pour  arrêter  le  fugitif.  Il  ne  lui  court  sus  que  pour 
gagner  la  som.-^e  promise.  Il  le  mène  devant  le  roi  et 
reçoit  les  mille  livres.  Le  roi  fait  pendre  le  traître  à 
l'endroit  même  où  il  a  voulu  franchir  la  palissade.  Il 
le  fait  brûler  ensuite ,  â  la  grande  confusion  de  toute 
u  parenté   P.  9i-<)j. 

Cependant  la  bataille  continue  toujours  Le  chien 
ne  cesse  de  déchirer  de  ses  morsures  les  flancs  de 
M  '   "  '  '  lion  ,  frappe  le  chien 

•i'  tig.  Ceux  de  Mayence 

sont  en    grand  émoi.    Ils  voudraient    bien   faire   la 


Sommaire.  cliij 

paix  à  prix  d'argent;  mais  le  roi  jure  que  tout 
l'or  du  monde  ne  sauvera  pas  Macaire  s'il  est  vaincu  : 
il  sera  brûlé  ou  pendu  ,  selon  le  jugement  des  ba- 
rons. Le  lévrier,  à  force  de  le  harceler,  a  lassé  son 
adversaire,  qui  ne  peut  plus  s'aider  ni  de  pied  ni  de 
main.  A  ce  moment,  d'un  bond  furieux,  il  lui  saute 
au  visage  et  le  mord  si  cruellement  qu'il  lui  enlève 
toute  la  pommette  d'une  joue,  Macaire  pousse  un 
hurlement  de  douleur  et  s'écrie  :  «  Où  êtes-vous,  tous 
mes  parents,  qui  me  laissez  ainsi  accabler  par  un 
chien .?  —  Ils  sont  loin  de  toi,  dit  le  roi.  Ce  fut 
pour  ton  malheur  que  tu  vis  Aubri  et  la  reine.  »  Enfin, 
le  chien,  dans  un  dernier  assaut,  prend  Macaire  à  la 
gorge  et  le  tient  si  bien  qu'il  l'abat  sous  lui.  Macaire 
crie  merci  pour  l'amour  de  Dieu  :  «  Ah  !  noble  roi, 
ne  me  laissez  pas  mourir  ainsi,  faites-moi  venir  un 
confesseur  ;  je  veux  tout  avouer.  »  Le  roi  y  con- 
sent avec  joie.  Il  fait  mander  l'abbé  de  Saint-Denis. 
P.  93-97. 

L'abbé  se  rend  près  de  Macaire,  que  le  chien  n'a 
pas  lâché.  Il  lui  demande  s'il  veut  dire  la  vérité,  la 
vérité  qui  lui  est  déjà  connue  par  le  récit  de  la  reine. 
Macaire  répond  d'une  voix  éteinte  :  «  Confessez-moi 
et  absolvez-moi  de  tous  mes  péchés;  je  suis  jugé  à 
mort,  je  le  sais,  et  toute  ma  parenté  ne  me  servira  de 
rien.  —  Vous  avez  bien  sujet  de  le  croire,  répond 
l'abbé,  tant  est  grand  votre  péché.  Et  pourtant,  si 
vous  en  faites  l'aveu,  il  se  peut  que  par  égard  pour 
votre  haute  noblesse,  le  roi  ait  pitié  de  vous.  Je  l'en 
prierai  moi-même;  mais  cet  aveu,  il  faut  qu'il  l'en- 
tende, lui,  le  duc  Naimes  et  d'autres  encore,  sans 
quoi  il  n'y  aurait  pas  amende  honorable,  et  le  chien 


cliv  Sommaire. 

ne  vous  lâcherait  point.  C'est  vraiment  ici  un  miracle 
qu'un  homme  tel  que  vous  ait  été  vaincu  par  un  chien 
Si  Dieu  l'a  permis,  c'est  qu'il  a  voulu  que  le  crime 
éclatât  aux  yeux  de  tous.  —  Faitcs-en  à  votre  vo 
loDlé,  w  dit  Macaire.  Alors  l'abbé  appelle  le  roi,  le 
duc  Naimes  et  tous  les  barons  pour  entendre  les  aveux 
du  coupable,  n  Prenez  garde,  lui  dit-il,  de  me  rien 
celer  ;  car  je  sais  dé|i  tout.  —  Je  ne  dirai  que  la  vé- 
rité, répond  Macaire,  mais,  de  grâce,  faites  que  le 
chien  lâche  prise.  —  Ton  crime  est  trop  grand,  dit  le 
roi  il  ne  te  lâchera  que  si  tu  l'avoues.  »  P.  97-101 . 
Macaire  confesse  son  crime,  â  commencer  par  la 
requête  d'amour  repoussée  par  la  reine.  Il  dit  ensuite 
comment  il  recourut  â  l'entremise  du  nain,  et  com- 
ment il  le  jeta  dans  le  feu  pour  qu'il  ne  pût  le  trahir. 
Enfin,  il  avoue  que  le  jour  où  la  reine  partit  accom- 
pagnée d'Aubri,  il  n'y  put  tenir,  s'arma,  monta  â 
cheval,  se  mit  à  leur  poursuite  et  finit  par  tuer  Aubri. 
«  Quant  i  la  reine,  ajoute-t-il,  je  n'en  saurais  rien 
dire.  Elle  disparut  dans  le  bois,  et  je  ne  la  revis  plus. 
Je  men  revins  alors,  tourmenté  par  le  remords.  Que 
Dieu  me  refuse  l'absolution,  si  je  n'ai  pas  dit  la  vé- 
rité. —  El  moi,  dit  le  roi,  que  je  cesse  de  porter  cou- 
ronne si  je  minge  avant  d'avoir  vu  ta  mort  I  N  aimes, 
dit- il  encore,  ce  lâche  coquin  a  trahi  la  reine;  il  m'a 
tue  Aubn  que  jaimais  tant,  quelle  sera  sa  peine  r  — 
Avisons-y,  répond  Naimes.  Il  faut  d'abord  qu'il  soit 
atUché  i  la  queue  d'un  grand  cheval  et  traîné  par 
tout  Paris,  et  ensuite  nous  le  ferons  brûler  vif.  Nul 
de  ses  parents  n'osera  s'en  plaindre  :  au  besoin,  nous 
en  userions  de  mime  envers  eux.—  Bien  parlé  1  »  s'é 
cnent  les  barons.  Le  chien,  cependant,  tient  toujours 


Sommaire.  clv 

Macaire ,  et  si  serré  qu'il  ne  peut  bouger.  Le  roi  le 
prie  doucement  de  lâcher  prise  pour  l'amour  de  lui, 
et  le  lévrier  obéit  aussitôt,  comme  l'eût  pu  faire  une 
créature  raisonnable.  L'abbé ,  avant  de  partir,  donne 
la  bénédiction  et  l'absolution  au  pénitent.  P.  1 01-105. 

Suivant  le  conseil  de  Naimes  de  Bavière,  le  roi  fait 
saisir  Macaire  et  le  fait  traîner  par  tout  Paris.  La 
foule  se  rue  derrière  et  crie  :  «  A  mort  1  à  mort  !  le 
misérable  qui  a  voulu  honnir  la  reine  et  qui  a  tué 
Aubri,  le  meilleur  bachelier  que  se  pût  voir.  «Après 
l'avoir  fait  traîner  ainsi ,  on  le  ramène  à  la  place,  on 
allume  un  grand  feu ,  et  on  l'y  brûle ,  en  dépit  de 
sa  parenté ,  et  à  la  grande  confusion  de  la  race  de 
Mayence.  P.   105-107. 

Le  traître  n'est  plus ,  c'en  est  fait.  Revenons 
maintenant  à  la  reine.  Après  la  mort  d'Aubri,  elle 
s'en  va  errant  par  la  forêt,  en  grand'peine  et  en 
grand  émoi.  A  la  fin,  comme  elle  en  sort,  elle  ren- 
contre un  homme  portant  une  charge  de  bois  qu'il 
venait  de  couper  dans  la  forêt  pour  gagner  sa  vie. 
Le  bûcheron,  qui  avait  nom  Varocher,  la  voit  et  lui 
dit  :  «  Dame,  comment  allez-vous  ainsi  seule,  sans 
compagnie  aucune?  Vous  êtes  la  reine,  si  je  ne  me 
trompe.  Qu'avez-vous .?  vous  est-il  arrivé  malheur  .? 
me  voici  prêt  à  vous  venir  en  aide. —  L'ami,  répond- 
elle,  tu  sauras  tout.  Oui,  je  suis  bien  la  reine,  mais 
bannie  par  le  crime  d'un  traître  qui  m'a  faussement 
accusée.  Je  te  prie  donc,  homme  de  cœur,  gentil- 
homme ,  de  me  prêter  assistance  pour  que  je  puisse 
me  rendre  à  Constantinople,  où  sont  mes  parents.  Si 
tu  y  consens,  tu  en  seras  bien  récompensé.  Je  te 
mettrai  à  l'aise,  je  t'enrichirai       II  suffit,  répond  Va- 


clvj  Sommaire. 

rocher;  je  ne  vous  abandonnerai  de  ma  vie.  Suivez- 
moi  jusqu'i  mon  logis,  ici  près,  où  j'ai  ma  femme  et 
deux  beaux  enfants.  Je  prendrai  congé  d'eux  et  nous 
nous  mettrons  en  roule.  —  A  votre  volonté,  »  dit  la 
reine.  Tous  deux  s'en  vont  de  compagnie  jusqu'à  la 
maison  du  bûcheron.  P.  107-1 1 1 . 

Arrivé  chez  lui ,  Varocher  dépose  son  fardeau  et 
dit  à  sa  femme  :  «  Ne  m'attends  pas  avant  un  grand 
mois.  —  Et  où  vas-tu  ?  lui  demande  t  elle.  —  A  la 
grâce  de  Dieu ,  répond  Varocher,  je  ne  puis  t'en  dire 
davantage  u  En  même  temps  il  se  munit  d'un  gros 
biton  noueux.  Varocher  était  grand,  gros,  carré, 
membru,  avec  une  grosse  tète  ébouriffée  :  l'homme  le 
plus  étrange  qui  se  put  voir.  Il  se  met  en  route.  La 
reine  le  suit.  Ils  traversent  la  France,  la  Provence, 
toute  la  Lombardie,  et  arrivent  à  N'enise.  Là  ils  s'em 
barquent  et  passent  la  mer.  Personne  ne  voit  Varo- 
cher san'.  le  regarder  et  sans  rire  derrière  lui.  A  force 
de  voyager  par  monts  et  par  vaux,  ils  parviennent  en 
Hongrie  et  descendent  chez  un  bon  hôte ,  nommé 
Primerain,  qui  avait  deux  filles  très-belles,  une 
femme  très-sage  et  très-bonne  ,  et  qui  était  lui-même 
un  homme  de  beaucoup  de  sens,  fort  connu  et  prisé 
des  grands  et  des  petits.  A  voir  Varocher  avec  son 
gros  bâton  noueux  et  sa  tète  si  chevelue,  l'hôte . 
comaie  tout  le  monde,  le  prend  pour  un  insensé.  Il  lui 
demande  d'où  il  vient  :  a  D'au  delà  des  monts,  ré 
pond  Varocher ,  et  c'est  ma  femme  qui  me  suit.  » 
P.  I  I  l-M  ^. 

L'hôte  veut  que  la  dame  soit  bien  servie.  L'hôtessr 
en  a  grand  soin  et  lui   donne  tout  ce  qu'elle  désirr 
Elle  la  voit  enceinte  ,  et  n'en  est  que  mieux  disposer 


Sommaire.  civij 

Elle  lui  demande  quel  est  ce  grand  diable  qui  l'ac- 
compagne, armé  de  son  bâton  ;  s'il  est  dans  son  bon 
sens  ou  si  sa  raison  n'est  pas  égarée,  ce  II  est  tou- 
jours ainsi ,  répond  la  reine.  Ne  vous  attaquez  pas  à 
lui  et  ne  le  courroucez  point,  car  il  n'est  pas  d'hu- 
meur facile.  C'est  mon  seigneur  et  maître.  —  Que 
Dieu  le  bénisse!  dit  l'hôtesse.  Il  sera  servi  et  ho- 
noré du  mieux  que  nous  pourrons.  »  En  effet ,  on 
donne  à  Varocher  ce  qu'il  demande,  mais  par  peur 
plus  que  par  complaisance.  La  troisième  nuit  après 
son  arrivée,  la  dame  accoucha  d'un  très-bel  enfant. 
L'hôtesse  le  reçut,  le  baigna,  l'emmaillotta.  Elle  sert 
la  reine  et  satisfait  ses  désirs  aussi  volontiers  que  si 
elle  était  sa  parente.  Cependant  Varocher,  toujours 
armé  de  son  bâton ,  fait  bonne  garde  et  veille  à  ce 
que  l'enfant  ne  soit  point  ravi.  La  dame  resta  au  lit 
plus  de  huit  jours,  comme  c'est  la  coutume  dans  les 
villes.  Elle  venait  de  relever  et  s'entretenait  avec 
l'hôtesse  lorsque  Primerain  la  vint  trouver  et  lui  dit  : 
«  Dame,  vous  nous  avez  apporté  ici  un  beau  fils; 
c'est  bien  fait  à  vous.  Quand  il  vous  plaira  qu'il  soit 
baptisé,  je  serai  volontiers  votre  compère.  —  Je 
vous  en  rends  mille  grâces ,  dit  la  reine,  usez-en  à 
votre  volonté  et  donnez  à  mon  enfant  le  nom  qui 
vous  plaira.  —  J'y  ai  déjà  songé,  reprend  l'hôte.  Il 
se  nommera,  comme  moi ,  Primerain.  »  P.  1 1 5-1 19. 
Au  bout  de  huit  jours,  Primerain  vient  prier  la  dame 
de  lui  remettre  son  enfant  pour  le  porter  au  baptême. 
Il  le  prend,  l'enveloppe  dans  son  manteau  et  se  rend 
au  moutier ,  suivi  seulement  de  Varocher  avec  son 
gros  bâton  sur  l'épaule.  Comme  ils  cheminent  tous 
deux,  survient  le  roi  de  Hongrie,  entouré  de  plusieurs 


clviij  Sommaire. 

de  ses  barons,  o  Primerain ,  dit-il  i  l'hôte,  où  donc 
allez-vous  ainsi  et  que  portez-vous  dans  votre  man- 
teau ?  —  Sire,  ccst  un  bel  enfant,  celui  d'une  belle 
dame  et  avenante  qui  descendit  l'autre  jour  chez  moi 
et  y  accoucha.  Je  le  porte  au  moutier,  suivi  de  son 
père  que  voici.  »  Les  barons  regardent  Varocher  et 
ne  peuvent  se  tenir  de  rire,  car  il  leur  fait  l'effet  d'un 
homme  de  nen  ,  d'un  truand  ,  d'un  sauvage.  Le  roi , 
cependant,  s'approche  de  Primerain ,  et  soulève  le 
manteau  qui  recouvre  l'enfant.  Sa  surprise  est  grande 
lorsqu'il  lui  voit  une  croix  blanche  empreinte  sur 
l'épaule  droite.  A  ce  signe  il  reconnaît  bien  que  ce  ne 
peut  être  le  fils  d'un  truand.  «  Ne  vous  pressez  pas , 
dil-il  i  Primerain .  je  veux  assister  au  baptême  de 
l'enfant. — A  la  volonté  de  Dieu,  »  répond  Primerain. 
P.i  19-iii. 

Le  roi ,  sans  plus  tarder ,  se  rend  au  moutier  avec 
Primerain  et  fait  mander  l'abbé  :  <•  Abbé ,  lui  dit-il  , 
je  vous  prie  de  baptiser  cet  enfant  pour  l'amour  de  moi 
comme  s'il  était  fils  d'empereur  ou  prince  royal,  par 
son  père  et  par  sa  mère,  et  de  faire  l'office  avec  la 
plus  grande  pompe.  »  L'abbé  se  conforme  aux  désirs 
du  roi.  il  lui  demande  ,  au  moment  de  baptiser  l'en- 
fant :  a  ComTient  voulez-vous  le  nommer? —  Comme 
moi-même»,  répond  le  roi.  L'enfant  reçoit  donc  le  nom 
de  Louis.  Après  la  cérémonie,  le  roi  dit  i  l'hôte  : 
•  Ayez  grand  soin  de  la  dame,  )e  vous  prie ,  et  que 
rira  ne  lui  manque.  «>  Il  fait  de  plus  donner  de  l'ar 
gOR  pou-  au  soi-disant  père  de  renf;int 

Si  Varoc:      ...   ,  uit,  il  ne  faut  pas  le  demander. 
L1)6te  l'en  revient  avec  lui  et  va  trouver  la  reine 
«  Dane ,  liu  dit-il .  vous  avez  su)et  d'être  fière.   C'est 


Sommaire.  dix 

le  roi  de  Hongrie  qui  a  fait  baptiser  votre  fils  ;  c'est 
ce  grand  roi  qui  l'a  nommé  ,  et  de  son  propre  nom. 
Votre  fils  s'appelle  Louis ,  et  son  père  ou  soi-disant 
tel  a  reçu  de  quoi  pourvoir  à  ses  dépenses.  »  La  dame 
apprend  cette  nouvelle  avec  joie.  L'hôte ,  sa  femme 
et  ses  filles  lui  portent  honneur  bien  mieux  qu'aupa- 
ravant, car  ils  savent  sa  bourse  mieux  garnie.  Au  bout 
de  quinze  jours ,  le  roi  fait  mander  Primerain  et  le 
charge  de  demander  à  la  dame  une  entrevue.  Elle 
l'accorde  de  grand  cœur,  et  se  pare  le  mieux  qu'elle 
peut  pour  recevoir  son  royal  compère.  Le  roi  vient 
à  l'hôtel  avec  quelques-uns  de  ses  chevaliers,  et  après 
les  saluts  et  les  souhaits  de  bienvenue,  la  reine  et  lui 
vont  s'asseoir  et  s'entretenir  à  part  sur  un  banc, 
ce  Dame,  dit  le  roi  de  Hongrie,  en  faisant  baptiser 
votre  fils  je  n'ai  pas  été  peu  surpris  de  lui  voir  sur 
l'épaule  un  signe  qui  marque  un  fils  de  roi.  Je  vous 
prie  donc,  noble  dame,  pour  l'amour  de  Dieu,  de 
vous  ouvrir  à  moi  comme  une  commère  en  doit  user 
envers  son  compère,  et  de  me  dire  sans  détour,  sans 
faillir  à  la  vérité^  d'où  vous  êtes,  et  pourquoi  vous 
errez  ainsi  avec  cet  homme  en  pays  étranger.  »  La 
reine  l'entend  et  se  prend  à  pleurer.  Elle  ne  lui  ca- 
chera rien.  P.  121-129. 

«  Noble  roi,  dit-elle,  vous  voulez  savoir  la  vérité; 
je  vous  la  dirai.  Je  suis  la  femme  de  l'empereur  Char- 
lemagne,  le  meilleur  prince  qui  soit  au  monde.  Une 
trame  ourdie  par  un  traître  m'a  fait  condamner  et  ban- 
nir de  mon  royaume  contre  tout  droit  et  toute  justice. 
Dieu  sait  si  jamais  j'ai  été  coupable,  même  par  la 
pensée,  du  crime  qu'on  m'imputait!  J'allais  être  li- 
vrée à  la  mort  lorsqu'à  la  prière  de  l'abbé  qui  m'avait 


clx  Sommaire. 

confessée  le  roi  me  fil  grâce  de  la  vie  et  donna  l'ordre 
à  un  de  ses  chevaliers  de  me  conduire  en  pays  étran- 
ger. Comme  je  m'éloignais  de  Paris,  le  traître  qui 
m'accusait  me  poursuivit  armé  de  toutes  pièces  et  tua 
le  chevalier  qui  m'accompagnait.  Saisie  d'effroi  i 
cette  vue,  |e  m'enfonçai  dans  une  forêt,  où  je  trouvai 
cet  homme  qui  ne  m'a  plus  quittée.  Grâce  à  vos  bon- 
tés, je  suis  ici  servie  et  honorée.  Ne  m'abandonnez 
pas,  noble  roi,  avant  que  mon  père  soit  informé  de  mon 
sort.  Il  ne  manquera  pas  de  m'envoyer  les  meilleurs 
de  ses  chevaliers.  Voilà,  sire,  toute  la  vérité.  »  Le 
roi  l'entend  et  voit  bien  qu'elle  dit  vrai,  il  s'incline 
profondément  devant  die  :  «  Dame,  lui  dit-il ,  soyez 
ici  la  bienvenue.  Vous  y  recevrez  une  hospitalité  digne 
de  vous  jusqu'à  ce  que  votre  père  soit  informé  du  sort 
de  sa  fille.  »-  P.  129-1 33. 

Le  roi  de  Hongrie  fit  à  la  dame  tous  les  honneurs 
imaginables.  Il  lui  fit  donner  les  riches  atours  qui 
conviennent  à  une  reine,  sans  oublier  Varocher.  Il 
ne  la  laissa  pas  à  l'hôtellerie,  l'emmena  dans  son  pa- 
lais et  la  donna  pour  compagne  à  sa  femme.  Il  fallait 
voir  Varocher  sous  ses  nouveaux  habits!  Il  ne  res- 
semblait plus  alors  à  un  truand  ,  et  se  voyant  si  riche- 
ment vêtu  il  n'allait  plus  qu'avec  les  chevaliers.  — 
Le  roi  de  Hongrie  ,  sans  plus  tarder ,  fait  équiper  un 
navire  et  envoie  quatre  messagers  à  l'empereur  de 
Constantinople  pour  lui  apprendre  que  sa  fille ,  injus- 
lerrenl  bannie  de  France,  a  trouvé  asile  en  Hongrie, 
ob  elle  attend  ses  ordres  Les  messagers  arrivent  à 
Coastantinople ,  demandent  audience  à  l'empereur ,  et 
lui  font  le  récit  des  malheurs  de  Blanchefleur.  Grande 
est  la  douleur  de  l'empereur  en  recevant  ces  nouvelles; 


Sommaire.  clxj 

il  ne  peut  retenir  ses  larmes.  Son  premier  soin  est 
d'envoyer  chercher  sa  fille;  il  songera  ensuite  à  la 
venger.  Huit  de  ses  parents,  la  fleur  de  la  chevale- 
rie, partent  aussitôt,  par  son  ordre,  pour  lui  rame- 
ner l'exilée.  Dans  le  même  temps,  les  messagers  du 
roi  de  Hongrie  s'en  retournent  avec  de  riches  pré- 
sents. P.  133-143. 

Arrivés  en  Hongrie,  les  envoyés  de  l'empereur  de 
Constantinople  y  sont  accueillis  par  le  roi  avec  de 
grands  honneurs.  Blanchefleur,  qui  reconnaît  en  eux 
des  parents,  court  à  leur  rencontre  et  leur  demande 
des  nouvelles  de  son  père  et  de  sa  mère.  «  Dame,  lui 
répondent-ils ,  ils  sont  dans  la  douleur,  et  vous  at- 
tendent vous  et  votre  enfant.  »  —  Le  départ  de  Blan- 
chefleur s'apprête.  Elle  prend  congé  du  roi  et  de  la 
reine  de  Hongrie  et  n'oublie  pas  son  hôte  Primerain. 
Elle  lui  fit  de  grands  présents,  à  lui  et  à  sa  femme, 
et  emmena  avec  elle  une  de  leurs  filles,  qu'elle  maria 
richement  plus  t^ird.  —  Elle  part,  toujours  suivie  de 
Varocher.  Le  roi  de  Hongrie  la  fait  accompagner  par 
quatre  de  ses  chevaliers.  P.  143-147. 

Revenons  maintenant  à  l'empereur  Charlemagne. 
—  Le  jour  où  il  avait  trouvé  le  nain  dans  son  lit,  le 
duc  Naimes  lui  avait  conseillé,  avant  de  faire  justice, 
d'envoyer  un  messager  au  père  de  Blanchefleur  pour 
l'instruire  du  crime  de  sa  fille.  Un  noble  comte,  nommé 
Berart  de  Mondidier,  fut  chargé  de  ce  message.  Ar- 
rivé à  Constantinople,  il  y  trouva  l'empereur  et  l'im- 
pératrice au  milieu  de  toute  la  cour  réunie  pour  célé- 
brer une  grande  fête.  «  Sire,  dit  Berart  à  l'empereur, 
le  roi  Charlemagne,  le  meilleur  roi  de  la  chrétienté, 
m'envoie  vers  vous  chargé  d'un  message  dont  je  m'ac- 
Macaire  k 


clxij  Sommaire. 

quitte  à  regret.  Jamais  reine ,  je  puis  vous  l'assurer, 
ne  fut  tant  honorée  par  son   époux  que  votre  fille  par 
le  roi  Charles;  mais   pour  elle,  elle  a  oublié  tous  ses 
devoirs  envers  lui.  Il  l'a  trouvée  en  péché   avec  un 
nain  ,  et  c'est  pourquoi  il  vous  mande  par  ma  bouche 
de  ne  point  trouver  mauvais  qu'il  fasse  justice.^)  L'em- 
pereur l'entend  et  est  saisi  d'étonnement;  mais  l'im 
pératrice,  qui  a  élevé  sa  fille  et  qui  connaît  son  cœur, 
ne  peut  se  tenir  de  répondre  au  messager  :  «   Frère , 
vous  avez  perdu  le  sens.  Je  connais  bien   celle  que 
j'ai  portée  dans  mes  flancs ,  et  ce  que  vous  dites  n'est 
rien  que  fausseté.   Il  ne  se  peut  faire  que  ma  fille  ail 
été  assez  osée  pour  manquera  la  foi  qu'elle  doit  à  son 
seigneur.  C'est  à   tort  qu'on   l'accuse;  à  droit,  je  le 
nie.  Il  n'est  dame  plus  loyale  dans  toute  la  chrétienté, 
et  c'est  le   roi  qui  fait  mal  de   la   croire   coupable.  « 
L'empereur  ajoute  :  «  Oui,  c'est  à  la  légère  que  le 
roi  de  France  accuse  ma  fille....  Avec  un  nain!    J'en 
suis  si  confondu  que  j'en  perdrais  la  raison.    Quand 
tous  serez  de  retour,  vous  direz  de  ma  part  à  votre 
roi  qu'il  se  garde  bien  de  jamais  faire  aucun  mal  à 
ma  fille.  S'il  l'a  trouvée  en  péché,  qu'il   me  l'envoie, 
et  sans  retard,  pour  que  je  sache  d'elle  la  vérité.  Si 
elle  s'avoue  coupable,  malheur  à  elle!  mais  en  atten- 
dant ne  la  venez  point  accuser  devant  moi ,  car  je  ne 
uurais  mal  penser  de  ma  fille ,  et  elle  doit  être  ca- 
lomniée par  quelque  mauvais  renégat.   N'oubliez  pas 
ce  que  je  vous  dis  \h.  Si  son  époux  la  fait  juger  sans 
que  je  l'aie  entendue,  sans  que  j'aie  appris  d'elle  la 
tenté,  ce  sera  pour  mon  cœur  un  grand  deuil  et  )<• 
nettrai  toute  ma  puissance  i  la  venger.  -—  Sire ,  dit 
U  sic&Mger ,  votre  réponse  lera  fidèlement  rapportée 


Sommaire.  clxiij 

au  roi  de  France.  »  Puis  il  prend  congé  de  l'empereur 
et  repart.  P.  147-15 5. 

Chemin  faisant,  il  apprend  avec  une  surprise  ex- 
trême la  nouvelle  de  la  mort  d'Aubri  et  du  supplice 
de  Macaire.  De  retour  à  Paris,  il  s'empresse  d'aller 
à  la  cour  rendre  compte  de  son  message.  Grand  est 
l'embarras  de  Charlemagne  quand  il  apprend  que 
l'empereur  de  Constantinople  lui  redemande  sa  fille. 
«  Que  faire .?  dit-il  au  duc  Naimes.  Conseillez-moi , 
je  vous  prie,  —  Il  faut,  répond  le  duc  Naimes,  faire 
dire  à  l'empereur  que  vous  aviez  chargé  un  de  vos 
chevaliers  de  conduire  la  reine  en  exil,  qu'il  a  été  suivi 
et  tué  par  un  traître,  que  vous  ne  savez  ce  que  la 
dame  est  devenue,  mais  que  le  traître  a  été  brûlé. — 
Vous  êtes  le  meilleur  conseiller  du  monde ,  reprend 
l'empereur,  et  l'on  peut  se  fier  à  vous  sans  crainte. 
Quel  bon  prêtre  vous  auriez  fait,  et  quels  sages  con- 
seils vous  auriez  donnés  aux  fidèles!  —  Mon  noble 
seigneur,  dit  Naimes,  il  arrive  qu'on  rend  un  juge- 
ment injuste  et  blâmable  avec  la  confiance  d'en  être 
récompensé  au  ciel.  C'est  ainsi  qu'a  été  jugée  à  tort 
la  plus  belle  et  la  plus  sage  du  monde.  Mais  aussi 
comment  penser  que  ce  Macaire,  votre  ami,  votre 
compagnon ,  vous  eût  fait  pareille  trahison  et  eût  tué 
Aubri  pour  arriver  jusqu'à  la  reine  }  Malheureuse 
reine!  Qu'est-elle  devenue?  Nous  l'ignorons;  mais  je 
ne  perds  pas  l'espoir,  et  il  me  semble  que  nous  la 
reverrons  vivante.  Ayons  patience.  -  Plaise  à  Dieu  ! 
dit  Charlemagne.  —  Puisque  vous  ne  pouvez  la  re- 
trouver, poursuit  le  duc  Naimes,  faites  offrir  de  l'or 
à  son  père,  s'il  veut  une  réparation.  —  Volontiers, 
dit  Charles;  mais  qui  pourrons-nous  charger  de  ce 


clxiv  Sommaire. 

nouveau  message  ?  u  Sur  l'avis  du  duc  Naimes,  Be- 
rart  de  Mondidier  esl  encore  choisi  pour  messager. 
Il  part  et  arrive  à  Constanlinople  lorsque  déjà  Blan- 
chefleur  est  réunie  à  son  père  et  l'a  instruit  de  ses 
malheurs.  P.  1^^-167. 

L'empereur  de  Constanlinople,  lorsqu'on  lui  an- 
nonce la  venue  de  Berart ,  fait  défense  à  qui  que  ce 
soit  de  parler  de  sa  fille,  en  sorte  que  le  mess-ger  ne 
puisse  remporter  de  ses  nouvelles.  Berart  est  admis 
au  palais  et  s'acquitte  de  son  message.  «  Sire  mes- 
sager, lui  répond  l'empereur,  retournez  près  de  votre 
roi  et  dites-lui  que  je  lui  donnai  jadis  ma  fille  pour 
épouse  et  qu'aujourd'hui  l'entends  qu'elle  me  soit 
rendue.  Comment  a-l-il  pu  se  persuader,  votre  roi, 
que,  même  avec  tout  l'or  de  la  chrétienté,  il  pourrait 
obtenir  qu'il  ne  fût  plus  parlé  de  ma  fille?  Il  l'a  chas- 
sée de  son  royaume  ;  elle  esl  morte  peut-être,  dévorée 
par  les  bètes  fauves,  et  il  s'en  vient  me  demander 
merci ,  comme  si  pareil  méfait  pouvait  se  racheter  ! 
Je  vous  le  répèle,  vous  pouvez  repartir,  et  quand 
vous  serez  de  retour,  vous  direz  de  ma  part  au  roi 
de  France  que  je  le  défie,  et  que  s'il  ne  me  rend  celle 
que  |e  lui  ai  donnée ,  je  suis  à  Paris  avant  trois 
mois  !  »  Berart  s'en  retourne  avec  celle  réponse  cl  la 
rapporte  i  Charlemagne,  qui  en  demeure  tout  con- 
sterné. 

a  Nous  en  avons  mal  usé,  dit  le  duc  Naimes,  avec 
un  roi  si  puissant  par  le  nombre  et  par  la  richesse  de 
ses  vassaux  et  de  ses  parents.  Ce  fut  une  grande  faute 
que  de  bannir  sa  fille.  S'il  nous  fait  la  guerre,  no^  do- 
maines seront  perdus.  Il  ne  laissera  debout  château 
m  forteresse,  et  brblera  villes  et  bourgs.  —  A  la  vo- 


Sommaire.  dxv 

lonté  de  Dieu,  dit  le  roi.  —  Oui,  sire,  reprend  Nai- 
mes,  la  faute  en  est  à  vous  et  non  à  la  reine,  à  vous 
qui  avez  toujours  cru  les  parents  de  Ganelon,  en 
dépit  de  leurs  trahisons.  Que  vous  dirais-je?  Si  l'em- 
pereur nous  attaque,  nous  nous  défendrons;  mais 
c'est  nous  qui  avons  tort,  et  il  a  le  droit  pour  lui.  Re- 
mettons-nous-en à  Dieu.  Je  ne  saurais  en  dire  davan- 
tage. P.  167-173. 

Nous  laisserons  ici  le  roi  Charles,  et  le  comte  Be- 
rart,  et  le  duc  Naimes,  pour  retourner  à  l'empereur 
de  Constantinople.  11  frissonne  à  la  pensée  de  l'ou- 
trage fait  à  sa  fille.  S'il  ne  la  venge,  il  ne  se  compte 
plus  pour  rien.  Il  assemble  ses  comtes  et  ses  barons 
et  leur  demande  conseil. — Avis  de  Florimont. — Avis 
de  Saladin.  —  Tous  deux  s'accordent  à  perser  que 
l'empereur  doit  sommer  Charlemagne  de  lui  rendre 
Blanchefleur  ou  son  pesant  d'or.  S'il  n'y  consent, 
c'est  la  guerre.  L'empereur  suit  ce  conseil.  Quatre 
de  ses  barons,  Florimont,  Gerart,  Renier  et  Gode- 
froi  vont  à  Paris  notifier  au  roi  de  France  les  volon- 
tés de  leur  seigneur.  —  Réponse  de  Charlemagne  : 
11  ne  peut  accorder  ce  qu'on  lui  demande  ;  car  de 
Blanchefleur,  il  n'en  a  nulles  nouvelles,  et  pour  l'or, 
il  ne  saurait  où  en  prendre  assez.  «  En  ce  cas,  disent 
les  messagers,  préparez-vous  à  la  guerre.  Nous  vous 
défions  au  nom  de  l'empereur  notre  maître.  —  A  la 
volonté  de  Dieu,   dit  Charlemagne.  Nous  saurons 
bien  nous  défendre.  »  A  ces  mots  Naimes  de  Bavière 
dit  aux  messagers  :  «  Frères,  votre  empereur  a  grand 
tort,  je  dois  vous  le  dire.  Dès  que  l'épouse  est  unie 
à  l'époux,  elle  n'appartient  plus  ni  à  son  père  ni  à  sa 
mère.  Celui  qui  l'a  prise  pour  compagne  devient  son 


clxvj  Sommaire. 

seigneur  el  inailre.  11  ne  peut  se  séparer  d'elle  ;  mais 
en  cas  d'adultère  il  la  peut  mettre  Jt  mort.  Que  votre 
empereur  cesse  donc  de  redemander  sa  fille.  Morte  ou 
vive,  elle  ne  lui  sera  pas  rendue,  et  il  n'aura  ni  elle 
ni  son  pesant  d'or.  S'il  veut  porter  la  guerre  en 
France,  il  y  trouvera  de  vaillants  chevaliers  qui  n'ont 
pas  leurs  pareils  au  monde.  »  Les  messagers  renou- 
vellent leur  défi  et  prennent  congé  de  Charlcmagne. 
Ils  rapportent  sa  réponse  à  l'empereur  de  Constan- 
tinople.  •  Si  vous  le  défiez,  disent-ils,  il  vous  défie 
aussi  et  ne  manque  pas  de  chevaliers  qui  ne  craignent 
point  les  vôtres.  —  Avant  qu'il  soit  longtemps,  dit 
l'empereur,  Charlemagne  saura  à  quoi  s'en  tenir.  L'un 
de  nous  deux  sera  réduit  A  néant.  »  L'empereur  con- 
voque tous  ses  vassaux;  en  moins  d'un  mois  il  en  a 
réuni  cinquante  mille.  Sa  fille  et  son  petit-fils  l'ac- 
compagneront. Le  preux,  le  vaillant  Varocher  ne  res- 
tera pas  en  arrière,  il  s'arme  â  sa  guise  et  se  taille  un 
grand  bhon  noueux,  gros  et  massif,  dont  il  ne  se  sé- 
parera pas.  L'armée  se  met  en  marche  et  chevauche 
vers  la  France.  Que  Dieu  soit  en  aide  à  Charlemagne! 
P.  »7}-i>i9 

Arrivé  sous  les  murs  de  Paris,  l'empereur  de  Con- 
ilaniinoplc  fait  déployer  les  lentes  et  les  pavillons. 
A  cette  vue,  le  roi  de  France  ne  peut  retenir  ses  lar- 
mes. Il  appelle  le  duc  Naimes,  son  sage  conseiller: 
•  Naimes,  lui  dit-il,  j'ai  bien  sujet  de  m'attrister 
qaand  |e  me  vois  dans  une  telle  détresse.  Ce  fut  pour 
mon  malheur  que  l'cpuusai  hianchcfleur,  et  toi,  Ma- 
caire,  traître  maudit,  pourquoi  t'ai-je  accordé  mon 
amitié  '  Tu  m'en  as  récompensé  par  la  trahison  !  — 
Hoorquoi  en  lamentations.'  dit  le  duc  Naimes.  Ne 


Sommaire.  clxvij 

vous  souvient-il  plus  du  temps  passé,  et  la  race  de 
Mayence  ne  vous  a-t-elle  pas  toujours  trahi  ?  C'est 
encore  par  elle  que  nous  voici  réduits  à  une  telle  ex- 
trémité. C'est  par  le  crime  de  Macaire  que  nous 
avons  en  face  de  nous  de  mortels  ennemis  qui  devraient 
être  nos  amis.  La  guerre  et  ses  malheurs  sont  à  nos 
portes.  On  ne  vit  jamais  en  France  pareille  calamité. 
Que  Dieu  et  sainte  Marie  nous  soient  en  aide  !  Pour 
moi,  je  ne  sais  que  vous  dire.  Le  mieux  serait  encore 
de  nous  armer  et  de  sortir  de  la  ville  pour  nous  dé- 
fendre. Mieux  vaut  mourir  que  de  rester  ici  en  prison, 
puisque  l'empereur  ne  veut  entendre  parler  ni  de 
merci  ni  de  pardon  et  refuse  toute  rançon.  —  Qu'il 
en  soit  donc  ainsi ,  »  dit  Charlemagne.  Puis  il  fait 
assembler  ses  barons.  Ils  sont  plus  de  trente  mille  qui 
montent  à  cheval  sous  la  conduite  du  Danois ,  de 
Naimes  et  d'Isoré.  Les  portes  de  la  ville  sont  ouver- 
tes; ils  se  mettent  aux  champs.  P.  189-197. 

De  son  côté,  l'empereur  de  Constantinople  fait 
prendre  les  armes  à  ses  chevaliers;  ils  sont  bien 
quarante  mille.  Varocher  ne  se  comporte  pas  en 
truand  :  s'il  n'a  ni  palefroi  ni  destrier,  il  n'en  marche 
pas  moins  derrière  avec  les  gens  de  pied,  armé  de  son 
grand  bâton,  qu'il  n'a  pas  oublié.  En  voyant  l'armée  de 
Charlemagne,  il  donne  un  souvenir  à  sa  femme  et  à 
ses  enfants,  qu'il  n'a  plus  revus  depuis  le  jour  où  il 
rencontra  la  reine.  A  le  voir  jouer  de  son  bâton,  on 
dirait  un  diable.  —  Il  faut  raconter  un  exploit  de  ce 
bon  Varocher.  Comme  il  connaît  bien  chemins  et  sen- 
tiers (1),  il  en  profite  pour  pénétrer  la  nuit  au  camp  de 

I .  Le  texte  ajoute  que  Varocher  connaît  bien  aussi  les 


clxviij  Sommaire. 

Charlemagne,  où  on  le  prend  pour  un  écuyer.  Il  s'in- 
troduit ainsi  au  quartier  du  roi,  là  où  il  sait  que  sont 
les  bons  destriers.  Il  se  fait  seller  le  meilleur,  et  ainsi 
monté  revient  vers  les  siens  en  s'ccriant  :  «  Monjoie  ! 
chevaliers,  levez-vous  sans  tarder;  je  viens  de  butiner 
au  camp  de  Charlemagne.  j'ai  son  meilleur  destrier; 
il  sera  fort  en  peine  au  moment  de  monter  à  cheval  !  u 
A  cet  appel  les  chevaliers  courent  aux  armes,  et  le 
camp  français  est  assailli.  Grande  est  la  déconvenue 
de  Charlemagne  :  il  ne  retrouve  pas  son  destrier,  et, 
pour  surcroît  de  souci,  le  duc  Naimcs,  à  bout  de 
sagesse  et  de  ressources,  ne  trouve  que  des  reproches 
i  lui  adresser  et  des  malheurs  à  lui  prédire.  P.  197- 
201. 

Les  deux  armées  sont  en  présence;  la  lutte  s'en- 
gage. —  Récit  de  la  bataille.  —  Joute  de  Floriadent 
et  d'Ogier  le  Danois.  —  Blanchefleur,  de  la  tente  de 
son  père,  assiste  à  la  mêlée,  et  voit  tomber  nombre  de 
chevaliers  français.  Elle  se  rappelle  qu'elle  est  leur 
reine,  et  ne  peut  retenir  ses  larmes.  «  Ces  gens  que 
vous  faites  tuer,  dit-elle  à  son  père,  sont  pour  moi 
des  amis,  des  frères!  —  Ma  fille,  lui  répond  l'empe- 
reur, il  n'en  peut  être  autrement  ;  il  faut  que  je  cou- 
vre de  honte  ce  roi  à  qui  je  vous  donnai  jadis  pour 
épouse,  el  vous  ne  sauriez  vous  en  plaindre,  vous 
qu'il  a  si  cruellement  outragée  et  bannie  du  royaume 
de  France.  Pour  moi ,  )c  ne  pourrais  oublier  pareille 
injure.  Charles  vous  a  traitée  comme  une  concubine; 


tHtrftî  éf  Pafli  ft  ht  h^tfff  dft  rirhrs  chrfaliers  ;  mais  i 
qnoib'-  ouslrsmuri 

C'est  i  1.  .   .     .  _  ;ii  girdc. 


Sommaire.  clxix 

il  m'en  souviendra  toute  ma  vie.  —  Père,  lui  dit  la 
dame,  mon  seigneur  ne  sait  pas  que  je  suis  près  de 
vous  ;  s'il  le  savait,  il  se  repentirait  de  son  erreur  et 
vous  demanderait  son  pardon.  —  Il  ne  l'aura,  répond 
l'empereur,  que  quand  je  serai  vengé.»  P.  201-21 1. 

A  ces  mots  survient  Varocher  ;  il  amène  à  l'em- 
pereur deux  des  meilleurs  destriers  de  Charlemagne, 
deux  destriers  aragonais.  «  Sire,  dit-il,  je  vous  fais 
don  de  ces  coursiers,  que  j'ai  pris  dans  les  tentes  de 
Charlemagne  et  du  duc  Naimes.  Je  ne  suis  qu'un 
garçon,  mais  s'il  vous  plaisait  de  me  ceindre  l'épée 
au  côté,  et  si  je  pouvais,  comme  d'autres,  m'appeler 
votre  chevalier,  j'entrerais  en  lice  pour  combattre  le 
meilleur  champion  qui  soit  dans  l'armée  du  roi  de 
France.  —  Nous  vous  accordons  votre  requête,  dit 
l'empereur.  —  Et  avec  grande  raison,  ajoute  Blan- 
chefleur;  il  n'est  pas  au  monde  d'homme  plus  loyal, 
et  je  ne  puis  oublier  qu'il  abandonna  sa  maison ,  sa 
femme,  ses  enfants,  pour  m'accompagner  jusqu'en 
Hongrie  et  pour  veiller  sur  moi.  —  Nous  le  savons, 
dit  l'empereur,  et  il  ne  restera  pas  sans  récompense.  » 
Aces  mots  il  appelle  ses  ducs  et  ses  barons.  Blanche- 
fleur,  aidée  des  dames  qui  l'accompagnent,  fait  revê- 
tir à  Varocher  une  riche  tunique  de  soie.  L'empereur 
lui  ceint  l'épée  au  côté,  un  duc  lui  chausse  l'éperon, 
et  le  nouveau  chevalier  jure  que  Charlemagne  trou- 
vera en  lui  un  mauvais  compagnon.  P.  211-215. 

La  reine  fait  don  à  Varocher  d'un  bon  haubert  et 
d'un  heaume  au  cercle  doré.  Ainsi  équipé,  il  monte 
sur  un  destrier  rapide,  s'arme  d'une  lance  au  fer 
acéré,  et,  un  écu  d'ivoire  au  cou,  manœuvre  si  bien 
son  coursier,  qu'on  ne  reconnaîtrait  plus   en  lui  le 


clxx  Sommaire. 

truand,  et  qu'il  a  tout  l'air  d'un  noble  chevalier,  il 
voit  bientôt  se  réunir  à  lui  un  millier  de  compagnons, 
âpres  au  gain,  qui  le  reconnaissent  pour  chef  et  lui 
jurent  de  le  servir  loyalement.  Varocher  les  tiendra 
quittes  de  sa  part  de  butin,  il  les  en  prévient;  mais  il 
veut  qu'ils  se  montrent  bien,  et  dès  le  lendemain  ma- 
tin il  leur  en  fournira  l'occasion  Ils  iront  au  camp  de 
Chariemagne,  et  là  ils  trouveront  de  quoi  enrichir 
tous  leurs  parents  :  or,  argent,  destriers,  palefrois, 
mulets  ;  aucune  proie  ne  leur  manquera.  F.  2 1 5-2 1 9. 
En  eflfet,  ils  montent  à  cheval  avant  l'aube,  et,  par 
un  chemin  détourné  qui  les  conduit  près  de  la  ville,  ils 
s'introduisent  dans  le  camp  de  Chariemagne,  en  criant 
comme  le  guet  quand  il  fait  sa  ronde  par  les  champs. 
Les  Français  les  entendent,  croient  qu'ils  sont  des 
leurs,  et  les  laissent  ainsi  pénétrer  dans  les  tentes  de 
Chariemagne  et  de  ses  chevaliers.  Là,  ils  prennent  tout 
ce  qui  leur  agrée,  changent  leurs  mauvais  chevaux 
pour  de  bons,  enlèvent  les  armures,  les  vêtements, 
l'or  et  l'argent,  de  façon  que  tel  qui  s'était  endormi 
riche  se  réveille  pauvre  le  matin.  Après  cet  exploit, 
Varocher  et  ses  compagnons  s'en  reviennent  à  leur 
camp  chargés  de  butin.  Va  chacun  de  se  demander  : 
•  Où  sont-ils  allés  prendre  toutes  ces  richesses  ?  — 
Dans  un  lieu  où  il  en  reste  encore ,  »  dit  Varo- 
cher. Cette  réponse  lui  vaut  plus  de  deux  mille  nou- 
veatui  compagnons ,  qu'il  ne  refuse  pas.  Varocher 
donne  u  part  de  butin  à  l'empereur,  i  Blanchcfleur 
et  A  son  jeune  61s.  Mais  la  reine  de  France  n'en  dé> 
plore  pas  moins  ce  pillage  :  c'est  son  bien,  pense- 
t-eile,  que  se  partagent  ainsi  des  maraudeurs  qui  ne 
l'ont  pas  gagné. 


Sommaire.  clxxj 

Charlemagne,  à  son  lever,  voit  sa  chambre  déva- 
lisée et  ne  retrouve  pas  son  cheval  à  l'écurie  ;  il  ne 
sait  qui  accuser  de  ce  larcin.  «  Sire,  lui  dit  le  duc 
Naimes,  ne  vous  plaignez  pas  à  moi  :  si  vous  avez 
perdu,  je  n'ai  pas  gagné  ;  car  moi  non  plus  je  ne  re- 
trouve pas  mon  cheval.  »  Plus  d'un  ne  fit  que  rire 
de  cette  mésaventure  ;  mais  de  ces  rieurs  il  y  en  eut 
de  tels  qui,  après  avoir  bien  cherché,  ne  retrouvèrent 
ni  leurs  bonnes  lances,  ni  leurs  hauberts,  ni  leurs 
écus.  Ce  riche  butin  était  aux  mains  de  Varocher  et 
de  sa  compagnie.  Le  roi.  qui  n'avait  garde  de  s'en 
douter,  soupçonna  nombre  des  siens,  qu'il  fit  prendre 
et  garrotter.  P.  219-225. 

Bientôt  Charlemagne  est  assailli  une  seconde  fois 
dans  son  camp  ;  il  court  aux  armes  avec  ses  barons, 
et  une  nouvelle  bataille  s'engage.  —  Récit  de  la  ba- 
taille. —  Prouesses  de  Varocher.  —  Il  rencontre  le 
duc  Naimes,  et  lui  assène  un  tel  coup  qu'il  lui  fait 
presque  vider  les  arçons.  «  Sainte  Marie  !  dit  le  duc, 
ce  n'est  pas  un  homme,  c'est  le  diable  en  personne; 
je  ne  reçus  jamais  pareil  coup  d'aucun  chevalier.  » 
Naimes  tire  son  épée  pour  prendre  sa  revanche;  mais 
Varocher  ne  l'attend  point  :  il  sent  bien  qu'il  n'a  pas 
affaire  à  un  bachelier.  Comme  il  tourne  bride,  Charle- 
magne arrive  près  du  duc  :  «  Voyez-vous  cet  enragé .? 
lui  dit  Naimes.  Il  faut  qu'il  ait  le  diable  au  corps;  il 
vient  de  me  donner  un  tel  coup  d'épée,  qu'il  m'a  jeté 
à  la  renverse  sur  ma  selle;  c'est  une  grâce  de  Dieu 
qu'il  ne  m'ait  point  entamé.  —  Et  ne  serait-ce  pas, 
dit  Charlemagne,  le  méchant  ribaud  qui  m'a  volé  mon 
destrier  ?  Je  le  croirais  volontiers  à  le  voir  chevau- 
cher. Si  je  puis  l'approcher,  il  me  le  payera  cher  !  » 


clxxi)  Sommaire. 

Mais  CM  menaces  n'atteignent  point  Varocher,  qui  nr 
cesse  de  courir  de  çâ  et  de  là.  P.  22^-2  jj. 

En  chevauchant  ainsi ,  il  rencontre  Berart  de 
Mondidier,  et  reçoit  de  lui  un  coup  qui  brise  les 
pierreries  de  son  heaume,  mais  sans  le  pénétrer.  Va- 
rocher  frappe  à  son  tour,  et  si  rudement  qu'il  désar- 
çonne Berart  et  le  fait  prisonnier.  Il  le  conduit  à  la 
tente  de  l'empereur  de  Constantinople  et  le  remet  à  la 
garde  de  Blanchefleur.  La  reine  reconnaît  en  lui  un 
de  ses  chevaliers,  le  fait  désarmer  et  revêtir  de  riches 
habits  de  soie.  Berart  tombe  à  ses  genoux  ;  sa  joie 
est  extrême  en  la  revoyant;  tout  l'or  de  Bavière  ne 
le  rendrait  pas  plus  heureux.  Blanchefleur  lui  de- 
mande des  nouvelles  de  Charlemagne.  «  Dame,  lui 
répond  Berart,  il  ne  peut  se  consoler  de  vous  avoir 
perdue;  il  n'ose  plus  espérer;  il  vous  croit  morte. 
Mais  vous,  dame,  comment  pouvez-vous  souffrir  cette 
guerre  où  meurent  tant  des  vôtres?  Moi-même, 
n'était  la  protection  de  Dieu,  j'aurais  succombé  aussi 
sous  l'épée  de  ce  truand  qui  vient  de  m'amener  ici. 
—  Il  est  preux  et  vaillant,  lui  dit  Blanchefleur,  et 
personne  n'a  rendu  â  mon  seigneur  autant  de  services 
que  lui.  »  Puis  elle  raconte  à  Berart  tout  ce  qu'elle 
doit  i  Varocher,  â  ce  nouveau  chevalier  qui  n'était 
qu'un  vilain  quand  elle  le  rencontra.  «  Il  a  bien 
changé,  dit  Berart;  personne  aujourd'hui  ne  porte 
mieux  que  lui  le  haubert.  Mais  quelle  joie  pour  le  roi 
de  France,  s'il  vous  savait  encore  vivante!  De  sa  vie 
il  n'en  aurait  ressenti  une  pareille.  —  Il  faut  le  laisser 
faire  pénitence,  dit  la  reine,  pour  m'avoir  si  injuste 
ment  jugée,  si  honteusement  bannie.  Et  cependant, 
)e  ne  puis  me  défendre  de  compatir  aux  souffrances 


Sommaire.  clxxiij 

des  siens;  mais  ce  n'est  pas  moi,  c'est  mon  père  qui 
a  voulu  cette  guerre  pour  me  venger.  »  P.  233-239. 

Pendant  que  Berart  et  Blanchefleur  s'entretiennent 
ainsi,  la  bataille  continue,  terrible,  acharnée.  Elle  a 
duré  tout  le  jour,  lorsque  Charlemagne  appelle  à  haute 
voix  l'empereur  de  Constantinople,  qui  se  rend  près 
de  lui.  Les  deux  souverains  ont  une  entrevue  seul  à 
seul,  ce  Sire  empereur,  dit  Charlemagne,  comment 
avez-vous  pu  vous  résoudre  à  venir  en  France  assié- 
ger ma  cité?  Je  déplore  amèrement  le  sort  de  votre 
fille;  mais  si  elle  est  morte,  du  moins  vous  ai-je  bien 
vengé  du  traître  qui  l'avait  accusée.  Et  de  plus,  je 
suis  prêt  encore  à  vous  accorder  telle  réparation  que 
vous  voudrez.  »  —  L'empereur  refuse  :  «  Vous  avez 
été ,  dit-il  j  sans  merci ,  sans  pitié  ;  vous  avez  chassé 
ma  fille  de  son  royaume;  vous  l'avez  envoyée  en  exil 
sous  la  garde  d'un  seul  chevalier  que  Macaire  a  tué. 
Notre  querelle  ne  peut  prendre  fin  à  moins  d'un  com- 
bat singulier  entre  deux  champions.  »  —  Charle- 
magne accepte  ce  combat.  «  Que  demain  ,  dit-il ,  au 
lever  du  soleil,  un  de  vos  chevaliers  soit  armé;  un  des 
miens  sera  prêt  aussi.  Si  mon  champion  est  vaincu, 
je  m'inclinerai  devant  vos  volontés,  et  vous  tirerez  de 
moi  telle  vengeance  qu'il  vous  plaira.  Mais  si  c'est 
votre  champion  qui  a  le  dessous ,  vous  retournerez 
dans  votre  empire  et  il  y  aura  entre  nous  paix  et 
amitié.  »  L'accord  conclu,  les  deux  princes  se  sépa- 
rent et  rentrent  dans  leurs  camps.  Charlemagne  ap- 
pelle près  de  lui  le  duc  Naimes,  le  Danois  et  maint 
autre  baron.  Il  leur  fait  part  de  son  engagement,  que 
chacun  approuve.  Le  Danois  s'offre  à  combattre  ;  le 
roi  l'agrée.   De  son  côté ,  l'empereur  de  Constanti- 


Clxxiv  SOMMAIRK. 

nopic  annonce  aussi  lahataille  à  sfs  chevaliers  :  <>  Qui 
sera  notre  champion  ?  »  Leur  demande-t-il  ;  et  tous 
de  répondre:  «  Varochcr  lépreux.  — Volontiers,  >» 
dit  Varocher,  à  la  grande  joie  de  l'empereur  et  de  ses 
barons.  P.  259-24^. 

Quand  BlancI  cfleur  apprend  la  nouvelle,  quand 
elle  sait  que  Varocher  aura  pour  adversaire  le  Danois, 
le  plus  hardi ,  le  plus  brave  chevalier  qui  soit  au 
monde ,  elle  s'en  émeut ,  elle  fait  mander  son  fidèle 
défenseur  :  a  Varocher ,  lui  dit-elle ,  c'est  une  folie 
d'avoir  relevé  ce  gant.  Vous  ne  connaissez  pas  celui 
que  vous  aurez  ù  combattre;  il  n'est  pas  de  guerrier 
plus  redoutable  qu'Ogier  le  Danois.  —  Je  ne  le  re- 
doute pas,  dit  Varocher,  et  vous  prie,  pour  l'amour 
de  moi  ,  de  quitter  ce  souci.  Quand  Roland  et  Oli- 
vier vivraient  encore,  je  ne  les  craindrais  pas  davan- 
tage, r  Berart  de  Mondidier,  qui  est  demeuré  près  de 
la  reine,  lui  dit  :  <i  Dame,  Varocher  est  preux  et  vail- 
lant; j'ai  reçu  de  lui  un  coup  comme  jamais  aucun  che- 
valier ne  m'en  a  donne.  Mais  il  faut  qu'il  ait  une  bonne 
armure  ;  car  Ogier  a  une  épée  dont  le  tranchant  est  bien 
vif.  Courtain ,  ainsi  l'appellent  les  Allemands  et  les 
Bavarois,  coupe  le  fer,  le  rubis  ou  l'acier  plus  aisé- 
ment que  la  faux  ne  fait  l'herbe  du  pré.  —  J'y  son- 
geais, dit  la  reine.  HAtez-vous  donc,  ajoute  Va- 
rocher, car  il  me  tarde  d'être  en  face  de  mon  adver 
Mire.  —  Sire  Varocher,  dit  Bcrart,  c'est  un  bon 
sentiment ,  mais  dont  vous  pourriez  bien  vous  repen- 
tir. Tel  rêve  de  vente  ou  d'échange  qui  finit  souvent 
par  perdre  beaucoup  du  sien.  Vous  ne  connaissez  p.is 
le  brate  Danoi»  :  il  n'est  point  de  meilleur  chevalier 
cHex  Ici  pajeas  ai  cher  les  chrétiens.  —  J'ai  bien  en- 


Sommaire.  cIxxv 

tendu  parler  de  lui ,  dit  Varocher ,  mais  je  ne  l'en 
crains  pas  plus  pour  cela.  Il  faut  que  vous  sachiez  que 
depuis  que  mon  seigneur  m'a  armé  chevalier  je  suis 
devenu  orgueilleux  et  fier,  si  bien  que  lorsqu'il  m'ar- 
rive  de  penser  à  mon  ancien  métier  de  bûcheron  et 
aux  fardeaux  dont  je  me  chargeais  comme  une  bête  de 
somme ,  je  ne  me  sens  nulle  envie  de  retourner  au 
bois.  En  ce  temps-là  jetais  vêtu  comme  un  truand  et 
je  n'avais  pour  arme  qu'un  bâton  de  pommier.  Aujour- 
d'hui,  mes  vêtements  sont  ceux  d'un  chevalier,  et  je 
porte  au  côté  l'épée  d'acier  à  la  lame  fourbie.  Je  vi- 
vais au  milieu  des  bêtes  fauves  ;  maintenant  j'habite 
une  résidence  impériale,  et,  quand  je  veux,  des  cham- 
bellans m'en  ouvrent  les  portes.  —  Tu  as  si  bon  es- 
poir, dit  la  reine,  et  tu  parles  si  bien  que  je  ne  trouve 
plus  rien  à  te  dire  ni  à  t'opposer.  Je  ne  laisserai  pas 
toutefois  de  prier  pour  toi  Notre-Seigneur ,  le  vrai 
justicier ,  de  permettre  que  tu  reviennes  sain  et  sauf 
de  cette  bataille.  —  Assez  de  paroles,  dit  Varoclser; 
faites-moi  apporter  mes  armes.  —  Volontiers,  »  ré- 
pond la  reine.  P.  245-2^. 

Elle  fait  apporter  à  Varocher  les  meilleures  armes 
du  monde.  Il  endosse  le  haubert,  chausse  l'éperon, 
ceint  l'épée  et  lace  le  heaume,  un  heaume  que  porta 
jadis  le  roi  Pharaon  et  qu'aucune  lame  ne  peut  en- 
tamer. Il  monte  sur  un  rapide  destrier  d'Aragon ,  pend 
à  son  cou  un  bon  écu ,  et  s'arme  d'une  lance  au  fer 
tranchant.  »  Dame,  dit-il  à  Blanchefleur ,  je  m'en  vais 
à  la  grâce  de  Dieu.  —  Et  suivi  de  mes  vœux,  dit  la 
reine.  »  Varocher  pique  son  destrier,  court  à  l'empe- 
reur et  lui  dit  :  «  Sire ,  je  me  rends  au  champ  de  ba- 
taille; j'espère  en  revenir  vainqueur.  —  Que  Dieu 


clxxvj  Sommaire. 

vous  bénisse  !  dil  l'empereur.  S'il  m'accorde  de  reve- 
nir k  Conslantinople  ,  |e  vous  donnerai  de  l'or  et  une 
bonne  terre  avec  château  et  donjon  ,  de  façon  à  vous 
rendre  riche  pour  le  reste  de  vos  jours.  —  J'accepte- 
rai,  répond  Varocher,  à  la  charge  de  l'hommage, 
comme  de  droit.  »  L'empereur  lui  donne  sa  bénédic- 
tion, el  Varocher,  plus  fier  que  lion  ou  léopard  ,  en- 
fonce les  éperons  dans  les  flancs  de  son  cheval.  Il  ar- 
rive bientôt  à  la  tente  de  Charlemagne  et  s'écrie  à 
haute  voii  :  «  Roi  de  France  et  de  Laon  ,  où  est  vo- 
tre champion  ?  Est  il  prêt  à  combattre  ,  oui  ou  non  ?  » 
Charles  et  le  duc  Naimcs  l'entendent  :  a  Voyez,  di- 
sent-ils ,  ce  mauvais  garçon  !  n'a-t-il  pas  le  diable  au 
corps  .^  »  — Ogier  aussi  l'a  entendu,  à  sa  grande  con- 
fusion. Il  court  à  sa  lente,  s'arme  en  toute  hâte,  monte 
à  cheval  et  sans  mot  dire  s'élance  à  la  rencontre  de 
Varocher.  a  Voyez,  dit  Charlemagne  au  duc  Naimes, 
avec  quelle  ardeur  le  Danois  court  à  la  bataille  ! 
Plaise  à  Dieu,  ajoute  le  duc,  qu'il  en  revienne  vain- 
queur, et  qu'il  puisse  rétablir  la  paix  entre  des  pa- 
rents désunis.  »  P.  2JI-2J7. 

Ogier  est  en  face  de  Varocher  :  <«  birc  chevalier, 
lui  dit-il ,  je  ne  m'attendais  pas  à  être  devancé.  Vou- 
lez-vous faire  l'épreuve  de  votre  valeur  ou  l'aveu  de 
votre  défaite }  —  Avez-vous  perdu  le  sens?  lui  répond 
Varocher.  Pensez-vous  donc  que  je  sois  venu  ici  pour 
chanter  des  chansons ,  pour  me  divertir ,  et  non  pour 
mettre  l'épée  au  ventr  Allons,  si  vous  êtes  digne 
de  votre  renom,  vous  ne  reculerez  pas  devant  moi 
—  C'est  entendu  ,  »  dit  le  Danois.  A  ces  mots ,  ils  se 
doDoenldu  champ,  puis  s'élancent  l'un  contre  l'autre 
en  brandissant  leurs  lances.  Ils  s'entre  choquent  si  ru- 


Sommaire.  cxxvij 

dément  que  leurs  écus  volent  en  éclats;  mais  leurs 
hauberts  résistent  et  les  protègent.  Les  deux  chevaux 
plient  et  fléchissent  du  genou  ;  les  deux  lances  tom- 
bent à  terre  en  tronçons. 

Le  combat  recommence  à  l'épée.  Varocher  en  frappe 
le  premier.  Il  ne  peut  entamer  le  heaume  d'Ogier, 
que  Dieu  protège;  mais  il  lui  tranche  le  devant  de 
son  haubert.  «  Sainte  Marie!  dit  Ogier,  quel  fil  a 
cette  épée  !  Il  ne  m'aimait  guère  celui  qui  en  fit  don.  » 
A  son  tour ,  le  Danois  atteint  Varocher  sur  la  tête 
d'un  coup  si  terrible  qu'il  le  fait  plier  en  avant  sur 
l'arçon  de  sa  selle.  «  Sainte  Marie,  refuge  des  pé- 
cheurs, s'écrie  Varocher,  défendez-moi  contre  la  mort! 
—  Me  reconnais-tu?  dit  Ogier.  Allons,  rends-toi 
sans  plus  tarder!  —  Vaines  paroles!  répond  Varo- 
cher; je  ne  suis  pas  encore  à  ta  discrétion.  »  Et  tous 
deux  reprennent  la  lutte  avec  une  nouvelle  ardeur. 
Bientôt  leurs  armures  sont  en  pièces ,  hormis  les 
heaumes.  Ogier  admire  la  vaillance  de  son  adver- 
saire :  «  Sire  chevalier,  lui  dit-il,  comment  vous 
nomme-t-on  à  la  cour  de  l'empereur  que  vous  ser- 
vez.? —  J'ai  nom  Varocher.  Il  y  a  peu  de  temps  que 
je  suis  chevalier;  je  n'étais  d'abord  qu'un  vilain  vi- 
vant dans  les  bois.  Mais  l'empereur ,  en  reconnais- 
sance d'un  service  que  je  lui  ai  rendu ,  m'a  conféré 
la  chevalerie.  Si  le  roi  Charlemagne  savait  certain  se- 
cret que  je  ne  puis  révéler,  loin  de  t'envoyer  ici  pour 
me  combattre  et  pour  me  tuer,  il  me  prendrait  en 
amitié,  il  me  chérirait.  —  Noble  chevalier,  dit  le 
Danois,  s'il  vous  plaisait  de  me  confier  ce  secret, 
peut-être  pourrions-nous,  vous  et  moi,  mettre  fin  à  ce 
combat  et  nous  accorder  tous  deux  sans  coup  férir .? 
Macaire.  l 


clxxviij  Sommaire. 

—  Si  je  vous  le  confie  ,  dit  V.irocher ,  me  promettez- 
vous  de  le  garder  fidèlement  et  de  n'en  faire  part  à 
qui  que  ce  soit?  —  Je  vous  le  jure.  —  En  ce  cas, 
reprend  Varocher,  vous  saurez  tout.  »  Il  lui  raconte 
alors  ce  que  devint  la  reine  après  la  mort  d'Aubri; 
comment  il  la  rencontra  et  la  conduisit  en  Hongrie, 
où  elle  accoucha  d'un  fils ,  et  comment  elle  revint  à  la 
cour  de  l'empereur  son  père,  a  C'est  pour  la  venger, 
ajoute-t-il,  qu'il  a  réuni  cette  grande  armée,  et  je  puis 
vous  donner  l'assurance  qu'elle  est  à  celte  heure  saine 
et  sauve  dans  la  tente  impériale,  elle  et  son  jeune  en- 
fant. »  P.  2^7-267. 

C^and  le  Danois  entend  Varocher  parler  ainsi,  il  en 
ressent  plus  de  joie  que  si  on  lui  donnait  le  royaume 
de  Bavière.  Il  remet  l'épée  au  fourreau  et  s'incline 
devant  son  adversaire  :  a  Varocher ,  lui  dit-il ,  vous 
m'êtes  devenu  bien  cher.  A  Dieu  ne  plaise  que  je 
continue  i  jouter  contre  vous.  Je  vous  aimerai  désor- 
mais comme  un  frère,  et  je  n'aurai  rien  que  je  ne  par- 
tage avec  vous.  Je  retourne  près  de  Charlemagne.  11 
ne  saura  pas  comment  les  choses  se  sont  passées  :  je 
lui  dirai  que  vous  m'avez  désarçonne,  et  la  paix  sera 
faite.  —  Grande  charité!  dit  Varocher.  Ne  tardez 
donc  pas  davantage,  d  A  ces  mots ,  ils  se  sépareot. 
Ogier  revient  au  camp  français,  où  il  annonce  sa  pré- 
tendue défaite,  puis  il  se  dépouille  de  ses  armes  et 
court  s'agenouiller  devant  le  roi  :  «  Bon  roi ,  dit-il , 
il  (aat  que  j'en  fasse  l'aveu  :  je  suis  vaincu.  J'ai  été 
nuté  par  le  meilleur  chevalier  de  la  chrétienté.  Je 
ne  puis  plus  que  vous  prier  de  faire  la  paix  avec  l'em- 
pereur. —  J'y  serais  tout  disposé,  dit  Charlemagne, 
s'il  voulait  se  itisver  fléchir  et  me  pardonner  la  mort 


Sommaire.  clxxix 

de  sa  fille.  —  Envoyez-lui  donc,  dit  le  Danois,  un 
habile  messager,  qui  sache  bien  parler  et  qui  réussisse 
à  l'attendrir. —  J'y  songeais,  reprend  le  roi;  mais  qui 
charger  de  ce  message  ?  —  Qui .?  répond  Ogier  :  le  duc 
Naimes,  et  moi  avec  lui.  —  Volontiers,  dit  Charlema- 
gne.  Je  n'en  saurais  choisir  deux  meilleurs.  »  P.  267- 

273- 

Le  duc  Naimes  et  le  Danois  partent  donc  de  com- 
pagnie pour  se  rendre  au  camp  de  l'empereur  de  Con- 
stantinople.  C'est  Varocher  qu'ils  rencontrent  tout 
d'abord ,  comme  il  était  convenu  entre  lui  et  Ogier. 
Le  duc  Naimes  et  le  Danois  le  prennent  chacun  par 
la  main  et  tous  trois  se  présentent  ainsi  devant  l'em- 
pereur, qui  se  lève  pour  les  recevoir.  Il  fait  asseoir 
Naimes  à  sa  droite ,  Ogier  à  sa  gauche.  Varocher 
reste  debout  devant  eux.  Les  deux  messagers  attirent 
les  regards,  et  chacun  admire  leur  bonne  mine.  C'est 
le  duc  Naimes  qui  prend  la  parole  :  «Juste  empereur, 
dit-il,  daignez  m'écouter.  Je  ne  vous  dirai  rien  que 
de  vrai.  En  ce  monde,  ce  qui  est  fait  est  fait  et  ne 
saurait  être  effacé  ni  anéanti.  Je  ne  puis  donc  que 
vous  prier,  au  nom  du  Tout-Puissant,  d'accorder  un 
généreux  pardon  à  Charlemagne  votre  allié,  qui  se 
mettra  à  vos  ordres,  lui  et  tous  les  siens.  —  Lors- 
que je  mariai  ma  fille  à  votre  seigneur,  répond  l'em- 
pereur, je  n'avais  ni  parent  ni  ami  qui  me  fût  plus  cher 
que  lui.  C'est  Charles  qui  en  a  mal  usé  envers  moi, 
envers  ma  fille  ;  c'est  lui  qui  nous  a  outragés  tous  deux 
en  la  condamnant  à  être  brûlée  vive.  Une  accusation 
honteuse  a  pesé  injustement  sur  elle  ;  mais  je  ne  puis 
me  défendre  de  vous  tirer  d'une  erreur  oîi  vous  êtes. 
Grâce  à  Dieu,   ma  fille  n'est  pas  morte.   Elle  est  en 


clxxx  Sommaire. 

santé  et  en  joie,  et  si  vous  en  doutez,  elle-même  va 
vous  détromper.  »  Puis,  s'adressant  à  Varocher  > 
il  lui  dit  en  riant  :  «  Sage  et  vaillant  chevalier,  ren- 
dez-vous sans  retard  auprès  de  Blanchefleur  et  ame- 
nez-la en  ma  présence  pour  que  Naimes  et  Ogier  la 
puissent  voir.  »  Varocher  obéit.  Il  se  rend  près  de  la 
dame,  qu'il  trouve  dans  sa  chambre  avec  le  prisonnier 
Bcrart.  a  Dame,  lui  dit-il,  je  vous  apporte  une 
bonne  nouvelle.  L'empereur  votre  père  vous  mande 
de  venir  près  de  lui ,  et  dans  vos  plus  beaux  atours, 
pour  témoigner  du  soin  qu'il  a  pris  de  vous.  Deux  de 
vos  sujets  français,  Ogier  et  Naimes ,  désirent  de  vous 
voir,  w  La  dame  rend  grâces  à  Dieu,  se  revêt  de  ri- 
ches habits,  rattache  ses  cheveux  avec  un  fil  d'or  et  se 
rend  à  la  tente  de  son  père.  P.  27J-279. 

Dès  que  les  deux  barons  l'aperçoivent,  ils  courent 
se  jeter  â  ses  genoux.  Le  duc  Naimes  lui  fait  part  de 
sa  mission  ;  il  la  supplie  de  les  aider  à  la  conclusion 
de  la  paix,  et  de  consentir  à  rentrer  dans  son  royaume, 
où  l'attendent  les  hommages  de  tous  ses  sujets.  La 
reine  hésite  ou  feint  d'hésiter;  elle  rappelle  au  duc 
tout  ce  qu'elle  a  souffert  depuis  le  jour  où  elle  fut  si 
honteusemenl  jugée;  elle  lui  apprend  tout  ce  qu'elle 
doit  i  Varocher;  enfin  elle  lui  dit  :  «  La  paix  dé- 
pend de  mon  père  ;  il  peut  disposer  de  moi  â  son  gré. 
Il  m'a  nourrie,  moi  et  mon  enfant,  depuis  que  j'ai 
quitté  la  France;  s'il  consent  à  pardonner,  j'en  aurai 
grande  joie.  —  C'est  parler  sagement ,  »  dit  le  duc 
Naimes  ;  puis,  s'adressant  à  l'empereur  et  sinclinanl 
profondément  devant  lui  :  «  Sire  empereur,  lui  dit-il, 
je  vous  en  conjure  par  le  Dieu  qui  naquit  i  Bethléem, 
faites  la  paix  avec  Charlemagne  et  rendez-lui  la  reine  I 


Sommaire.  clxxxj 

elle  est  à  lui,  personne  n'a  droit  de  la  lui  enlever.  — 
Si  j'acquiesce  à  la  demande  de  Charles,  répond  l'em- 
pereur, sachez  bien  que  ce  n'est  pas  sans  regret,  lors- 
que je  me  rappelle  l'opprobre  qu'il  a  fait  endurer  à 
ma   fille;   et  cependant  j'y  consens;  terminez  cette 
grande  querelle   à  votre  gré.  »  A  ces  mots,  le  duc 
Naimes  s'incline  et  remercie  humblement  l'empereur. 
La  reine  laisse  éclater  sa  joie  :  «  Naimes,  dit-elle,  si 
Dieu  me  prête  vie,  vous  serez  bien  récompensé  de  ce 
service  ;  mais,  avant  tout,  prenez  avec  vous  mon  en- 
fant et  menez-le  devant  son  père,  qui  ne  l'a  jamais 
vu.  —  Dieu  !  s'écrie  le  Danois,  quel  riche  présent  !  » 
La  reine  remet  gracieusement  son  fils  aux  mains  du 
duc  Naimes.  Les  deux  messagers  prennent  congé  de 
l'empereur,  et  s'en  vont  avec  l'enfant,  que  le  fidèle 
Varocher  ne  laisse  pas  partir  sans   l'accompagner. 
P.  279-285. 

Comme  ils  approchent  du  camp  de  Charlemagne, 
chevaliers  et  gens  de  pied  accourent  au-devant  d'eux 
pour  savoir  s'ils  auront  la  paix;  ils  voient  l'enfant  et 
s'émerveillent  de  sa  beauté.  Avec  sa  tête  blonde  sur- 
montée d'une  plume  de  paon,  le  petit  damoiseau  est 
le  plus  beau  du  monde,  plus  beau  même  qu'Absalon. 
Quand  ils  sont  près  du  roi,  Charles  dit  à  ses  deux 
barons  :  a  Quel  est  cet  enfant.?  où  l'avez-vous  trou- 
vé? On  n'en  vit  jamais  un  plus  beau.  —  Quand  vous 
saurez  son  nom ,  répond  le  duc  Naimes ,  il  vous 
sera  plus  cher  que  la  prunelle  de  vos  yeux.  »  Comme 
il  dit  ces  mots,  ô  miracle!  voici  l'enfant  qui  quitte  la 
main  du  duc  Naimes,  court  près  de  Charlemagne,  et 
le  prenant  par  le  menton  :  «  Père,  lui  dit-il,  je  sais 
bien  comment  ma  mère  a  quitté  le  royaume  de  France. 
Je  suis  votre  fils,  n'en  doutez  pas,  et  si  vous  ne  me 


clxxxij  Sommaire. 

croyez  point,  regardez  la  croix  blanche  que  je  porte 
sur  l'épaule  droite.  »  Le  roi  l'entend,  et,  s'adressant 
au  duc  Naimes  :  a  Que  dit  cet  enfant,  Naimes  ?  Je 
ne  comprends  rien  à  son  langage.  D'où  est-il  ?  Qui 
est-il  ?  —  Quand  je  vous  l'aurai  dit,  répond  Naimes, 
ce  sera  une  )oie  pour  tous  comme  jamais  il  n'y  en 
aura  eu  en  France.  Ce  jeune  enfant  que  vous  voyez, 
je  puis  vous  assurer,  je  puis  vous  jurer  qu'il  est  votre 
61s;  Blanchefleur  sa  mère  n'est  point  morte;  je  l'ai 
vue  tout  4  l'heure.  —  Est- il  bien  vrai  r  dit  Charle- 
magne  ;  |'ai  peine  à  le  croire,  car  si  elle  vivait,  aurait- 
elle  pu  voir  ainsi  succomber  les  siens?  —  Je  vous  le 
jure,  reprend  Naimes;  je  l'ai  vue,  je  lui  ai  parlé,  et 
la  paix  est  faite  si  vous  le  voulez.  —  Nous  ne  l'au- 
rons que  trop  tard  !  »  dit  Charlemagne.  Puis  il  se 
prend  i  regarder  l'enfant  :  «  Beau  fils,  lui  demande- 
l-il,  comment  se  nomme  ta  mère?  et  ton  père,  com- 
ment l'appelle-l-on  ?  —  Ma  mère  se  nomme  Blanche- 
fleur,  répond  l'enfant,  et  elle  m'a  dit  que  Charle- 
magne était  mon  père.  »  Le  roi  le  regarde  encore,  le 
baise  et  lui  dit  :  «  Beau  fils,  vous  devez  mètre  cher  ; 
après  ma  mort,  vous  régnerez  sur  la  France,  sur  la 
Norm  indie,  sur  la  Bavière.  —  Songeons  avant  tout  à 
la  paix,  dit  le  duc  Naimes,  et  que  vous  puissiez  bien- 
tôt ramener  la  reine  en  France.  —  C'est  vous,  dit  le 
roi,  que  je  charité  du  soin  de  mettre  fin  à  la  guerre. 
—  Sirc.  répond  le  duc  Naimes,  j'ai  vu  la  reine,  j'ai 
conféré  avec  elle,  |e  connais  ses  intentions  :  c'est  que 
vous  ayez  une  entrevue,  seul  à  seul,  avec  son  père. 
Li,  vous  vous  accorderez  tous  deux  et  conclurez  b 
pan   »  P.  28^-29^. 

Charlemagne  y  consent,  l'entrevue  a  lieu.  Pendant 
que  les  deux  princes  sont  en  pourparler,  voici  la  reine 


Sommaire.  clxxxiij 

qui  vient  tout  à  coup  interrompre  leur  entretien. 
Charlemagne  la  voit  et  sourit  doucement.  Elle  lui  dit  : 
«  Noble  et  puissant  roi,  je  veux  tout  oublier.  Vous 
avez  tiré  vengeance  de  Macaire,  du  traître  qui,  après 
m'avoir  accusée  si  honteusement,  fut  encore  le  meur- 
trier d'Aubri.  Je  suis  votre  femme,  et  ne  connais  point 
d'autre  seigneur  que  vous.  Faites  la  paix,  j'y  souscris 
pour  ma  part.  —  Sages  paroles  !  dit  le  duc  Naimes. 
Arrière  donc  tous  les  mauvais  souvenirs!  —  Sire 
empereur,  dit  Charlemagne  tout  ému,  notre  confé- 
rence ne  sera  pas  longue  :  si  je  vous  ai  offensé,  je  suis 
prêt  à  faire  amende  honorable.  Que  vous  dirai-je?  Je 
m'en  remets  à  Dieu  et  à  vous.  J'étais  de  votre  famille, 
et  j'en  serai  encore  si  la  reine  y  consent.  — Avec  une 
joie  sans  pareille,  dit  Blanchefleur.  Mais,  Sire,  ajoute- 
t-elle_,  je  vous  le  dis  sans  détour,  gardez-vous  de  ja- 
mais recommencer.  »  P.  293-297. 

La  paix  conclue,  les  princes  entrent  à  Paris,  et  la 
reine  au  doux  sourire  revoit  avec  bonheur  son  palais. 
Après  quinze  jours  de  fêtes,  l'empereur  de  Constan- 
tinople  et  le  roi  de  Hongrie  prennent  congé  de  Char- 
lemagne et  s'en  retournent  dans  leurs  États.  Charles 
demeure  à  Paris,  sa  cité,  où  il  siège  avec  la  reine  à 
sa  droite.  P.  297-301. 

Depuis  le  jour  où  Varocher  avait  quitté  sa  femme 
et  ses  enfants  pour  accompagner  Blanchefleur,  il  ne 
les  avait  pas  revus,  et  ce  jour  était  déjà  loin.  Quand 
il  voit  la  guerre  finie,  il  dit  à  la  reine  :  «  Dame,  il 
vous  souvient  que  lorsque  je  me  séparai  de  ma  femme 
et  de  mes  enfants,  je  les  laissai  dans  une  grande  pau- 
vreté ;  mais  aujourd'hui,  grâce  à  Dieu  et  à  vos  bon- 
tés, j'ai  de  l'or,  j'ai  un  palefroi,  j'ai  un  destrier;  je 
suis  à  l'aise  pour  le  reste  de  mes  jours.  Souffrez  donc 


clxxxiv  Sommaire. 

que  je  prenne  congé  de  vous  »  La  reine  y  consent,  le 
comble  de  présents  à  charger  un  char,  et  lui  dit  : 
«  Allez  V^arocher  ;  mais  n'oubliez  pas,  dès  que  vous 
Je  pourrez,  de  revenir  à  la  cour.  »  Varocher  le  pro- 
met, et  part  avec  une  suite  peu  nombreuse  :  quatorze 
compagnons  seulement,  il  n'a  pas  oublié  le  chemin 
de  sa  demeure.  Sur  le  point  d'y  arriver,  il  aperçoit 
ses  deux  fils  qui  reviennent  du  bois  avec  une  pe- 
sante charge,  comme  leur  père  les  y  avait  accoutu- 
més. Touché  de  pitié  à  cette  vue,  il  s'approche  d'eux 
et  met  i  bas  leurs  fardeaux.  Les  deux  garçons,  ainsi 
rudoyés,  se  saisissent  chacun  d'un  grand  bâton  et 
s'élancent  sur  leur  père.  Ils  l'auraient  frappé;  mais 
lui,  faisant  un  mouvement  de  retraite,  leur  dit  : 
a  Vous  serez  braves,  je  le  vois.  Beaux  fils,  ajoute- 
t-il,  ne  reconnaissez-vous  pas  votre  père?  Me  voici 
de  retour,  et  je  reviens  avec  assez  d'or  pour  vous 
rendre  riches  le  reste  de  vos  jours.  Vous  monterez  de 
bons  destriers  et  serez  tous  deux  armés  chevaliers.  » 
A  ces  mots,  les  enfants  l'ont  reconnu,  avec  quelle 
joie,  on  le  devine.  P.  joi-joj. 

Quand  Varocher  entra  dans  sa  maison,  il  n'y  trouva 
ni  riches  habits,  ni  pain,  ni  vin,  ni  chair,  ni  poisson  ; 
sa  femme  n'avait  point  de  pelisse,  et  était  mal  accou- 
trée, elle  et  ses  deux  garçons.  Varocher,  sans  plus 
tarder,  leur  donna  â  tous  des  vêtements  de  soie  et  de 
coton  ;  il  fit  apporter  chez  lui  tout  ce  qui  est  à  l'usage 
d'une  bonne  maison,  et  se  fit  élever  un  palais  avec 
don|on.  Il  fut  institué  champion  i  la  cour  de  Char- 
lemagne.  P.  joj-joj. 

ici  finit  la  chanson.  Que  Dieu  vous  bénisse! 


MACAI RE 


Macaire. 


MACAIRE 


m)i  conleron  d'une  mervilc  gran 
>k  ";\  <^  vcne  in  França  dapois  por  longo  tan, 
J5  Pois  qe  fo  mort  Oliver  e  Rolan  , 

Li  quai  fi  faire  un  de  qui  de  Magan  , 

Dont  manli  çivalcr  mori  di  cristian  ; 

K  por  Marchario  fo  tuto  quelo  engan. 

Undc,  segniur,  deço  siés  çertan 

(^c  dapois,  e  darer  e  davan , 

En  crestentés  non  fo  hom  si  sovran 

(>>fno  fu  l'inpercr  K.  cl  man, 

Ne  qe  tanto  durasc  pena  e  torman 

Por  asaitcr  la  loi  di  cristian. 

Contra  pain  el  fo  tôt  li  sovran , 

F.  plus  doté  el  fo  da  tota  çan. 

El  non  ouir  mie  le  conscio  d'infan  , 

R  por  ço  duro  le  plus  de  docento  an  , 


MACAIRE 


I  conterons  d'une  merveille  grant 
Qa'avinten  France  moult  grant  pièce  a  de  tens, 
Puis  que  mort  furent  Oliviers  et  Rolans  : 

C'est  de  Maience  d'un  cuivert  soduiant , 

Dont  en  morurent  maint  chevalier  vaillant  ; 

Li  fel  Macaires  ceste  oevre  ala  brassant. 

Oies,  seignor,  sachiés  certainement 

Que  depieça,  et  deriere  et  devant, 

Hom  si  sovrains  ne  fu  et  mont  vivant 

Com  Kallemaines ,  li  riches  rois  puissans , 

Ne  qui  autant  soffrist  peine  et  torment 

Por  essaucer  la  loi  de  crestiens. 

Contre  paiens  fu  toudis  conquerans 

Et  plus  dotés  fu  il  de  tote  gent. 

Conseil  d'enfant  naloitmie  escoutant, 

Et  si  dura  le  plus  de  deus  cens  ans. 


MaCAIRE.  17—58 

Tanlo  que  cl  vene  c  Cuglcmo  e  Bcltran. 
Una  dama  avoit  d'un  parcnlé  gran  , 
Fila  d'un  enpcrer  qe  oit  gran  posan , 
De  Coslanlinopli ,  ensi  l'apela  la  jan. 
Blançiflor  avoit  nome  celc  dan, 
Loial  c  bone,  c  de  grand  esian. 
Or  entcndcrés  la  fin  d'e$  roman  ; 
Qc  Dco  vos  beneie  e  mescr  san  Joan  ! 


COMENT    K.    TENOIT    CRANT    CORTE 

ENTRE  Paris. 

Gran  cort  manten  K.  1  inperaor 
Entro  Paris,  son  pales  maior. 
liée  estoit  mant  filz  de  valvasor 
E  manti  dux  ,  princes  e  contor, 
E  le  dux  N.  so  bon  conseleor. 
Unqes  el  segle  non  estoit  nul  milor, 
Ne  qe  de  foi  tant  amase  son  scgnor, 
Ne  qe  tanto  durase  c  pena  e  dolor. 
Sor  tôt  les  autres  estoit  coreor, 
Unde  da  Dco  cl  n'avc  gran  restor, 
Da  Dco  dcl  celo,  li  maine  criator. 
Quatro  filz  oit  de  sa  çentil  uxor 
Qc  fo  di  doçe  per  e  fo  fin  çostreor. 
En  Roncival  fo  morti  à  dolor, 


17— î8  MACAIRE. 

Et  tant  que  vinrent  Guillames  et  Bertrans. 
Kalles  otfeme  d'un  parenté  moult  grant. 
Fille  à  un  roi  d'une  cité  puissant  j 
Costantinoble ,  si  l'apele  la  gent. 
La  dame  otnom  Blancheflory  au  cors  gent^ 
Léal  et  boine  et  de  grant  esciant. 
Or  escoutés  la  fin  cestui  roman  ; 
Dex  vos  garisse  et  H  ber  sains  Jehans  ! 


CoMENT  Kalles  tenoit  grant  cort 
A  Paris. 

Grant  cort  tint  Kalles  l'emperere  Francor 
Droit  à  Paris ,  en  son  palais  maior. 
Illec  estaient  maint  fil  de  vavasor. 
Maint  duc  i  furent ,  maint  prince  et  maint  conter. 
Et  li  dus  N aimes ,  ses  boins  consellor. 
Onques  el  siècle  n'en  vit  nus  hom  meillor 
Ne  qui  de  foi  tant  amast  son  segnorf 
Ne  tant  por  lui  soffrist  peine  et  dolor. 
Sor  tas  les  autres  avoit  cil  la  valor. 
Si  que  de  Dieu  il  en  ot  grant  resîor, 
De  Dieu  de  glore ,  l'umainne  criator, 
Qjiatrefis  ot  de  sa  gentil  oissor, 
Qui  des  pers  furent  et  hardi  jostéor. 
En  Ronscivals  mort  furent  à  dolor, 


MaCAIRE.  ;9— 6i 

Quando  fo  rr.orto  R.  li  conlor, 

For  li  malvfs  Gaino  ,  li  traïtor, 

Quant  li  traî  à  li  rois  almansor, 

A  li  rois  Marsilio,  dont  pois  n'ave  desenor, 

Dont  fo  çuçè  i  modo  de  traïtor. 


COMENT    MaCARIO   VOLSE   VERCOCNER    K. 

Cran  cort  manten  K.  man  l'inperer 
De  gran  baron,  de  conti  e  de  prinçer; 
Mais  sor  tôt  i  fo  dux  N.  de  Bavier 
E  li  Danois  qe  l'omo  apela  Oger. 
Tant  avoit  fato  li  traïtor  losençer, 
Con  son  avoir  c  besanl  e  diner, 
Qc  in  la  cort  son  ama  e  tenu  çcr  : 
E  con  li  rois  n'ont  à  hoir  e  à  mançer, 
E  un  li  est  de  lor  plus  ançoner. 
Machario  de  Losane  se  fait  apeler. 
Or  entendes  dcl  traïtor  loscnçer 
Como  vose  li  rois  onir  c  vergogner, 
E  por  force  avoir  sa  muler. 
Qe  una  festa  def  baron  san  Riçer 
La  çenlil  dame  estoit  en  son  vcrçcr, 
Cun  mante  dame  s'estoit  à  déporter  ; 
Si  se  fasoit  davanti  soi  violer, 
E  una  cançon  e  dir  e  çanter. 


39— éj  MACAIRE. 

Là  h  fil  mors  Rolans  ,  //  boins  conlors, 
Por  Ganelon ,  h  malvms  îraïtor, 
Quant  les  traî  al  félon  aamacor, 
Al  roi  Marsile ,  dont  puis  ot  desenor. 
Dont  fa  jugiés  à  loi  de  traïtpr. 


COMENT   MaCAIRES    VOUT  VERGOIGNER  KalLOK. 

Grant  cort  tint  Kalles  l'emperere  au  vis  fier 
Dehaus  barons j  de  contes,  de  princiers. 
Sor  toz  ifu  dus  N aimes  de  Baivier 
Et  li  Danois  que  l'en  apele  Ogier. 
Tant  avoit  fait  li  cuivers  losengiers 
Par  son  avoir  et  besans  et  deniers 
Qu'en  la  cort  fa  amis  et  tenus  chiers  : 
O  le  roi  siet  au  boire  et  au  mangier. 
Et  s'est  li  uns  de  ses  drus  plus  privés. 
Se  fait  Macaire  de  Losaneapeler. 
Or  entendes  del  cuivert  losengier 
Com  vont  le  roi  honir  et  vergoignier^ 
Par  droite  force  et  avoir  sa  moillier. 
A  une  f este  del  baron  saint  Riquier, 
La  gmtis  dame  estait  en  son  vergier 
0  mainte  dame  por  son  cors  déporter; 
Si  se  fesoit  devant  soi  vieler, 
Une  chançon  et  dire  et  chanter. 


MaCAIRE.  (s— 8& 

E  Machario  enlro  en  fe  vfrçtr; 

Avec  lui  avoil  nunti  çivaJcr. 

E  coraenço  la  dama  h  donoier. 

«  Dama,  fait  il ,  ben  vos  poés  vanter 

«  Sor  lot  dames  qe  s«  poust  Irover 

«  Plus  bêla  dama  hom  noi  poust  reçater , 

•  E  ben  estoit  un  gran  pecé  morter 

«  Quant  uu  tel  home  v'oit  i  governer. 

«  Se  moi  e  vos  saames  acompagner, 

«  Plus  bêla  compagne  non  se  poust  trover 

«  Por  gran  amor,  estrcnçer  c  baser.  » 

La  dama  l'olde,  si  le  prist  i  guarder 

E  en  riando  si  le  prist  à  parler  : 

«  A»  !  sire  Machario,  vu  si  e  pro  e  ber, 

«  Queste  parole  qe  vos  oido  conter 

o  E  so  ben  qe  le  dites  por  mon  cors  asaçer.  » 

Dist  Machario  :  «  El  vos  fali  li  penser; 

«  El  no  e ,  dama ,  deçà  ni  delà  da  mer, 

«  Qe  sovra  nos  e  digni  de  vos  amer, 

•  Et  no  e  pena  qe  pocso  endurer 

«  Qe  0  non  fcse  por  vocors  déliter.  » 
La  dama  l'olde  q'd  non  dis  por  gaber  ; 
Ça  oidirés  como  li  responde  arer. 
«  Machario,  dist  ela  ,  tu  non  sal  mon  penser  ; 
«  Avanti  me  lairoie  tôt  le  menbre  couper 
«  Et  en  un  foi^  e  ardcr  e  bruser, 

•  E  in  apreso  b  polvere  i  venter. 


62— S8  MaCÂIRE. 

Ez  vos  Macaire  entrant  ens  et  vergier  ; 
Ensemble  o  lui  avait  maint  chevalier. 
Et  comença  la  dame  à  dosnoier. 
«  Dame ,  fait  il ,  bien  vos  poés  vanter 
«  Sor  totes  dames  que  on  péust  trover 
«  Nule  plus  bêle  ne  péust  on  esmer; 
«  Et  ce  est  bien  ans  grans  pechiés  mortes 
«  Quant  uns  tes  hom  vos  a  à  governer, 
■    «  Se  je  et  vos  fussiens  acompaigné , 
«  Tel  druerie  ne  péust  on  trover 
«  Por  bien  amer^  acoler  et  baisier.  » 
La  dame  Vot ,  si  le  vait  esgarder 
Et  en  riant  si  li  prist  à  parler  : 
«  Sire  Macaires ,  tant  estes  preus  et  ber, 
«  Ceste  parole  que  je  vos  oi  conter 
«  Bien  sai  la  dites  por  mon  cors  esprover.  » 
Et  dist  Macaires  :  «  D'el  vos  covient  penser; 
«  Que  nen  est,  dame^  deçà  ne  delà  mer, 
«  Nus  hom  qui  puist  miex  de  nos  vos  amer^ 
a  Et  si  n'est  peine  que  péusse  endurer 
«  Que  nelfesisse  por  vo  cors  déliter.  » 
La  dame  Vot  que  nel  dit  por  gaber. 
Or  orrés  ja  com  li  respont  arrier, 
Dist  la  rome  :  «  Tu  ne  sais  mort  penser; 
a  Ains  me  lairoie  tos  les  membres  coptr 
«  Et  en  un  feu  et  ardoir  et  bruisier, 
«  Et  en  après  la  poriere  à  venter^ 


10  MACAIf<E.  89^109 

o  Qe  mais  pensese  mal  de  l'inperer. 
n  E  se  mais  vers  moi  c  v'oido  si  parler 
o  E  derier  moi  tel  rason  conter, 
a  A  mon  sire  le  diro  senza  entarder. 
a  Malvasio  hom,  con  l'olsas  tu  penser 
«  De  ton  segnor  tel  parole  parler  ? 
a  S«  l'olsoit,  no  t'en  poroit  guarenter 
«  Toto  l'avoir  qe  se  pousl  irovcr 
M  Qjelo  no  te  faist  i  dos  fors  apiçer, 
•  Tosto  da  moi  vos  deçà  descvrer, 
a  E  ben  vos  guardés  de  micha  mais  parler, 
o  De  tes  paroles  à  moi  derasner.  d 
Machario  l'olde,  s'en  pris  à  vergogner; 
î)a  le  se  parte  cum  toto  mal  penser. 


COMENT    LA    RaYNE    RETORNE    DAL   CARDIN 
E    COMENT    OYT    CRAN    DOLLO. 

Blanciflor  la  raine  fu  arcre  lornc, 
Sor  son  paies  s'en  fo  reparié. 
De  dol  et  d'ire  oit  son  cor  abusmé. 
E  Macario  se  ne  fo  Iravalé  ; 
S'el  no  la  c>it  i  soa  volunté, 
De  son  viia  non  cura  anpcio  pelé, 
E  die  e  ooit  por  le  ^toit  en  pensé. 


î-jOQ  Macaire,  II 

«  Queja  dou  roi  osasse  mal  penser, 
«  Se  mais  vers  moi  vos  en  oi  si  parler 
«  Ou  tel  raison  derrière  moi  conter, 
«  A  mon  scgnor  le  dirai  sans  targier. 
«  Malvais  ribaus ,  corn  l'osas  tu  penser 
«  De  ton  segnar  tel  parole  parler^ 
a  Se  il  l'oïst,  ne  t'en  porroit  garder 
a  Trestos  Vavoirs  que  on  péust  trover 
a  Ne  tefesist  as  forches  encroer^ 
«  Or  tost  de  moi  vos  estuçt  deseyrer, 
«  Et  bien  gardés  uimais  ne  m'aparlésy 
«  Ne  tés  paroles  vers  moi  ne  deraisnés.  » 
Macaires  l'ot  j  prist  s'en  à  vergoignier; 
D'ele  se  part  à  tout  moult  malpenser ^ 


COMENT    LA    ROINE    RETORNE    DEL   JARDIN 
ET   COMENT   OT   GRANT   DUEL. 

Or  est  arierc  la  roine  torné, 
En  son  palais  si  s'en  est  repairié^ 
De  duel  et  d^ire  ot  son  cuer  abosmè. 
Et  s'est  Macaires  traveillié  et  peini; 
Se  ne  fait  d'ele  tçte  sa  volentéy 
Il  ne  se  prise  vaillant  .1.  ail  pelé  y 
Et  nuit  et  jor  por  ele  ert  ç(i  pmsÀ^ 


12  MaCAIRC.  110— 1)6 

Si  se  porpense  por  soa  malvasité 

Cornent  la  poroit  avoir  ençegnié. 

U  nano  estoit  en  la  cort  l'inperé  , 

Dal  roi  e  da  la  raina  estoit  molto  amé. 

Machario  ven  à  lui ,  si  l'oit  aderasné. 

«  Nan  ,  fait  il ,  en  bon  ora  fusi  né  ! 

«  Tanti  te  donaro  de  diner  moené 

«  Qe  richi  fara  tu  tuto  ton  parenté  , 

o  Se  tu  fara  ta  moia  volunté.  » 

E  cil  le  dist  :  «  Ora  si  comandé 

f  Ço  qe  vos  plas,  e  son  aparilé.  » 

Dist  Machario  :  o  Oés  voio  qe  vu  façé. 

«  Quando  à  la  raina  vu  serés  acosté, 

c  Vu  le  dires  de  moia  belté , 

a  E  s'ela  faist  la  moia  volunté  , 

a  Plus  bêla  compagnia  non  seroit  trové.  » 

Dist  li  nan  :  o  Ora  plus  non  parlé. 

o  Quando  cum  le  eo  sero  acosté, 

«  Meio  le  diro  qe  no  m  avés  conté.  » 

Dist  Machario  :  a  In  bona  ora  fust  né! 

o  Tant  avoir  cl  te  sera  doné  , 

«  Richo  fara  tuto  to  parenté.  » 

Dit!  li  nan  :  «  De  nian  vos  doté,  n 

Da  lu  :e  parte  tuto  çoiant  e  lé. 

E  Machario  fo  i  sa  mason  torné, 

Çoiant  fo  e  baido  e  aie. 

E  i  la  cort  fo  li  nan  aie. 


no— ijé  MACAIRE.  13 

Si  se  porpense  par  sa  grant  maîvaistié 

Corn  la  porroit  deçoivre  et  engignier. 

En  la  cort  ert  uns  maus  nains  bocerés 

De  la  roine  et  don  roi  moult  amés. 

Cil  vint  à  lui ,  si  l'en  a  araisné, 

«  Hé  !  nains ,  fait  il ,  de  bone  ore  fuis  nés  ! 

«  Tant  te  donrai  de  deniers  monéés 

«  Riche  en  feras  tôt  le  tien  parenté , 

ce  Se  tu  veus  faire  la  moie  volenté.  » 

Et  cil  li  dist  :  «  Or  me  soit  comandi 

ce  Ce  que  vos  plaist,  et  sui  aparilliés,  » 

Et  dist  Macaires  :  ce  Oés  que  vos  ferés. 

ce  Lez  la  roïne  quant  serés  acostés, 

ce  Vos  H  dires  de  la  moie  belté , 

ce  Et  sefesist  la  moie  volenté  ^ 

ce  Tel  druerie  ne  poroit  on  trover.  » 

Et  dist  li  nains  :  ce  Or  n'en  soit  plus  parlé, 

ce  Lez  la  roïne  quant  serai  acostés , 

ce  Miex  li  dirai  que  ne  m'avés  conté.  » 

Et  dist  Macaires  :  ce  De  bone  ore  fuis  nés  ! 

ce  Si  grans  avoirs  te  sera  ja  donés 

ce  Riche  en  feras  tôt  le  tien  parenté,  » 

Et  dist  li  nains  :  ce  De  rien  ne  vos  dotés,  v 

De  lui  se  part  tos  joians  et  tos  liés. 

Et  rest  Macaires  à  son  ostel  tornéSy 

Si  s'en  repaire  baus  et  joians  et  liés. 

Et  à  la  cort  s" en  est  li  nains  aies. 


14  Mac  Al  RE.  t)7— M9 


COMINF    LI    NAM    PAROLE. 

Or  fu  li  nan  retornéo  arer. 
Tulo  quel  çorno  non  fine  de  penser 
Cornent  doit  â  la  raina  parler. 
E  Machario ,  quando  li  pot  trover, 
El  non  cesa  da  lui  adester 
Cornent  deçà  quel  pla  fincr. 
E  una  festa  del  baron  san  Riçer, 
La  raina  estoit  desor  un  so  soler 
Con  altrc  dame  por  son  cor  déporter, 
Si  se  fasoit  davant  soi  violer 
E  mant  si  fasoit  baler  e  caroer. 
Le  malvas  nan  si  le  vait  aprosmer; 
Apreso  la  raine  si  le  vait  acostcr, 
E  in  apreso  soto  son  mantel  colçer. 
Como  estoit  uso  la  pris  à  donoier. 
E  la  raine,  qi  non  oit  mal  penser, 
Si  le  prist  bêlement  carecer. 
Et  clo  la  prist  malamcnt  parler, 
o  Dama ,  fait  il ,  molto  me  poso  mervelcr 
a  Como  vos  poés  K.  mainoamer; 
a  Por  dame  donoier  el  non  val  un  diner, 
a  E  vos  estes  tanto  bêle  e  si  avés  le  vis  cler 
«  Qe  vostra  bclté  no  se  poroit  esmer. 


137— iî9  MACAIRE.  15 


COMENT    LI    NAINS    PAROLE. 

Or  vait  H  nains ,  tornés  s'en  est  arrier. 
Tôt  icel  jor  ne  fine  de  penser 
A  la  ro'ine  cornent  doie  parler. 
Et  quant  Macaires  le  nain  puet  encontrer, 
Ne  cesse  mie  de  lai  amonester 
Cornent  le  plait  à  chief  doie  mener. 
A  une  feste  del  baron  saint  Riquier, 
La  ro'ine  ert  desor  un  suen  solier 
0  d'autres  dames  por  son  cors  déporter, 
Si  sefesoit  devant  soi  vieler 
Et  sifesoit  baler  et  caroler. 
Et  H  maus  nains  la  vait  aproïsmer  ; 
Lez  la  roïne  se  vait  il  acoster 
Et  en  après  sos  son  mantel  cûuchier. 
Si  com  soloit  la  prist  à  dosnoler. 
Et  la  roïne,  qui  nen  ot  mal  penser, 
Tôt  bêlement  le  prist  à  aplaigner. 
Et  il  U  prist  malement  à  parler. 
c(  Dame,  fait  il,  moult  me  puis  merveiller 
«  De  Kallemaine  com  le  poés  amer; 
«  Por  dosnoier  ne  vait  il  .1.  denier. 
ce  Et  tant  bêle  estes  et  avés  le  vis  cler 
ce  Ne  se  poroit  vostre  beltés  esmer. 


i6  Macaire.  160—186 

a  S«  vu  volés  à  mon  conseil  ovrcr, 

«  E  vos  faro  à  tel  homo  acosler 

«  Plus  bel  çivaler  no  se  poroit  trover  : 

«  E  queslo  si  e  Macario  li  ardi  el  li  fer. 

u  Se  vu  c  lu  ne  poisi  aconler, 

a  Uncha  de  lui  no  ve  porisi  saoler, 

a  E  bcn  vos  porisi  entre  vos  vanter 

a  Del  plus  bel  dru  qe  se  pousl  trover.  » 

La  dama  i'olde ,  sil  prist  i  guarder. 

a  Tasi ,  mato  ,  fait  ela  ,  no  me  usar  sle  parler, 

«  Qe  tosto  le  porisi  cerament  conprer. 

—  Dama,  fait  il,  lasa  sler  quel  penser; 

«  Se  so  un  baso  Machario  v'avese  doner, 

«  Por  nul  homo  no  l'averisi  cancer.  » 

Tanlo  le  dise  li  nan  e  davan  e  darer 

Qe  i  la  dama  le  prist  si  noier 

Qjcia  pois  le  prist  contra  le  son  voler, 

Q'elo  no  se  pote  da  le  defenscr. 

Çoso  de  quel  soler  ela  le  fa  verser, 

Si  le  fa  malament  trabuçer 

Qe  la  testa  li  fa  in  plusor  lois  froscr. 

«  Va  ne  ,  dist  la  raina ,  malvasio  liçer, 

«  E  no  creqe  un  allra  fois  me  vegni  quest  nonçer  !  » 

Ql^ttt  le  nan  fo  trabuçé  çoso  de  li  soler, 

Machario  fo  desoto,  q'era  de  mal  penser. 

Le  nan  el  prist  si  se  nel  fe  porter  ; 

Por  mires  mando,  si  le  foit  liger. 


léo— 186  MaCAIRE.  17 

«  Se  vos  volés  par  mon  conseil  ovrer, 
«  Vos  ferai  je  à  tel  home  acoster 
a  Plus  bels  de  lui  ne  se  poroit  trover  : 
a  Ce  est  Macaires ,  U  hardis  et  H  fiers e 
a  Se  vos  et  lui  en  péusse  acointer, 
a.  Ne  vos  porriés  onc  de  lui  sooler, 
«  Et  en  vo  mer  bien  vos  porriés  vanter 
«  Del  plus  beau  dru  que  l'en  péust  trover.  » 
La  dame  l'oty  si  le  prist  à  garder. 
«  Tais,  fol  j  fait  elc,  ne  m' user  ce  parler; 
a  Tost  le  porois  chierement  comperer. 
—  Dame ,  fait  il ,  tôt  ce  laissiés  ester. 
«  Se  vos  éust  sol  un  baisier  donéj 
«  Por  nesun  home  nel  vorriés  mais  changer.  » 
Tant  dist  li  nains  et  devant  et  derrier 
Que  à  la  dame  si  prist  à  anoier 
Puis  le  saisit  maugrésa  volenté. 
Que  ne  se  pot  encontre  ele  tenser. 
Jus  del  solier  l'a  ele  fait  verser, 
Et  si  le  fait  malement  trebuchier 
Lifait  la  teste  en  plusors  leus  froissier . 
Dist  la  roine  :  «  Va  t^en^fel  pautoniers, 
«  Et  autrefois  ne  mevien  tel  noncier!  » 
Quant  li  nains  fu  trebuchiés  del  solier^ 
Là  fu  Macaires j  qui  ert  de  mal  penser. 
Le  nain  prist  il  si  l'en  a  fait  porter  ; 
Mires  manda j  si  lefist  il  bender. 
Macaire.  2 


l8  MaCAIRE.  ll7~io9 

Plus  de  octo  jomi  stete  ne  se  pote  lever, 
Donde  la  cort  s'anoit  k  merveler. 
Meesmo  li  rois  li  fasoit  demander, 
Etutaora  Machario  li  anoit  scuser, 
Qe  caû  ert  à  costé  d'un  piler, 
Le  çevo  cil  frosé ,  ma  tosto  anera  lever, 
Qc  à  la  cort  pora  reparier. 


COMENT    Ll    N\N    FU    DURES. 

Secnur,  or  entendes  e  siés  certan 
Qe  la  cha  de  Magançe ,  e  darer  e  davan , 
Ma  non  ceso  de  far  risa  e  buban  ; 
Senpre  avoit  guère  cun  Rainaido  da  Mote  AI  ban. 
Et  si  trai  Oliver  e  Rolan  , 
E  li  doçe  père  e  ses  compagna  gran. 
Or  de  la  raine  voie  far  iraïman  ; 
Par  son  voloir  elo  non  rcman 
Q^elonon  onischa  l'inperer  K.  man. 
Ole  jomi  stetc  à  lever  celé  nan; 
E  quando  fo  levé ,  si  se  fe  en  avan, 
La  lesta  oit  enbindea  stroitament  d'un  pan, 
Dont  ne  parlent  le  petit  e  li  gran. 
Meesmo  li  rois  s'en  rise  planeman. 
E  quello  nan  non  fo  mie  enfant , 
A  Dula  persooa  qe  estoit  vivan 


I 


187—209  Macaire.  19 

Plus  de  uit  jors  jut  j  ne  se  pot  lever, 
Dont  en  la  cort  se  vont  esmerveiller. 
Li  rois  méismes  le  fesoit  demander ^ 
Et  Valait  sempres  Macaires  essoiner. 
Que  Mus  ert  encoste  d'un  piler, 
Chiefotfroissié,  mais  tost  s'iroit  lever j 
Si  qu'à  la  cort  poroit  il  repairier. 


COMENT   LI   NAINS   FU    DURES. 

Segnor,  oih ,  sachiès  à  escient 
Que  de  Maience  celé  malvaise  gent 
One  ne  cessa  mener  noise  et  bobant; 
Guerroia  sempres  Renaut  de  Montauban , 
Et  si  traï  Olivier  et  Rolant, 
Les  .XII.  pers  et  lor  compaigne  grant. 
Or  veut  trair  la  roine  au  cors  gent; 
Par  son  voloir  n'ira  ja  demorant 
Que  ne  honisse  Kallemaine  le  franc. 
Uit  jors  malades  fu  li  nains  acouehans; 
Quant  levés  fu ,  si  se  trait  en  avant, 
Chief  ot  d'un  paile  bendè  estroitement , 
Dont  chascuns  parle ,  //  petit  et  li  grant. 
Li  rois  méismes  en  a  ri  bonement. 
Et  li  maus  nains ,  qui  n'ot  pas  sens  d'enfant , 
Ja  à  nului  que  fust  el  mont  vivant 


JO  MaCAIRE.  Jio— a;i 

De  la  raine  cl  non  dise  nian. 

Cun  le  çivaler  stete  d'açel  jor  en  avan , 

Plus  da  la  raina  el  non  vail  davan. 

Por  q'el  conose  sa  ira  e  mal  talan , 

N'en  fo  pais  oiso  da  le  cire  davan. 

E  la  raine  le  quer  e  sil  deman  ; 

E  li  nan  fu  sajes ,  si  stoit  pur  da  lunlan. 

Q[le  donasl  toi  l'avoir  d'Orian, 

No  li  aliroit  da  celc  jor  en  avan 

Plus  aparler  ne  aler  en  ses  man. 

E  li  maivas  home  qi  sla  senpre  en  lorman  , 

Scnpre  se  porpensc  à  far  Iraiman. 

Deo  le  confonde,  le  père  roi  man  ! 

Por  lui  fo  la  raine  meso  in  gran  torman  , 

Cun  vos  oldirés,  se  serés  alendan. 


COMENT    MaCARIO   CÛNSEIA   LI    NAN. 

Li  mal  Macario,  li  fcl  el  seduant, 
Ven  à  li  nan  si  le  disl  en  oiant  : 
«  Nan ,  fait  il ,  de  loi  se  son  dolanl 
V  Se  lu  ai  eu  onla  ni  engobramanl  ; 
•  Ma  se  volisi  ovrer  à  mon  lalant , 
u  De  la  raine  prendcresc  mo  vençamant  : 
u  Arsa  scroii  i  li  fois  ardant.  » 
Dist  li  oan  :  u  Et  altro  non  demant. 


310 — 232 


Macaire.  21 


De  la  roïne  nen  a  mais  dit  noient. 
0  les  barons  se  tint  d'ore  en  avant, 
A  la  roïne  plus  ne  vait  en  présent; 
Quar  il  conoist  s'ire  et  son  mautalent^ 
Ne  H  osast  aler  seoir  devant. 
Et  la  roïne  le  quiert  et  sil  demant] 
Mais  cil  fu  saiges,  si  se  vait  aloignant. 
Qui  H  donast  tôt  lavoir  d'Orient., 
Ja  ne  liroit  de  cel  jor  en  avant 
Plus  aparkrne faire  son  commant. 
Et  H  cuivers  est  sempres  en  torment 
Et  traïson  sempres  vait  porpensant. 
Diex  le  confonde,  li  pères  raemans! 
Par  lui  fu  mise  la  roine  en  grant  torment, 
Corn  vos  orréSf  se  estes  atendant. 


COMENT   MaCAIRES   CONSEILLE    LE   NAIN. 

Ll  maus  Macaires,  li  fel,  li  soduians, 
Al  nain  s'en  vient,  si  li  dist  en  oiant  : 
«  Hé!  nains,  fait  il,  de  toi  sui  je  dolens 
a  Se  as  eu  honte  et  encombrement; 
«  Mais  se  volsisses  ovrer  à  mon  talent, 
(c  De  la  roïne  prendroie  vengement  : 
(c  Arse  et  brute  seroit  enjeu  ardent.  » 
Et  dist  li  nains  :  «  Et  autre  ne  demant. 

2 


22  MACAlKh.  an— >(6 

a  Se  eo  de  lei  me  veist  vençamant, 
«  Si  çoiant  non  fu  uncha  à  mon  vivant. 
€  Quant  me  remembre  cun  me  çito  avant 
1  Çoso  de  li  soler,  oitra  me  mal  talant  ; 
«  De  moi  vençer  a  ço  molt  gran  talant.  »> 
Dist  Machario  :  a  Vu  si  pro  e  valant, 
«  Et  eo  vos  donaro  tant  cro  e  arçant 
j  Richi  en  sera  tôt  ii  ves  parant. 
«»  Penseo  m  ai  tuto  ii  traïmant 
«i  Como  d'cle  se  vençaren  al  presant.  » 
Distii  nan  :  «  Dites  le  moi  davant, 

Et  eo  li  faro  tuto  li  vestre  comant  ; 
a   Mais  de  le  parler  no  me  deisi  niant, 
«  Qe  plus  la  doto  non  faroie  un  serpant.  «> 
Dist  Macario  :  «  Nu  faron  saçemant. 
«'   Usançaest  de  l'inpererdi  Frant, 
o  Cascuna  noit,  avan  l'aube  aparisant, 
o  A  le  matin  el  se  leva  por  tanp  ; 

•  Quant  elc  estoit  çanté,  si  s'en  torna  eramant 
o  Entro  son  leito,  en  la  çanbra  coiçant. 

«  Se  lu  vo  far  vendcte,  fa  la  ensemanl 
«  Si  saçement  que  nés  un  note  sant  : 

•  Derer  da  l'uso  l'alira  acovotant 

•  Q]^cl  no  te  vcza  nés  un  hom  vivant. 


I 


253— 2jé  MaCAIRE.  25 

a  Se  je  pêusse  d'ele  avoir  vengement , 

«  One  si  joians  ne  fusse  en  mon  vivant. 

<(  Quant  me  remembre  com  me  geta  avant 

«  Jus  del  soUery  à  poi  d'ire  nefent; 

a  De  moi  vengier  ai  je  moult  grant  talent.  » 

Et  dist  Macaires  :  «  Soies  preus  et  vaillans , 

«  Et  vos  donrai  tant  or  et  tant  argent 

a  Riche  en  seront  îuit  H  vostre  parent. 

a  Porpensè  m'ai  trestot  iengignement 

«  Com  nos  porrons  vengier  d'ele  erranment.  » 

Et  dist  il  nains  :  «  Dites  le  moi  devant  ^ 

«  Et  je  ferai  tôt  le  vostre  commant; 

«  Mais  iaparlernt  me  dites  noiant, 

a  Que  plus  la  dote  ne  feroie  un  serpent.  » 

Et  dist  Macaires  :  «  Fesons  le  saigement. 

<i  //  est  costume  l'emperèor  des  Frans , 

«  Chascune  nuit,  ains  l'aube  aparissanty 

«  Que  il  se  lieve  à  matines  par  tans  ; 

«  Quant  sont  chantées ,  si  s'en  terne  erranment 

«  Dedens  son  Ht,  en  la  chambre  couchant. 

«  Se  quiers  vengance ,  fai  la  par  tel  covent 

«  Si  saigement  nus  ne  te  soit  sentant  : 

a  Deriere  ihuis  Viras  acovetant 

«  Que  ne  te  voie  nés  uns  el  mont  vivant. 


MaCAIRE.  5(7— 180 


De  çœ  meesme  parole. 

a  Nan  ,  dist  Machario,  se  tu  vo  bon  ovrer, 
a  De  una  colsa  eo  te  voio  conscler, 
«  Qe  aprcso  la  çanbre  le  dizi  acovoter 
n  Qe  nul  homo  te  posa  veoirni  esguarder. 
«  Quando  li  rois  si  s'aneroit  lever, 
«  Por  aler  al  maitin  à  so  ora  çanter, 
««  De  manlenant  tu  t'anera  lever, 
«  Davanti  son  Icit  tu  t'anera  despoiler, 
o  Aprcso  la  raina  tu  t'anera  colçer. 
a  Tu  c  petit,  si  t'anera  convotcr, 
0  Quando  li  rois  reparira  darcr, 
a  Entro  le  leto  el  t'anera  trovcr. 
o  Senpre  di  toi  el  avéra  mal  spcr, 
«•  De  toi  ofcndrc  li  paroit  vituper  ; 
«  El  ne  fara  quérir  et  demander, 
e  E  quando  li  rois  t'en  ira  à  demander, 
a  Tu  dira  senpre ,  no  te  di  car  doter, 
«  Qe  la  raina  l'ega  fato  aler, 
«  Sovcnte  fois  et  aler  et  torner.  » 
Dist  te  nan  :  a  Lasa  â  moi  quel  penser; 
a  Mcio  le  faro  net  savere  deviser 
«  Se  me  reese  d'cle  pur  vençer, 
e  Ça  maior  don  non  voio  ni  non  requer.  ■ 
Di>t  Macario  .  h  No  l'rstove  doter; 


257—280  Ma  CAIRE.  2$ 


De  çou  meesme  parole. 

a  Nains,  dist  MacaireSj  se  tu  vuds  bien  ovrer, 
«  Gentil  conseil  te  saurai  bien  doner, 
«  Qu'emprh  la  chambre  t'estuet  acoveter 
«  Qu^on  ne  te  puist  ne  véoir  nesgarder. 
«  Quant  l'emperere  si  s'en  ira  lever j 
«  Por  aler  s'ore  à  matines  chanter, 
a  De  maintenant  et  t'en  devras  lever, 
«  Devant  son  Ht  t'en  iras  despoil  1er  y 
a  Lez  la  roine  te  covenra  couchier; 
a  Tu  ies  petis ,  t'iras  acoveter. 
a  Et  quant  H  rois  ertarrier  repaires 
a  Et  il  t'aura  ens  cl  lit  atrovéj 
o  Ja  n'aura  il  envers  toi  qu'àirer. 
a  De  t'adeser  li  sembleroitviltés; 
«  //  en  fera  et  quérir  et  mander, 
«  Et  quant  li  rois  fen  ira  apeler, 
c  Ja  li  diras ,  ne  te  covient  doter, 
a  Que  la  roine  t'ait  fait  îaiens  aler, 
o  Sov ente  fois  et  aler  et  torner.  o 
Et  dist  li  nains  :  a  Laisse  moi  ce  penser; 
o  Miex  le  ferai  nel  saurois  deviser. 
«  Se  m'avenist  ancor  d'ele  vengier, 
a  Ja  maior  don  ne  vuel  ne  ne  requier.  » 
Et  dist  Macaires  :  a  Ne  t'estuet  esmaier; 


26  MaCAIRE.  a8i-)a7 

«  Apreso  sero  por  ton  cor  defenscr.  » 

Disl  li  nan  :  «  Vu  farés  como  ber. 

«  Or  vos  Usés  e  lasés  moi  ovrcr, 

tt  Que  je  so  ben  ço  que  li  ait  mcster.  » 

Dist  Machario  :  «  Tu  n'atendi  bon  loer. 

<>  Ça  de  ces  ovra  no  t'en  pora  blasmer  : 

«  Quando  li  rois  t'en  aoera  demander, 

••  Senpre  dira,  e  no  t'avera  doter, 

a.  Qc  sovente  fois  ela  t'ega  fato  aler. 

«  L'nde  li  rois,  s'el  no  se  vora  vergogner, 

«  Ad  albe  spine  elo  la  fara  bruxer.  » 

Dist  le  nan  :  a  Et  altro  non  requer.  u 

Li  nan  remis  al  paies  droiturer, 

E  Macario  s'en  vail  cum  li  altri  çivaler 

Entro  sa  çanbra  à  dormir  et  à  polser. 

Et  li  mal  nan  s'en  vait  acovoter 

Derer  da  l'uso  de  la  çanbra  prinçcr. 

E  al  maitin,  quando  li  rois  se  vait  lever, 

Si  como  el  prisl  l'uso  à  trapaser, 

El  cil  nan  ne  se  fe  mie  lanier  : 

Davanli  le  Iclto  se  vait  aseler 

Et  se  despoile ,  si  se  pris  à  deschalçer. 

Descr  ta  banca  lasa  so  drape  ester, 

Entro  le  leto  se  vait  acolçer. 

Et  [Ija  raina  se  dorme ,  qe  non  a  mal  penser. 

Nen  cuidoit  mie  ço  qu'cle  poust  encontrcr  : 

De  traiter  oui  homo  se  poit  guarder. 


■307 


Macaire.  27 


«  Empres  serai  por  ta  vie  tenscr.  » 
Et  dist  H  nains  :  ce  Vosferés  corne  ber. 
ce  Or  vos  taisiés  et  me  laissiés  ovrer, 
ce  Que  je  sais  bien  ce  qu'il  i  ait  mestier.  » 
Et  dist  Macaires  :  ce  En  aten  bon  loier. 
ce  Ja  de  ceste  oevrc  ne  feras  à  blasmer  : 
ce  Quant  Vemperere  t'en  ira  apeler, 
«  Sempre  dirasy  et  ne  festuet  doter, 
(c  Sov ente  fois  0  soi  t'ai  fait  aler. 
<c  Dont,  se  ne  vuet  H  rois  se  vcrgoignier, 
((  A  aube  espine  il  la  fera  brusler.  » 
Et  dist  li  nains  :  ce  Et  autre  ne  requier.  ^j 
Li  nains  remest  ens  el  palais  plenier; 
Vont  s'en  Macaires  et  Vautre  chevalier 
Ens  en  lor  chambre  dormir  et  reposer. 
Et  li  maus  nains  s'en  vait  acoveter 
Deriere  Vuis  de  la  chambre  roiel. 
Et  le  matin,  quant  s'est  li  rois  levé. 
Si  come  Vuis  se  prist  à  trespasser, 
Et  icil  nains  ne  fu  mie  laniers  : 
Devant  le  lit  si  se  vait  asegier 
Et  se  despoille  et  prent  à  deschaucier. 
Desor  la  banque  laisse  ses  dras  ester 
Et  si  se  vait  ens  el  lit  acouchier. 
Et  la  roïnc  se  dort  sans  mal  penser. 
Ne  cuidoit  mie  que  péusî  encontrer  : 
De  traïtor  ne  se  puet  nus  garder. 


>S  Macaire.  ioB— no 


COMENT    LI    ROIS   SE    LEVE. 

Ll  rois  se  levé  quant  le  matin  fosoné, 
A  saçapela  eio  s'en  fo  aie; 
De  nula  rcn  non  ait  mal  pensé. 
Et  II  mal  nan  fo  en  son  leto  colçé. 
Et  quant  matin  en  fo  dito  e  çanté, 
Arer  s'en  tome  como  esteit  usé. 
E  quant  el  fo  en  sa  çanbra  entré, 
Davant  son  leto  el  oit  reguardé, 
Vi  sor  la  banche  qui  pani  soso  e«;tc. 
Quando  levi,  molto  se  n'e  mervelé, 
E  pois  en  le  leto  vide  del  nan  le  çé  : 
Anq'  el  fust  petit,  groso  l'oit  cquaré 
Ne  le  dise  ren,  tuto  fo  trapensé. 
Quando  le  vi,  tuto  fo  trapensé. 
Granl  oit  li  dol  par  poi  non  fo  racés. 
For  de  la  çanbre,  sença  nul  dcmoré, 
S'en  fo  ensu  sor  la  sala  pavé. 
Machario  li  irove,  que  ça  estoit  levé. 
Qe  de  quel*  ovra  estoit  ben  doté. 
Di  altri  civalcr  li  furent  plus  de  se, 
Li  rois  li  apcle,  si  li  uit  demandé  : 
a  Segnur,  fait  il,  avec  moi  vené, 
«  Se  Icverés  mon  dol  et  ma  ferté. 


3o8— J30  MaCAIRE.  29 


COMENT    LI    ROIS   SE   LIEVE. 

Ll  rois  se  lieve  as  matines  soner^ 
A  sa  chapele  est  maintenant  aies  ; 
De  nule  rien  n'est  il  en  mal  pensé. 
Et  li  maus  nains  fu  en  son  lit  conciliés. 
Et  quant  matines  ot  on  dit  et  chanté , 
Arrier  s'en  torne  corn  ert  acostumés. 
Et  quant  est  Kalles  ens  en  sa  chambre  entrés , 
Devers  son  Ut  se  prist  à  resgarder. 
Voit  sor  la  banque  ices  dras  sus  ester ^ 
Et  quant  les  voit,  moult  s'en  est  merveille. 
Puis  a  véu  el  Ut  dou  nain  le  chief: 
Cilfu  petis ,  mais  l'ot  gros  et  quarré. 
Nostre  emperere  ne  li  a  mot  soné , 
Quant  l'a  véu ,  ains  est  tos  trespensés. 
Grant  duel  en  ot,  par  poi  n'est  esragiés. 
Fors  de  la  chambre,  ni  a  plus  demoré , 
S'en  est  issu  en  la  sale  el  pavé; 
Macaire  i  trove  qui  ja  estoit  levés , 
Qui  de  celé  oevre  bien  se  pooit  doter. 
D'autres  barons  i  furent  plus  de  set. 
Li  rois  les  voit ,  si  les  vait  apeler. 
a  Segnor,fait  il,  or  avec  moi  venés, 
a  Si  leverés  mon  duel  et  ma  fierté 


;o  Macaire.  n«— IJ7 

«  Qe  me  fa  Blanciflor,  qe  tant  avoit  amé  ; 

c  Qc  por  un  nan  cla  m'a  vergogne. 

a  Se  non  créés,  venés ,  si  la  veré.  » 

Toti  li  ont  en  sa  çanbra  mené , 

Le  nan  el  goil  toi  primeran  moslré. 

Quant  cil  le  veent,  molto  se  n'e  mervelé. 

E  la  raine  si  se  fo  rcsveilé  ; 

Quando  vi  qui  baron ,  tota  fo  spavenlé. 

D€  soi  défendre  nient  en  fust  parlé. 

a  Segnur,  disl  li  rois,  qe  conseil  me  doné  ?  >» 

Li  primeran  Machario  oit  parlé. 

o  Bon  rois,  fait  il,  nen  vos  sera  celé, 

a  Se  vos  ne  la  brusés ,  vu  serés  desoré  , 

o  Et  nu  con  vos  nu  seri  vitoperé 

n  Da  tôt  li  mondo  e  davant  e  daré.  « 

Volez  oîr  del  traïtor  renoié  ? 

Le  nan  el  oit  qucri  e  demandé. 

a  Nan ,  fait  il ,  di  mo  por  ton  veric 

a  Con  fo  tu  oiso  eser  ça  entro  entré  ? 

«  Con  le  venis  tu  e  por  quai  volunté  ? 

—  Monsegnor,  dist  le  nan,  e  voio  qe  vu  saçé 

a  Nen  seroie  mie  in  sta  çanbra  entré, 

«  Ne  in  ste  leto  non  seroie  colçé, 

«  S«  no  le  fose  clamé  et  apelé 

c  Da  la  raine,  por  far  sa  volunté  , 

c  E  una  fois  e  ben  quaranta  se.  » 

Coii  diitli  nan  con  li  fo  ordeoé 


Ht— ÎJ7  MACAIRE.  31 

('  De  Blancheflor  que  tant  avoie  ami; 

«  Que  por  un  nain  ele  m'a  vergoigné. 

«  Se  nel  créés ,  venés ,  si  la  verres.  » 

T restas  les  a  en  sa  chambre  menés , 

Le  nain  lor  a  tôt  primerain  mostré. 

Quant  cil  le  voient,  moult  s'en  sont  merveille. 

Et  la  roïne  si  se  vait  esveillerj 

Les  barons  voit,  n'ot  en  soi  qu'esfraer. 

De  soi  desfendre  noient  n'en  fu  parlé. 

ft  Segnor,  dit  Kalles ,  quel  conseil  me  donés  ?  » 

Tôt  primerains  Macaires  a  parlé. 

«  Bons  rois ,  fait  il ,  ja  ne  vos  ert  celé, 

a  Se  nest  bruïe ,  vos  serés  vergoignés , 

«  Et  nos  0  vos  en  serons  tuit  blasmè 

«  De  tote  gent  et  devant  et  derrier.  » 

Volés  oïr  dou  cuivert  renoié  ? 

Le  nain  ot  il  et  quis  et  demandé. 

«  Hé!  nains ,  fait  il ,  or  me  di  par  verte 

«  Corn  osas  tu  estre  çaiens  entrés  ? 

«  Corn  i  venis  et  par  quel  volenté  ?  » 

Dist  H  nains  :  «  Sire,  par  foi,  vos  le  saurés  : 

a  Ja  ne  seroie  en  ceste  chambre  entrés , 

«  Ni  en  cel  lit  ne  seroie  couchiés , 

a  Se  je  n'i  fusse  mandés  et  apelés 

«  Por  la  roïne  faire  sa  volenté, 

a  Et  une  fois  et  bien  quarante  et  set.  » 

Si  dist  li  nains  com  H  ot  ordené 


)2  MaCAIRE.  h8— )8o 

Da  Machario,  li  faiso  renoié. 

Quel  le  destrue  c'a  li  mondo  in  posté  ! 

E  rinperer  oit  plevi  e  curé 

Qc  la  raina  sera  arsa  e  brusé. 

De  escuser  soi  la  raina  non  fo  moto  parlé  ; 

Tal  vergogna  oit  non  oit  le  çevo  levé , 

Ëla  se  dama  dolenta,  mal  aguré. 


COMENT    FO    PRESA    LA    RaINA. 

Quant  la  raine  oit  vécu  quele  jenl 
E  vi  li  rois  de  tanto  mal  talent , 
Machario  vi  apreso  lui  ensement 
Qc  l'acusa  duro  et  asprament 
Pur  debruser  e  no  d'altrotorment , 
Donde  fo  presa  d'acclle  maie  jent. 
En  une  part  la  mené  secretament 
Li  nan  da  une  altre  part,  darai  pendent 
Que  la  novcle  s'csparse  por  la  jent , 
Forme  Paris ,  e  darcr  e  davent. 
Çascune  la  plure,  d'cle  furent  dolent , 
Porqe  tanto  estoit  savia  et  avinent, 
[)ei  so  donava  i  la  povera  cent , 
A  li  poveri  çivaler  qi  non  avoit  teniment , 
A  ses  mulcr  dava  le  vestiment. 
Cascun  pregava  Deo  dolçement 


358—580  Macaire.  3j 

Lifd  Macaires,  H  cuivers  renoiés. 
Cil  le  destruie  qui  tôt  a  à  jugier  ! 
Et  Vemperere  ot  plevi  et  juré 
Ardoirfera  la  ro'ine  et  brusler. 
De  soi  desfendre  n'a  ele  mot  sonè; 
Tel  vergoigne  ot  n'en  a  le  chief  levé , 
Maléurée ,  lasse  se  vait  clamer. 


COMENT    FU    PRISE    LA    ROINE. 

Quant  la  roïne  ot  véu  celé  gent 
Et  voit  le  roi  qui  tant  a  mautalent , 
Macaire  voit  empres  lui  ensement 
Qui  l'achoisonne  et  dure  et  asprement 
D'estre  bruïe  et  non  d'autre  torment , 
Dont  prise  fu  d'icele  maie  gent. 
A  une  part  l'en  mènent  coiement 
Et  le  nain  d'autre  à  celée ,  entretant 
Que  la  novele  s'espandoit  par  la  gent , 
Parmi  Paris ,  et  derrier  et  devant. 
Chascuns  laplore ,  d' ele  furent  dolent , 
Que  tant  estoit  saiges  et  avenans, 
Dou  suen  donoit  tant  à  la  poure  gent  ; 
As  chevaliers  qui  n'orent  tenementj 
A  lor  moilUers  donoit  le  vestement. 
Chascuns  prioit  Damedieu  doucement 
Macaire. 


j^  MaCAIRE.  ;8i-40! 

Qe  la  gardase  d'aco  si  fer  tormenl 
Como  «toit  de  le  fogo  ardent. 
Meesmo  l'inperer  d'ele  era  dolent, 
Q;c1o  l'amava  de  fe  e  dolçemeni  ; 
Mais  tanto  temoit  li  blasmo  de  la  jent 
Qc  de  l'escanper  el  non  po  far  nient 
Q^ela  non  mora  à  dol  c  à  torment. 
E  cil  Macario  ,  cun  tuti  ses  parent, 
Encontra  le  senpre  stava  vi  atent 
De  condur  le  à  le  fogo  ardent. 
Conseil  dona  à  li  rois  spese  fois  o  M.vmt 
Qe  d'ele  faça  tosto  le  çuçement  : 
u  E  se  nol  faites ,  sacè  ad  esient 
c  Qc  blasmé  en  serés  entre  tota  la  jent  ; 
a  Petit  e  grandi  vos  lira  por  nient.  » 


COMENT  Macario  acusoit  la  Raine. 

QUANDO  li  rois  intende  li  baron, 
Desovra  tôt  li  parent  Gainelon  , 
Q<î  contra  la  raine  furent  si  enpron 
De  le  oncir  sença  recnçon , 
Le  rois  la  plure  el  le  duc  Naimon. 
Li  enperere  ,  quando  vide  la  tençon 
Qe  altri  pin .  e  altri  non  sa  bon  , 
De  çuçer  la  raine  fasoit  mencion. 


38S--40J  Mac  AI  RE. 

Que  la  garist  de  si  très  fier  torment 
Corn  d'estre  vive  getée  en  feu  ardent. 
Li  rois  méismes  estait  d'ele  dolens  ^ 
Que  il  Vaimoit  de  fi  et  tinrement; 
Mais  tant  dotoit  le  blasme  de  la  gent 
De  l'espargnier  ne  pot  faire  noient 
Qu'ele  ne  muere  à  duel  et  à  torment. 
Et  cil  MacaireSj  o  lui  tuit  si  parent, 
Sempres  estoit  encontre  ele  atendant 
De  la  conduire  et  mètre  cl  feu  ardent. 
Le  roi  conseille  mainte  fois  et  sovent 
Que  d'ele  tostface  le  jugement  : 
«  Et  se  nel  fêtes ,  sachiès  à  escient 
«  Blasme  en  aurés  entre  tote  la  gent; 
«  Petit  et  grant  vos  tenront  por  noient.  » 


COMENT    MaCAIRES   ACUSOIT    LA    ROINE. 

Quant  ot  U  rois  entendu  les  barons , 
Desore  îos  les  parens  Ganelon , 
Vers  la  roïne  que  furent  tant  embronc 
Que  de  Vocire  sans  point  de  raençon  , 
Des  iex  la  plore  o  le  bon  duc  Naimon. 
QuanCTemperere  a  véu  la  tenson 
Que  as  uns  plaist,  n'est  mie  as  autres  bon , 
De  la  roinejugier  fist  mencion. 


35 


)6  Macaire. 


404— 4  îo 


Li  rois  si  ie  à  seno  de  saçes  hon  : 

Li  rois  n'apcla  c  Riçer  c  Nainion, 

E  des  autres  qe  furent  de  gran  renon 

Si  le  fo  Machario,  que  le  cor  Deo  mal  don  ! 

Cil  le  destrue  qe  sofri  pasion  , 

Qe  lui  e  qui  de  Magance  son 

Senpre  in  le  mondo  i  ten  risa  e  tençon  ! 

Or  fu  asenble  à  far  questa  çuçeson. 

Li  mal  Macario  nen  dist  si  mal  non 

Contra  la  raine  c'oit  clera  façon  ; 

El  dist  al  rois  :  «  Entendes  moi,  K. 

a  Qui  qi  vos  ame ,  si  vos  tcnl  un  bricon 

u  Quant  la  justisie  vos  en  menés  si  Ion  , 

«  E  se  creeiés  al  duc  Naimon , 

a  Vu  serés  desoré  e  vitupéré  cl  mon , 

o  Questc  tal  colse  qe  le  petit  garçon 

o  Si  ne  çanta  de  vu  mala  cançon.  » 

N.  Tintent ,  si  ten  le  çevo  enbron  ; 

Tel  dol  en  oit  par  poi  d'ire  non  fon. 

Ça  parlera  ,  oldando  li  rois  K.  : 

a  Çentil  rois  sire ,  intendés  ma  rason  : 

c  Deo  me  confonda  qe  sofri  pasion 

«  S'eodiro  altro  (je  voir  non. 

u  Vu  demandés  conseil ,  e  les  lecontradion 

a  Si  cun  çelor  qe  oit  mal  cntcncion 

«  De  la  raina  qe  Blanciflor  oit  non. 

a  D'ele  i  foit  grande  la  çuçeson , 


404—430  MACAIRE.  37 

Li  emperere  sifist  que  sages  hon  : 

Il  en  apele  et  Richier  et  Naimon , 

Et  asés  d'autres  qui  sont  degrant  renon. 

S'ifu  Macaires ,  cui  li  cors  Deu  mal  don  ! 

Cil  le  destruie  qui  sofri  passion , 

Que  il  et  cil  qui  de  Maience  sont 

Tôt  jor  cl  mont  murent  noise  et  tenson  ! 

Or  sont  ensemble  au  jugier  li  baron. 

Li  mais  Macaires  nen  a  dit  se  mal  non 

De  la  ro'ine  qui  clere  ot  la  façon  ; 

Distau  roi  :  «  Kalles ,  entendes  ma  raison. 

«  Qui  qui  vosaint,  si  vos  tien  à  bricon 

(c  Quant  lajoutice  vos  en  menés  si  lonc  , 

«  Et  se  volés  croire  le  duc  Naimon , 

«  Honte  en  aurés  et  reprovier  ci  mont , 

«  En  tel  manière  que  li  petit  garçon 

a  En  chanteront  de  vos  maie  chançon.  » 

N aimes  V entent ,  si  tint  le  chief  embronc; 

Tel  duel  en  ot  par  poi  d'ire  ne  font. 

Ja  parlera  ,  oiant  le  roi  Kallon  ; 

«  Gentis  rois  sire ,  entendes  ma  raison  : 

«  Diex  me  confonde  qui  sofri  passion 

«  Se  je  di  chose  qui  ne  soit  se  voir  non. 

«  Conseil  querés  ;  tel  i  contrediront 

«  Si  come  cil  qu'ont  maie  entencion 

«•  Vers  la  ro'ine  qui  Blancheflor  a  non . 

«  Jugier  la  vuelent  par  grant  a'irison, 


?^  MaCAIRE.  4U— 4n 

«  Ni  no  sa  mie  de  qi  fila  ela  son. 

«  Si  saust  ben  qe  avenir  poron  , 

«  I  laseroit  m  no  la  çuçei  on , 

«  Trosqua  i  saveroit  d'ele  la  çuçeson 

<  Se  son  pcr  le  volcsc  o  non. 

«  S'el  a  peçc,  ensi  cun  nu  irovon  , 

«  Digna  e  de  mort  ;  se  proer  se  poron 

«  Colsa  como  no  ,  nu  la  resplenteron. 


COMENl     N.    PAROLE. 

"  Emperer  sire,  disl  N.  de  Baiver, 
«  Non  crés  pais  conseio  de  liçer. 
«  Grande  est  l'ovra  qi  la  vol  deviser; 
«  Blanciflor  la  raine,  c'oit  le  viso  tant  cler, 
«  Soa  fila  estoit  qi  e  grant  enperer, 
■  De  Costantinopoli ,  ensi  se  (a  clamer. 
"  Molto  oit  tcre  à  tenir  e  guarder, 
«  Si  poit  de  gent  far  asamiler. 
-  C^ando  oldira  le  novele  conter 
<•  De  soa  file  si  vilment  ^uçer, 
"  E  no  cre  qe  vos  ami  la  monta  d'un  dîner. 
«  Asa  fo»  po  far  guère,  onta  c  engonbrer. 
•  E  vos  dono  conseilo  que  la  deçà  conserver 
"  Tant  qe  i  son  per  vu  manda  mesaçer 
"  Tôt  r.if.iirf  r  (!irr  r  r.r.nrr  . 


43J— 455 


Macaire.  39 


«  Et  si  n'ont  cure  quels  est  s'estracion. 
«  Se  bien  séussent  corn  ehevir  en  porront , 
«  Ja  nefesissent  del  plait  plus  lonc  sermon , 
ce  Trosque  séussent  de  celé  amendison 
ce  Li  rois  ses  pères  se  la  volsisto  non. 
ce  S'ele  i  a  colpes ,  et  s'ensi  le  trovons , 
c<  A  mort  soit  mise;  mais  seprover  puet  on 
ce  Chose  que  noUj  nos  la  respiterons.  » 


COMENT    NaIMES    PAROLE. 

ce  SiRE  empcrere ,  dist  Naimes  de  Baivier^ 
«  Ne  créés  pas  conseil  de  pautonier. 
ce  Crans  est  l'ovraigne  qui  la  vuet  deviser; 
(c  Que  Blancheflor ,  la  roïne  al  vis  cler, 
ce  Fille  est  à  roi  qui  tient  moult  grant  regnier, 
ce  Costantinoble  j  ensisefait  claimer. 
ce  Moult  a  de  terre  à  tenir  et  garder^ 
ce  Et  si  puet  faire  moult  de  gent  asembler. 
ce  Quant  oira  les  noveles  conter 
ce  De  soe  fille  à  tel  vilté  jugier, 
ce  Ne  croi  vos  aime  la  monte  d'un  denier. 
ce  Asés  vos  puet  honir  et  encombrer; 
ce  Conseil  vos  doin  que  V allés  espargnier 
ce  Tant  qu'à  son  père  vos  mandiés  mesagitr 
ce  Trestot  l'afaire  et  dire  et  deraisnier, 


40  Mac  A  IRE.  4U— 477 

u  E  po  no  v'en  pora  reprender  ni  blasmer.  »• 

Li  rois  l'inlent ,  molto  le  pris  à  graer. 

Otrié  l'ausl ,  quant  Machario  le  leçer 

Se  le  vait  lot  à  contrarier. 

E  si  le  disl  :  «  Çentil  cmperer, 

<v  Con  poés  vos  ces  conseil  ascoiter 

«  Qe  ces  vos  done  qe  ne  vos  ama  un  diner, 

u  Quant  vol  qe  metés  en  resplaiter 

«  Questa  justisie  qu'e  de  tan  vituper 

'»  Qe  no  se  poit  par  nesun  hom  celer? 

tt  El  s'el  est  nul  que  la  voia  contraster, 

«  Prenda  ses  arme  e  monti  en  destrier.  » 

Quant  cil  l'entendent  qe  deveienl  conseler, 

Quando  oldent  Macario  si  alternent  parler. 

Mal  aça  quel  qe  voia  sego  lencer  ; 

Ne  le  fo  nul  qe  le  responda  arer. 

Dont  vi  li  rois  n'en  poit  por  altro  aler 

De  la  justisie  no  se  faça  sens  tarder. 

Quando  vi  N.  li  rois  asoploier, 

De  ilec  se  parte  et  laso  li  parler; 

De  le  palais  quando  se  volse  dévaler, 

Qu^nt  l'inperer  no  li  consent  aler. 

COMENT  U  Rois  parole. 

Quando  N  .  oit  la  parola  oie , 
I)e  çuçrr  la  raine  li  paroit  Rran  stoltie , 


454-477  MaCAIRE.  4I 

«  Ne  VOS  en  puistpuis  reprendre  et  blasmer.  » 

Li  rois  l'entent,  moult  le  prist  à  gréer; 

Ja  l'oîriast,  quant  li  fel pautoniers 

Isnelement  le  vait  contralier. 

Et  si  li  dist  :  «  Emperere ,  frans  ber, 

«  Corn  poés  vos  tel  conseil  escouter 

«  Que  cil  te  done  qui  ne  t'aime  un  denier, 

«  Quant  il  vos  loe  de  mettre  en  respitier 

«  Cestejoutice  oh  tant  a  reprovier 

«  Que  par  nul  home  ne  se  puet  ja  celer? 

«  Et  s' aucuns  est  qui  ce  voille  noier, 

«  Prenge  ses  armes  et  si  monte  el  destrier!  » 

Quant  cil  l'entendent  qui  sont  au  conseiller, 

Quant  Macaire  oient  si  hautement  parler, 

Mal  de  celui  qu'osast  vers  lui  tenser. 

Nés  uns  n'enfu  qui  li  responde  arier. 

Dont  voit  li  rois  n'en  puet  par  el  aler 

Del  jugement  nelface  sans  targier. 

Quant  voit  dus  Naimes  le  roi  asoploier, 

D'illec  se  part  si  laisse  le  parler; 

Ja  del palais  s'en  voldra  dévaler, 

Quant  V emperere  ne  le  consent  aler. 

CoMENT  LI  Rois  parole. 

Quant  //  dus  Naimes  a  la  parole  oie , 
Et  don  jugier  li  pert  grans  estoutie , 


42  MaCAIKL.  478— )oo 

De  contrarier  Macario  li  pareil  gran  folie. 
Voluntcra  s'en  alasl ,  quant  li  rois  li  contralie 
Et  li  rois  dolçement  le  preie 
Qe  cun  Macario,  non  contrarij  ne  mie  , 
Stia  i  veoir  cun  l'ovra  sera  finie. 
EqucI  Macario,  c'oil  le  cor  enbrasie 
Contre  la  raina,  qe  peçé  nen  oit  mie  , 
Por  ço  que  far  non  volse  la  soa  comandie , 
Quant  li  rois  Tintent ,  sa  parola  oit  agraie, 
De  çuçer  la  raina  s'encor  il  se  plie. 
Davant  se  la  fa  mener  vestua  de  samie  ; 
Le  rois  la  guarda,  le  cor  sego  omilie  , 
Si  la  pluro ,  veçando  la  baronie. 


COMENT    PARLO    LA    DAME. 

Davanti  II  rois  fo  la  raina  mené  , 
E  fo  vestua  d'une  porpora  roé. 
Sa  faça  qe  sol  cscr  bel  e  coloré 
Or  est  venua  palida  e  descoloré. 
Li  rois  l'eguarda,  por  le  n'oit  pluré. 
H  quela  li  guarde,  si  le  oit  dito  e  parlé 
•'  0  çentil  rois ,  mal  conseil  a  pié 
«  Quan  lu  me  çuçi  i  torto  c  X  peçé  ! 
M  Colu  qe  i  toi  a  le  conseil  doné 
u  No  t'ama  ren  d'un  dîner  mocné. 


478- joo  Mac  AI  RE.  45 

Et  à  Macaire  contrestergrans  folie. 
Ja  s'en  alastj  nefustle  contralie 
Et  doucement  l'emperere  le  prie 
Que  à  Macaire  il  ne  contreste  mie , 
Remaigne  à  l'oevre  véoir  com  ertfenie. 
Et  cel  Macaire,  c'ot  el  cuerdèablie 
Vers  la  ro'ine ,  qui  pechié  nen  ot  mie , 
Por  ce  que  faire  ne  vout  sa  comandie , 
Quant  l'entent  Kalles ,  sa  parole  a  gréie , 
De  la  ro'ine  jugier  si  s'asoplie. 
A  lui  l'amènent  de  samit  revestie; 
Li  rois  l'esgarde ,  eus  el  cuers'umelie , 
Sil'aplorée,  voiant  la  baronie. 


COMENT    PARLA    LA    DAME. 

Devant  le  roi  la  ro'ine  ont  mené , 
Sifu  vestue  d'un  ch'ier  pa'ile  roi.  ' 
Bel  ot  le  vis  corne  rose  en  esté; 
Or  l'a  tôt  pale  et  tôt  descoloré. 
Li  rois  l'esgarde ,  por  ele  en  a  ploré. 
Celé  le  voit ,  sel  prent  à  araisnier  : 
«  Hé!  gentis  rois ,  com  mal  fuis  consilliés 
«  Quant  tu  méjuges  à  tort  et  à  pechié! 
c«  Cil  qui  vos  a  si  fait  conseil  doné 
«  Ne  t'aima  mie  un  denier  monéé. 


44  Macaire. 

a  Deo  sa  11  voir,  la  voira  maesté , 
«t  Se  contra  to  honor  eo  fi  uncha  peçé 
««  Ne  sa  ma  l'avi  en  cor  ni  en  pensé.  » 
Dist  II  rois  :  u  De  nient  parlé. 
«  Atrové  estes  in  le  mortel  peçé 
"  Si  que  escuser  de  ço  ne  vos  poé. 
o  De  vestra  arma  or  vos  porpensé  ; 
*>  Vestra  justisia  est  ça  ordené. 
"  Qui  fal  à  son  segncr  doit  eser  brusé. 
Dist  la  dama  :  «  Vu  fari  gran  peçé#  » 
Dist  Machario  :  «  El  vos  torna  à  vilté 
a  Quandocun  le  tanlo  derasnc.  •• 
N.  l'oldi ,  si  n'oit  le  çevo  corlé 
Et  infra  soi  planero  conselé  : 
"  Questa  )ustisia  çer  sera  compré  ; 
<•  Mal  vera  K.  de  Gaino  li  parenté, 
«  Qe  senpre  l'oit  traT  et  engané.  » 


COMENT    K.    OIT    DOL. 

Li  enperer  k  cui  Krança  apant 
De  Blançiflor  el  fo  gramo  e  dolant. 
Plu»  la  amoit  de  ren  qe  fust  vivant  ; 
Maitpor  la  justisie  non  poitaler  avant 
Qe  de  le  non  iiÇ2  çuçcment , 
Tutol  malgré,  qi  \Vn  ne  m  çjni 


JOI  — JJ) 


501—525  Macaire.  45 

«  Diex  sait  le  voir,  la  voire  majesté , 

«  Contre  t'onor  se  je  fis  onc  pechiê 

«  Ne  se  me  vint  en  cuer  ne  en  pensé.  » 

Et  dist  li  rois  :  «  Por  noient  en  parlés. 

«  Atrovée  estes  ens  el  mortel  pechié 

((  Si  qa'escuser  de  ce  ne  vos  poés. 

«  De  la  vostre  arme  or  tost  vos  porpensès  ; 

tt  Vos  jugemens  est  huimais  ordenés. 

«.  Qui  son  segnor  faut  doit  estre  bruslés!  v 

Et  dist  la  dame  :  «  Vos  fériés  grant  pechié.  '^ 

Et  dist  Macaires  :  «  Ja  vos  tome  à  vilté 

«  Quant  avec  elesi  lonc  tens  deraisniés.  » 

N aimes  l'oï,  s'en  a  le  chief  crollé; 

A  soi  méisme  a  dit  sans  delaier  : 

«  Cil  jugemens  sera  chier  comperé;     . 

«  Mar  verra  Kalles  le  félon  parenté, 

n  Qui  tozjors  l'a  trait  et  engané!  » 


Comment  Kalles  ot  duel. 

Li  emperere  oui  douce  France  apent 
De  Blancheflor  fu  et  grains  et  dolens , 
Que  il  Vamoit  sortote  rien  vivant; 
Mais  por  joutice  ne  pot  aler  avant 
Ne  face  d' défaire  le  jugement , 
Toi  maugré  lui ,  qui  qu'en  rie  0  qu'en  chant. 


46  MaCAIRE.  )a4— iw 

Li  rois  comande  .\  h  ses  canierlant 

Qe  cela  dame  iroa  davant, 

De  noir  soia  vestue  e  bindea  ensemant , 

Si  como  femeqi  vait  i  tormant. 

Desor  la  place  de  li  pal^  davant 

Fo  aporté  legne  ,  espine  qc  pongant , 

Inluminer  li  fait  ungran  fogo  ardant. 

Pormi  Paris  et  darer  et  davant 

Pu  la  novela  portea  por  la  çant. 

Ne  remis  dona  qe  fust  de  valimant , 

Ne  çivaler ,  péon  ni  merçaant , 

Qe  non  vegna  à  la  plaça  veoirle  çuçemant. 

Çascun  la  plure  de  cor  c  de  talant. 

E  Blanciflor  si  fo  mené  davant 

Suso  la  place,  davant  li  fois  ardant. 

Quando  la  vi  le  fois ,  en  çenolon  se  rant , 

E  dolçement  prega  Deo  onipotant 

Qe  de  qucla  juslisie  li  soia  rcmenbrant , 

Si  como  mor  sença  nul  falimant  ; 

Ne  mostri  Deo  vendeta  in  brève  tanp 

Si  qe  le  sa^a  le  petit  et  li  grant. 

Or  cntandés ,  segnur  e  bona  çant , 

Se  qe  fe  Machario  le  seduant. 

El  fo  venu  da  li  fois  davant , 

Li  nan  cl  porte  cnbraçc  soicmant, 

Et  po  après  à  domander  li  prani. 

«  Nan,  nan,  fait  il,  di  m'o  segurrment, 


524— jjo  Macaire.  47 

Li  rois  commande  à  un  suen  chambrdenc 

Menée  soit  la  dame  tôt  avant, 

De  noir  vestae  et  bendée  ensement , 

Si  come  feme  que  l'en  mené  à  torment. 

Desor  la  place  del  palais  là  devant 

Aportent  bois  et  espine  pongnant , 

Si  font  esprendre  un  moult  grant  feu  ardent. 

Parmi  Paris  et  derier  et  devant 

Fu  la  novele  portée  par  la  gent. 

N'i  remest  dame  quifust  auques  vallans , 

Ne  chevaliers  ne  péons  ne  marchans  , 

Illec  ne  viegne  véoir  le  jugement. 

Chascuns  la  plore  de  cuer  et  de  talent. 

Et  Blanchcflor  menée  est  tôt  errant 

Sus  en  la  place  devant  le  feu  ardent. 

Quant  l'a  véu ,  à  genoillons  se  renty 

Et  prie  Dieu ,  le  père  omnipotent , 

Ctste  joutice  n'aille  en  obli  mettant, 

Si  come  muert  sans  pechié  tant  ne  quant; 

Venjance  en  monstre  Damediex  ains  lonc  tens , 

Si  que  le  saichent  li  petit  et  li  grant. 

Or  entendes ,  segnor  et  boine  gent , 

Que  fist  Macaires ,  //  cuivers  soduians. 

Devant  le  feu  ez  le  vos  acorant , 

Entre  sa  brace  le  nain  s'en  vient  portant , 

Et  puis  tantost  à  demander  li  prent. 

«  Nains ,  nains ,  fait  il,  ne  me  le  va  celant, 


4S  Macaire.  n>— (7? 

«  Fus  tu  cun  la  dame  uncha  à  ton  vivant .' 

—  Oil  voir,  sire,  una  foise  sesant 

c  Son  stat  cun  le  in  leto  et  altremant.  » 

Quando  Machario  l'olde,  vcçando  tote  jant , 

En  le  fois  le  rue  si  dis  :  a  Va,  seduant , 

tt  Honi  a  tu  li  rois ,  ne  t'ençira  vantant  !  » 

Et  ensi  le  fait  arder  in  fois  ardant. 

Por  ço  le  fi  Machario  que  mais  en  son  vivant 

Dequella  colse  ma  nondeise  niant. 

Or  fo  li  nan  arso ,  qe  fe  li  tradimant  ; 

Çascun  qe  le  voit ,  e  petiti  e  grant , 

En  laudent  Deo  e  la  majesté  sant. 

E  la  raina  foiiec  davant , 

E  plura  e  plançe  e  ses  man  destant, 

E  prega  Deo  e  la  majesté  sant 

Merçe  aça  de  sa  arme  à  li  son  comant. 


COMENT    LI    Rois    APELK    LA    RaINE. 

La  raina  fo  davanti  l'inperaor, 
Et  ilec  stoit  i  dol  e  i  plor. 
E  prega  Deo,  li  mainc  redentor, 
Qe  de  soa  arma  faça  li  mcior, 
Qe  aler  posa  à  la  gloria  maior, 
Li  rois  apete,  si  le  dis  por  amor  : 
a  Çentil  rois  sire  ,  por  Deo  le  crcalor, 


5JI— Î7Î  Macaire.  49 

«  Avec  la  dame  fuis  onc  en  ton  vivante 
—  0/7  voifj  sire,  une  fois  et  bien  cent 
«  Fui  avec  ele  el  lit  et  autrement.  •» 
Quant  l'oit  Macaircs,  voiant  tote  la  gent, 
El  feu  le  rue  si  dist  :  a  Va,  soduians  ; 
«  Le  roi  honnis ,  ne  t'en  iras  vantant  f  » 
Ensi  le  fait  ardoir  elfeu  ardent. 
Por  ce  le  fist  queja  en  son  vivant 
De  celé  chose  mais  ne  desist  noient. 
Or  li  nains  art,  U  traître  pus  lens  ; 
Chascuns  le  voit ,  li  petit  et  li  grant , 
La  maïstè  de  Dieu  en  vont  loant. 
Et  la  roine  remaint  illec  devant, 
Et  plore  et  plaint  et  ses  poins  vait  tordant. 
Et  prie  Dieu  cui  tos  li  mons  apant 
Qu'il  ait  de  s'ame  merci  par  son  commant. 


Comment  li  Rois  apelle  la  Roine. 


La  roïne  est  devant  l'emperéor; 
Illec  se  tient  et  à  dol  et  à  plor. 
Et  prie  Dieu ,  l'umainne  rèentor, 
Que  voille  faire  de  s'ame  le  meillor, 
Que  aler  puist  à  la  gloire  maior. 
Le  roi  apele,  si  li  dist  par  amor: 
«  Gentis  rois  sire ,  por  Dieu  le  criaîor, 
Macaire. 


^0  MaCâIRE.  574—596 

«  Faites  à  moi  venir  un  saçes  confesor 
m  Qc  moi  sâça  conseler  de  me  peçé  maior.  r> 
Disl  li  rois  •  o  Volunter,  sens  demor.  o 
L'abés  de  San  Donis,  e  no  so  nul  milor, 
Toslo  le  fe  venir,  qi  ne  çanli  ni  plor. 


COMENT    l'aBES    PAROLE. 

A  gran  mervele  fu  saces  l'inperer  ; 
L'abés  de  San  Donis  eio  fa  demander, 
Davanti  la  raine  elo  fait  à  présenter. 
K  Dama,  dist  l'abés ,  volés  vos  confeser  ?  » 
Disl  la  raina  :  u  E  vos  e  demande  e  quer.  » 
Davanti  l'abés  se  vait  ençenoler, 
Tuti  li  so  peçé  li  oit  dito  e  conté  ; 
Ne  pur  un  solo  ela  no  li  oit  lasé , 
Quanti  se  n'oit  i  son  tempo  remembré. 

Et  in  apreso  li  oit  aderasné 

Como  cstoit  ençinte  d'un  arité 

Lequal  estoit  del  rois  de  crestenté. 

E  i'abes  fo  saço  e  dotriné  ; 

Por  rason  la  oit  ademandé 

De  cclla  colsa  dont  estoit  calonçé. 

Di&t  la  raina  :  u  Diro  vos  venté  ; 

«  Dec  me  confonde  se  diro  falsité. 

m  Çcntil  abes,  c  voie  qe  vu  saçé 


pi— ^^6  Mac  AI  RE.  51 

w  Fai  moi  venir  un  saige  confesser, 
«  Qui  me  conseille  de  mes  pechiés  maiors.  » 
Et  dist  il  rois  :  «.  Volentiers ,  sans  demor.  » 
De  Saint  Denis  l'abé,  n'en  sot  meillory 
Fist  tost  venir j  qui  qu'en  chant  a  en  plort. 


COMENT    l'aBES   PAROLE. 

kgrant  merveille  fu  Kalles  droituriers  ; 
De  Saint  Denis  a  fait  l'abé  mander, 
A  la  roïne  si  Va  fait  présenter. 
«  Dame,  dist  l'abes  ,  voles  vos  confesser?  u 
Dist  la  roïne  :  ce  Ce  vos  demant  et  quier.  » 
Devant  l'abé  se  vait  engenoiller, 
Tos  ses  pechiés  H  a  dit  et  conté , 
Nés  un  tôt  sol  nen  ot  ele  laissié , 
Quanquc  s'en  ot  à  son  tens  remembré. 
Et  en  après  li  prent  à  deraisnier 
Si  com  ençainte  de  fil  0  de  fille  ert 
Que  Kallemaines  ot  en  ele  engenré. 
Et  l'abes  fu  saiges  et  dotrinés; 
Si  l'araisonne  et  li  a  demandé 
De  celé  chose  dont  la  vont  encorper. 
Dist  la  roïne  :  «.  Vos  en  dirai  verte; 
a  Dex  me  confonde  se  je  difauseté. 
a  Gentis  sire  abes,ja  ne  vos  quier  celer 


52  MaCAIRF.  {97— 6ï} 

a  Qe  una  fois  qc  eo  estoia  déporté 
n  En  un  çardin  ,  ces  me  fo  encontre, 
a  Li  mal  Macario  si  me  fo  acosté, 
«  De  drueria  m'avoit  apelé 
«  Si  como  falso ,  malvasio  renoié. 
«  Et  eo  da  lui  bcn  me  fui  défense, 
c  E  malament  eo  li  resposi  are, 
«  E  se  mais  m'aust  ces  rason  conté, 
«  A  mon  segnor  li  averoie  derasné. 
«  Or  savès  vos  qe  me  fe  cil  malfé  ? 
•<  A  moi  avoit  li  nano  envoie 
a  Con  ste  parole  q'il  m'avoit  conté. 
«  Et  eo  quel  nan  avi  ben  page, 
«  Donde  le  çevo  el  n'oit  ensanglenté 
'«  Et  in  apreso  quel  traito  renoié 
«  Con  quel  nan  el  se  fo  conselé  ; 
a  Entro  ma  çanbre  lo  mis  à  la  celé, 
n  Quando  li  rois  fo  al  matin  aie, 
'«  Et  m  mon  lelo  fo  cel  nan  colçé 
'<  Si  qe  li  rois  li  Irovo  quant  fu  reparié. 
«  Et  eo  me  dormia ,  tuta  fo  spaventé 
«  Quant  vi  li  rois  e  li  altri  çivalé. 
«  Adoncha  fu  e  presa  e  lige , 
a  E  i  li  fuis  eo  son  como  çuçé , 
•  A  gran  torto  e  à  mortel  peçé. 
•'  E  vos  o  (i.lo  tuta  la  vérité  ; 
«  Unde  e  vos ,  nobelme  abé  , 


I 


597— 62J  Macaire.  53 

«  Que  une  fois  que  j'ierc  à  déporter j 

«  En  un  jardin  ,  mal  me  fu  encontre. 

«  Lifel  Macaires  si  me  vint  acoster^ 

.<  De  druerie  me  prist  à  apeler 

«  Si  corne  faus  et  malvais  renoiés, 

a  Et  je  vers  lui  me  soi  je  bien  tenser, 

ce  Et  malement  H  respondi  arrier, 

«  Se  tel  raison  me  venist  mais  conter, 

w  A  mon  segnor  l'iroie  deraisnier. 

a  Or  savés  vos  que  me  fist  cil  maufès  ? 

u  Le  nain  me  prist  tantost  à  envoier 

«  0  les  paroles  queja  me  vout  conter. 

«  Et  je  le  nain  oije  moult  bien  paie, 

'-  Dont  il  en  ot  le  chief  ensanglentè. 

«  Et  en  après  cil  cuivers  renoiés 

ce  Avec  le  nain  se  prist  à  conseiller; 

ce  Ens  en  ma  chambre  le  mist  il  à  celé. 

ce  Quant  fu  H  rois  à  matines  aies, 

(c  S'en  vint  li  nains  ens  en  mon  lit  couchier 

ce  Si  que  li  rois  ri  trove  au  repairier. 

ce  Je  me  dormois ,  si  n'oi  qu'espoenter 

ce  Quant  le  roi  vi  o  d'autres  chevaliers. 

ce  Adont  me  vont  et  saisir  et  hier 

ce  Et  à  morir  en  feu  ardent  jugier, 

ce  A  moult  grant  tort  et  à  mortel  pechié. 

ce  Or  vos  ai  dit  tote  la  vérité; 

ce  Dont  vos  pri  je,  sire  abes ,  parpité, 


54  Macaire.  614—646 

n  Qe  tuti  li  altri  p^é  vu  mf  perdoné; 

<«  Ma  de  questo  perdon  no  vos  queroé.  » 

L'abcs  Tintent,  ferament  l'oit  guardé. 

Et  olde  la  dama  ço  que  l'oit  parlé 

A  la  justisie  quant  estoit  çuçé. 

Or  voit  il  ben  q'ela  dise  vérité. 

L'abes  fu  saçes  e  ben  doté  , 

E  dolçemant  la  oit  reconforté , 

Et  si  la  oit  benéi  c  sagré. 

Si  l'oit  ascolta  de  tute  li  so  peçé. 

Quant  a  ço  fato,  si  s'en  retorna  are. 

O  VI  li  rois ,  cela  part  est  aie  ; 

Ça  li  sera  mante  rason  conté. 


CoMENT  LA  Raine  se  confesse, 

L'abes  fu  sages  e  ben  dotrinés; 
E  que  la  dame  oit  ben  aderasnés  , 
Nesun  peçé  oit  en  le  trovés 
Dont  posa  eser  de  nient  grauavès. 
O  VI  li  rois ,  cela  part  est  aies , 
E  pois  apela  di  baron  plu  privés  : 
N.  Il  dux,  li  saço  e  li  dotés, 
E  II  Danois  qe  tant  est  prisés. 
A  un  conseil  n'oit  manti  menés , 
De  le  milor  et  de  meio  enparentés  ; 


624—646  Macaire.  j5 

«  Que  mes  pechiés  tresîos  me  pardonls  ; 
f«  Mais  de  cestui  pardon  ne  vos  reculer.  » 
L'abes  l'entent  ^  si  la  vait  esgarder^ 
Et  et  la  dame  si  com  l'a  aparlé 
Quant  à  morir  ert  ja  ses  cors  jugiés. 
Or  voit  il  bien  qu'ele  dist  vérité. 
Saiges  fu  l'abes,  et  bienfu  dotrinés  ; 
Et  doucement  la  vait  reconforter, 
Et  si  la  vait  benéir  et  sacrer. 
Si  l'a  oie  de  trestos  ses  pechiés. 
Quant  à  ce  fait,  si  s'en  retorne  arrier. 
Où  voit  le  roi,  celé  part  est  aies; 
Ja  H  vorra  mainte  raison  conter. 


COMENT    LA    ROINE    SE    CONFESSE. 

Saiges  fu  l'abes  et  bien  fu  dotrinés  ; 
A  ce  que  Vot  la  dame  deraisnié , 
Nés  un  pechié  n'ot  en  ele  trové 
Dont  on  la  puist  de  noient  agrever. 
Où  voit  le  roi ,  celé  part  est  aies , 
Et  puis  apele  des  barons  plus  privés  : 
Naimon  le  duc ,  le  saige  et  le  doté  , 
Et  le  Danois  qui  tant  fait  à  proisier. 
A  un  conseil  en  a  plusors  menés, 
Tos  des  millors  et  miex  emparentés  ; 


«■M 


56  Macaire.  647—6^9 

Mais  de  qui  de  Magençe  no  le  fo  un  clames, 
u  Segnor,  dist  Tabès,  e  voio  qe  vu  saçés, 
«^  Quant  à  la  mort  l'omo  est  aprosmés, 
^-  Di  so  pcçé  nesun  oïl  celés 
u  Qc  ni  on  die  toi  la  vérités. 

La  raina  est  avec  moi  confescs  ; 
«  Toti  li  so  peçé  m'a  dito  e  patentés , 
a  Si  ço  trois  ben  ço  qu'cla  oit  ovrés , 
«  Ela  poit  estre  de  tel  colsa  calonçés 
«  Qc  ja  mais  por  le  non  fo  dito  ni  pensés, 
o  E  de  un  allra  ren  m'oit  apalentés 
a  Qe  inçinta  estoit  de  filz  e  d'arités. 
0  Unde,  çentil  rois,  guarda  que  vu  façés, 
a  De  le  oncir  seroit  maior  peçés 
o  Que  non  oit  cil  qe  Dco  oit  acusés, 
•«  Donde  elo  fo  sor  la  cros  encioés.  » 
N.  l'oldi,  si  l'entendi  asés. 
A  le  parole  qe  l'abes  oit  contés, 
El  conoit  tota  la  vérités , 
E  de  cella  colsa  qe  la  dama  e  calonçés 
E  calonçea  à  torto  et  â  peçés. 


COMENT    N.    PAROLE    A    K. 

•  Enperlr  Sire,  dist  N.  de  Baiver, 
Se  VOS  voles  i  mon  conseil  ovrer, 


($47—669  Mac  A  IRE.  57 

Mais  de  Maience  nenfu  nés  uns  claimés. 

«  Segnor,  dist  l'abes  ,  ce  sachiés  de  verté^ 

c(  Quant  à  la  mort  est  l'hom  aproïsmés  , 

ce  Des  suens  pechiés  nés  un  ne  vuelt  celer, 

«  Que  il  n'en  die  tote  la  vérité. 

«  J'ai  la  roïne  oie  au  confesser  ; 

«  Tas  SCS  pechiés  m'a  gehis  et  contés, 

«  Si  truis ge  bien,  à  ce  qu'ele  ot  ovré , 

«  De  tel  forfait  la  puet  on  encorper 

«  Si  corn  par  ele  nefu  dis  ne  pensés. 

ce  D'une  autre  rien  m'a  ele  acertené, 

«  Si  corn  enceinte  de  fil  o  de  fille  ert. 

«  Dont ,  gentis  rois  ,  gardés  que  vos  ferés  ; 

a  Que  d'ele  ocire  seroit plus  grans  pechiés 

«  Que  n'en  ot  cil  qui  Dieu  ot  acusé, 

«  Dont  il  en  fu  sor  la  crois  encloés.  » 

Naimes  l'oï,  si  l'entendi  asés. 

A  ces  paroles  qu'il  oit  l'abé  conter 

A  conéu  tote  la  vérité , 

Et  que  la  dame,  quant  la  vont  encorper, 

Encorpée  esta  tort  et  à  pechié. 


CoMENT  Naimes  parole  a  Kallon. 

<c  Sire  emperere,  dist  Naimes  de  Baivier, 
a  5^  vos  volés  par  mon  conseil  ovrer. 


■aMHMI 


5^  Macaire.  «70—^96 

a  Un  tel  conseil  vos  avero  doner 

n  Qe  da  la  jent  vu  n'averi  bon  loer, 

«  Ne  nul  sera  qe  vos  posa  blasmer. 

«  Se  la  dama  est  inçinta,  granl  seroit  li  danger 

«  De  le  malement  çuçcr. 

a  Ma,  s'el  vos  plas  e  volez  otrier. 

a  Vu  la  farés  ad  un  di  ves  bailer 

'«  Qe  ne  la  deçà  e  condur  e  mener 

a  Fora  de  tôt  li  veslre  régner. 

««  E  â  le  averi  dir  e  comandcr 

«  Q^cla  no  se  lasi  ni  veoir  ni  guarder.  » 

Dist  li  rois  :  «  Quest'e  ben  da  graer  ; 

"  Meltre  conseil  ne  me  pores  doner. 

«  Da  q'cl  vos  plas ,  cl  eo  li  voie  otrier.  » 

Adoncha  fait  la  dama  arer  torncr, 

Et  da  li  fois  la  fait  desevrer. 

Tota  la  jent  en  pris  Deo  adorer. 

Li  rois  vi  la  raine ,  si  le  prist  à  conter  : 

«  Çentil  raina  ,  molto  v'avea  çcr  ; 

«  Colsa  avi  fato  d'onda  ne  vos  poso  amer, 

«  E  vos  voio  la  viu  pcrdoner; 

«  Mais  el  vos  convent  in  tal  pan  aler 

"  Qe  mais  no  ve  posa  veoir  ni  esguarder. 

«  E  vos  faro  très  ben  acoopagner 

«  Tant  qe  serés  fora  de  mon  terer.  ». 

La  dama  l'olde,  si  comença  i  plurcr. 

Dist  li  rois  :  -  Alcz  vo  coroer. 


670—696  Macaire.  59 

«  Un  en  ûurés,  sel  vos  donrai  itel 

«  Que  de  la  gent  en  aurés  bon  hier, 

«  Ne  n'en  ert  nus  qui  vos  en  puist  blasmer, 

«  S'ele  est  enceinte ,  grans  serait  H  dangiers 

«  De  la  ro'ine  si  malement  jugier. 

«  Mais ,  se  vos  plaist  et  volés  l'otrier, 

«  Vos  laferés  à  un  des  voz  bail  lier 

«  Que  il  l'en  doie  et  conduire  et  mener 

n  En  terre  estrange ,  fors  de  vostre  regnier. 

«  Si  H  convient  et  dire  et  comander 

«  Que  ne  se  laisse  ne  véoir  n'esgarder.  » 

Et  dist  li  rois  :  «  Bien  fait  à  otrier  ; 

«  Meillor  conseil  ne  me  porriés  doner. 

«  Dis  que  vos  plaist,  et  je  le  vueil  gréer.  » 

Adonc  la  dame  fait  ariere  torner, 

Del  feu  la  fait  partir  et  desevrer. 

Tote  la  gent  en  prist  Dieu  aorer. 

Li  rois  la  voit,  si  li  prent  à  conter  : 

«  Gentis  roïne ,  moult  vos  avoie  chier  ; 

a  Faite  avés  chose  dont  ne  vos  puis  amer, 

«  Et  je  vos  vueil  la  vie  pardoner; 

«  Mais  vos  covient  en  tel  contrée  aler 

«  Ne  vous  puist  on  ne  véoir  n'esgarder. 

w  Et  vos  ferai  tris  bien  acompaigner 

«  Tant  que  serés  defors  de  mon  terrier,  -i 

La  dame  Vot,  si  commence  à  plorer. 

Et  dist  li  rois  :  a  Aies  vos  conréer, 


5o  MaCAIRE.  697-7M 

«  En  vcstra  çanbre  e  vestir  e  çalçer, 

c  Et  prcndés  de  l'avoir  qe  aies  por  spenser.  » 

Disl  la  raina  :  «  El  co  li  voio  olrier  ; 

<(  Voslrc  voloir  non  voio  slralorncr.  >» 

Enlro  sa  çanbre  se  voit  ad  atorner. 

E  rinpercr  non  volse  l'ovra  oblier  : 

Un  son  donçcl  clo  fe  apelcr, 

Li  quai  csloit  parant  de  Moranl  de  River. 

En  tota  la  corl  no  se  poroit  trover 

Nul  damiscl  plus  cortois  e  ber 

Ne  qe  plus  amase  l'onor  de  l'inperer. 

Albaris  oit  non,  cnsi  se  fait  clamer. 

Plus  est  loial  de  nul  altro  çivalcr. 

Le  rois  le  vil,  si  le  prisl  apeler  : 

u  Albaris  sire  ,  alez  vos  pariler; 

u  Cun  la  raine  el  vos  convent  alcr, 

«  El  in  tal  lois  nu  la  deçà  mener 

«  Tant  q'cla  soia  fora  de  mon  terer. 

a  E  quant  averi  ço  falo ,  si  v'cn  lorncz  arer.  » 

Disl  Albaris  :  u  Ne  le  poso  contraster; 

u  Vestre  voloir  eo  faro  volunter.  » 

Adcncha  Albaris  no  sen  volse  cnlarder  ; 

Son  palafroi  el  se  fe  cnselcr 

E  çinse  li  brando  ,  non  cil  altro  corer  ; 

Kl  in  man  cl  porte  un  sparaver. 

Tulor  li  vail  darer  un  so  livrer. 

l^  dama  fait  sor  un  palafroi  monter, 


^1—ir^  MaCAIRE.  6i 

«  En  vostre  chambre  et  vestir  et  chaucier, 
«  Et  de  l'avoir  prendés  por  despenser.  » 
Dist  la  roïne  :  «  Et  vueil  je  l'otrier; 
«  Vostre  voloir  ne  vueil  je  trestorner.  » 
Ens  en  sa  chambre  se  vait  ad  atorner. 
Et  l'emperere  ne  vont  l'ovre  oblier  : 
Un  snen  donsel  a  il  fait  apeler, 
Parensfu  il  de  Morant  de  Rivier. 
En  tote  cort  ne  se  péust  trover 
Nus  damoisiax  plus  cortois  ne  plus  ber, 
Ne  qui  l'onor  don  roi  éust  plus  chier. 
Aubri  ot  nom^  ensi  se  fait  claimer. 
Plus  est  loiaus  de  nesun  chevalier. 
Li rois  le  voit,  sel prist  à  apeler  : 
«  Auberis  sire ,  aies  vos  aprester; 
c<  0  la  roïne  vos  covient  il  aler, 
«  Et  en  tel  lieu  nos  la  devis  mener 
«  Tant  qu'tle  soit  defors  de  no  terrier; 
«  Et  quant  aurés  ce  fait ,  tornés  arier.  » 
Dist  Auberis  :  «  Ne  le  puis  contrester; 
«  Vostre  voloir  ferai  je  volentiers.  y> 
Donc  Auberis  ne  se  vont  àtargier; 
Son  palefroi  se  fait  il  enseler 
Et  ceint  le  branc ,  sans  plus,  à  son  costé  ; 
Et  sor  son  poing  portoit  un  espervier. 
Tosjors  li  vait  deriere  uns  suens  lévriers. 
Un  palefroi  fait  la  dame  monter, 


62  Macaire. 

Vu  la  mené,  qi  ne  doia  noier, 
Por  le  çamin  se  misl  ad  erer. 
Gran  dol  ne  moine  péon  e  çivaler, 
Meesmo  li  rois  cum  N.  de  Baiver. 


COMENT   s'en    VAIT   ALBARIS. 

Quant  Albans  icnvait  dcscvrant, 
Gran  dol  ne  mené  le  petit  et  li  grant; 
Meesmo  li  rois  la  plure  tendrement. 
El  cil  s'en  vait  por  le  çamin  erant. 
Quant  Machario  veoit  qe  estoil  en  tant , 
A  son  osier  el  s'en  vent  corant. 
Cil  le  deslrue  qe  formo  Moisant  ! 
Por  lui  fo  la  raine  mesa  in  gran  tormant. 
Elo  s'armo  d'arme  e  de  guarnimanl, 
Et  si  monto  sor  un  auferant. 
Prist  una  tarçe ,  i  li  col  se  la  pant, 
Et  in  sa  man  una  lança  trcnçant. 
De  Paris  ese  soeve  e  belemant, 
Ker  Albans  el  vait  civaiçant. 
Et  Albaris  s'en  vait  cun  la  dama  ensemant 
Ne  se  doUva  de  persona  vivant. 
Las!  qe  li  rois  no  sa  del  traimant 
Qe  II  oit  fato  Mrichario  le  seduatK. 
Tant  s'est  Albaris  aies  avant 


7»4— 746 


734—746  Mac  AI  RE.  63 

0  lui  l'en  mené,  cui  qu'en  doic  anuicr^ 
Par  le  chemin  si  se  mist  à  l'errer. 
Grant  duel  en  mènent  péon  et  chevalier, 
Li  rois  mlismes  0  Naimon  de  Baivier, 


COMENT   s'en   VAIT   AUBERIS. 

Quant  Auberis  s'en  vait  si  desevrant , 
Grant  duel  en  mènent  li  petit  et  H  grant; 
Li  rois  mêismes  en  plore  tenrement. 
Et  cil  s'en  vait  par  le  chemin  errant. 
Quant  voit  Macaires  que  il  en  estait  tens, 
A  son  ostel  il  s'en  vient  tôt  corant. 
Cil  le  destruie  qui  forma  Moïsant! 
Por  lui  fu  mise  la  roine  en  grant  torment. 
D'armes  se  vest  et  d'autre  garnement , 
Si  est  monté  desor  un  auferrant. 
Prist  une  targe  et  al  col  se  la  pent. 
Et  en  sa  main  une  lance  trenchant. 
De  Paris  ist  souef  et  bêlement, 
Riere  Auberi  si  vait  il  chevauchant. 
Et  cil  s'en  vait  0  la  damt  ensement; 
Ne  se  dotoit  de  persone  vivant. 
Las  !  que  li  rois  ne  set  l'encombrement 
Que  li  ot  fait  li  cuivers  soduians. 
Tant  a  erré  Auberis  en  avant 


64  Macaire. 


747— 77  J 


Qjel  çunse  ad  une  fontane ,  à  costé  d'un  pendant 

De  una  selve  mervilosa  c  grant. 

La  raina  la  vi ,  à  covoter  la  prant; 

Ela  dist  ad  Albaris  ennoiant  : 

«  Albaris  sire ,  e  vos  pre  e  demanl 

«  Qe  à  la  fontane  me  mêlés  davant. 

a  Si  son  lasèe  de  hoir  n'o  talant.  » 

Dist  Albaris  :  a  Vu  parlé  saçemant.  >» 

Flo  desis  del  palafroi  anblant , 

Ven  ^  la  dame,  en  ses  braçe  la  prant, 

Del  palafroi  la  desis  mantenant , 

Sor  la  fontane  Ta  mis  en  séant. 

E  la  dama  ne  boit  qi  n'oit  gran  talant . 

Si  sa  lava  le  man  e  le  vis  ensemant. 

Pois  si  a  levé  le  çevo,  si  s'a  guardé  davant 

E  vide  Machario  venir  esperonant, 

E  si  cstoit  armé  d'irmc  e  de  guarnimant. 

Quando  le  vi ,  nen  fo  mais  si  dolant; 

Molto  duramenl  à  lamenter  se  prant  : 

tt  Albaris ,  fait  ela ,  cl  nos  va  malemant , 

a  Qe  de  ça  ven  li  malvas  seduant 

u  Par  cui  e  son  caçea  del  reame  de  Franc.  r> 

Dist  Albaris  :  «  No  vos  doté  niant  ; 

a  Ben  vo  savero  défendre  à  tuto  me  poant.  >» 

Atant  ecote  vo:^  li  traitor  seduant  ; 

Ad  Albaris  clo  dist  ennoiant  : 

«  Tu  no  la  po  mener  par  nula  ren  vivant. 


I 


747—773  Mac  AI  RE.  65 

Qu'une  fontaine  encontre  à  un  pendant , 
D'une forest  et  mervillose  et  grant. 
Là  voit  la  dame ,  à  covoiter  la  prent , 
A  Auberi  si  a  dit  en  oiant  : 
«  Auberis  sire^  et  vos  pri  et  demant 
«  A  la  fontaine  que  me  metiés  devant. 
a  Tant  sui  lassée  de  boivre  en  ai  talent.  » 
Dist  Auberis  :  «  Vos  parlés  saigement.  » 
A  pié  descent  dou  palefroi  ambiant , 
Vient  à  la  dame^  en  sa  brace  la  prent, 
Dou  palefroi  la  descent  maintenant. 
Lez  la  fontaine  mise  l'a  en  séant. 
La  dame  en  boit  qui  en  ot  grant  talent , 
Les  mains  se  lave  et  le  vis  ensement. 
Puis  le  chief  levé ,  si  a  gardé  devant 
Et  voit  Macaire  venir  esperonant, 
Tôt  armé  d'armes  et  d'autre  garnement. 
Quant  l'a  véu ,  ne  fu  mais  si  dolens  ; 
Moult  durement  à  dementer  se  prent. 
«  Aubris,  fait  ele ,  //  nos  vait  malement , 
a  Que  deçà  vient  li  malvais  soduians 
a  Par  qui  sui  fors  dou  réaume  des  Frans.  » 
Dist  Auberis  :  «  A^^  vos  dotés  noient; 
a  Bien  vos  serai  à  mon  pooirgarans.  » 
Atant  h  vos  le  cuivert  soduiant; 
Ad  Auberi  si  a  dit  en  oiant  : 
«  Tu  ne  l'en  pues  mener  por  rien  vivant; 
Macaire.  5 


66  Mac  AI  RE.  774-.7<)6 

«  Dde  faro  tôt  li  mon  lalant. 

—  Ncn  fari,  dist  Albaris ,  por  lo  men  esiant, 

•«  Ançi  çfrcharw  del  trençer  de  mon  brant  !  » 


COMENT    MaCARIO    PAROLE    ALBARIS. 

«  Machario,  dist  Albaris,  e  no  vos  quer  noier, 
o  Tu  m'e  por  mal  avenu  darer, 
a  Por  la  raine  qe  m'e  donea  à  guier. 
«  Quant  li  savera  K.  maino  l'imperer, 
«  E  li  Danois ,  el  dux  N.  de  Baiver, 
«  Tôt  ton  avoir  no  t'avera  çoer 
«  Qjelo  no  te  faça  à  dos  fors  apiçer. 
u  Toma  arer,  nove  dar  cngonbreir; 
«  Ço  qe  lu  pensi  no  te  val  un  diner.  » 

Dist  Machario  :  «  Tu  no  la  po  mener, 
o  E  se  de  ren  tu  la  vo  defcnser, 

«  El  vos  estoit  à  mala  mort  finer.  » 

Quant  Machario  vi  q'el  no  la  vol  bailcr, 

Dccontra  lui  el  ponce  son  destrcr. 

E  Albaris  si  fo  pro  c  liçer; 

El  tra  la  spea  si  le  va  calonçer. 

Se  Albaris  aust  eu  son  corer, 

Ben  l'aûst  defesa  contra  un  çivaler. 

L'un  contra  l'autre  lasa  le  çival  aler. 

Albaris  teot  li  brant  forbid'açer, 


774—796  MACAIRE.  67 

ce  D'ele  ferai  trestot  le  mien  talent.  » 
DistAuberis  :  «  Non  f ras,  mienensienty 
«  Ains  tasterés  del  trenchant  de  mon  branc  !  » 


COMENT   AUBERIS    PAROLE    A    MACAIRE. 

DiST  Auberis  :  «  Ja  nel  te  quier  noier, 
«  Tu  m'es  por  mal  avenus  cà  derrier, 
«  Por  la  roïne  que  je  ai  à  guier. 
«  Quant  le  sara  Vemperere  au  vis  fier, 
«  Et  li  Danois j  et  N aimes  de  Baivier, 
«  Tos  tes  avoirs  ne  te  porra  garder 
a  Que  ne  te  face  as  forches  encroer. 
«  Arrierte  trai ,  ne  quérir  encombrier; 
ce  Ce  que  tu  penses  ne  te  vaut  un  denier.  » 
Et  dist  Macaires  :  ce  Tu  ne  l'en  pues  mener, 
c<  Et  se  de  rien  tu  veus  son  cors  tenser, 
(c  Ja  t'estovra  de  maie  mort  finer.  » 
Quant  voit  Macaires  que  ne  la  vuet  baillier, 
Encontre  lui  vait  poignant  son  destrier. 
Et  Auberis  sifu  preus  et  legiers; 
Trait  a  s'espée,  si  la  vait  chalengier. 
S' Auberis  fust  fervcstus  et  armés, 
Bien  la  tensast  encontre  un  chevalier. 
L'un  envers  l'autre  lait  le  cheval  aler. 
Auberis  tint  le  branc  forbi  d'acier, 


68  Macaire.  7«»7— 819 

Dever  Macario  s'en  vait  cun  çengler. 
E  Macario  ponce  e  broça  li  destrer, 
E  brandist  l'aste  à  li  fer  d'açer. 
Macario  est  armé  de  arme  e  de  corer , 
E  Albaris  non  ait  se  no  li  branc  d'açer, 
Si  q'el  po  mal  cun  Machario  plaider. 
Grant  fu  la  bataile  d'anbes  dos  çivaler. 
L'omo  q'e  desarmé  non  val  un  diner 
Contre  celu  qcoit  son  corer. 
Machario  fer  Albaris  de  la  lança  plener  ; 
El  non  oit  arme  qel  posa  dcfenser, 
Pormi  le  cors  lemisl'espé  d'açer, 
Mono  le  cela  in  le  pré  verdoier. 
Quant  la  raina  vi  le  pla  si  aler, 
En  tant  como  la  vi  la  bataila  durer, 
Si  duramenl  se  pris  à  spavcnlcr 
Entro  le  bois  s'est  aie  afiçcr 
Q^el  no  la  posa  avoir  ni  reçatcr. 
Tutora  prega  Deo,  li  vor  justisier, 
Qe  guardi  Albaris  da  mortel  engonbrer. 


COMENT   SE    CONDATE    MaCARIO    CON    ALBARIS. 

QUANDO  la  raina  a  vécu  quelo  stor, 
A  grant  merveile  ela  oit  gran  paor. 
Deo  redame ,  li  maine  criator. 


797—819  Mac  Al  RE.  69 

Devers  Macaire  s'en  vait  corne  senglers. 
Et  point  Macaires  et  broche  le  destrier^ 
Et  brandist  l'anste  ou  ot  bon  fer  d'acier. 
Cil  est  don  totfervestus  et  armés, 
EtAuberis  n'otfors  le  branc  d'acier^ 
Si  que  mal  pot  à  Macaire  plaidier. 
Crans  fu  la  joste  d'ambedeus  chevaliers. 
Hom  desarmés  ne  vaut  mie  un  denier 
Contre  qui  est  armés  et  haubergiés. 
Macaires  fiert  Aubri  un  cop  plenier; 
Et  cil  n'ot  arme  dont  se  péust  tenser  ; 
Parmi  le  cors  li  mist  l'espié  d'acier, 
Mort  l'abati  en  Verbe  vert  del  pré. 
Quant  la  ro'ine  voit  le  plait  si  aler, 
Tant  come  voit  la  bataille  durer, 
Si  durement  se  prist  à  esmaier 
Que  ens  el  bois  s'est  alée  afichier, 
Que  ne  la  puist  avoir  ne  recovrer. 
Or  prie  Dieu,  le  voirjouticierj 
Qu'Auberigart  de  mortel  encombrier. 


COMENT   SE   COMBATI    MaCAIRES    A   AUBERI, 

Quant  la  roïne  a  véu  cel  estor, 
A  grant  merveille  ot  ele  grant  paor. 
Dont  Dieu  reclaime,  lumaine  criator. 


0  MaCAIRE.  8ao— S41 

E  la  vcrçcne  polçele  qi  le  faça  secor. 
En  le  gran  boscho,  en  le  maior  erbor, 
Ela  se  fiçe  et  à  dol  et  à  plor. 
E  quant  Machariooit  morto  cil  valvasor, 
Elo  reguarde  environ  et  intor; 
Quant  no  la  trove ,  el  oit  gran  tristor, 
De  ço  q'el  oit  fato  el  oit  gran  dolor. 
El  laso  Albaris  çasando  à  l'arbor, 
Près  la  fontane  de  la  vcrde  color  ; 
Arer  relorne  à  la  cort  l'inperaor. 
Ne  cuita  qe  hom  le  saça  ni  grant  ni  menur. 
E  la  raine  s'en  vait  cun  gran  paor 
Parme  cel  bois  menando  gran  dolor. 
Deo  la  condue  qe  fa  naser  le  flor  ! 
D'ele  lairon  trosqa  un  altro  jor 
Como  en  le  bois  duro  gran  langor. 


COMENT    FU    MORTO    AUBARIS. 

OKf  o  Albaris  en  le  préo  versé, 
E  M)n  levrer  M)r  lui  fo  acostè. 
Le  palafroi  manuc  de  I  erba  por  li  prè. 
Trois  jomi  slcte  le  livrer  q'el  non  oit  mançé  ; 
Nen  fo  ma  criatura  in  cesto  mondo  né 
(^e  K)n  \egnor  aça  mcio  pluré 


820—841  Macaire.  71 

Et  sainte  Vierge,  que  liface  secors. 
En  la  grant  selve,  ens  cl  maior  herbor 
Ele  se  fiche  et  à  dol  et  à  plor. 
Et  quant  Macaires  ot  mort  le  vavasor, 
Il  se  resgarde  environ  et  entor; 
Quant  ne  la  trove ,  il  en  ot  grant  tristor, 
De  ce  qu^ot  fait  si  ot  il  grant  dolor. 
Auberi  laisse  gisant  emmi  Vherbor^ 
Lez  la  fontaine  dont  vers  est  la  colors  ; 
Arier  s'en  tome  à  cort  l'emperéor. 
Séu  n'ert  cuide  de  grant  ne  de  menor. 
Et  la  roïne  s'en  vait  à  grant  paor 
Parmi  le  bois  démenant  grant  dolor. 
Diex  la  conduie  qui  fait  naistre  la  flor  ! 
D'ele  lairons  trosqu'à  un  autre  jor 
Si  corn  el  bois  endura  grant  langor. 


COMENT    FU    MORS   AUBERIS. 

Or  est  Aubris  ens  el  prael  versés, 
Et  ses  lévriers  sor  luifu  acostés. 
Li  palefrois  paist  Vherbepar  le  pré» 
Trois  jors  i  fu  li  lévriers  sans  mangier  ; 
El  mont  ne  fu  nus  hom  demerc  nés 
Qui  son  segnor  ait  onques  miexploré 


Il  MaCAIRE.  841—868 

Con  cel  levrer  qe  tant  l'oit  amé. 

E  quando  tros  jorni  furent  trapasè , 

La  famé  fo  si  grande  à  le  levrer  monté 

N'en  pote  plus  ilec  avoir  dure. 

Dever  Paris  elo  fo  açaminé. 

Tant  est  aie  q'el  fo  â  la  cité , 

Ven  al  paies ,  monto  sor  le  degré. 

E  f 0  à  cel  ore  q'el  estoit  aparilé, 

A  le  table  erent  leçivaler  aseté. 

Quant  le  levrer  fo  sor  la  sala  monté  , 

Elo  reguarda  avanti  et  are  ; 

O  vi  Machario,  cela  pari  est  aie 

O  il  estoit  as  tables  aseté. 

Sovra  la  table  fo  le  levrer  lancé , 

Entro  le  vis  li  oit  asaçé 

Si  le  dono  una  gran  morsegé. 

E  pois  n'oit  pris  di  pan  quanti  n'oit  saçc, 

Via  s'en  vait  quant  le  cri  fo  levé. 

A  son  segnor  elo  fo  rctorné, 

O  il  estoit  en  le  canpo  versé. 

Et  Macario  remis  à  la  tabla  navré. 

Ça^un  qe  le  véoil  se  n'est  amervelé , 

E  da  ptusur  fo  le  levrer  guardé , 

Qe  entro  soi  ont  dito  e  parlé  : 

Se  Albarii  fust  arer  retorné 

Qe  cum  la  roine  l'oit  K.  envoie  f* 

Al  son  levrer  quel  est  aiomilé. 


842—868  MàCAIRE.  ']} 

Que.  cil  lévriers.,  qui  tant  l'avait  amé. 
Et  quant  trois  jor  furent  si  trespassé, 
Trop  grans  fains  a  le  lévrier  sormonté 
Que  plus  lonc  tens  ne  pot  illec  durer. 
Devers  Paris  s'est  droit  acheminé. 
Tant  a  erré  qu'il  vint  en  la  cité  y 
Al  palais  cort,  si  monte  les  degrés. 
Etfu  à  l'are  qu'il  ert  aparillié, 
Qu'as  tables  erent  li  baron  asegié. 
Quant  li  lévriers  en  la  sale  est  montés , 
//  se  resgarde  et  avant  et  arrier; 
Où  voit  Macaire,  celé  part  est  aies 
Où  li  traître  ert  assis  au  disner. 
Li  lévriers  s'est  sor  la  table  eslaissé , 
Parmi  le  vis  a  Macaire  adesé  , 
Et  en  la  char  forment  Va  entamé. 
Puis  dou  pain  prist  tant  qu'il  en  et  asès , 
Sa  voie  en  vàit  quant  li  cris  fu  levés , 
A  son  segnar  si  en  est  retornés 
Là  où  il  ert  emmi  le  champ  versés. 
Et  cil  remest  à  la  table  navrés. 
Nus  ne  le  voit  nen  sait  esmerveillés  , 
Et  des  plusars  fu  li  chiens  esgardés , 
Qui  entre  soi  ont  et  dit  et  parlé  : 
Se  Auberis  fust  ariere  tomes 
Qu'a  la  roïne  ot  Kalles  envoie  f 
Qu'au  suen  lévrier  cil  a  moult  resanlé. 


74  Mac  AI  RE.  i^f— 89^ 

E  Macario  f 0  à  sa  mason  aie , 

Por  mires  mande  qe  le  onl  bindé. 

E  Macario  oit  sa  gent  apelé. 

tt  Segnur,  fait  il,  se  de  nient  m'amé, 

u  Quant  eo  sero  à  li  palais  aie 

u  Et  à  table  eo  sero  aseté , 

u  Se  quel  levrer  sera  reparié  , 

u  Çascun  de  vos  aça  un  baston  quaré  ; 

tt  Faites  qe  i  moi  el  non  soia  aprosmé.  » 

E  cil  le  dient  :  a  Volunter  e  de  gré  ; 

»  Nu  faron  ben  la  vostra  volunlé.  »> 

E  li  can  oit  de  cel  pan  mangé 

Qe  il  avoit  de  la  tabla  porté. 

Tcrço  çorno  stete  q'el  non  fo  sevré , 

E  quant  il  oit  la  famé  asa  duré  , 

Dcver  la  cort  el  fo  açaminé 

Pur  à  quel  ore  qu'il  estoit  parilé. 

Et  Macario  estoit  à  le  table  aseté  ; 

Ancora  avoit  le  viso  inbindé. 

Venu  estoit  à  la  cort  c  si  se  fo  mostré 

Por  qe  la  gcnt  n'aust  mal  pensé. 

E  le  livrer  fo  sor  li  f aies  monté , 

Tosto  el  fust  à  Macario  aie  , 

Quant  celé  jcnt  da  li  baston  quaré 

Le  escrient ,  si  le  done  de  gran  colé. 

E  licao  fu  à  la  tabla  aie, 

Prrnâr  Ji  pjti.  m  fo  vi.i  scinpé  , 


869—895  Macaire.  75 

Et  fu  Macaires  à  son  ostel  aies; 
Mires  manda  ,  qui  sa  plaie  ont  bendé. 
Et  a  Macaires  sa  gent  si  apelé. 
«  Segnor,fait  il,  se  de  noient  m'amés , 
«  Quant  au  palais  je  serai  retornés 
«  Et  que  serai  as  tables  asegiès , 
«  Se  ancor  fust  cil  lévriers  repairiés, 
ce  Chascuns  de  vos  ait  un  baston  quarré; 
«  Faites  qu'à  moi  ne  soit  apro'ismés.  » 
Et  cil  li  dient  :  «  Vol  entiers  et  de  gré  ; 
«  Bien  ferons  nos  la  vostre  volenté.  v 
Et  li  chiens  ot  de  celui  pain  mengié 
Qu'il  en  avoit  de  la  table  porté. 
Trois  jors  remest ,  que  n'en  est  descvrés , 
Et  quant  il  ot  la  fain  as  ses  duré  , 
Devers  la  cort  se  rest  acheminé 
Droit  à  celé  ore  qu'il  ert  aparillié. 
Et  ert  Macaires  à  la  table  asegiés  ; 
Ancor  avoit  le  vis  enmalolé. 
A  la  cort  ert  venus,  si  s' ert  mostré 
Por  que  la  gent  nen  éust  mal  pensé. 
Et  est  li  chiens  sus  el  palais  montés , 
Et  vers  Macaire  se  fust  tost  eslaissié, 
Quant  celé  gent  0  lor  bastons  quarrés 
Forment  le  hue  et  de  grans  cops  lefiert. 
Et  à  la  table  s'en  est  li  chiens  aies , 
Dou  pain  a  pris,  si  s'en  esteschampt , 


-^  MaCAIRE.  896-918 

Dont  loi  )enl  en  fo  amervellc. 
A  son  segnor  el  fo  reparié. 

COMENT    N.    PARLO   A    K.. 

Naimes  apelU  linperaor  Karlon. 
«  Mon  sir,  fait  il,  entendes  ma  rason  : 
«  Questa  mervil  jamais  non  vi  nul  hon. 
«  Se  m'en  créés,  nu  si  en  la  faron  : 
„  Nu  seren  parilés  çivalcr  e  peon  , 
«  Quant  le  livrer  vira,  qe  nu  le  seguiron. 
..  Non  e  sença  mervilc  de  ço  qe  nu  veon.  > 
Dist  rinperer  :  u  A  Deo  bencçion.  ». 
E  le  levrer  non  fi  arestason  ; 
Quant  avoit  famé  ,  non  fc  demorason, 
A  Paris  vene,  como  auseson. 
Quant  fo  al  paies ,  sor  le  mastre  doion , 

Le  levrer  guarde  cntor  et  environ  . 

Por  veoir  Macario  se  el  poust  0  non. 

E  qui  qi  aient  en  ses  man  li  baston 

Féru  !i  aust ,  sel  non  fu  Naimon 

Qe  le  contrarie  si  le  crie  ad  alto  ton  : 

n  No  le  toçés  por  li  oeli  dcl  fron.  " 

Cil  le  lasenl ,  0  il  volisl  0  non. 

E  i'inperer  el  duc  Naimon  , 

E  li  Danois  cun  molti  altri  baron, 


896—918  Mac  AI  RE.  77 

Dont  tote  gent  se  prist  à  merveiller. 
A  son  segnor  est  H  chiens  repairiés. 

COMENT   NaIMES    PAROLE   A    KaLLON. 

Naimes  apele  Vemperèor  Kallon. 
«  Sire,  fait  il ,  entendes  ma  raison  : 
«  Itel  merveille  ja  ne  vist  mais  nus  hon. 
«  Se  m'en  créés  ,  nos  ensi  la  ferons  : 
«  Nos  serons  prest ,  chevalier  et  péon , 
«  Quant  H  lévriers  venra ,  que  le  sivrons. 
«  N'est  sans  merveille  de  ce  que  nos  véons.  » 
Dist  l'emperere  :  «  A  Dieu  benéiçon.  » 
Et  li  lévriers  ne  fist  arrestison  ; 
Quant  il  otfain ,  ne  fist  demorison , 
A  Paris  vint ,  si  com  oi  avons. 
Quant  au  palais  fu ,  el  maistre  donjon  , 
Li  chiens  esgarde  entor  et  environ 
Se  il  péust  véoir  Macaire  0  non. 
Et  cil  qui  ont  en  lor  mains  le  baston 
Ja  le  ferissent,  quant  Naimes  li  preudon 
Les  contralie,  si  lor  crie  à  haut  ton  : 
«  Ne  le  touchiés  por  les  .II.  iex  dou  front.  » 
Et  cil  le  laissent  j  0  volsissent  0  non. 
Et  l'emperere  0  le  bon  duc  Naimon , 
Et  li  Danois  0  moult  d'autres  barons, 


78  Macaire.  ^19—041 

A  çival  monlarenl  qi  tôt  meio  poon , 

E  seguent  li  cam  ;\  força  ci  à  bandon. 

Tant  alirent,  q'i  no  demoron, 

Qe  à  li  bois  li  s'aprosmon 

Unde  gran  fle  de  lo  morto  venon  , 

E  voit  le  can  qe  sor  lui  s'areston. 

Quant  i  le  voit ,  arer  se  Iraon. 

Forme  li  pré  i  guardent  c  vcon  . 

Li  palafroi  d'Albaris  coneon  ; 

Quant  i  le  voit ,  grant  dol  en  demcnon. 


COMENT    ATROVENT    ÀLBRAIS    MORT 

Quant  l'inperer  oit  pris  à  guarder, 
Conoit  li  palafroi  d'Albaris  en  primer, 
Et  in  apreso  conoit  li  levrer, 
Çascun  començe  altament  à  crier  : 
"  Questo  c  gran  dalmaço  ,  nobel  enpercr  ! 
K.  apcla  dux  N.  de  Baiver  : 

Conselcs  moi ,  je  vos  voie  en  proier    >■ 
E  dis!  N.  :  «  Questo  no  se  po  celer 
'  Qe  la  lustisie  si  fait  li  levrer  ; 
"  Colu  q'el  plu  ait  sa  tôt  le  mesler  : 
"  Ora  faites  Macario  pier, 
••  Qjel  vos  savera  tôt  li  voir  conter. 
"  E  i  Parii  faron  li  corpo  aporter 


919—94»  MACAIRE.  7^ 

Es  chevaus  montent  qui  miex  miex ,  à  tenson , 
Et  le  chien  sivent  à  force  et  à  bandon. 
Tant  sont  ail ,  n'ifont  demorison , 
Que  au  bois  sont  arivé  de  randon  , 
Dont  flairors  ist  dou  mort  à  grantfuison  , 
Et  le  chien  voient  ester  sor  lui  amont. 
Quant  l'ont  vèu,  ariere  trait  se  sont. 
•  Parmi  le  pré  esgardent  environ , 
Le  palefroi  d'Aubri  conlu  ont; 
Quant  l'ont  vêu ,  en  font  grant  plorison. 


COMENT  AUBERI  ATROVENT  MORT. 

Quant  Vemperere  se  prent  à  esgarder^ 
Le  palefroi  d'Aubri  conoist  premier , 
Et  en  aprïs  si  conoist  le  lévrier. 
Chascuns  comence  hautement  à  crier  : 
«  Hé! gentis  rois ,  ci  a  grant  encombrier!  » 
Kalles  apele  duc  Naimon  de  Baivier  : 
«  Conseillés  moi ,  je  vos  en  voil  proier.  )> 
Et  dist  dus  N aimes  :  «  Ja  ne  se  puet  celer 
«  Que  la  joutice  si  a  fait  U  lévriers  ; 
«  Cil  que  plus  het  en  sait  tôt  le  mestier  : 
«  Macaire  faites  de  maintenant  cobrer, 
«  Que  tôt  le  voir  vos  en  saura  conter. 
ce  Et  à  Paris  ferons  le  cors  porter 


80  MACAlRt.  941—968 

«  E  allamenl  li  faron  enlerer, 

0  De  la  justisie  pois  averon  demander.  » 

Dist  l'inperer  :  «  Vu  parlés  como  ber  ; 

u  Ço  qe  vos  plail  non  voio  contraster.  » 

Adoncha  fait  Machario  pier, 

A  soa  jent  beo  le  fait  guarder. 

Li  corpo  e  fraido ,  nul  homo  li  voit  toçer  ; 

Erbe  prendcnt  oliose  e  cler, 

Al  meio  qe  il  poit  le  fi  à  Paris  porter, 

Con  gran  honor  le  font  cnterer. 

Do  î  cun  le  plure  peon  e  çivaler, 

Dame  c  polçele  e  petit  baçaler  ! 

Quando  fo  seveli ,  li  rois  retorna  arer 

Et  avec  lui  dux  N.  de  Baiver. 

Tota  la  jent  començent  â  crier, 

Pur  de  justisia  prcndent  à  roicr. 

E  li  rois  se  fait  Macario  amener. 

«  Machario ,  fait  il ,  molto  me  poso  merveler 

M  Quando  eo  t'oldo  à  tota  jent  acuser 

«'  De  la  mort  d'Albaris  qe  era  pro  e  ber  ; 

'■  Droit  al  can  te  veço  calonçcr. 

"  Se  tu  as  morto  Albaris,  qe  est  de  ma  muler 

"  Qe  Albaris  co  la  dea  mener 

"  En  estranço  pais  por  mon  cor  vcnçer  ?  » 

Dist  Macario  :  «  Bon  rois ,  lascz  ester  ; 

•  Queue  parole  i  moi  aderasner. 

•  Maik  no  lefi  ne  no  l'avi  enpenser; 


942—968  Mac  A  IRE.  8l 

«  Et  hautement  le  ferons  enterrer, 

«  De  la  joutice  puis  verrons  demander.  ):» 

Dist  Vemperere  :  «  Vos  parlés  come  ber  ; 

c<  Ce  que  vos  plaist  ne  voil  je  contrester.  » 

Adont  Macairefait  maintenant  cobrer, 

Et  à  sa  gent  si  l'a  fait  bien  garder. 

Li  cors  est  frois  que  nus  ni  vait  toucher  ; 

Herbes  ont  pris  qui  moult  flairent  souef. 

Au  miex  que  poent  l'ont  à  Paris  porté , 

A  grant  honor  le  font  il  enterrer. 

Diex  !  com  le  plorent  péon  et  chevalier, 

Dames ,  pucelles  et  petit  bachelier  ! 

Quant  fu  en  terre ,  li  rois  retorne  arier, 

Ensamble  o  lui  dus  Naimes  de  Baivier. 

Tote  la  gent  comencent  à  crier, 

Por  Dieu  joutice  se  prenent  à  rover. 

Et  se  fait  Kalles  Macaire  amener, 

Et  si  li  dist  :  «  Moult  me  puis  merveiller 

«  A  tote  gent  quant  je  t'oi  demander 

«  La  mort  Aubri  qui  tant  ert  preus  et  ber, 

«  Et  droit  au  chien  te  voije  encorper. 

«  S' Aubri  as  mort ,  que  est  de  ma  moillier 

«  Que  li  donnai  à  conduire  et  mener 

c(  En  terre  estrange  por  nostre  cors  vengier  ?  » 

Et  dist  Macaires  :  «  Boins  rois ,  laissiés  ester  ; 

ce  Ceste  parole  me  laissiés  deraisnier. 

«•  Mais  ne  le  fi.  ne  ne  l'oi  en  pensé  ; 
'■       Macaire.  6 


82  M  A  CAIRE.  969—991 

•«  E  qi  de  ço  me  vole  calonçer 

<y  Aprestè  sui  por  bataia  proer.  » 

A  stc  parole  vint  N.  de  Baiver, 

Oidi  li  traito  si  altament  parler 

Por  li  so  parenté  no  le  oisa  nul  contraster. 

N.  le  guarda  ,  n'ait  en  lui  qe  irer, 

El  dist  al  roi  :  «  Or  le  lasez  aler, 

«  E  prendés  conseil  da  li  ves  çivaler. 

M  De  le  çuçer  fari  à  son  loer 

«  E  se  por  paure  vu  ve  rctra  arer, 

a  Nen  seri  degno  d'cser  mai  enperer.  » 


CoMENT  LI  Rois  prist  consil. 

Li  enperer  nen  demoro  ne  mie  ; 
Fe  asenblerlota  sa  baronie, 
E  furent  plus'de  cento  de  gran  çivalene  ; 
Sor  li  paies  de  la  sala  antie 
Fu  asenblés ,  qi  ne  plançe  ne  rie. 
u  Segnur,  dist  li  rois  ,  nen  lairo  nen  vo  die 
«  Fato  m'cstoit  una  gran  stoltie  : 
"  Calonçé  m'estoit  ma  muler  donde  son  vergognir. 
a  Ne  morto  Albaris ,  don  son  gramo  e  irie. 
■  CoDceiès  moi ,  c  vos  demande  e  prie  , 
a  Ne  non  guardés  por  paure  d'omo  qe  sie.  >» 
Quant  li  baron  ont  la  parola  oie , 


969—99'  M  A  CAIRE.  83 

«  Et  qui  de  ce  me  vorra  encorper^ 

«  Vez  moi  tôt  prest  par  bataille  prover.  » 

A  ces  paroles  vint  N aimes  de  Baivier  ; 

Le  gloton  ot  si  hautement  parler 

Por  son  lignage  nus  n'ose  i  contrester. 

Naismes  l'esgarde ,  not  en  lui  qu'aïrer. 

Et  dist  au  roi  :  «  Or  le  laissiés  aler  ; 

«  Conseil  p renés  des  vostres  chevaliers. 

«  De  lui  jugier fériés  à  son  hier; 

«  Se  por  paor  vos  retraiés  àrier, 

«  N'estes  mais  dignes  de  corone  porter.  y> 

CoMENT  Li  Rois  prist  conseil. 

Li  emperere  nen  a  demoré  mie; 
Fist  asenbler  tote  sa  baronie. 
Plus  de  cent  furent  de  grant  chevalerie  ; 
Sus  el palais,  en  la  sale  votie 
Asenblé  furent ,  qui  qu'en  plort  0  en  rie. 
«  Segnor,  dist  Kallcs  ,  ne  lairai  ne  vos  die 
«  Faite  me  fu  une  grans  estoutie  : 
«■  A  grant  vergoigne  ma  moilUcr  chalengie , 
«  Mors  Auberis  ,  dont  en  ai  Vame  irie. 
«  Conseillés  moi ,  si  vos  demant  et  prie 
«  N'aies  paor  d'ome  qui  soit  en  vie.  » 
Quant  H  baron  ont  la  parole  oie , 


S4  MaCAIRE.  99J— iou 

Mal  aça  quel  qe  un  moto  en  die. 
Por  li  trailor  çascun  si  s  omilic  , 
Tant  dolent  la  soa  scgnorie. 


COMENT    N.    PAROLE. 

Tôt  primeran  N.  oit  parlé  : 
'  Çenlil  rois  sire ,  e  voio  que  vu  saçc 

•  De  li  baron  qi  son  qui  asenblé 

•  E  veço  ben  tuta  sa  volunté  , 

a  Qe  por  paure  cascun  se  trait  arc  , 

rt  Tant  dotent  di  traiti  la  poesté  ; 

a  Mais  eo  diro  un  poi  de  mon  pensé. 

'  Qui  de  Magançe  son  grandi  e  honoré  ; 

u  En  Alamagne  non  e  mcio  enparenté  , 

<i  Ne  non  est  homo  en  lacrestcneté 

«  Qe  sego  volust  faire  bataia  en  pré  ; 

a  Et  laser  la  justice  scroit  gran  peçé. 

a  Un  conscilo  eo  donaro  segondo  ma  volunlc  , 

«  E  non  cre  qe  da  nul  eo  en  sia  blasmé. 

Q^cl  se  prenda  Macario  qi  n'est  calom^é  , 
"  E  m  guarnelo  elo  sia  despoilé  , 
u  E  in  man  aça  un  baston  d'un  braço  smesuré , 
«  E  sor  la  plaça  soia  fato  un  astelé  ; 
"  Machario  t  li  can  soia  dentro  mené , 

•  Co  est  II  can  d'Albarit ,  qe  fo  morto  trové  , 


I 


992—1014  MaCAIRE.  8$ 

Mal  de  celui  qui  un  sol  mot  en  die. 
For  le  cuivert  chascuns  si  s'umelie , 
Tant  ont  doté  la  siene  segnorie. 


COMENT    NaIMES    PAROLOIT. 

Tôt  primerains  a  dus  N aimes  parlé  : 
«■  Gentis  rois  sire ,  ne  le  vos  quier  celer, 
«  De  ces  barons  qui  sont  ci  assemblé 
«  Etvoije  bien  tote  lorvolenté, 
ce  Que  por  paor  chascuns  se  trait  arier, 
«  Des  traïtors  tant  dotent  la  posté; 
«  Mais  je  dirai  un  poi  de  mon  pensé. 
«  Cil  de  Maience  sont  grant  et  honeré; 
«  En  Alemaigne  n'est  miex  enparentés , 
«  Ne  nen  est  hom  en  la  crestienté 
«  Qu'à  eus  volsist faire  bataille  en  pré; 
«  Et  de  laissier  joutice ,  ert  grans  pechiés. 
«  Conseil  donrai  selonc  ma  volentéy 
«  Et  ne  croi  mie  de  nul  en  sois  blasmés. 
«  Pris  soit  Macaires  qui  en  est  apelés , 
«  Et  en  bliaut  si  soit  il  despoilliés , 
«  Et  d'une  brace  ait  baston  mesuré, 
«  Et  sor  la  place  si  soit  fais  uns  plaissiés  ; 
(c  //  et  H  chiens  soient  dedens  mené , 
a  Lt chiens  Aubri,  quifu  mors  atrovés , 


86  Macairk. 


loi 5 — lo; 


»«  Donde  Macario  n'estoit  calonçé, 

t<  Si  cum  li  can  li  oit  au  en  aé. 

«  Se  li  can  est  vinlo  ,  el  soia  délivré. 

M  E  se  Machario  c  por  lui  afolé , 

»  De  mantenent  el  soia  çuçé 

t(  Como  traites  e  malvasio  renoié.  •> 

Quant  qi  qc  erent  i  li  conseil  privé 

Oldent  N.  cornent  ont  parlé  , 

Çascun  li  oit  molto  ben  agraé, 

Ne  le  fo  nul  qe  se  traïst  are. 

Meesmo  li  rois  li  oit  otrié. 

Li  parenti  de  Machario  en  fon  çoiaru  c  ic , 

N'en  cuitoil  mie  le  fato  fose  si  aie 

Qe  por  un  can  fose  vinto  ni  maté. 

COMENT  Macario  fe  u  bataille 

COM    LI    CAM. 

ÇOIANT  fo  li  parenti  Gainelon 
Del  çuçement  c'oit  dito  Naimon  ; 
N'en  cuitoit  mie  si  alast  la  rason 
Qe  por  un  can  fose  vinto  un  tel  baron. 
E  l'inperer  qc  K.  oit  non 
N'en  volve  fare  nula  dcmorason. 
Desor  la  place,  davanti  li  do)on, 
Uni  gran  itele  a  fait  lever  en  son, 
Molto  ben  sera  entorno  et  environ. 


10!  j— 1037 


ACAIRE.  87 


<c  Dont  puis  enfu  Macaires  encorpésy 
«  Si  corn  li  chiens  l'éust  coilU  en  hé. 
«  S'//  vainc  le  chien ,  si  soit  il  deslivrés; 
«  Et  si  Macaires  est  don  chien  afolés , 
«  De  maintenant  à  mort  soit  il  jugiés 
«  Corne  traître  et  malvais  renoiés.  •» 
Quant  cil  qui  là  sont  al  conseil  privé 
De  Naimon  oient  cornent  il  ot  parlé , 
Chascuns  li  ot  sa  parole  gréé , 
Ne  nus  n'enfu  qui  se  traist  arier. 
Li  rois  méismes  bien  li  ot  otrié. 
Et  de  Macaire  li  parent  en  sont  lié; 
Ne  cuident  mie  li  plais  sifust  aies 
Que  par  un  chien  fust  vaincus  ne  matés. 

CoMENT  Macaires  fist  la  bataille 

AVEC    LE   CHIEN. 

JoiANT  en  sont  li  parent  Ganelon 
Quant  o'i  ont  le  jugement  Naimon; 
Ne  cuident  mie  si  alast  la  raisons 
Qu'uns  chiens  péust  mater  un  tel  baron. 
Et  Vemperere  qui  Kallon  ot  à  non 
Ja  n'en  vout  faire  nule  demorison. 
Emmi  la  place,  par  devant  le  donjon , 
Un  grant  plaissié  a  fait  lever  en  son  , 
Moult  bien  serré  entor  et  environ. 


88  Macaire.  10^8—1060 

Pois  fa  crier  un  bando  ,  qe,  s'el  fose  nul  lion 

Qe  la  pasese  ,  sença  redencion 

Apendu  ert  à  fors  como  laron  ; 

Çascun  guardi  la  bataile  in  pax  ,  sença  tençon. 

Adoncha  li  rois  non  fe  areslason  : 

Toi  primeran  Machario  prendon  , 

En  guarncio  i  le  despoleron 

E  in  sa  main  li  dono  un  baston 

Qe  de  un  braço  estoil  voire  Ion  ; 

Elo  no  li  n'oit  nul  autre  guarison. 

Quant  a  ço  fato,  in  la  stalea  li  meton, 

E  pois  le  mis  le  levrer,  qi  ne  pisi  o  non. 

Quant  le  lèvres  fo  dens ,  el  se  guarda  environ  ; 

O  vi  Mach;»rio  ,  el  se  core  à  randon. 


COMENT    U   CAN   VAIT   SOVRA    MaCARIO. 

QUANDO  11  can  oit  Machario  véu, 
Sevra  li  cor  cun  li  denti  agu 
E  por  li  flanco  clo  Toit  prendu. 
E  cil  li  oit  cun  li  baston  féru 
Una  gran  bote  e  por  flanco  e  por  bu. 
E  cil  a  lu  fer  cun  li  denti  agu. 
Si  ^aode  fo  la  bataile ,  n'en  fo  maior  véu. 
ToU  ta  lenf  qe  in  Paris  fu 
Por  vfoir  la  |U%titie  !w>nt  i  la  plaça  venu. 


1058— ioéo  MaCAIRE.  89 

Puis  fait  crier  un  ban  :  que ,  se  nus  hon 

Le  trespassast ,  sans  nule  raençon 

A  forches  ert  apendus  corn  larron  ; 

En  pais ,  sans  noise ,  la  bataille  esgart  on. 

Adonc  H  rois  ne  fist  arrestison  : 

Tôt  primerains  Macaire  cobré  ont , 

Sol  en  bliaut  si  despoiller  le  font 

Et  en  sa  main  li  donent  un  baston 

Qui  une  brace  avoit  sans  plus  de  lonc  ; 

Si  nen  ot  il  nule  autre  garison. 

Quant  ont  ce  fait ,  ens  el  plaissié  mis  l'ont, 

Puis  le  lévrier,  qui  qu'en  poist  0  qui  non. 

Quant  furent  ens  ,  li  chiens  garde  environ  ; 

Où.  voit  Macaire,  là  cort  il  derandon. 


COMENT    LI   CHIENS    VAIT   SUS   A   MACAIRE. 

Quant  ot  li  chiens  Macaire  apercéu  , 
Des  dens  agûes  li  est  sore  coru 
Et  par  le  flanc  si  l'a  aconscu. 
Et  cil  li  ot  dou  bâton  referu 
Une  grant  bote  et  par  flanc  et  par  bu. 
Et  cil  des  dens  agûes  l'a  mordu. 
Gransfu  l'estors,  n'en  fu  maior  vèus. 
Tote  la  gent  qui  dedens  Paris  fu 
Por  la  joutice  vêoir  i  sont  venu. 


C)0  MALAlKh.  1061  — io8j 

Qt  tôt  quant  ont  levé  ii  u , 
E  braent  écrient  :  u  SanU  Maria,  aiu  ! 
«  Ancoi  ne  soia  la  vérité  véu  ; 
«  Por  Albaris  mostrez  vestra  vertu.  » 
Si  grant  fu  la  bataile ,  n'en  fo  tel  véu 
Como  en  quel  çorno  en  furent  mantenu. 
Quant  Ii  parenti  Macario  se  ne  aperçéu , 
Dient  enscnbre  :  a  Cun  nu  son  decéu  ! 
a  Par  un  can  démo  eser  confondu  ?  »> 
Un  de  lor  fu  sor  la  slalca  salu  ; 
Dentro  iust  aie,  quant  esclamé  Ii  fu 
Qe  mantenent  elo  sia  pendu 
Entro  quel  lois  0  il  estoit  salu. 
Quant  cil  Tintent,  en  fua  fo  metu. 


COMENT    FU    GRANT    LA    BATAILLE. 

Va  s'en  ii  (railo  ,  no  se  voisc  entardcr. 
Quando  Ii  rois  fait  un  bando  crier 
Çascun  de  qui  qi  le  pora  pier 
Li  rois  II  fara  mile  livre  doncr. 
Quant  un  vilan  otdi  Ii  banoier 
Qe  venoit  da  la  vile  i  comparer, 
A  la  cité  por  comparer  scier; 
En  u  man  oit  un  baston  de  pomer; 
Elo  l'intopo  al  paur  d'un  placer, 


io6i-io8î  Macaire.  9f 

A  une  vois  tait  ont  levé  le  hu , 
Braient  et  crient  :  «  Sainte  Marie,  aiu  ! 
te  Ancui  en  soit  li  voirs  apercéus  ; 
ce  Por  Auberi  mostrés  vostre  vertu!  » 
Crans fu  l'estors ,  n'en  fu  mais  tés  véus 
Si  corne  l'orent  celui  jor  maintenu. 
Quant  li  parent  Macaire  Vont  véu , 
Dient  ensemble  :  «  Corn  sommes  decéu! 
a  Béassions  estre  par  un  chien  confondu  ?  » 
Sor  le  plaissié  uns  des  lor  saillis  fu  ; 
Ens  fust  aies,  quant  escrié  lifa 
Que  maintenant  soit  il  pris  et  pendus 
En  celui  lieu  où.  il  s'ert  embatu. 
Et  cil  s'en  fuit,  quant  il  Fot  entendu. 


COMENT    FU    GRANS    LA    BATAILLE. 

Vait  s'en  li  glous  ,  ne  se  vont  atargicr. 
Atant  li  rois  a  fait  un  ban  crier 
Chascun  de  cels  qui  le  porra  cobrer, 
Il  lifera  mile  livres  doner. 
Quant  uns  vilains  oï  le  banoier 
Qui  de  la  vile  venoit  à  comperer, 
A  la  cité  por  soliers  achater; 
En  sa  main  ot  un  baston  de  pomier; 
Il  l'en  arrestc  au  passer  d'un  placer. 


92  MaCAIRE.  10I4— 110^ 

Sovra  ii  cor  si  le  voit  à  pier, 
Por  Ii  avoir  de  voire  guaagner. 
Davant  Ii  rois  Ii  vait  à  présenter. 
Li  rois  le  vi ,  molto  Ii  parse  agraer  ; 
Le  mile  livre  li  fait  doner. 
Pois  fait  celu  e  prender  e  liger  ; 
En  ccle  lois  0  il  volse  paser 
Por  la  gorça  elo  li  fc  apiçer, 
E  pois  apreso  cl  arder  c  bruser. 
Cran  dol  n'oit  qui  del  so  parenter; 
Mais  por  li  rois  i  no  oisa  mostrer. 
Que  la  bataile  fo  lanto  dura  e  fer 
Non  est  nul  homo  qe  le  poust  conter. 
A  l'ademan  apreso  li  vesprer 
Si  ne  duro  la  meslea  e  li  çostrer. 


COMENT    FU    CRANT    LA    BATAILLE    TRA    M. 
t    LI    CAN. 

Gkan  fu  la  mesiée  cntro  Machario  c  li  can  ; 
Major  non  vi  nesun  homo  vivan. 
Lo  can  li  morde  por  cosles  e  por  flan  , 
E  cil  le  done  de  li  baston  sov;<n 
Porme  la  leste,  si  qe  n'ese  li  san. 
Qui  de  Magancc  ne  fo  en  gran  lorman  ; 
Voluntera  alrovast  paro  qe  fusl  aven?n 


I 


io84— noj  MaCAIRE.  95 

Sore  H  cort  et  si  le  vait  cobrer, 
Tôt  por  l'avoir  et  deniers  gaagner. 
Devant  le  roi  l'a  en  présent  mené. 
Li  rois  le  voit ,  moult  lifait  à  gréer  ; 
Les  mile  livres  li  a  fait  deslivrer. 
Puis  fait  celui  et  prendre  et  hier; 
En  celui  lieu  oh  il  vont  trespasser 
Si  le  fait  il  par  la  gueule  encroer, 
Et  en  aprls  et  ardoir  et  brusler. 
»"    Grant  duel  en  ont  cil  de  son  parenté  ; 
Mais  por  le  roi  ne  l'osassent  mostrer. 
Etfu  l'estors  et  si  durs  et  si  fiers 
Nen  est  nus  hom  qui  le  péust  conter. 
A  Vendemain  dusques  à  l'avesprer 
Si  en  dura  l'estris  et  li  josters. 


COMENT  FU  GRANS  LA  BATAILLE  D^ENTRE  MACAIRE 
ET   LE   CHIEN. 

Entre  ambedeus  fu  la  bataille  grans  ; 
Maior  ne  vi  nus  hom  cl  mont  vivant. 
Li  chiens  le  mort  par  costès  et  par  flans , 
Et  cil  li  donc  del  baston  moult  sovent 
Parmi  la  teste,  si  que  en  ist  li  sans. 
Cil  de  Maience  en  sont  en  grant  torment; 
Bien  atrovassent  pais  que  fust  avenans 


94  MaCAIRE.  1106— iijj 

Por  oro  et  avoir  e  dîner  e  bcsan  ; 

E  li  rois  cura  Deo  c  mcser  san  Jouan 

Qe  no  li  valira  tuto  l'or  qe  fu  an 

Q^el  non  sia  çuçés,  sel  vinçe  li  can, 

Arso  en  fois  o  apendu  al  van , 

Al  plasir  son  baron  fara  li  çuçeman. 

Grande  fo  la  bataile  tuto  jor  man  à  man  : 

Et  li  levrer  li  va  si  adestan 

Qe  Macario  è  si  laso  estan 

No  se  po  aider  ni  de  pe  ni  de  man.  * 

Por  ira  e  maitalent  li  va  sovra  li  can  , 

Enlro  le  viso  le  mordi  si  fereman 

Le  pomel  de  la  golta  li  tôle  toto  quan. 

E  Macario  si  brait  e  crie  alteman  : 

«  0  estes  vos  aie ,  tôt  li  me  paran , 

"  Qç  no  me  secorés  encontre  da  un  can  P  w 

Dist  l'inperer  :  a  I  te  sonda  luntan. 

«  Mal  veisi  Albaris  e  madama  enseman, 

•i  Qe  onceisi  i  dol  e  à  torman.  ï> 

Volez  oir,  segnur,  cornent  l'a  fc  li  can  ' 

Sovra  Machano  el  va  por  maltalan  , 

A  la  gola  le  pn&t  lil  ten  si  fereman 

Qu'elo  l'abati  eo  tera  à  li  plan. 

E  cil  cria  merci  por  Deo  e  por  li  san  : 

•  0  çentil  rois ,  nobele  c  sovran  , 

•  No  me  lasar  morir  à  tel  torman  ! 

a  Fa  moi  venir  un  qualf  hr  r.apclan  . 


iioé— II32  Macaire.  95 

Por  or,  avoir,  et  deniers  et  besans  ; 

Mais  li  rois  jure  et  Dieu  et  saint  Jehan 

Ne  li  vaura  tos  l'ors  qui  fu  antan 

Ne  soit  jugiés ,  sel  chiens  le  vait  vaincant , 

Et  àrs  en  feu  ou  apendus  au  vent , 

Corn  si  baron  feront  le  jugement. 

Tote  jor  fu  main  à  main  l'estors  grans  ; 

Et  li  lévriers  le  vait  si  adesant 

Que  est  Macaires  si  las  en  son  estant 

Ne  puet  s'aider  ne  de  pie  ne  de  main. 

Vait  sus  li  chiens  par  ire  et  mautalent, 

Parmi  le  vis  le  mort  si  fièrement 

Que  de  la  joue  le  pom  li  taut  tôt  quant. 

Et  brait  Macaires  et  crie  hautement  : 

ce  Oh  estes  vos  ail,  tuit  mi  parent, 

«  Qu' encontre  un  chien  ne  m'estes  secorant?  » 

Dist  Vemperere  :  «  De  toi  sont  il  lointain. 

a  Mar  vis  Aubri  et  ma  dame  ensement, 

«  Que  as  ocis  à  duel  et  à  torment.  « 

Oés  dou  chien  com  se  va  combatant  : 

Sore  à  Macaire  cort  il  par  mautalent , 

Au  col  le  prent  sil  tient  si  fièrement 

Que  à  la  terre  le  vait  jus  abatant. 

Et  cil  por  Dieu  en  vait  merci  criant  : 

«  Hé  !  gentis  rois  qui  sor  tos  es  poissans , 

a  Ne  me  laisser  morir  à  tel  torment! 

«  Un  confesser  me  mandés  maintenant, 


()6  Macaire.  lin— un 

a  Qc  voio  conter  loi  li  mon  engan.  » 
Li  rois  l'inlendc  sin  fo  Icgro  e  çoian. 
L'abés  da  San  Donis  fa  apeler  manteiian  ; 
El  cil  le  vene  volunlera  por  lalan. 

COMENT    K.    FA    AP£LKR    l'aBÉS. 

Le  enperer  nen  fo  pais  demoré  ; 
L'abés  da  San  Donis  el  oit  demandé  . 
E  cil  li  vent  volunlera  et  de  gré. 
Li  rois  li  oit  in  la  stelea  mandé  , 
0  li  can  lent  Macario  seré 
N'en  poil  mover  ne  le  man  ni  le  pé. 
Cun  bocha  avoil  molto  planeto  parlé. 
E  l'abes  quant  li  fo  acostc  , 
Elo  l'oit  por  rason  demandé 
S'cio  vole  dire  la  vérité  , 
Q'elo  soit  ben  cun  lovra  est  aie 
Segondo  cun  la  raina  li  avoil  conté. 
Dist  Machario  ;  <'  Ora  me  confesé 
.«  Si  me  asolveri  de  toi  li  me  peçé  , 
■'  Qe  je  so  ben  qe  son  à  mort  çuçé 
«  E  poco  me  vara  loto  me  parenté.  »• 
Diit  l'abes  ;  «  Si  granl  e  li  peçé 
■  E  cuilo  ben  qe  dites  vérité; 
«  Mj  00  por  Unto,  te  le  vor  conUré 


iijî— IIJ5  Macaire. 

«  Conter  li  voit  tôt  mon  engignement.  w 
Lirais  l'entent,  s'en  fu  liés  etjoians. 
De  Saint  Denis  Vahè  mande  à  itant; 
Et  cil  i  vient  volentiers ,  tôt  errant. 


COMENT    KaLLES    FAIT    APELER    L^ABÉ, 

NOSTRE  emperere  ne  s'est  mie  atargié  ; 
De  Saint  Denis  l'abé  a  tost  mandé, 
Et  cil  i  vient  volentiers  et  de  gré. 
Et  l'ot  li  rois  ms  el  plaissié  mandé, 
Là  où  li  chiens  tient  Macaire  serré 
N'en  puet  movoir  ne  la  main  ne  le  pié. 
De  la  bouche  a  bassetement  parlé. 
Et  quant  liabes  fu  lez  lui  acostés, 
Il  raraisonne  si  li  vait  demander 
S'el  a  valoir  de  dire  vérité, 
Que  bien  sait  il  cam  de  Voevre  est  aie 
A  ce  que  Vot  la  roïne  conté. 
Et  dist  Macaires  :  «  Ore  me  confessés 
«  Si  m'asailliés  de  tas  les  miens  pechiés , 
«  Que  je  sai  bien  que  à  mort  sui  jugiés 
«  Etpai  me  valt  tas  li  miens  parentés.  » 
Et  dist  li^abes  :  «  5/  grans  est  li  pechiés 
«  Et  cuit  je  bien  que  dites  vérité  ; 
«  Mais  neporquant,  se  le  voir  en  contés, 

Macaire.  n 


97 


98  MaCAIRE.  iij6-n8> 

a  Por  amor  de  la  vesira  nobilité 
«  Li  rois  avéra  de  vos  merçe  e  piaté. 
«i  E  da  moi  meesme  el  ne  sera  proie. 
«Mae  voio  ,  quant  vos  li  contaré  , 
»  Qe  li  roi  soia  qui  aloga  acoslé 
o  El  le  dux  N    e  des  autres  asé  , 
o  Ni  altrement  n'en  serisi  amendé , 
a  Ni  an  li  can  no  t'averoit  lasé  ; 
o  Qe  questo  e  un  miracolo  de  Dé  : 
«  Quando  un  can  a  un  tel  homo  afolé , 
a  Donqua  volt  il  quel  se  saça  li  peçé 
«  Da  tota  jent,  e  da  bon  e  da  ré.  » 
Dist  Machario  :  a  Faites  ves  volunlé.  » 
Adoncha  l'abes  oit  li  rois  clamé 
E  le  dux  N.  del  ducha  de  Baivé 
Si  le  fe  venir  totes,  e  boni  e  ré, 
Por  de  Machario  oldir  li  peçé. 
Ça  oldirés  cornent  il  oit  ovré 
Celle  malvès  qe  in  mal  ora  (u  né. 
Diît  l'abes  :  o  Ora  si  comencé, 
m  Dites  le  voir  c  no  mcl  celé , 
«  Qe  je  so  ben  cun  l'ovra  est  aie  , 
•  Qe  la  raine  ben  me  l'avoit  conté 
>  Ço  qe  tu  fisi  e  davant  e  daré.  » 
Dist  Macario  :  u  Non  dirofalsité, 
«•  Ma  faites  tante  qel  can  m'aça  lasé.  v 
Dis!  Il  rois  :  «  Vu  avi  ben  falé, 


1156—1182  Macaire.  99 

«  Tôt  por  l'amor  de  vo  nobilité 

«  Aura  de  vos  l'empcnn  pitc, 

«  De  moi  méisme  en  sera  il  proie. 

«  Mais  si  voil  je ,  quant  vos  leconterés , 

u  Li  rois  soit  ci  orendroit  acostés 

a  Et  li  dus  Naimes  et  des  autres  asès , 

«  Que  autrement  n'en  séries  amendes 

a  N'onques  li  chiens  ne  vos  auroit  laissiè , 

ce  Que  ci  a  voir  un  miracle  de  De  : 

u  Quant  par  un  chien  fu  tés  hom  afolés , 

u  Donques  vuet  il  séus  soit  li  pechiés 

«  De  tote  gent,  et  des  boins  et  des  mels.  » 

Et  dist  Macaires  :  «  Faites  vo  volenté.  » 

Donc  à  le  roi  li  abes  apelè 

Et  duc  Naimon  dou  duché  de  Baivier^ 

Sesfist  venir  trestos ,  et  boins  et  mels , 

Por  de  Macaire  entendre  lepechié. 

Or  orrésja  cornent  il  ot  ovré 

Lifel  traître  qu'en  maie  ore  fu  nés. 

Et  dist  li  abes  :  «  Ore  si  comencés  , 

(c  Dites  le  voir,  et  ne  me  s'oit  celés , 

c(  Que  je  sai  bien  corn  de  l'oevre  est  aie , 

ce  Que  la  roïne  bien  me  l'avoit  conté 

ft  Ce  que  fesis  et  devant  et  derrier.  » 

Et  dist  Macaires  :  «  Ne  dirai  faus été , 

«  Mais  faites  tant  que  m'ait  li  chiens  laissié.  -» 

Et  dist  li  rois  :  «  Tu  as  bien  meserré  ; 


100  MaCAIRE.  ii8)— 1204 

u  Nen  seri  lasé  si  diri  vérité.  « 
Adonqua  Macario  avoit  comencé 
A  dire  toi  li  so  peçé 
Cornent  oit  ovré  avant  et  are. 


COMENT    M.    SE    CONFESE    DA    i'aBI^S. 

Adoncha  Machario  començo  primemant 
A  dire  de  la  raine  o  fi  li  parlament 
Tôt  en  primera  en  le  çardin  verdoiant , 
Como  d'amor  li  aloit  derasnant 
E  como  à  lui  respose  vilanement. 
Si  le  dist  dcl  nan  tôt  li  covenant  : 
Como  li  mando  à  parler  primemant , 
Et  in  apreso  le  dise  ensemant 
De  la  çanbre ,  et  cum  per  li  so  cornant 
Entro  en  le  leto  por  maltalant, 
Por  acuser  la  raine  e  far  li  noiamant  : 
E  como  en  le  fois  le  çïto  voircmant 
A  ço  qe  de  l'ovre  no  s'en  saùst  niant 
E  quant  la  raine  vide  aler  avant , 
Qe  Albaris  li  menoit,  n'en  fo  ma  si  dolant 
QjeU  non  fo  brusea  i  li  fois  ardant. 
E,  quando  vide  ce,  prise  son  guarnimant , 
^r«l^li  alo  ,  armA  «.or  l'juf; 


il8j— 1204  MACAIRE.  .  lOI 

«  Ne  te  laira  ,  si  diras  vérité.  » 
Adonques  a  Macaires  comencé 
Si  a  gehi  trestot  le  suen  pechié 
Corn  ovré  ot  et  avant  et  arier. 


CoMENT  Macaires  se  confesse  a  l'abé, 

Adonc  Macaires  comença  erranment 
De  la  roine  ohfist  le  parlement 
Tôt  primerains  el  jardin  verdoiant, 
Si  corn  d'amor  l'en  aloit  requérant 
Et  corn  à  lui  respondi  laidement. 
Si  dist  del  nain  trestot  le  covenant  : 
Corn  li  manda  parler  premièrement , 
Et  en  après  si  a  dit  ensement 
Et  de  la  chambre^  et  com  par  son  comant 
Dedens  le  lit  entra  par  mautalent 
A  la  roïne  por  faire  nuisement; 
Et  com  el  feu  le  jeta  voirement 
Por  que  de  l'oevre  sêu  ne  fust  noient. 
Et  quant  aler  vit  la  roïne  avant , 
Que  len  menoit  Aubris  ^  plus  fu  dolens 
Qu'ele  ne  fust  bruïe  elfeu  ardent. 
Et  quant  ce  vit ,  il  prist  son  garnement , 
Si  Fenchauça ,  armés  s6r  Vauf errant. 


102  MaCAIRE.  iao(— 11)1 

Por  avoir  la  raine  à  li  so  cornant  , 

Quando  Albaris  la  defesc  çentiimant , 

Unde  Toncis  à  lespea  trençant. 

a  De  la  raine  ne  vos  so  dir  niant, 

<«  Q^ela  à  moi  despari  si  davant 

i  Ne  la  poti  veoir  ni  trover  de  niant. 

a  En  celé  bois  se  fico  merviloso  e  grant , 

o  Et  eo  m'en  retorne ,  non  fe  arestamant. 

<•  De  ço  qe  avea  fato  ,  en  fu  gramo  e  dolant  ; 

'«  Deo  no  me  pcrdoni  se  lo  fo  allremant    • 

Dist  II  rois  :  n  Tu  m'a  fato  dolant, 

«  Caloncc  ma  muler  c'amava  dolçemant  . 

'<  Uncha  non  sie  rois  ni  corone  portant , 

a  Nen  mançaro  unqes  à  mon  vivant 

a  Si  veroie  de  lu  le  çuçemant  ! 

a  N.,  dist  li  rois,  questc  mal  seduanl 

a  Trai  a  ma  muler  par  son  inçantemant 

o  Morto  m'oit  Albaris  qe  eo  amava  cotant  : 

■  De  le  çuçcment  m'alez  conselant. 

E  dist  N.  :  <t  Nu  faron  saçemant. 

•  Nul  faron  prendre  à  grant  çival  corant, 
Por  Paris  li  faron  trainer  inprimemant 

•>  E  poi%  Il  faron  arder  i  fois  ardant  ; 
•«  E  de  ses  parentés  nesun  dira  niant. 

•  De  lor  meesme  nu  faron  altretant.  ' 
CsKun  escne        El  parla  çentilment    • 
Aocora  h  can  lo  ten  m  \troitemant 


120J— 123!  MaCAIRE.  103 

Por  la  roïne  avoir  à  son  talent , 

Quant  Auberis  la  tensa  gentementj 

Dont  il  Vocist  à  l'espée  trenchant  : 

«  De  la  roïne,  n'en  sai  dire  noient 

a  Que  si  s'en  ertfuïe  de  moi  devant 

a  Ne  la  poi  voir  ne  trover  tant  ne  quant. 

«  El  bois  se  fiche  et  merveillos  etgrant, 

«  Et  je  m'en  tome ,  n'ifis  arestement. 

<-<  De  ce  qu'oifait,  en  fui  grains  et  dolens; 

«  Diex  ne  m'absoille  se  le  fis  autrement.  » 

Et  dist  li  rois  :  «  Tant  m'as  tu  fait  dolent , 

«  Reté  m'oissor  qu'amoie  dolcement , 

«  Ne  soie  onc  rois  ne  corone  portant, 

«  Ne  mengerai  onques  à  mon  vivant 

fi  S' aurai  de  toi  vèu  le  jugement  ! 

•-c  N aimes ,  dist  Kalles ,  cil  malvais  soduians 

«  Traï  m'oissor  par  son  enchantement , 

«  Mort  m'a  Aubri  que  paramoie  tant; 

"  Dou  jugement  aies  moi  conseillant.  » 

Et  dist  dus  Naimes  :  «  Fesons  le  sagement. 

«  Fesons  le  prendre  à  grant  cheval  corant, 

«  Parmi  Paris  trainer premièrement 

«  Et  en  après  ardoir  en  feu  ardent  ; 

«  Des  suens  parens  nus  n'en  dira  noient. 

a  Méisme  d'eus  ferions  nos  autretant.  w 

Chascuns  s'escrie  :  «  //  parle  gentement.  » 

Encor  le  tient  li  chiens  estroitement 


104  NlACAIKt.  ma-iJ} 

El  no  s'en  pou  corler  de  niant , 
Quant  II  enperer  li  proie  dolçemanl 
Por  son  amor  clo  li  vada  lasant. 
E  cil  le  fe  à  li  ses  cornant. 
Cun  faroit  criature  qe  aùst  esiant , 
Si  se  fe  li  can  toto  li  so  cornant. 
E  quant  li  oit  délivré  voiremant  , 
Avanti  que  l'abe  faist  desevramanl , 
Si  le  segno  si  le  dono  penetant. 


COMENT    FU    ÇUÇÉ    MaCHARIO. 

Secnur,  or  entendes  como  ovro  l'inperer 
Por  li  conseil  dux  N.  de  Baiver  : 
Machario  fait  picr  tôt  en  primer 
E  i  çivals  elo  lo  fait  trainer 
F^ar  tôt  Paris  e  davant  e  darer. 
Darer  lui  vait  péon  e  çivaler, 
Piçoii  e  grandi ,  garçon  e  baçaler, 
Si  grandement  e  uçer  e  crier. 
Çascun  disea  :  a  Mora,  mora  le  liçer 
<•  Qc  de  la  raina  voUe  far  vituper, 
«  E  que  ancis  Albaris,  li  meltrc  baçjlrr 
«  Qe  se  pouit  en  Paris  atrover!  »> 
Ensi  le  moine  e  davant  e  darer. 


1232— 1255  MaCAIRE.  10^ 

Si  que  croler  ne  s'en  piiet  tant  ne  quant , 
Quant  l'emperere  le  proie  doucement 
Que  pors'amor  il  l'en  voise  laissant. 
Et  cil  le  fist  tantost ,  al  suen  commant. 
Corn  criature  qui  éust  escient , 
Si  fist  li  chiens  trestot  le  suen  commant. 
Et  puis  que  l'ot  deslivré  voirement, 
Ainçois  que  Vahes  fesist  desevrement , 
//  le  seigna  si  le  fist  penéant. 


COMENT    FU    JUGIÉS    MaCAIRES. 

OlÉS,  segnor,  que  fist  Kalles  li  ber 
Par  le  conseil  duc  Naimon  de  Baivier  : 
Macairefait  cobrer  tôt  en  premier 
Et  à  roncins  le  fait  il  traîner 
Par  tût  Paris ,  et  devant  et  derier. 
Apres  lui  vont  pêon  et  chevalier, 
Petit  et  grant ,  garçon  et  bachelier. 
Moult  hautement  et  huchier  et  crier. 
Chascuns  disoit  :  a  Muere  li  pautonniers 
«  Qui  la  roïne  vont  honnir  et  grever 
«  S'ocistAubri,  le  meillor  bachelier 
«  Que  se  péust  en  Paris  atrover  !  w 
Ainsi  le  mènent  et  devant  et  derier. 


,0^  MaCAIRE.  iaj4-'>7J 

Quant  a  ço  falo,  retorna  à  li  placer; 
liée  fait  un  gran  fois  alumer. 
liée  lefi  e  ardere  bruxer. 
Parenté  q'el  aust  ne  le  pote  contraster. 
Quant  a  ço  fato ,  si  le  fe  enterer. 
Qui  de  Magance  n'avoil  grant  vituper. 
Or  laseron  de  lui  qui  loga  ster  ; 
Segondo  l'ovre  n'oit  eu  son  loer. 
A  Paris  remist  K.  maino  l'inpercr. 
Dolent  fu  [de]  Blanciflor  sa  muler, 
E  d'Albaris  q'il  avoit  molto  çer, 
E  de  Macario  q'era  so  çivaler. 
A  la  raine  nu  devon  retorner. 

Quant  ela  vi  l'ovra  afiner, 

E  vide  Albaris  del  çival  verser, 

Cun  per  li  bois  se  mis  ad  erer. 

Avanti  que  la  trovase  li  bon  Varocher, 

Cran  pena  e  tormant  li  convcne  durer. 

Grosa  et  inçinU  estoit  d'un  baçaler, 

Qe  à  grant  pêne  ela  pooit  aler. 


COMENT    VAII    I  A    KaINA    per    li    BOIS. 

Via  vail  la  raine  k  dolo  et  à  lormenl 
A  ^r  jn  mervile  ela  csloil  dolent 


1254—1275 


Macaire.  10' 


Quant  ont  ce  fait,  retornent  al  placer; 
Illec  ont  fait  un  grant  feu  alumer, 
Illec  le  font  et  ardoir  et  brusler. 
Parent  qu'éust  ni  purent  contrester. 
Quant  ont  ce  fait,  si  l'ont  fait  enterrer. 
Cil  de  Maience  en  ont  grant  reprovier. 
Or  lairons  ci  dou  trditor  ester; 
Si  corn  ovra  ot  eu  son  loier. 
A  Paris  est  remis  Kalles  li  ber, 
Si  fu  dolens  de  sa  franche  moillier, 
Et  d'Auberi  que  il  avoit  moult  chier, 
Et  de  Macaire  qui  ert  ses  chevaliers. 
A  la  roïne  nos  covient  retorner. 
Quanta  véu  Voevre  si  afiner, 
Et  Auberi  jus  del  cheval  verser, 
Parmi  le  bois  si  se  mist  ad  errer. 
Ains  que  trovast  là  le  bon  Varocher, 
Tormens  et  peines  li  covint  endurer. 
Enceinte  et  grosse  estait  d'un  bachelier, 
Si  qu'à  grant  peine  ele  pooit  aler. 


COMENT    VAIT    LA    ROINE    PAR    LE    BOIS. 

Vait  s'ent  la  roine  à  duel  et  à  torment  ; 
A  grant  merveille  estoit  ele  dolens 


I  08  M  A  C  A  I  R  E 


layfc— ijoa 


De  Albaris  dont  vi  le  finemant  ; 

Ma  la  no  soit  mie  de  ie  gran  çucement 

Qc  esloit  fato  del  Irailo  puelent , 

Qe  au  n'aùst  qualqc  restoramant. 

Tant  est  aléa  por  li  bois  en  avenl 

A  l'ensua  del  bois,  en  un  pré  verdoient , 

Ela  vide  un  hom  venir  erament , 

De  li  gran  bois  un  faso  portant 

De  legne  por  soi  noirisiment , 

Por  noir  sa  feme  e  ses  petit  enfent. 

Quando  vi  la  raine,  à  demander  la  prenl. 

u  Dama,  fait  il ,  vu  aie  malement 

n  Cosi  sole,  sença  homo  vivent. 

a  Semblai  moi  la  raina,  se  eo  no  ment. 

•'  Como  alez  vos  ?  v'e  fato  noiament  ? 

«  Dites  le  moi,  si  ne  prendre vençament. 

—  Ami ,  dit  la  raina ,  tu  parli  de  nient  ; 

a  De  mon  afaire  te  dirai  le  covent. 

a  E  son  ben  la  raine  ,  e  de  ço  no  te  ment. 

•  Acusea  son  i  li  rois  durement 

•■  Por  un  traites ,  qe  li  cor  Deo  crèvent, 

•  Qe  me  fait  alcr  si  malement 

•  Unde  eo  te  prego ,  çentil  homo  valent , 
«  Qc  tu  me  façi  qualche  restorament , 

•  Qe  alcr  pouit  par  toi  segurement 

«  En  Coitantinopoli,  G  son  lime  parent. 
«  E  ic  tu  le  fa  ,  bon  guierdon  n'atent  ; 


1276—1302  Macaire.  109 

Por  Auberi  dont  vist  le  finement  ; 
Mes  ne  set  mie  dou  mortel  jugement 
Qu'a  esté  fait  dou  traïtor  pus  lent , 
Qu'ele  en  éust  aucun  restorement. 
Tant  est  alèe  par  le  bois  en  avant 
Que  à  rissir,  en  un  pré  verdoiant , 
Un  homme  voit  qui  venoit  erranment. 
De  la  grant  selve  un  fais  aloit  portant 
De  bois  copé  por  son  norissement 
^Et  de  sa  feme  et  sespetis  enfans. 
Voit  la  roïne ,  à  demander  H  prent. 
«  Dame ,  fait  il ,  vos  aies  malement 
«  Ensi  solette  et  sans  home  vivant. 
«  Vos  la  roïne  me  sanlés,  se  ne  ment. 
«  Cornent  le  faites  ?  avés  encombrement  ? 
«  Dites  le  moi,  s'en  prendrai  vengement. 
—  Amis ,  dist  ele ,  tu  parles  de  noient; 
«  De  mon  affaire  orras  le  covenant. 
«  Et  la  roine  bien  sui,  et  ne  t'en  ment. 
«  Au  roi  m'ala  durement  acusant 
«  Uns  fel  traître ,  cui  H  cors  Dieu  cravent , 
«  Qui  méfait  estre  en  si  mal  errement. 
«  Dont  je  te  pri ,  gentis  hom  et  vallans , 
ce  Que  tu  me  faces  aucun  restorement, 
«  Que  véoir  puisse  par  toi  sèurement 
«  Costantinoble ,  oîi  sont  H  mien  parent. 
«  Et  se  le  fais  ,  boin  hier  en  aient  : 


1 


no  M  A C  A  I  K  K 


l)OJ— lîH 


u  Ancora  por  moi  sera  rico  e  manenl.  » 
Dist  Varochc  :  >*  Vu  parla  de  ment; 
«  Ne  vos  o  abandoner  \  lot  mon  vivent. 
«  Venez  rer  moi ,  eo  aliro  avent 
c  Trosqua  â  ma  mason  qe  est  qui  davent , 
«  0  aço  ma  muler  e  dos  beli  enfcnl. 
<>  Conçé  eo  demandro,  pois  aliren  avent.  • 
Dist  la  raine  :  o  Soia  àli  ves  cornent.  » 
Adoncha  s'en  vait  anbes  comunclment, 
Tant  qe  i  sa  mason  i  se  vait  aprosment. 


COMENT    VaROCHER    DEMANDE    COCÉ 
DA    SA    DAMA. 

Quant  Varocher  fu  à  sa  mason  venu, 
El  entra  en  la  mason  ,  la  soma  deponu. 
tt  Dama,  fait  il,  no  m'atendcz  plu*;, 
n  Si  seroit  ben  tôt  li  mois  conpiu.  » 
E  quela  li  demande  ;  «  Mon  sir,  o  alez  vu  ?  » 
E  cil  le  dit  :  a  Or  sta  al  Deo  salu  , 
n  Del  revenir  eo  110  te  so  dir  plu.  •• 
En  soa  man  oit  un  gran  baston  prendu. 
Grant  fu  c  groso  e  quaré  e  menbru  ; 
La  teste  oit  grose  ,  le  çavi  borfolu  : 
Si  strançes  hon  no  fo  unches  vcu. 


30?— i52_î 


Macaire.  Itl 


«  Par  moi  seras  et  riches  et  manans.  i> 
Dist  Varochers  :  «  Vos  parles  de  noient  ; 
a  Ne  vos  lairai  à  trestot  mon  vivant. 
«  Venés  ariere ,  et  je  irai  y:ivant 
ce  A  mon  ostel  qui  est  illec  devant  y 
«  Où  ma  moiUier  ai  et  dous  tels  en/ans. 
a  Congié  prendrai  j  puis  en  irons  avant.  » 
Dist  la  ro'ine  :  «  Tôt  soit  à  vo  cornant,  w 
Adonc  s'en  vont  andui  communaument 
Tant  qu'à  Vostel  se  vont  aproïsmant. 


CoMENT  Varochers  prent  congé 
DE  SA  dame. 

Varochers  est  à  son  ostel  venus , 
Laiens  entra ,  la  some  a  deponu. 
«  Dame ,  fait  il ,  ne  m'atendés  ja  plus , 
«  Si  sera  bien  tos  li  mois  trescorus.  » 
Et  li  dist  celé  :  «  Mes  sire,  et  où  vas  tu?  » 
Et  cil  li  dist  :  ce  Or  est  au  Dieu  salut  ; 
ce  Dou  revenir  ne  te  sai  dire  plus.  » 
En  sa  main  prist  un  grant  baston  costu. 
Grans  fu  et  gros ,  et  quarrés  et  membrus; 
Grosse  ot  la  teste ,  les  cheveus  borfolus  ; 
Hom  si  estranges  onques  ne  fu  vins. 


112  Mac  Al  RE.  i|l4— ijjo 

Via  s'en  vait  à  força  et  à  vertu  , 

Et  la  raine  si  vaitderer  lu. 

1  pase  France ,  qe  aresté  non  fu  , 

E  la  Proence ,  qi  no  fo  conou  , 

E  Lonbardie  tota  quanta  por  menu, 

Tant  sont  aie  q'i  no  sont  arestu 

Qe  à  Veneze  i  se  sont  venu. 

En  neve  entrent,  oitra  forent  metu. 

Çascun  qe  Varocher  avoient  vcu  , 

Çascun  II  guarde  si  s'en  rise  rer  lu. 

Tant  alirent  por  ccl  poi  agu  , 

Pasent  ces  porti,  le  vais  c  le  erbu, 

En  Ongarie  i  se  sont  venu. 

A  cha  d'un  bon  oster  i  sente  desendu  , 

Qe  avoit  dos  files ,  uncha  plu  bêle  non  fu  , 

E  una  sa  dame  qe  fe  de  gran  vertu  , 

Qe  rrolto  amoit  li  poure  e  la  cent  menu. 

E  li  oster  fu  saçes  e  menbru  ; 

Et  oit  nome  Primeran ,  molto  en  fu  coneu 

Da  tota  jent ,  e  grandi  e  menu. 

Çascun  qe  le  voit  croit  qe  soia  dcceu 

E  q'elo  soia  de  lo  seno  ensu, 

Por  li  baston  qu'el  oit  groso  e  quaru 

E  por  li  çevo  q'el  oit  si  velu. 

E  li  oster  li  oit  por  rason  metu 

Donde  il  est  e  donde  il  est  venu. 

Di  .f  V.irDfhfr       .    flV.Itr.i  li  po  agU 


IÎ24— 1350  MACAIRE.  I  I  5 

Cil  s'achemine  à  force  et  à  vertu , 
Et  la  roïne  si  vait  deriere  lui. 
Trespassent  France  j  que  aresté  n'i  fu, 
Et  la  Proense,  que  nen  ont  connéu , 
Et  Lombardie  trestote  par  menu. 
Tant  sont  aie ,  ne  sont  arrestéu , 
Que  à  Venice  à  la  fin  sont  venu. 
En  nef  entrèrent ,  outre  mer  ont  coru. 
Et  trestuit  cil  qu'ont  Varocher  véu  , 
Chascuns  l'esgarde ,  si  s'en  rit  riere  lui. 
Tant  ont  erré  parmi  ces  puis  agus , 
Passent  cespors^  et  vaus  et  prés  herbus  y 
Qu'en  Honguerie  à  la  fin  sont  venu. 
Chiés  un  boin  oste  là  sont  il  descendu. 
Deus  filles  ot ,  onc  plus  bêles  ne  fu , 
Et  sa  moillier  si  fu  de  grant  vertu  , 
Qui  moult  amoit  povres  gens ,  et  menus. 
Et  fu  li  ostes  et  sages  et  membrus  ; 
Primerain  ot  à  nom ,  moult  connéus 
De  tote  gent ,  des  grans  et  des  menus. 
Et  Varocher  cuide,  qui  l'a  véu , 
Que  soit  issus  dou  sens  et  decéus 
Por  le  baston  qu'il  ot  gros  et  costu , 
Etpor  le  chief  que  il  ot  si  velu. 
Et  quiert  li  ostes  li  soit  amentèu 
De  quel  tere  est  et  d'ont  il  est  venus. 
Dist  Varochers  :  «  D'outre  les  puis  agus 
Macaire.  8 


114  MaCAIRE.  |)}|_|)72 

kl  E  quesl'e  ma  muler  qi  m>st  rer  venu,  u 

Quant  li  osier  li  oit  entendu  , 

El  dist  à  sa  muler  qe  ben  soia  servu 

Quella  dame,  e  ad  asio  metu. 

E  quella  le  fait ,  qe  ben  ovrea  fu. 


CoMENT  LA  Raina  estoit  inn  Ongarie. 

Ora  fu  la  raine  molto  ben  ostalé  ; 
De  tuto  ço  qe  li  estoit  à  gré 
Quelle  dame  li  dono  à  sa  volunté  , 
Por  q'ela  li  pardona  de  gran  bonté. 
Quando  la  guarda  por  flans  e  por  coslé . 
Graveda  la  voit ,  si  le  pris  piaté. 
Ele  l'ademande  qe  est  quel  malfé 
Qe  senpre  porta  quel  gran  baslun  quaré , 
Ait  il  nul  seno  o  est  desvé  ? 
Dist  la  raine  :  «  Cosi  e  costumé. 
«  No  la  adastés  ne  no  locoroçé, 
«  Que  de  seno  non  est  ben  tenpré. 
1  Mon  segnor  est ,  in  guarda  m'oit  mené.  - 
Diste  le  dame  :  o  Soia  à  li  honor  de  Dé  ! 
"  A  nostro  roer  seri  servi  c  honoré,  w 
A  Varocher  donent  ço  qe  il  oit  comandé 
Plu  prr  paura  ca  per  bona  volunté. 


13JI  — 137^  MaCAIRE.  •     115 

«  Et  c'est  m'oissors  qui  m'est  riere  venu.  » 

Quant  ot  H  ostes  Varocher  entendu , 

A  sa  moillier  dist  que  bien  ait  peu 

Et  aaisié  la  dame  sus  et  jus  ; 

Et  le  fait  celé ,  qui  bien  membrle  fu. 


COMENT    LA    ROINE    ESTOIT    EN    HONGUERIE. 

Or  vont  moult  bien  la  roïne  osteler  ; 
De  tôt  ice  que  li  venist  à  gré 
Li  a  l'ostesse  à  son  voloir  doné , 
Por  quoi  l'en  rent  mercis  de  grant  bonté. 
Celé  l'esgarde  par  flans  et  par  costés , 
Grosse  la  voit ,  si  l'en  a  pris  pité. 
Or  li  demande  que  est  icil  maufés 
Qui  tôt  jor  porte  ce  grant  baston  quarré , 
S'il  a  nul  sens  0  se  il  est-desvés. 
Dist  la  roïne  :  «  Ensi  la  il  usé. 
«  Ne  l'adesés  ne  ne  le  corrocés , 
c(  Que  de  son  sens  n'est  mie  bien  temprés. 
ce  Ce  est  mes  sire ,  cil  qui  m'a  à  garder.  » 
Et  dist  l'ostesse  :  «  A  li  soit  l'honors  Dé  ! 
«  No  pooir  ert  servis  et  honorés.  >^ 
Varocher  donent  ce  qu'il  ot  comandé 
Plus  par  paor  que  par  boine  amistê. 


ii6  Macaire.  inî— m«»<) 

Cuitent  pur  q'cl  soia  desvc. 

A  la  tcrça  noit  qui  furent  albcrçé  , 

CHU  dame  parton  una  bel  arilc. 

E  la  oslcra  si  le  oit  alcvé , 

E  si  le  oit  e  bagne  e  fasé. 

De  celle  colse  qe  le  venent  à  gré 

A  quela  dame  celé  ont  doné. 

Ne  plus  ne  men  le  servent  à  gré 

Como  eia  fu  de  li  so  parenté. 

E  la  raine  li  oit  bcn  à  gré. 

E  Varocher  vait  c  avant  e  are 

Con  li  baston  e  groso  e  quaré , 

E  guarda  ben  l'infant  q'elo  non  fose  anblé 

Ne  de  ilec  eser  via  porté. 

La  dama  stete  in  lelo  oto  jorni  pasé 

Con  fa  le  altre  dame  fora  por  le  çité  ; 

E  posa  fo  levea  à  li  fois  colçé , 

Con  celé  dame  s'estoit  à  parlé , 

Et  li  oster  si  fo  aie  k  lé. 

«  Dama  ,  fait  il ,  nu  avon  ben  ovré 

a  Quanta  nu  avez  bel  filz  aporté; 

«  Quando  ve  plasera  q'el  sia  balezc  , 

a  E  voro  eser  vestre  conper  clamé.  » 

Distia  raine  :  ««  Mile  marçé  n'açé; 

«  De  mun  enfant  farés  la  vestra  voluntc  : 

«t  Clamer  le  farés  con  vos  vent  à  gré.  >» 

Disl  Primcran  :  «  E  l'o  bcn  porpcnsé; 


1373—1399  MACAIRE.  II7 

Bien  cuident  il  que  il  soitforsenés. 

La  tierce  nuit  que  furent  hebergié , 

S'agiut  la  dame  d'un  moult  bel  iretier. 

Et  l'a  l'ostesse  en  ses  bras  alevè , 

Et  si  Va  bien  et  baignié  et  faissiè. 

De  tote  chose  que  H  venist  à  gré 

A  son  voloir  a  la  dame  aaisié. 

Servie  l'a  ne  plus  ne  moins  à  gré. 

Corne  sefust  de  son  droit  parenté. 

Et  la  roine  si  U  en  sot  boin  gré. 

Et  Varochers  vait  avant  et  arier, 

0  le  baston  qu'il  ot  gros  et  quarré , 

Et  l'enfant  guarde  que  il  ne  soit  emblés 

Ne  que  il  soit  fors  d'illec  emportés. 

La  dame  jut  el  lit  uitjors  pasés 

Corn  autres  dames  seulent  par  les  cités; 

Puis  quant  ce  vint  qu'ele  dust  relever, 

Avec  l'ostesse  si  estoit  à  parler, 

Et  U  boins  ostes  s'en  est  vers  ele  aies. 

a  Dame ,  fait  il ,  bien  avés  esploitié 

a  Quant  nos  avés  un  bel  fil  aporté  ; 

«  Quant  vos  plaira  que  il  soit  bautisiés  , 

ce  Je  vorroie  estre  vos  compères  claimés.  » 

Dist  la  roïne  :  «  Cent  mercis  en  aies  ; 

«  De  mon  enfant  ferés  vo  volenté  : 

«  Nomer  le  faites  com  vos  venra  à  gré.  » 

Dist  Primerains  :  a  Et  F  ai  bien  porpensé; 


1400— 14  lu 


I  l8  M  ACAIRE. 

«  Quant  el  sera  en  fonte  batiçé  , 
o  E  d'olio  santo  bcnéi  e  sagré, 
«  Par  so  droit  nome  elo  sera  clamé 
«  Primeran  comoeo  sonto  c.  » 


COMtM     i^F<IMlKAN    UtMANDE    LINKANT 
A    LA    DAME. 

QUANDO  vene  li  tcrtnc  di  oU»  |<irrii  f'.is.int . 
Primeran  ven  à  la  dame  e  si  la  demant 
Q^ela  le  die  e  baili  quel  enfant , 
Q^elo  lo  porti  à  li  batezamant. 
E  qela  li  dono  e  ben  e  dolçemant. 
Donde  Primeran  in  ses  braçe  !i  pranl. 
E  in  son  mantel  li  vait  envolupant , 
Verso  li  monester  el  s'en  vait  erant. 
Nen  fo  cun  lui  nula  persona  vivant , 
Sel  non  fu  Varocher  qe  va  dre  planemant. 
En  son  col  porte  li  grant  baston  pesant. 
Avant  qe  in  le  monester  el  vait  entrant, 
E  li  rois  d'Ongarieçivalça  li  davant , 
Con  molti  çivaler  de  li  son  tenimanl. 
El  vi  Primeran  ,  à  demander  li  prant. 
a  Primeran ,  fait  il ,  o  alez  si  erant  ? 
«  Qe  avez  vos  en  vcs  mantel  pendant  ? 


1400— 1420  MaCAIRE.  119 

«  Quant  il  sera  bautisiés  et  levés  , 

a  Et  d'oilc  sainte  benéis  et  sacrés  , 

«  Et  sera  il  Primerains  apelés 

«  Par  son  droit  nom  ,  si  corn  je  l'ai  esté.  » 


CoMENT  Primerains  demande  l'enfant 
A  LA  dame. 

I  Quant  de  ait  jors  vint  H  termes  passant  y 
Vient  Primerains  à  la  dame  et  demant 
Qu'ele  li  doint  et  li  baille  l'enfant , 
Que  il  l'en  porte  à  son  bapteiement. 
Et  le  fait  celé  et  bien  et  doucement. 
Donc  Primerains  en  sa  brace  le  prent , 
En  son  mantel  le  vait  envolepant , 
Vers  le  mostier  si  s'en  vait  tôt  errant. 
0  lui  nefu  nus  hom  el  mont  vivant, 
Fors  Varocher,  qui  derier  vait  trotant. 
En  son  colporte  le grant  baston  pesant. 
Ains  que  il  voisent  ens  el  mostier  entrant , 
De  Honguerie  es  le  roi  chevauchant , 
0  chevaliers  moult  dou  suen  tenement. 
Primerain  voit ,  à  demander  li  prent  : 
(c  Où  aies  voSy  Primerains,  si  errant , 
«  Et  qu'avés  vos  en  vo  mantel  pendante 


120  Macaire. 


I41I-I44J 


—  Moosir,  fait  il ,  un  molto  bel  enfant 

«  De  una  dame  bêla  et  avenant. 

«  A  mon  albergo-desis  por  arse  ostalant  ; 

«  Ces  enfans  a  partori  qe  porto  à  l'oiio  sant, 

«  E  questo  e  son  per  qe  darer  ven  erant.  » 

Li  çivaler  li  guarde,  si  s'en  rise  belemant , 

Q^clo  li  par  un  horao  de  niant. 

Dist  l'un  à  l'altro  :  a  El  me  par  un  troant , 

o  Homo  salvaço  .  el  n'oit  li  semblant   >> 

E  cil  rois  si  se  fe  in  avant, 

Le  mant  le  prist  si  levo  atant 

Por  q'elo  volt  veoir  celé  enfant. 

Quando  le  vit ,  que  li  voit  reguardant, 

Desor  la  spala  droit  le  vis  una  cros  blanc. 

Quando  la  vit,  molto  s'en  vait  mervilant; 

Or  voit  il  ben  non  e  filz  de  truant. 

El  di.n  à  Primeran  :  «  Aler  planemant , 

«  E  voio  eser  à  batezer  l'infant.  « 

Dist  Primera  :  «  Soia  à  li  Deo  cornant  ; 

«  Molto  me  plas,  se  Deo  ben  me  rant.  » 


COMENT    LEOYS   li    ROIS    FIT    BATEZER 

l'infant. 

Adoncha  II  rois  n'en  volse  demorer. 
Cun  Primeran  el  vait  à  li  monster. 


1421  — 1442  MaCAIRE.  121 

—  Sire,  fait  il,  un  moult  très  bel  enfant 

«  De  une  dame  et  bêle  et  avenant. 

«  A  mon  ostel  vint  l'autrier  descendant; 

K  D'un  fil  s'agiut  qu'au  mostier  vais  portant , 

a  Et  c'est  ses  pères  qui  derier  vient  errant.  » 

Li  baron  gardent,  s^en  ont  ri  bêlement, 

Que  bien  lor  pert  estre  uns  hom  de  noient. 

Dist  Vuns  à  l'autre  :  «  Cist  me  pert  uns  truans , 

■'  Uns  hom  sauvaiges  ;  il  en  a  le  semblant.  >• 

A  ces  paroles ,  se  trait  li  rois  avant , 

Le  mantel  prent  si  le  soslieve  aîant 

Por  ce  quil  velt  véoir  celui  enfant. 

Et  si  li  voit,  quant  le  vait  esgardant, 

Sor  destre  espaule  une  crois  blanchoiant. 

Quant  l'a  véu ,  moult  s'en  vait  merveillant  ; 

Or  voit  il  bien  n'est  pas  fis  à  truant. 

A  Primerain  dist  :  «  Aies  bêlement, 

(c  Que  je  voil  estre  à  bautisier  l'enfant.  » 

Dist  Primerains  :  «  Tôt  soit  al  Dieu  commant; 

«  Moult  par  me  plaist,  se  Diexme  soit  aidant.  » 


coment  loéis  li  rois  fist  bautisier 
l'enfant. 


Adonc  h  rois  ne  se  vout  atargier, 
0  Primerain  si  s'en  vait  au  mostier, 


122  MACAlKh.  144)— 1469 

Li  rois  si  fait  quel  abés  demander. 

«  Abes,  fait  il,  e  vos  voio  enproier, 

u  Se  vu  m'amés  el  tenés  ponlo  çer, 

a  Qe  ces  infant  vu  deçà  baiiçer 

u  Como  elo  fust  filo  d'un  enperer 

«  E  filo  de  rois  et  de  per  c  de  mer, 

«  E  si  ahament  li  oficio  çanter 

a  CoQio  el  se  poil  fare  par  nul  mesler.  « 

Dist  l'abes  :  a  Ben  vos  do  otrier.  » 

Adoncha  )0S  desis  de!  destrcr. 

Et  avec  lui  tuti  lo  çivaler. 

Tuti  ensenbre  entrent  il  monster. 

L'abes  prist  l'infant  quant  li  volse  sagrer 

E  primament  l'olio  santo  doner; 

Et  in  apreso ,  quando  vene  al  bateçer, 

Dist  l'abes  :  «  Corn  le  volés  nomer  ? 

—  Leoys ,  dist  li  rois ,  como  me  faço  clamer.  « 

Dist  l'abes  :  «  Ben  est  da  otrier.  •> 

Le  infant  fait  Leoys  apeler. 

Quando  el  fo  batiçés,  q'el  s'en  voloil  aU-r. 

E  li  rois  si  apelo  l'oster. 

o  Primeran ,  fait  il ,  vos  voio  enproier 

o  Qe  cella  dame  ben  diça  honorer 

«  De  luto  ço  qe  li  ait  mester.  » 

Et  i  Varocher,  qe  dist  q'e  son  per, 

El  fit  doner  una  borsa  de  diner, 

A  ço  qi  abia  mollo  ben  da  spcnser. 


1443—1469  Macaire.  12 

Et  si  fait  il  tantost  l'abé  mander. 

«  Abes ,  fait  il,  de  tant  vos  voit proier, 

ce  Se  vos  m' amis  et  me  tenés  point  chier^ 

a  Que  cest  enfant  vos  m'aliés  bautisier 

«  D'emperéor  corn  se  fust  iretiers 

«  Et  fils  à  roi  de  père  et  mère  nés , 

«  Et  à  l'office  si  hautement  chanter 

«  Com  se  poroit  faire  por  nulmestier.  .0 

Et  dist  il  abes  :  «  Bien  fait  à  otrier.  » 

Atant  descent  li  rois  jus  del  destrier, 

Et  avec  lui  trestuit  li  chevalier. 

Ensemble  tuit  s'en  entrent  el  mosticr. 

Prist  l'enfant  labes  quant  il  le  vont  sacrer 

Et  d^oile  sainte  premier  rengenerer  ; 

Et  quant  ce  vint  après  al  bautisier 

Ce  dist  li  abes  :  «  Com  le  volés  nomer'd  » 

Et  dist  li  rois  :  k  Si  com  me  fais  claimer.  » 

Et  respont  l'abes  :  «  Bien  fait  à  otrier.  » 

L'enfant  a  fait  Loéis  apeler. 

Puis  le  bautesme,  qu'il  s'en  voloit  aler, 

Maintenant  a  li  rois  l'oste  apelé. 

«  Oste ,  fait  il ,  de  tant  vos  voil proier 

«  Que  aies  cure  de  la  dame  aaisier 

ce  De  trestot  ce  que  li  aura  mestier.  » 

Sifist  deniers  à  Varocher  donner, 

Qui  de  l'enfant  se  fait  père  claimer, 

A  ce  qu'il  ait  moult  bien  à  despenser. 


124  MaCAIRE.  1470—1496 

Quant  V'arochcr  va  l'avoir  ;\  bailer. 

Se  il  oil  çoie  non  e  da  demander; 

Çoian  s'en  vait  con  le  visaço  cler. 

Quant  fo  i  la  raine  qe  li  parle  l'oster  : 

«  Dama ,  fait  il ,  ben  vos  poés  priser 

o  Quant  veslre  filz  a  falo  batiçer 

a  Li  rois  d'Ongarie ,  qi  tant  e  pro  e  ber, 

«  E  vestrc  fil  el  a  fato  nomcr 

«  Le  SCS  nome ,  ne  li  so  milor  cançtr. 

a  Leoys  oit  nome  li  vestre  baçalcr. 

«  E  à  çestu  qe  dis  qi  e  son  per 

a  Oit  doné  dineri  por  spenser.  »> 

La  dama  l'olde ,  moito  le  prist  à  graer. 

Ora  li  fa  l'osto  ,  ses  filz  et  sa  muler 

Maior  honor  qe  non  fasoit  enprimer. 

Por  qi  avoit  meio  avoir  da  spenser. 

Ensi  remis  iros  le  quinçe  corner 

Qe  li  rois  envoie  por  Primeran  l'osier. 

E  cil  le  vait  de  grez  e  volunter. 

o  Primeran,  dist  li  rois,  vu  avérés  aler 

o  A  la  dame  c  dire  e  conter 

a  Qe  son  conper  li  voroil  parler. 

Dist  Poster  :  a  Ben  est  da  otrier.  » 

Da  li  rois  se  parti ,  n'en  vose  entarder, 

Ven  i  la  dama  sta  novela  nonçer, 

Quando  li  plait  dover  se  pariler. 

Qc  II  rois ,  liqual  e  son  conper, 


,470-149^  Mac  AI  RE.  12^ 

Quant  Varochers  ot  l'avoir  à  bailler, 

Se  il  ot  joie  ne  l'estuet  demander  ; 

Joians  s'en  vait  o  le  visaige  cler. 

Et  rêvait  Vostes  la  roïne  aparler. 

a  Dame ,  fait  il ,  bien  vos  pois  prisier 

«  Le  vostrefil  quant  a  fait  bautisier 

«.  Li  rois  d'Ongrie ,  qui  tant  est  preus  et  ber, 

«  Et  si  a  fait  le  bachelier  nomer 

«  De  son  droit  nom^  n'en  sot  millor  trover. 

«  Loéys  a  à  nom  vos  iretiers. 

«  Et  à  son  père ,  si  se  fait  il  claimerj 

<c  Dona  li  rois  deniers  por  despenser.  » 

La  dame  l'ot ,  moult  li  prist  à  gréer. 

Or  li  font  Vostes ,  ses  filles,  sa  moillier, 

Plus  grant  honor  ne  fesoient  en  premier, 

Por  ce  qu'avoir  ot  miex  à  despenser. 

Ensi  remest  quinze  jors  ajornés 

Quant  Primerain  a  fait  li  rois  mander. 

Et  cil  i  vint  de  gré  et  volentiers. 

Et  dist  li  rois  :  a  //  vos  estuet  aler 

«  Vers  celé  dame ,  et  li  dire  et  conter 

'(  Que  ses  compères  la  vorroit  aparler.  ■» 

Et  dist  li  ostes  :  «  Bien  fait  à  otrier.  » 

Del  roi  se  part,  ne  se  vout  atargier, 

Vient  à  la  dame  la  novele  conter, 

Quant  li  plaira  se  doie  aparillier, 

Que  li  frans  rois ,  qui  ses  compères  ert 


126  MaCAIRE.  «497-ija5 

Si  vol  venir  à  le  i  parler. 

Dist  la  raine  :  «  E  li  voio  vonter; 

a  Ço  qe  li  plail  non  voio  contraster.  « 

Adoncha  la  raine  se  vait  adorner 

A  meio  qu'ela  poil  cun  fema  str.unfr 

E  Primeran  va  li  rois  nonçer 

Parilé  est  la  dame  d'oldir  lo  volonter 

Et  avec  lui  stare  e  conseler 

Adoncha  li  rois  nen  volse  cntarder; 

El  est  monté  cun  pochi  çivaler, 

Cun  Primeran  le  venu  à  Poster. 

La  dama,  quant  le  vi  in  le  oster  entrer. 

Contra  lui  se  levé  si  le  vait  à  incliner 

E  si  le  dist  :  a  Ben  venez,  meser  !  » 

E  li  rois  le  dist  :  «  Ben  stia  ,  ma  corner  !  >^ 

Desor  un  banco  i  se  vont  aseter 

Planetament  anbes  ad  un  celer. 

E  pois  se  prist  anbes  à  conseler. 

"  Dama  ,  fait  il ,  molto  me  poso  merviler 

"  De  ves  enfant ,  quant  le  fi  bateçer, 

«  De  un  signo  qe  le  vi  sor  la  spala  droilurer 

«  Qe  non  ait  nul  seno  filz  d'inperer. 

«  Undc,  çentil  dame  ,  e  vos  voio  enproier 

«  Por  amor  de  Deo,  li  voir  justisier, 

«  Si  cun  comadrc  qe  non  doit  boser 

«  Par  nul  ren  a  li  soe  conpcr. 

a  Dojide  estes  vos  e  qi  vos  fait  frer, 


1497—1525  M'ACAIRE.  127 

Si  vuet  venir  à  son  gent  cors  parler. 

Dist  la  ro'ine  :  c(  Et  ne  le  voil  véer  ; 

«  Ce  que  liplaist  nevoil  je  contrester.  » 

Adonc  se  vait  la  roïne  atorner 

Al  miex  que  pot  en  estrange  regnier. 

Et  Primerains  s'en  vait  al  roi  noncer 

Preste  est  la  dame  de  Voir  volentiers 

Et  avec  lui  parler  et  conseillier. 

Adonc  H  rois  ne  se  vout  atargier; 

Il  est  montés  à  poi  de  chevaliers 

0  Primerain  est  venus  à  l'ostel. 

Quant  l'a  véu  léans  la  dame  entrer, 

Contre  se  lieve  si  le  vait  encliner 

Et  si  H  dist  :  «  Mes  sire,  bien  veigniés  !  v 

Et  dist  li  rois  :  «  Commère ,  bien  soies  !  w 

Desor  un  banc  se  vont  il  asegier 

Tôt  coiement  andui  ad  un  celier, 

Et  si  se  prenent  ensemble  à  conseillier. 

(c  Dame,  fait  il ,  moult  me  puis  mervillier 

a  De  vostre  enfant ,  quant  le  fi  bautisier, 

«  Que  sor  l'espaule  un  signe  li  vi  tel 

«  Que  nus  ne  puet ,  fors  fils  à  roi,  mostrer. 

u  Dont,  gentis  dame,  de  tant  vos  vueil  proier, 

«  Por  amor  Dieu,  le  voir  justicier,  ' 

i<  Si  com  commère  qui  pas  ne  doit  boisier 

«  A  son  compère  mentir  ne  losengier, 

«  D'onî  estes  vos  et  qui  vos  fait  errer, 


128  MaCAIRE.  i{14— im( 

rt  Cun  çesle  hon  slraine  Icrc  çerchcr  ?  » 
La  raina  l'oldc,  comença  de  plurer; 
Ça  li  dira  un  poi  de  son  penser. 


COMENT    LA    KaINE    PARLOIT    A    LI    ROYS. 

A  rois  sire  la  raina  oit  parlé  : 
o  0  çcnlil  rois ,  c  voio  qe  vu  saçé 
«  E  vos  diro  li  voir,  se  oir  lo  voré. 

Moier  sui  de  K..  l'inperé , 
<i  Le  meltre  rois  qc  posa  eser  trové  ; 
u  Par  un  malvas  hon  e  son  sta  condanc  , 
«t  E  de  mon  reame  e  son  sta  caçé, 
tt  Malvasement  e  cun  grande  peçé. 
a  Deo  soit  ben  tota  la  vérité 
«  Se  unche  mais  eo  l'avi  pensé. 
«  Si  cun  ii  rois  m'avit  çuçé , 
c  Ça  esloit  li  fois  preso  et  aiumé  , 
a  Quando  un  abes  m'avoit  confesc, 
«  E  quando  oldi  toti  li  me  peçé  ; 
•'  Adoncha  fui  de  la  mort  délibère, 
a  E  mon  segnor,  si  cun  fo  conselé. 
«  Ad  un  çivaler  el  m'avoit  donc 
«  Qe  mener  me  dévoie  m  cstrançe  contr<*. 
n  Quando  d.»  P.ins  co  fu  di.'luin,c. 


IJ24— IJ45  MaCAIRE.  129 

«  Avec  cestui  terre  estrange  cercher?  y> 
La  dame  Tôt,  si  comence  à  plorer  ; 
Ja  H  dira  un  poi  de  son  penser. 


COMENT    LA    ROINE    PARLOIT    AU    Roi, 

Si  a  le  roi  la  roïne  aresné  : 
«  Gentis  rois  sire ,  ja  ne  vos  ert  celé  ; 
«  Le  voir  orrés,  se  oir  le  volés. 
a  La  moillier  sui  Kallemaine  au  vis  fier, 
a  Le  meillor  roi  qui  se  péust  trover. 
«  Un  maus  traître  me  fist  à  mort  jugier^ 
«  De  mon  réaume  si  me  fist  il  gcter, 
«  Malvaisement ,  à  grant  tort  et  pechié. 
«  Diex  en  set  bien  tote  la  vérité 
ce  Se  onques  mais  je  pensai  malvaistié. 
«  Si  corn  li  rois  m'ot  à  morir  jugié , 
«  Ja  ert  H  feus  espris  et  alumés , 
«  Atant  me  vint  uns  abes  confesser; 
(c  Et  quant  il  ot  oï  tos  mes  pechiés, 
('  Adonc  me  fist  de  la  mort  deslivrer. 
«  Et  si  com  fu  mes  sire  conseilliés, 
«  //  me  bailla  ad  un  suen  chevalier 
a  Por  me  mener  en  estrange  régné. 
a  Quant  de  Paris  je  m'alai  eslonger, 

Macaire.  9 


)  ;0  MaCAIRE.  1(46—1)7) 

a  Quelo  traiior  qi  m'avoie  acusé 

c  Moi  venc  arer,  molto  ben  armé  , 

«  Cun  quel  çivalcr  qi  m'avoia  amené  , 

o  Si  me  l'oncis  cun  li  dardo  amolé. 

o  Quando  ço  vi ,  luta  fu  spavcnté , 

«  Si  m'en  foçi  in  la  selva  ramé , 

tf  E  questo  hom  liqual  me  ven  daré 

a  A  l'insua  del  bois  eo  si  Palrové , 

w  Unde  el  m'oit  trosqua  qui  compagne. 

c  El  in  tal  lois  eo  sonto  arivc 

o  Donde  eo  son  servia  e  honoré  , 

a  E  questo  est  por  la  vcstra  bonté. 

a  Unde    çentil  rois,  e  vos  prego  por  Dé, 

M  Qe  je  non  sia  par  vos  abandoné 

a  Tant  qe  à  mon  per  eio  soia  mandé, 

o  Qc  à  grant  honor  m'avoia  marie. 

a  Par  moi  mandera  çivaler  aprisé. 

o  E  v'o  dilo  de  moi  tota  la  vérité.  >> 

Quando  li  rois  l'intende ,  tulo  fo  trapensé , 

El  voit  bcn  q'ela  dis  vérité  , 

E  soit  qc  est  raina  de  la  cresteneté , 

De  Costantinopoli  fila  de  l'inperé. 

Molto  altament  li  avoit  encline. 

o  Dama,  fait  il ,  vu  siés  ben  trové  ! 

o  Vu  ne  scrés  in  tel  lois  ostalé 

a  0  vu  serés  servia  e  honoré 

«'  Tanto  qe  h  vestre  per  el  sera  envoie  ; 

a  De  vcs  afairc  bcn  li  sera  conté,  u 


IJ46— 1573  MACAIRE.  131 

«  Icil  traître  qui  me  vaut  acuser 

a  Arier  me  vint,  moult  par  ert  bien  armés; 

«  Cet  chevalier  qui  m' avait  à  gnier 

«  Si  me  l'ocist  à  l'espié  amolè. 

«  Quant  je  le  vf,  n'oien  moi  qu'esfréer, 

«  Si  m' enfui  ens  el  grant  bois  ramè^ 

«  Et  celui  homme  qui  si  me  vient  derier 

«  Ai  à  Vis  sir  de  la  selve  atrové , 

ce  Dont  m'a  il  puis  trosque  ci  compaigniè. 

«  Et  en  tel  lieu  somes  nos  arivé 

a  Où  somes  bien  servi  et  honoré , 

ce  Et  tôt  ice  par  la  vostre  bonté , 

a  Dont,  gentis  rois,  et  vos pri,  en  nom  Dé, 

(f.  Ne  me  voilliés  ainçois  abandoner 

«  Que  à  mon  père  soit  mes  eslres  mandés, 

«  Qu'à  grant  honor  m'avoit  mari  donc. 

ce  Por  moi  vorra  chevaliers  envoler. 

ce  Et  vos  ai  dit  îote  la  vérité.  » 

Li  rois  l'entent ,  tos  en  fu  trespensés, 

Et  voit  il  bien  qu'ele  dit  vérité. 

Que  roïne  est  de  la  crestienté , 

Et  que  ses  pères  Costantinoble  tient. 

Moult  hautement  la  vait  il  encliner. 

ce  Dame ,  fait  il ,  bien  trovée  soies  ! 

ce  Vos  vorrai  je  en  tel  lieu  osteler 

a.  Ou  VOS  ferai  servir  et  honorer 

ce  Tant  qu'à  vo  père  uns  mes  soit  envoies; 

«  De  vostre  affaire  bien  H  sera  conté.  » 


\]2  Mac  AI  RE.  •$74— «^94 


COMENT    LI    ROYS    FAIT   CRANT    HONOR 
A    LA    DAME. 

Ll  rois  d'Ongarie  si  fo  saço  c  valant  ; 
A  celé  dame  elo  fc  honor  tant 
Cun  se  poroit  penser  par  nul  semblant. 
Ne  la  laso  en  osier  da  cil  jor  en  avant  ; 
Robe  le  fi  fare  de  diversi  semblant 
Como  à  raine  se  convant. 
Et  à  V^arocher  ne  fe  far  ensemant. 
Et  pois  à  son  paies  li  meno  al  presant , 
Cun  sa  muler  in  compagna  la  rant. 
Non  e  nul  cose ,  se  ela  li  demant , 
(^'ela  non  açe  tôt  son  talant. 
Qj  donc  vcist  V^arocher  aler  aroiement 
El  non  senbloie  eser  mie  truant. 
Quando  se  vi  vesti  si  richamant, 
Cun  li  çivaler  vait  et  arcr  et  avant. 
Adoncha  li  rois  non  demoro  niant  ; 
Una  galée  fe  pariler  mantinant , 
Quatre  anbasaor,  di  meltri  de  sa  jant, 
En  Costant'nopoli  l'invoio  al  presant 
Conter  à  l'inpcr  tuto  çertanemcnt 
Como  sa  file  Blançiflor  la  valant 


ÎÎ74— 1594  MaCAIRE.  1 3  3, 


CoMENT  Li  Rois  fait  grant  honor 

A    LA    DAME. 

Ll  rois  d'Ongrie  fu  saiges  et  vaillans  ; 
A  la  moillier  Kallon  fist  honor  tant 
Corn  se  poroit  penser  par  nul  semblant. 
Ne  la  laissa  en  ostel  maintenant  ; 
Robes  et  dras  de  moult  divers  semblant 
Lifist  il  faire,  corn  à  roïne  apent. 
A  Varocher  s'en  fist  faire  ensement. 
A  son  palais  puis  l'en  mené  à  itant, 
A  sa  moillier  en  compaigne  la  rent. 
N'est  chose  nule,  se  ele  li  demant, 
Que  ele  n'ait  îrestot  à  son  talent. 
Qui  donc  véist  Varocher  s'arréant 
Ja  nen  ot  mie  le  semblant  d'un  truant. 
Quant  il  se  voit  vestu  si  richement, 
0  les  barons  vait  arier  et  avant, 
Adonc  li  rois  ne  s'atarge  noient; 
Une  nef  fait  pareiller  maintenant, 
Quatre  mesages ,  des  meillors  de  sa  gent , 
L'emperèor  envoie  tôt  errant 
Dire  et  conter  trestot  le  covenant 
Si  corn  sa  fille  Blancheflor  la  vaillans 


1^4  MaCAIRE.  i(9(— iéi6 

En  Ongarie  vcne  povcrcmani , 

Blasmea  fu  à  grando  traïmant, 

Donde  li  rois  à  qi  França  apant 

De  son  reame  l'a  caçca  vilanemant  : 

o  Vcnua  e  in  Ongaria  cl  ilec  vos  atanl, 

o  Qe  le  mandés  à  dire  de  le  vestre  talant.  •• 

Va  s'en  li  mesaçer  por  la  mer  naçant  ; 

Tanlalircnl,  nen  fi  areslamant , 

Qc  al  porto  de  Coslanlinopoli  desant. 

Quant  furent  desendu  ,  i  s'en  vait  avant , 

Ad  un  albergo  i  s'en  vait  oslalant. 

Quant  l'inperer  sait  li  convenant, 

Donde  venent  e  qi  von  querant , 

Elo  li  reçoit  e  ben  e  çentilmant , 

Si  le  convie  à  son  paies  grant, 

Por  oldir  novelle  li  quer  e  demant. 


COMENT    Ll    MESAGE    PARLE    ALLI    ROIS. 

QUANDO  li  rois  vide  li  meçager, 
Elo  li  demande  c  pois  si  le  rcquer 
Que  ambasca  i  le  doit  nonçer. 
E  cil  losto  li  prcndent  à  conter  : 
•'  Eniperer  sire  ,  nu  vo  devon  conter 
"  Qc  vestra  file ,  Blançiflor  al  vis  dcr, 


1595— léié  MaCAIRE.  I35 

En  Honguerie  venue  est  povrementf 
Blasmée  fa  à  tort,  traïtrement, 
Dont  l'emperere  cui  France  est  apcndant 
L'a  de  son  règne  gctée  laidement  : 
ce  Vint  en  Hongrie  et  illec  vos  atent , 
«  Que  li  mandés  à  dire  vo  talent.  » 
Vont  s'ent  li  mes  parmi  la  mer  najant; 
.  Tant  ont  erre,  n'ont  fait  arrestement, 
Costantinoble  au  port  vont  descendant. 
Quant  sont  à  terré,  il  se  traient  avant, 
Ad  un  ostel  si  s'en  vont  ostelant. 
Quant  l'emperere  en  set  le  covenant, 
Et  d'ont  il  vienent  et  que  il  vont  querant, 
Il  les  aquieut  et  bien  et  gentement , 
En  son  palais  les  mande  à  parlement , 
D'oir  noveUs  lor  enquiert  et  demant. 


COMENT    LI    MESAGE    PAROLENT    AU    ROI. 

Quant  a  véu  li  rois  les  mesagiers, 
Il  lor  demande  et  puis  si  les  requiert 
Que  lor  mesage  li  vaillent  tost  noncer. 
Et  cil  errant  liprenent  à  conter: 
ce  Sire  emperere ,  ne  vos  devons  celer 
ce  Que  vostre  fille,  Blancheflor  al  vis  cler, 


1)6  Macaire.  1617—164) 

«  Calonçea  est  par  un  malvasio  liçer, 

«»  Donde  K.  maino,  l'inperer, 

«t  De  son  reame  l'avoit  falo  sbanoier, 

u  Si  ia  dono  in  guarda  ad  un  çivaler 

a  Q[la  devoia  e  condur  c  mener 

«  Fora  de  son  reame  e  toi  son  tcrcr , 

a  Quant  cil  traites  qe  l'ave  acasoner 

«  Armé  de  totes  armes  si  le  vene  darcr 

a  E  si  Toncis  al  brant  forbi  d'açer, 

u  Donde  por  li  bois  s'en  convene  aler. 

u  Venua  est  en  Ongarie,  desis  ad  un  ostcr, 

«  Et  ilec  partori  dun  petit  baçaler. 

«  E  quando  l'infant  s'aloit  à  batiçer, 

a  Si  le  portava  Primeran  son  oster, 

a  Quando  li  rois  si  se  le  fe  mosler, 

«  Una  cros  le  vi  sor  la  pala  droiturer, 

»  Dont  il  conoit  non  estoit  filz  de  paltroncr. 

tt  Donde  l'infant  el  vose  batiçer 

n  Si  altament  como  se  poit  deviser. 

«  E  quant  cl  vene  à  sa  mer  parler, 

a  Ela  le  prist  toto  quant  à  conter 

«  Ço  que  le  vene  e  davant  e  darer. 

«I  Onde  clo  la  fe  mener  à  son  oster 

«  E  richamcnt  vestir  e  calçer. 

«  Si  grant  honor  le  fi  toti  le  çivaler 

o  Con  se  poroil  ne  dire  ne  parler. 

•  Li  rois  vos  mande  cum  vos  volez  ovrer  ; 


i6i7— ié4î  MaCAIRE.  137 

«  Retée  fa  d'un  malvais  pautonierj 

«  Dont  Kallemaines ,  l'empererc  al  vis  fier^ 

a  La  fist  banir  de  son  règne  etgeter, 

«  Si  l'enchargea  ad  un  suen  chevalier 

«  Qui  la  devoit  et  conduire  et  mener 

«  Fors  de  son  règne  et  de  tôt  son  terier^ 

ce  Quant  cil  traître  qui  l'ot  achoisoné 

(5  De  totes  armes  armés  li  vint  arier 

«  Et  si  l'ocist  al  branc  forbi  d'acier, 

«.  Dont  li  covint  par  le  bois  s'en  aler. 

ce  Ele  s'en  vint  en  Hongrie  osteler, 

ce  Illec  s'agiut  d'un  petit  bachelier. 

ce  Et  quant  ce  vint  à  l'enfant  bautisier, 

((  Que  le  portait  ses  ostes  au  moustier, 

ce  Atant  li  rois  si  se  le  fait  mostrer, 

ce  Voit  sor  s'espaule  une  crois  blanchoier^ 

ce  Dont  conoist  il  n'est  fis  à  pautonier. 

ce  Por  ce  l'enfant  vont  faire  bautisier 

ce  Si  hautement  com  se  puet  deviser. 

ce  Et  quant  il  vint  à  sa  mère  parler^ 

ce  Ele  li  prist  dou  tôt  à  raconter 

ce  Ce  que  l'avint  et  devant  et  derier, 

«  Dont  la  fist  il  mener  à  son  ostel 

ce  Et  richement  et  vestir  et  chaucier. 

ce  Tant  Vhontrerent  trestuit  li  chevalier 

ce  Con  nel  porroit  dire  ne  deviser. 

ce  Li  rois  vos  mande  com  en  volés  ovrer  ; 


1^3  Macaire.  1644—1(^4 

u  Parilè  est  de  toi  otricr. 

«i  E  vcslra  fila  si  vos  manda  proier 

Cl  Qe  no  la  deçà  par  nula  ren  abandoner.  » 

Quant  l'inpercr  li  oidi  si  parler, 

E  de  sa  file  la  novela  conter, 

S'cl  oit  dol  non  c  da  merviler. 

Qui  anbasaor  qi  li  vene  anonçer, 

Altament  clo  le  fe  onorer, 

E  li  rois  d'Ongarie  altament  gracier 


COMENT    LI    Rois    FI    APELERE    OTO 
DE    SES    BARON. 

Quant  quela  novela  oldi  quel  inperaor 
De  soa  file  c'oit  fresco  li  color, 
A  gran  mervile  n'avoit  gran  dolor, 
Si  qe  por  le  non  pote  ester  non  plor. 
Dist  à  li  anbasaor  :  a  Nu  faren  li  milor, 
a  Qe  eo  prendero  di  me  anbasor 
a  E  por  ma  file  mandero  ad  estor, 
o  Si  me  la  faro  venir  à  gran  onor  ; 
a  Mais  non  fala  guera  à  K.  l'inperaor 
a  Quan  à  ma  file  fato  oit  tel  desenor.  » 
Adoncha  li  rois  n'en  volse  far  sejor  ; 
Fc  apeler  ses  çilvaler  mior. 


ié44— ié(j4  MaCAIRE.  139 

«  Aprestés  est  dcl  tôt  de  l'otrier. 
«  Et  vostre  fille  si  vos  prie  et  requiert 
«  Ne  la  voillés  por  rien  abandoner.  » 
Quant  l'empererc  les  oï  si  parler 
Et  de  sa  fille  les  noveles  conter, 
S'il  en  ot  duel  n'est  mie  à  merveiller. 
Les  messagiers  qui  li  vienent  noncer^ 
Moult  richement  les  a  fait  honorer, 
Le  roi  d'Ongrie  hautement  mercier. 


CoMENT  LI  Rois  fist  apeler  uit 

DE    SES    BARONS. 

Quant  la  novele  vint  à  l'emperéor 
De  soe  fille  qu'otfresche.  la  color, 
A  grant  merveille  en  ot  il  grant  dolor, 
Si  que  por  ele  ne  puet  ester  ne  plort. 
Dist  as  mesages  :  «  Nos  ferons  le  meillor, 
a  Que  je  penrai  de  mes  ambaxéors 
«  Et  por  ma  fille  manderai  à  estros , 
ft  Si  la  ferai  venir  à  grant  honor  ; 
«  Mais  ne  faura  guerre  à  l'emperéor 
«  Quant  à  ma  fille  a  fait  tel  desonor.  » 
Adonc  li  rois  ne  vout  faire  sejor; 
Fist  apeler  ses  chevaliers  meillors. 


140  MaCAIRE.  i66t— i68i 

Octo  n'apelc  de  li  so  parcntor, 
Liqual  crenl  de  lor  tola  la  flor. 
a  Segnur,  fait  il ,  or  non  farés  demor, 
«  A\tz  m'amener  ma  fila  Blançiflor, 
«  Qc  mavoit  sbanoïe  K.  i'inperaor 
«  De  son  reame  e  de  sa  tera  ancor. 
«  Uncha  non  açe  mai  de  inpcrio  lionor 
a  Se  çer  no  li  vendo  Blançiflor  sa  uxor 
a  Q^el  oit  caça  i  colanto  desenor, 
•»  Quant  venùa  est  in  cotanto  tenebror.  > 


COMENT    LI    ROIS    MANDE    PER    LA    FILLK. 


Li  enpcrer  nen  fo  mie  enfant  ; 
Dolent  fo  de  sa  file  bêla  e  avenant 
Nen  fo  uncha  plus  à  tuto  son  vivant. 
El  si  l'arnava  de  cor  lialmant 
Nen  vos  mervelés  s'elo  ne  fo  dolant. 
Olo  n'apele  di  ses  milor  parant , 
Por  sa  file  envoie  en  un  legno  corant. 
E  â  li  quatre  anbasaor  qe  li  vene  en  avant 
Qe  ii  rois  d'Ongarie  l'invoio  al  presant, 
Moite  li  onoro  si  le  donc  vestimant 
E  k  çascun  un  palafroi  anblant , 


lééj—iésj  Macaire.  141 

Uit  en  apele ,  îos  dcl  sien  parentor. 
Et  si  estaient  des  lor  tote  la  flor. 

Segnor,  fait  il ,  or  ne  faites  demor, 

Si  m'aies  guerre  ma  fille  Bhncheflor, 

Que  m'ot  bannie  Kalles  l'emperéor 

De  son  rèaume  et  de  sa  terre  encor. 

Onques  mais  n'aie  de  l'empire  rhonor 

Se  ne  H  vent  chier  Blancheflor  s'oissor 

Qu'il  a  chacie  à  sigrant  desonor, 

Quant  venue  est  en  si  grant  tenebror.  » 


CoMENT  Li  Rois  mande  por  sa  fille. 


Ll  emperere  n'ot  mie  cuer  d'enfant  ; 
Si  fa  dolens  de  sa  fille  au  cors  gent 
Qjfonc  plus  ne  fu  en  trestot  son  vivant. 
Tant  l'amoit  il  de  cuer  et  léaument 
N'est  pas  merveille  se  il  en  fu  dolens. 
Uit  en  apele  de  ses  meillors  parens , 
Que  por  sa  fille  envoie  en  nef  corant. 
As  quatre  mes  qui  li  vinrent  avant 
De  par  le  roi  de  Hongrie  en  présent, 
Grant  honorfist,  si  dona  vestsmens 
Et  à  chascun  un  palefroi  ambiant , 


I^J  Macaire.  1686—1707 

E  li  rois  d'Ongarie  altament  regracianl  ; 

E  profcrando  à  lui  son  oro  e  son  arçant 

E  son  reame  e  darer  e  davant. 

Va  s'en  li  anbasaor  e  legri  e  çoiant, 

E  qui  de  l'inpercr  s'en  vait  ensemanl. 

Tant  sont  aie  por  la  mer  naçanl 

Venenl  en  Ongarie  et  ilec  desanl. 

Li  rois  quando  le  vi ,  le  reçoit  çentilmant , 

Honor  le  fait  merviloso  e  grant. 

E  cil  le  vait  molto  regraciant 

De  ço  qc  oit  fato  à  sa  fila  valant. 

Li  rois  d'Ongarie  li  reçoit  si  çentilmant 

Con  se  poroit  conter  par  nul  senblant. 

E  Blançiflor  la  raine  de  Franc 

Quando  le  voit,  contre  lor  li  vait  corant  ; 

Ben  li  conoit,  qe  i  son  so  parant. 

De  son  per  demande  primemant 

E  de  sa  mer  q'ela  peramc  tant. 

a  Dama ,  fait  il ,  de  vos  i  son  dolant  ; 

«  Par  nos  i  mande  si  vos  atant. 

•i  Or  li  verés,  ma  dame  ,  e  vos  c  vcs  enfant.  » 

Ela  le  dist  :  «  Voluntera  por  talant.  » 


1686—1707  Macaire.  145 

Le  roi  d'Ongrie  hautement  merciant ; 
Et  si  H  offre  son  or  et  son  argent 
Et  son  réaume  et  derier  et  devant. 
Vont  s'ent  H  mes  haut  et  lié  et  joiant, 
'  Et  cil  s'en  vont  qu'au  roi  mande  ensement. 
Tant  sont  aie  parmi  la  mer  najant 
Que  en  Hongrie  là  vienent  descendant. 
Voit  les  il  rois,  ses  aquicut  gentement, 
Honor  lorfait  et  merveillos  et  grant. 
Et  cil  le  vont  moult  par  regraciant 
De  ce  qu'ot  fait  à  lor  dame  vaillant. 
Li  rois  d'Ongrie  les  aquieut  richement 
Com  se  porroit  conter  par  nul  semblant. 
Et  Blancheflor,  la  roïne  des  Frans, 
Quant  les  avise,  contre  lor  vait  corant  ; 
Bien  les  conoistj  que  il  sont  si  parent. 
De  son  père  a  demandé  erranment 
Et  de  sa  mère  qu'ele  paraime  tant. 
«  Dame ,  font  cil ,  de  vos  sont  il  dolent; 
«  Par  nos  vos  mandent  il  vos  sontatendant. 
ce  Or  i  venés,  dame,  atout  vostre  enfant.  » 
Et  dist  la  dame  :  «  Si  me  vient  à  talent.  » 


f44 


MaCAIRE.  1708-1758 


[COMENT  u  Rois  de  Honcuerie  aq.uieut 

LES    MESACIERS.] 

Ll  rois  d'Ongaric,  li  saço  c  li  ber, 
A  li  anbasaor  el  vail  ainclincr. 
Tanto  honor  ii  fait  como  i  fose  son  frer. 
E  à  qucla  raine  el  fi  robe  lalcr 
Como  se  convenl,  de  palio  c  de  çender, 
Et  ensement  le  fait  à  Varocher 
Qe  oit  la  dame  à  son  justisier. 
E  li  rois  d'Ongarie,  quando  sevene  à  sevrer, 
Tot^soa  galea  el  fait  apariler 
De  tote  quelle  colse  qe  li  avoit  mester  : 
De  pan  e  de  vin ,  de  carne  da  mançer. 
Et  in  apreso  quatro  de  ses  çivaler 
Elo  fait  richament  coroer, 
Qe  qucla  dame  aie  à  convoier. 
En  nave  entrent  quando  volent  naçer. 
E  cela  dame ,  q'e  lanto  pro  e  ber, 
Ven  â  li  rois  conçé  A  demander, 
E  à  la  raine,  la  bêla  al  vis  cler. 
Non  oblio  mie  Primeran  son  oster  ; 
Cran  don  li  fe  à  lui  et  à  sa  muler. 
Una  colsa  fe  dont  fo  iiîolto  à  loer  : 


I708— 1728  MaCAIRE.  145 


[CoMENT  Li  Rois  de  Honguerie  aquieut 

LES    MESAGIERS.] 

Ll  rois  d'Ongrie,  H  saiges  et  H  bcr, 
Les  mesàgiers  vait  ades  incliner. 
Si  corn  ses  frères  les  fait  il  honorer. 
A  la  roïne  a  fait  robes  tailler 
Com  il  afiert ,  de  paille  et  de  cendel , 
Et  ensement  le  fait  à  Varocher 
Qu'en  sa  baillie  ot  la  dame  à  garder. 
Et  fait  H  rois,  quant  vint  au  desevrer, 
Totesa  nef  garnir  et  estorer 
De  totes  choses  que  li  feront  mestier  : 
De  pain ,  de  vin ,  et  de  chair  à  mangier. 
Et  en  après  quatre  suens  chevaliers 
A  fait  li  rois  richement  conrèer, 
Qui  celé  dame  voisent  à  convoier. 
En  la  nef  entrent  quant  tens  est  de  nagier. 
Et  Blancheflor,  ou  il  not  quensegner, 
Au  roi  d'Ongrie  vient  congié  demander, 
Et  à  la  roine,  à  la  bêle  au  vis  cler. 
Primerain  l'oste  ne  vont  mie  oblier; 
Grant  don  lifist,  sifistà  sa  moillier. 
Une  rien  fist  dont  moult  fist  à  loer, 

Macairc.  îo 


14^  MaCAIRE.  ,7j(,_I7jj 

Qc  una  de  ses  file  volse  sego  mener, 
Qe  pois  le  fe  richament  marier, 
R  grant  avoir  li  fe  doner  à  son  ser. 
Quant  a  ço  fato,  se  melenl  à  naçer  ; 
Via  s'en  vail  con  toto  Varocher. 
Or  un  petit  averon  qui  laser, 
Si  contaron  de  K.  l'inperer 
E  del  dux  N.  del  ducha  de  Baiver. 

Le  primer  jorno  q'cl  trovo  sa  muler 
Entro  li  leto  cun  li  nano  ester, 
Avanti  qe  del  toto  la  volese  çuçer. 
Le  conselo  le  dux  N.  de  Baiver 
Qe  in  Costantinopoli  envoiase  mesaçcr 
Tuto  l'afaire  por  rason  conter  : 
Ço  qe  de  lui  a  fato  sa  muler, 
Como  co  li  nan  la  trovo  in  avolter  ; 
Ben  li  poit  de  ces  ovra  noier. 
E  questo  fu  qe  alo  por  mesaçer 
Un  conte  do  France  e  nobel  e  ber 
Qe  oit  nome  Bernardo  da  Mondiscr. 
o  Bernardo ,  disl  li  rois ,  tu  t'en  avéra  aler 
a  En  Costantinopoli  parler  à  l'inperer. 
c  Da  la  ma  part  tu  le  devcra  nonçer 
n  Qe  soa  flic  trova  o  in  avolter 
Cl  No  pais  mie  cun  dux  ni  cun  prinçer, 
«  Mais  cun  un  nan,  dont  m'e  gran  vitupcr. 
tt  No  s'en  mervcli  se  m'en  voio  vençer, 


1729— I7JÎ  MaCAIRE.  I^y 

Que  de  ses  filles  une  0  soi  vout  mener, 
Que  puis  lafist  richement  marier, 
Et  grant  avoir  à  son  seignor  doner.    ■ 
Quant  a  ce  fait,  se  metent  au  nagier; 
Vait  s'en  la  dame,  ensemble  Varochers. 
Or  un  petit  lairons  ci  d'eus  ester. 
Si  conterons  de  Kallon  au  vis  fier 
Et  de  Naimon  dou  duché  de  Baivier. 

A  icel  jor  que  avec  sa  moillier 
Trova  le  nain  ens  el  lit  acouchié , 
Ains  que  del  tôt  il  la  volsist  jugier, 
Le  conseilla  dus  Naimes  de  Baivier 
Que  à  son  père  envoiast  mesagier 
T restât  l'affaire  et  dire  et  deraisnier  : 
Si  com  l'avoit  vergoignié  sa  moillier^ 
Qu^avec  le  nain  trovée  ot  en  pechié; 
Bien  li  pooit  de  ceste  oevre  anuier. 
Et  por  itant  fu  pris  à  mesagier 
Uns  quens  de  France  et  nobiles  et  ber 
Qui  ot  à  nom  Berart  de  Mondidier. 
«  Berars,  dist  Kalles,  il  t'en  estuet  aler 
«  L'emperéor  en  sa  cité  parler. 
ce  De  moiepart  tu  li  iras  noncer 
a  Que  soe  fille  ai  trovée  en  pechié 
«  Non  mie  avec  un  duc  0  un  princier, 
«  Ains  od  un  nain,  dont  m'est  grans  reproviers. 
«  A^^  s'en  merveille  se  ie  m'en  vucil  vengier. 


148  MaCAIRE.  i7{( 


•«777 


a  Qc  tel  colse  non  c  da  loer 

a  Ne  li  baron  de  France  ncl  poroil  conporler.  w 

Dist  Bernardo  :  «  Ben  li  avcro  nonçer, 

n  Se  Dé  me  dona  in  Costantinopoli  aler.  » 

Al  çamin  se  mist  c  prende  soi  aler, 

Tros  en  Costantinopoli  non  volse  seçorner. 

Li  rois  trova  e  soa  çcntil  mulcr 

E  sa  baronie,  conti  e  çivalcr; 

Par  una  festa  fato  li  oit  asenbler. 

Ça  olderés  la  novcla  del  corlos  mesaçcr. 


COMENT    BERNARDO    PAROLE. 

a  Enperer  sire,  Bernardo  oit  parlé, 
a  K.  li  rois,  le  maine  cncoroné 
a  Qe  soit  en  tôt  le  mondo  de  la  crcsleneté  , 
a  A  vos  m'oit  por  mesnçer  mandé, 
u  E  de  quela  anbasea  non  son  mie  aie. 
«  Quando  vu  le  saurés,  ne  seri  coruçé. 
u  De  una  ren  e  voio  qe  vu  saçé  : 
a  Nen  fo  ma  raina  ni  dama  coroné 
««  Da  nu  baron  eser  tanlo  honoré 
c  Cun  vcstra  file  dal  rois  de  crcstenclé; 
c  Mais  ela  est  devcr  lui  mal  porté , 
a  Qe  cun  UQ  nan  l'oit  atrové  en  peçé; 


I75é— 1777  MACAIRE.  149 

«  Que  itel  choses  ne  font  mie  à  loer 
«  Ne  mi  baron  nel  porroient  durer.  » 
Et  dist  Berars  :  «  Bien  H  saurai  noncer, 
ce  Se  Dex  me  doint  en  sa  cité  aler.  » 
Adonc  s'aroute  que  n'i  vont  soj orner 
Costantinoble  tant  que  pot  encontrer. 
Le  roi  i  trove  0  sa  gentil  moilUer 
Et  son  barnage,  contes  et  chevaliers; 
Por  unefeste  les  otfait  asembler. 
Huimais  orrés  dou  cortois  mesagier, 


CoMENT  Berars  parole. 

«  Sire  emperere,  dist  Berars,  entendes: 
«  Kalles  H  rois,  U  mieudre  coronés 
<■<.  Qui  soit  cl  mont  n'en  la  crestienté^ 
«  M'a  devers  vos  à  mesagier  mandé, 
«  Et  dou  mcsage  ne  sui  joians  ne  liés. 
«  Quant  le  saurés,  s'en  serés  corrocés. 
«  Ja  d'une  rien  vos  vueil  acréanter  : 
«  Nen  fu  mais  dame  qui  corone  ait  el  chiej 
«  A  cui  nus  ber  tant  honor  ait  porté 
«  Com  à  vo  fille  Kalles  li  rois  membres; 
ce  Mais  ele  a  moult  envers  lui  meserré, 
«  Qu'avec  un  nain  Va  trovée  en  pechié; 


150  MaCAIRE.  1778—1804 

n  En  avollerio  c!a  s'est  atrové. 

o  Unde  à  vos  elo  m'oit  envoie 

«  Qe  vos  de  ren  no  ve  mervelé 

a  Se  por  justisia  ela  sera  çuçé.  » 

Quando  II  rois  l'oit  oldi  e  ascolté, 

A  gran  mervile  en  fu  amervilé. 

Mais  sor  tôt  la  raina  qe  l'avoit  alcvé, 

Qc  conose  de  sa  file  son  cor  e  son  pensé  , 

Nen  pote  ester  al  mesaço  oit  parlé  : 

o  Mesaçer  frer,  le  seno  avcs  çançc  ; 

«  Ben  conosco  ma  file  qe  in  mon  ventre  porte  : 

o  Ço  que  vos  dites  tôt  est  falsité , 

M  Ne  non  poroit  estre  per  toto  l'or  de  Dé 

a  Qc  mia  file  en  fust  tanto  olsé 

rt  Qe  à  son  segnor  aùsl  fato  falsité. 

«  Ben  post  ester  à  torto  calonçé, 

«  Mais  à  droiture  el  no  e  vérité. 

tt  Plus  loial  dame  non  e  en  crestenté  ; 

a  Mal  fa  li  rois  quando  de  ço  l'a  blasmé.  u 

Dist  imperer  :  «  Mal  avoit  porpensé 

«  K.  Il  rois  quant  ma  fila  oit  calonçé 

«  De  un  nan,  donde  sui  si  abosmc 

«  Par  un  petit  non  ai  li  seno  cançé. 

a  A  vestre  rois,  quan  tornarez  are, 

«  Da  la  ma  parte  vu  si  le  conté 

•  Qe  ben  se  guardi  et  avant  et  are 

«  Qe  i  ira  fila  non  faça  nul  engonbré  ; 


1778— 1804  Mac  AI  RE.  I5I 

«  En  avoutire  l'a  li  rois  atrové. 

«  Dont  à  vos ,  sire ,  me  vont  il  envoier 

«  Que  vos  de  rien  ne  vos  esmerveillés 

«  Se  il  la  fait  par  jugement  mener.  » 

Quant  l'a  li  rois  o'i  et  escouté , 

A  grant  merveille  en  fa  esmerveillés. 

Mais  la  roine  qui  la  nori  souef, 

Qui  de  sa  fille  conoist  cuer  et  pensé, 

Nen  pot  ester  au  message  ait  parlé  : 

«  Mesagiers  frères  ,  le  sens  avés  changié  ; 

«  Bien  conois  celé  qu'en  mon  ventre  ai  porte  : 

«  Ce  que  vos  dites  est  trestotfausetés. 

«  Nen  porroit  estre  por  trestot  l'or  de  Dé 

«  Que  moie  fille  tant  osée  ait  esté 

«  Qu'à  son  segnor  éust  faitmauvaistié. 

«  Bien  la  puet  on  à  grant  tort  encorper, 

«  Mais  à  droiture,  n'est  mie  vérités. 

«  Plus  loiaus  dame  n'est  en  crestienté; 

a  Mal  fait  li  rois ,  quant  la  blasme,  et  pechié.  » 

Dist  l'emperere  :  «  Mal  avoit  porpensé 

«  Quant  vout  ma  fille  rois  Kalles  encorper 

a  Tôt  por  un  nain  ,  dont  sui  si  abosmés 

«  Par  un  petit  n'en  ai  le  sens  mué. 

ce  A  vostre  roi ,  quant  tornerés  arier, 

a  De  moie  part  vos  si  li  conterés 

«  Que  bien  se  gart  et  avant  et  arier 

«  Que  à  ma  fille  face  nul  encombrier; 


1^2  MaCAIRE.  i8o(— 1826 

«  E  s'elo  l'oit  trové  en  nul  peçé, 
«  A  moi  l'envoi,  e  non  soia  entardé, 
«  Savoir  e  voio  da  le  la  vérité. 
«  S'ela  s'er  avoué,  in  mal  ora  fo  né  ! 
«  Colsa  como  no  or  no  me  la  blasmé, 
tt  Qe  de  ma  file  non  o  nul  mal  pensé, 
«  Et  s'el  e  calonçea,  el  est  à  falsité 
Œ  Da  malvasio  hom  e  pesimo  eré. 
«  Ço  qe  vos  di  or  ne  le  oblié.  » 


CoMENT  Li  Rois  parlle  alli  mesancer. 

«  Mesaçer  frer,  non  avoir  nul  dotançe; 
«  Da  la  ma  part  dira  à  l'inperer  de  France 
H  Qe  de  ma  fila  non  0  mal  entendançe. 
M  Onde  eo  le  prego  q'cl  aça  pietançe, 
«  Envoi  à  moi  ma  fila ,  si  savro  l'açertançe, 
a  Se  voir  sera ,  metero  la  en  balance  , 
«  Çuçea  sera  sança  nul  demorançe  ; 
<(  E  de  questa  colse  non  aça  dubitançe. 
»  E  s'elo  la  çuça  sença  moi  entendançe  , 

•  Qe  da  le  non  saça  l'açertançe, 

•t  Eo  n'avero  al  cor  gran  tristançe  , 

•  Si  le  metero  tota  la  mia  posançe 
«  De  le  prender  gran  vengançe.  » 


1805-1826  Macaire.  153 

«  Et  se  il  l'a  trovée  en  nul  pechiéy 

«  A  moi  renvoitj  et  ne  soit  atargié , 

«  Que  savoir  vueil  d'ele  la  vérité. 

«  S'ele  gehist ,  marfu  ses  gens  cors  nés! 

«  Et  nonporquant  or  ne  me  la  blasmés , 

«  Que  de  ma  fille  je  n'ai  nul  mal  pensé , 

ce  Et  encorpée  est  ele  à  fauseté 

«  D'un  malvais  home  et  pesme  rende. 

c<  Ce  que  vos  di ,  ore  ne  l'obliés.  » 


CoMENT  Li  Rois  parole  au  mesagier. 

«  Messagieks  frères ,  n'aies  nuledoîance; 

De  moie  part  dires  au  roi  de  France 

Que  de  ma  fille  je  n'ai  maie  entendance. 

Dont  je  le  pri  que  il  ait  pietance, 

A  moi  l'envoit  ,  s'en  saurai  l'acertance, 

Et,'Se  voirs  est,  la  mctrai  en  balance. 

Si  ert  jugiée  sans  nule  demorance; 

De  ceste  chose  et  ne  soit  en  dotance. 

Et  se  la  juge  sans  la  moie  entendance , 

Que  de  sa  bouche  n'en  saiclie  l'acertance , 

Totjor  au  cuer  en  aurai  grant  trisîance, 

Si  meterai  trestote  ma  puissance 

A  prendre  d'ele  dolereuse  vengeance.  » 


1)4  Macaire.  1817—1848 

Disl  li  mesaçer  :  «  Loial  e  li  rois  de  France  ; 

«  Non  fara  ren  sença  gran  consciançe. 

«  Vcstra  anbasca  faro  sença  nul  demorançe.  « 


COMENT    LI    MESANCER    DEMANDER   CONGÉ. 

<»  Emperer  sire,  çodistli  mesaçer, 
«»  Ben  diro  vestra  anbasea  à  K.  l'inpcrcr.  )» 
Conçé  demande,  si  s'en  torno  arer; 
Mes  avanti  q'cl  poust  en  França  entrer, 
EIo  oldi  de  Macario  la  novcla  conter 
E  d'Albaris,  li  cortois  e  li  ber. 
Quant  le  oldi ,  molto  s'en  pris  merveler. 
Tanto  çamine  et  avant  et  arer 
Ven  à  Paris,  si  se  vait  ostaler» 
E  pois,  sença  nul  deniorer, 
Va  à  la  cort  à  l'inperer  parler 
Por  son  mesaço  dire  e  retorner. 
«  Enperer  sire,  ço  disl  li  mesaçer, 
«  En  Costantinopoli  à  celé  enperer 
a  Vestra  anbasca  c  dire  c  conter, 
o  Saçé  por  voir,  quando  m'oldi  parler, 
«  Présente  cstoit  ilcc  sa  mulier. 
«  Molto  s'oit  de  ço  amervilcr. 
<'  E  por  nui  ren  ne  le  poit  crécnter 


1827-1848  Ma  CAIRE.  155 

Et  dist  H  mes  :  «  Preus  est  li  rois  de  France  ; 
ce  Rien  ne  fera  que  n*ait  grant  conseillance. 
«  Vostre  mesage  ferai  sans  demorance.  v 


COMENT    LI   MESAGERS    DEMANDE   CONGÉ. 

«  Si  RE  empercre ,  ce  dist  H  mesagiers , 
«  Bien  ert  Kallon  vos  mesaiges  contés.  » 
Congié  demande  et  si  s'en  tome  arier; 
Mais  ains  qu'en  France  il  péust  repairer, 
De  Macaire  ot  les  noveles  conter 
Etd'Auberi^  qui  ert  cortois  et  ber. 
Quant  Vot  oï,  moult  s'en  est  merveille. 
Tant  a  erré  et  avant  et  arier 
A  Paris  vint ,  si  se  vait  osteler, 
Et  tost  après ,  que  n'i  vout  demorer, 
A  la  cort  vait  l'emperéor  parler 
Por  son  mesaige  et  dire  et  retorner. 
ce  Sire  emperere ,  ce  dist  li  mesagiers , 
a  L'emperéor  alai  en  sa  cité 
ce  Vostre  mesaige  et  dire  et  conter. 
ce  Sachiés  por  voir,  quant  il  m'o'i  parler, 
ce  Ensemble  0  lui  fu  illec  sa  moillier. 
ce  Moult  par  se  prist  de  ce  à  mervéiller, 
ce  Et  por  noient  ne  li  voi  créanter 


1)6  MaCAIRE.  1849— i87{ 

u  De  soa  file  nesun  mal  penser. 

H  E  ben  guardés  d'ele  à  çuçer; 

u  Mais  el  vo  proie  que  la  deçà  envoier 

«  Qe  avec  le  clo  ne  vol  rasner, 

«t  Savoir  s'el  est  voir,  0  falsa  calonçer. 

a  S'el  sera  voir  q'el  se  posa  proer, 

n  Si  asprament  elo  la  fara  çuçer 

u  Qc  lolo  le  mondo  s'en  aura  merveler; 

u  Sel  no  e  voir,  no  la  vol  calonçer. 

a  E  ben  guardés  por  dito  de  liçer 

«  Ne  le  faisés  onta  ni  engonbrer.  » 

Li  rois  Tintent,  molto  li  parse  noier. 

Elo  reguarde  dux  N.  de  Baiver. 

«  N.,  disl  il ,  grant  est  li  destorber 

tt  Qe  m'oit  fato  le  Iraito  losençer 

««  Qe  à  lorto  me  calonço  ma  muler. 

u  Conselés  moi ,  e  vos  voio  en  proier, 

«  Como  me  poroie  da  celé  enperer 

«  De  soa  file  dire  e  escuser.  » 

E  dist  N.  :  «  Vu  farés  como  bcr; 

a  Vu  le  farés  dire  e  créenter 

«  Qc  vestre  dame  l'invoiesi  l'autrer 

«  Par  un  çivaler  cortois  e  bcr  ; 

a  Mais  un  Macario  malvasio  e  lanier 

a  Contra  vos  voloir  si  le  aloit  arer, 

a  Si  le  oncis  al  brant  forbi  d'açer. 

«  Qe  devenise  de  la  raine,  quel  no  le  savés  conter, 


i849-ï87J  MACAIRE.  I57 

«  Que  de  sa  file  éust  nul  mal  penser. 

«  Et  bien  gardés ,  ce  dist,  d'ele  jugïer; 

((  Mais  il  vos  prie  li  voilliès  envoler 

a  Que  avec  ele  en  vuet  il  raisoner, 

ce  Savoir  s'a  colpe,  0  se  c'est  fausetés. 

a  Se  ce  est  voir,  que  se  puisse  prover, 

«  Si  asprement  la  fera  il  jugier 

«  Que  tos  il  mons  s'en  porra  merveiller; 

«  Se  voir  n'est  mie ,  ne  la  vuet  encorper. 

«  Et  bien  gardés  por  dit  de  pautonier 

«  Ne  li  faciès  ne  honte  n'encombrier.  » 

Li  rois  Ventent ,  moult  li  pot  anuier. 

Esgardé  a  duc  Nairnon  de  Baivier. 

a  N aimes ,  dist  il ,  grans  est  li  destourbiers 

«  Que  fait  nos  a  li  cuivers  losengiers 

«  Qui  encorpée  m'a  à  tort  ma  moillier. 

«  Conseillés  moi ,  je  vos  en  vueil  proier, 

c<  Corn  me  poroie  vers  cel  roi  escuser, 

a  De  soe fille  et  dire  et  conter.  » 

Et  dist  dus  N aimes  :  «  Vosferés  come  ber; 

«  Vos  li  ferés  et  dire  et  créanter 

«  Que  vostre  dame ,  l'enchargastes  l'autrier 

«  Un  chevalier,  qui  fu  cortois  et  ber  ; 

a  Mais  uns  Macaires ,  et  malvais  et  laniers , 

«  Contre  vo  gré  aies  lifu  arrier, 

«  Si  iot  ocis  au  branc  forbi  d'acier. 

«  De  la  roïne  ne  li  savés  conter, 


1^8  Macaire.  1876—1897 

n  Qe  quel  Macario,  quando  se  vene  Ji  çuçer, 
«i  D'cle  non  soit  nuia  rason  mosircr 
««  Qe  la  ast  lasé  in  boscho  ni  in  river.  » 
Disl  l'inpcrer  :  n  E  si  le  voio  otrier 
"  Qe  lo  segc  diça  dire  e  derasner.  » 


COMENT    NaMO    PARLLOE. 

Naimes  parole,  qe  no  fo  pais  viian  : 
"  Entendes  moi ,  çentil  roissevran. 
«  De  la  raine  estoit  moito  gran  dan 
««  Sença  peçé  sia  morta ,  ad  ingan , 
««  Por  cil  malvès  traiter  seduan. 
û  Cil  le  confonde  liqual  formo  Adan  ! 
'<  James  non  fo  veu  un  si  pcsimo  tiran. 
'«  E  vos  estes  rois  tros  en  Jerusalan, 
«  Sor  tote  rois  estes  li  sovran  ; 
«  A  quele  rois  q'era  vestre  paran 
'•  Excuser  vos  estoit  qe  non  savés  nian 
a  Dapo  qe  fo  parti  da  vos  por  çuçemant. 
a  Donde  al  traitor  en  desi  tel  torman 
a  Qe  arso  fo  in  le  fois  ardan 
a  Contra  voloir  d'amisi  e  de  paran.  » 
Dist  l'inpercr  ;  a  Vos  estes  li  sovran 
«  Qe  se  trovase  tros  en  Jerusalan. 


1876—1897  Mac  AIRE.  159 

«  Que  cil  Macaires ,  quant  ce  vint  au  jugier, 
ce  D'ele  ne  sot  nule  raison  mostrer 
«  Se  l'ot  laissie  en  bois  0  en  rivier.  » 
Dist  l'emperere  :  «  Et  si  vueil  Votrier 
«  Que  li  mes  doie  et  dire  et  deraisnier.  » 


COMENT   NAIMES   PARLOIT. 

NaimeS  parole,  qui  pas  ne  fu  vilains  : 
«  Entendes  moi ,  gentis  rois  soverains. 
«  De  la  roïne  ci  aurait  moult  grans  dans 
«  Que  morte  soit  à  tort,  vilainement , 
«  Por  cel  malvais  traïtor  sod niant. 
«  Cil  le  confonde  liquiex  forma  Adan  ! 
«  Ja  ne  fu  mais  uns  si  pesmes  tirans. 
«  Vos  estes  rois  trosqu'en  Jerusalan, 
a  Et  sor  tos  rois  si  estes  soverains  ; 
«  A  celui  roi  qu'est  li  vostres  parens 
a  Vos  covient  dire  que  n'en  savés  noient 
«  Puis  que  de  vos  parti  par  jugement. 
«  Dont  H  traître  en  soffri  tel  torment 
w  Que  pris  en  fu  et  ars  en  feu  ardent 
«  Contre  voloir  d'amis  et  de  parens.  » 
Dist  l'emperere  :  «  Hom  de  conseil  plus  grant 
«  Ne  se  trovast  trosqu'en  Jerusalan. 


1898— ig  10 


160  M  ACM  RE. 

a  Qe  en  vos  se  fie  po  ben  escr  certan 
Cl  Non  avoir  mal  la  sira  ni  l'ademan. 
a  Sovra  toi  li  saçes  estes  li  capitan  ; 
«  Vu  serisi  estei  eser  bon  çapelan 
«  Por  conseler  lot  le  crislian.  » 


COMENT    ANCHOR    PARLLE     N. 

»  Çentil  mon  sire,  ço  disi  li  cont  Naimon  , 
«  Sentencia  qe  se  dait  contre  rason 
«  Molto  desplait  à  Iota  çente  del  mon  ; 
n  E  quel  qi  la  da  n'atende  bon  guierdon 
«  D'acelle  qi  sostene  li  tron. 
a  Çuçe  fo  la  raine  sença  cason, 
»  La  plus  bêla  dame  de  toi  li  mon 
n  E  la  plu  saçe  e  de  milor  rason 
«  Qe  uncha  mes  en  fose  Salomon. 
«  Como  l'ausl  mais  pensea  nesun  hon 
"  Qe  Macario  ,  qe  i  avés  conpagnon  , 
«  Ausl  pensé  vers  vos  tel  traïson 
a  Ne  ausl  morto  Albaris,  sença  cason, 
«  Por  avoir  la  raine  à  soa  sobecion. 
«  De  cclla  raine  non  saven  si  ne  non 
o  Qe  n'est  devenue  dapois  q'ela  s'en  alon  ; 
«  Mais  mon  cor  me  dist  si  n'csto  en  sospiçioii 


1898— 1919  Macaire.  161 

«  Qui  en  vos  se  fie  bien  puet  estre  certains 
('  De  n'avoir  mal  ne  au  soir  ne  au  main, 
(f  Sor  tos  les  saiges  estes  H  chievetains  ; 
«  En  vos  auroit  eu  boins  chapelains 
«  Por  conseiller  trestos  les  crestiens. 


COMENT   ENCORE   PAROLE   NaIMES. 

a  Mes  gentis  sire ,  ce  dist  li  dus  Naimon , 
a  Jugemens  fais  contre  droit  et  raison 
«  Moult  puet  desplaire  à  totegentdel  mont; 
ce  Et  qui  le  fait  en  aient  bon  guierdon 
«  Dou  roi  de  gloire ,  cil  qui  sostient  le  tron. 
c(  Jugièe  fu  à  tort,  sans  achoison, 
«  Celé  qui  ert  la  plus  bêle  dou  mont 
«  Et  la  plus  saige  et  de  meillor  raison 
«  Qui  onques  fuist  puis  le  tens  Salemon. 
«  Com  l'èust  mais  pensé  nus  hom  del  mont 
«  Que  cist  Macaires,  qu'avois  à  compaignon , 
«  Eust  vers  vos  pensé  tel  traïson 
«  Ne  éust  mort  Aubri  sans  achoison 
ce  Por  la  roïne,  por  en  faire  son  bon. 
ce  De  celé  dame  ne  savons  0  ne  non 
ce  Qu'est  devenue  puis  sa  desevroison  ; 
ce  Mais  dist  mes  cuers  si  sui  en  sospeçon 
Macaire.  Ii 


l62  MaCAIRE.  i9ao~i94( 

u  Qe  sana  c  vive  ancora  la  vcron. 

tt  Mais,  sel  vos  plait,  tenpo  nu  atcnderon 

<v  Tanto  qc  allre  novellc  oldiron 

o  De  la  raine ,  s'cle  e  monta  o  non.  u 

Dist  l'inperer  :  «  A  Dec  bcnecion.  » 


COMENT    rARLLOE    N. 

o  Enperer  sire ,  ço  dist  N.  de  Baiver, 
a  Se  à  mon  conseil  vos  volez  ovrer, 
a  Tel  vos  donaro  non  cri  da  obiier  : 
«  Ancora  en  Costantinopoli  envoiaria  mesaçer 
«  A  celle  rois  dire  e  conter 
«  Cun  la  justisie  avés  fata  si  fer 
a  De  Macharie,  li  trailo  lesençer, 
u  Qe  soa  file  aloit  acuser, 
«  Sença  coipe  me  la  fe  sbanoier. 
u  Ne  se  poroit  de  la  justise  dire  ne  rasner, 
o  De  soa  file  ren  ne  le  pois  derasner  ; 
a  Ne  le  so  pais  dire  ni  conter 
a  Cornent  se  posa  avoir  ni  trovcr, 
o  Qc  in  le  bois  se  aloit  afiçcr. 
«  E  se  de  le  vole  mcdança  demander, 
«  Parilé  estes  de  à  lui  délivrer 
a  D'or  e  d'avoir,  c  de  besant  e  de  dincr   » 


1920—1941  Macaire.  163 

«  Que  saine  et  vive  encore  la  verrons. 

«  Mais,  se  vos  plaist ,  un  îens  nos  atendrons 

«  Entresi  que  noveles  o'irons 

a  De  la  roïne,  se  ele  est  morte  0  non.  » 

Dist  Vemperere  :  «  A  Dieu  benéiçon.  » 


COMENT   PARLOIT   NaIMES. 

«  Sire  emperere,  dist  N aimes  de  Baivier, 
«  Se  vos  volés  par  mon  conseil  ovrer, 
«  Tel  vos  donrai  n'erfmie  à  oblier  : 
ce  Je  manderoie  un  autre  mesagier 
«  Uemperèor  et  dire  et  conter 
a  Corn  la  joutice  si  fierc  faite  avés 
ce  Envers  Macaire,  le  cuivert  losengier,. 
ce  Qui  soe  filk  à  tort  vint  acuser, 
«  Et  me  l'a  fait  de  la  terre  geter. 
c(  De  la  joutice  ne  se  porroit  parler, 
ce  Rien  de  sa  fille  ne  H  puis  deraisnier  ; 
ce  Ne  lui  sai  mie  ne  dire  ne  conter 
ce  Com  se  porroit  ravoir  ne  atrover, 
ce  Que  ens  el  bois  s'ala  ele  afichier. 
«  Et  s'amendise  vuet  d'ele  demander, 
«  Vos  estes  prest  de  la  lui  deslivrer 
«  D'or  et  d'avoir,  de  besans  et  deniers.  » 


164  MaCAIRE.  «94»— 1968 

Dist  li  rois  :  «  Ben  est  da  olrier. 

«  Qi^  le  poren  ancora  envoler  ?  » 

Dist  dux  N.  :  «  Bernard  da  Mondiser, 

«  Qe  li  aie  autre  fois  l'aulrer.  » 

Adoncha  li  rois  fe  por  lui  envoicr. 

E  cil  le  vene  de  grez  e  volunter. 

a  Bernard ,  fait  il ,  cl  vos  convenl  aler 

«  En  Costantinopoli  ancor  à  l'inpcrcr, 

«  E  si  le  averi  e  dire  e  conter 

«  Qe  de  sa  file  e  non  so  nul  sper. 

«  Ma  quel  qi  l'acuso  n'oit  aii  son  loer  : 

a  Arso  fo  in  fois,  la  polvcre  à  venter. 

«  Unde  0  le  prego  q'el  me  ëiça  pcrdoncr, 

a  Qe  parilé  soi  de  le  amender 

«  D'oro  e  d'avoir,  de  besant  e  de  diner.  » 

Dist  Bernard  :  a  Ben  le  voio  otrier. 

»  Donez  moi  li  congé,  qe  co  m'en  voio  aler.  » 

Dist  li  rois  :  <«  Alez  e  non  tarder.  » 

E  cil  Bernardo  si  vcn  à  son  oster, 

Parilé  fu  de  ço  qe  li  oit  mesler, 

Por  le  çamin  s'en  prist  ad  aler. 

Et  avant  q'el  poust  en  Costantinople  entrer, 

Estoit  la  raine  venua  à  son  per 

E  tôt  le  dit,  non  laso  qe  conter 

De  le  rois,  cum  la  fe  sbanoier 

E  for  de  son  reame  c  la  fe  cnvoier, 

E  por  Machario  li  vene  quel  inoier 


1942— 19^8  MaCAIRE.  165 

Et  dist  H  rois  :  «  Bien  fait  à  otrier. 

«  Qui  porriens  encore  i  envoier?  » 

Et  dist  dus  Naimes  :  «  Berart  de  Mondidier, 

ce  Qui  autrefois  i  est  aies  l'autrier.  » 

Adonc  li  rois  lefist  querre  et  mander. 

Et  cil  i  vint  de  gré  et  volentiers. 

«  Berars,  fait  il ,  //  vos  covient  aler 

«  L'emperéor  une  autrefois  parler, 

«  Et  si  l'aurés  à  dire  et  à  conter 

«  Que  de  sa  fille  ne  sai  rien  espérer, 

«  Mais  l'acusere  ot  eu  son  hier  : 

«  Enfeufu  ars  et  la  poudre  à  venter. 

«  Dont  le  pri  s'ire  me  voille  pardoner, 

«  Quaprestés  sui  d'anundise  bailUer 

«  D  or  et  d'avoir,  de  besans  et  deniers,  w 

Et  dist  Berars  :  <(  Bien  fait  à  otrier. 

«  Congié  vos  mis,  que  je  m'en  voil  aler.  » 

Et  dist  li  rois  :  «  Aies  et  ne  targier.  « 

Et  cil  Berars  s'en  vint  à  son  ostel, 

Aprestès  fu  de  ce  que  l'ot  mestiers. 

Par  le  chemin  si  se  prist  à  l'errer. 

Costantinoble  ains  que  péust  trover, 

Ja  la  roïne  à  son  père  alée  ert 

Et  tôt  H  dist,  ni  laissa  que  conter 

Don  roi  Kallon,  si  com  la  fistgeter 

Fors  de  son  règne  et  la  fist  convoier. 

Et  par  Macaire  li  vint  cil  encombriers 


i66  Macaire.  1969—1990 

Qe  li  rois  voisc  onir  c  vergogner. 

De  Atbaris  non  laso  qe  conter, 

Como  le  oncis  quel  malvasio  liçer, 

E  como  en  le  bois  s'aloit  ahçer, 

E  cornent  l'avoit  convolé  V'arocher 

En  Ongarie  et  davant  et  darcr. 

E  si  le  conte  de  li  cortois  oster 

E  de  ses  fille  e  de  sa  muler  : 

o  De  li  rois  d'Ongarie  ne  vos  poria  conter, 

o  Qe  mon  filz  el  me  fe  batiçer  ; 

«  Tant  honor  m'a  falo  nel  devez  oblier, 

M  En  vestra  vie  le  devés  gracier.  » 

Qui  doncha  veisl  la  mer  la  fia  baser  ! 

A  tanto  ecote  vos  de  França  li  mesaçer. 

Avanti  q'el  poùst  in  la  cité  entrer, 

A  l'inpcrer  el  fo  fato  nonçer. 

E  quant  le  rois  le  soit ,  clo  fe  sbanoier 

Qe  de  sa  file  nu  hom  déust  parler. 

Nen  vol  pais  mie  qe  quelo  mesaçer 

D'ele  ne  saça  novela  aporter. 


COMENT    BERRADO   ARIVE    EN 
IN    COSTANTINOPOLLE. 

QUANDO  Bernard  foen  Coslanlinople  entré 
E  qe  i  l'albergo  elo  fo  ostalé , 


,969-1990  Macaire.  167 

Qui  le  roi  vont  honir  et  vergonder. 
De  Aaberi  ne  laissa  que  conter. 
Si  com  l'ocist  cil  malvais  pautoniers, 
Et  com  el  bois  s'ert  alce  afichier. 
Et  convoiée  cornent  l'ot  Varochers 
En  Honguerie  et  devant  et  derier. 
Le  courtois  oste  ne  vout  entroblier 
Ne  ses  deus  filles  ne  sa  franche  moillier  : 
«  Dou  roi  d'Ongrie  ne  vos  porrois  conter, 
ce  Que  mon  enfant  me  fist  il  bautisier  ; 
«  Tant  m'onora  nel  devis  oblicr, 
ce  A  vostre  vie  le  devés  mercier.  » 
Qui  donc  la  mère  vist  la  fille  baisier  ! 
Atant  es  vos  le  Kallon  mesagier. 
Ains  que  péust  en  la  cité  entrer, 
Uempcrèor  l'est  on  aie  noncer. 
Et  quant  le  sot,  un  ban  a  fait  crier 
Que  de  sa  fille  ne  déust  on  parler. 
Ja  ne  vuet  mie  que  icil  mesagiers 
Nule  novele  d'ele  en  saiche  porter. 


COMENT    BERARS   ARIVE    ENS 
EN    COSTANTINOBLE. 

Quant  Berars  fu  en  la  cité  entrés 
Et  qu'à  l'ostel  il  se  fu  ostelés, 


1  68  M  A  C  A  I  K  K 


1991  — S017 


A  le  paies  clo  s'en  fo  aie. 

Davanti  li  rois  se  fo  présenté , 

La  novela  li  conte  qe  li  oit  nporté. 

Quando  li  rois  l'intendc,  elo  li  responde  are  : 

«i  Mesaçer  sire,  or  lornarez  are; 

«*  Vestra  anbasea  no  m'e  pais  A  gré. 

'i  Al  rois  de  France  direz  e  conté 

«*  Sovente  qe  ma  file  por  muler  li  donè , 

"  Et  cnsement  me  la  rctorni  are. 

«  Doncha  cuita  de  França  l'inpcré 

«i  Qe,  s'el  me  donast  lulo  l'or  de  crestenté, 

-.  Por  moia  file  non  seroit  moto  parlé. 

tt  Avoir  ma  file  del  reamc  sbanoié , 

«  Donde  mortaest  e  da  bestie  dévoré. 

u  Ora  me  demande  merçe  e  pieté  I 

u  Cornent  me  poroit  il  avoir  amendé 

'i  No  por  toi  l'avoir  de  la  creacnté  ? 

<<  Unde  eo  vos  di  qe  tosto  tornez  are. 

««  E  quando  scrés  in  França  reparié  , 

«t  Direz  al  roi  de  França  l'aloc 

u  Qe  da  ma  part  el  est  desfic. 

«  Sel  no  me  rende  ma  file  q'  co  li  doné , 

o  Vcio  Paris  avanti  tros  mois  pasé.  «• 

Bernardo  l'oldc ,  no  l'a  pais  agraé  , 

De  maltaicnt  el  pris  li  conçé 

De  la  filla  li  rois  no  li  fo  moto  parle , 

Donde  Blançiflor  ne  fo  çoiant  c  lé. 


I99«— 2017  MaCAIRE.  169 

Vers  le  palais  s'en  est  acheminés, 
Devant  le  roi  est  en  présent  aies, 
Dist  la  novele  que  H  ot  aportê. 
Li  rois  l'entent,  sel  prent  à  apeler  : 
«  Mesagiers  sire,  or  tornerès  arier  ; 
«  Vostres  mesages  ne  me  vient  mie  à  gré. 
«  Au  roi  de  France  dire  et  conterés 
«  Jadis  ma  fille  li  donnai  à  moillier, 
«  Et  ensement  me  la  retorne  arier. 
ce  Vostre  emperere  et  corn  le  pot  cuidier, 
«  Que  por  tôt  l'or  de  la  crestienté 
ce  De  moie  fille  ne  serait  mot  soné. 
ce  Ma  fille  a  il  de  sa  terre  chacié, 
ce  A  mort  la  fist  et  ans  testes  livrer, 
ce  Et  or  me  quiert  et  merci  et  pitié! 
ce  Corn  le  porroit  avoir  ja  amendé 
ce  Nés  por  tôt  l'or  de  la  crestienté^ 
ce  Dont  vos  di  je  tost  en  tornés  arier 
ee  Et  quant  serés  en  France  repairiés, 
ce  Dires  au  roi  de  France  Falosc 
ce  De  moie  part  que  il  est  desfiés. 
ce  Se  ne  me  rent  celé  que  l'ai  doné , 
ce  Je  voi  Paris  ainçois  trois  mois  pasés.  » 
Berars  l'entent,  ne  lui  vient  mie  à  gré, 
De  mautalenten  a  pris  le  congié. 
De  la  roïne  ne  li  fu  mos  sonés, 
Dont  Blancheflor  en  ot  joie  mené. 


lyO  MaCAIRE.  2018— ao)9 

El  mesaçcr  s'en  lorne  tôt  abusnié. 

Quant  Â  Paris  cl  fo  reparlé, 

Li  rois  trova  et  N.  l'insenc; 

La  novela  li  conte  qe  cil  li  oit  mandé. 

Quando  li  rois  l'intendc  ,  tuto  fo  trapensé. 

El  dist  N.  :  «  Mal  avon  esploité, 

c  Qe  cil  rois  oit  grant  poesté 

«•  De  çivaler,  de  conti  e  de  casé , 

n  Ben  estoit  guarni  de  riçe  parenté. 

o  De  soa  file  mal  vos  avez  porté, 

«  En  strançe  part  l'avez  envoie. 

«<  Ne  savon  d'cle  novele  por  vérité 

«  S'ela  est  viva  0  morta  délivré. 

«  S'el  ne  fa  guera,  nu  sen  desarité  : 

««  N'en  lasera  castel  ni  (iprmité, 

"  El  n'ardera  le  vile  e  le  cité.  » 

Dist  li  rois  :  «  Soia  al  voloir  de  Dé  !  » 


COMENT    N.    PAROLLE. 

«  Emperer  sire,  ço  le  dis  Naimon , 
«  Da  vcstra  part  est  venu  la  cason 
«  De  la  raine ,  sens  mal  contençon  , 
o  D'cle  non  avés  fato  se  mal  non. 
m  Scnpre  avez  créu  li  parant  Gainelon 


2018—2039  MaCAIRE.  171 

Li  mes  s'en  torne,  si  est  tos  abosmès. 

Quant  à  Paris  fu  Berars  repairiés, 

Le  roi  i  trove  0  Naimon  le  séné, 

Dist  la  novele  que  cil  li  ot  mandé. 

Li  rois  l'entent,  tos  en  fu  trespensés. 

Et  dist  dus  N aimes  :  «  Mal  avons  esploitié , 

H  Que  cil  rois  a  si  très  grant  poesté 

«-  De  chevaliers,  de  contes,  de  chasés, 

f<  Bien  est  garnis  de  riche  parenté. 

«  Vers  soe  fille  mal  vos  estes  porté 

ce  Quant  l'envoiastes  en  estrange  régné. 

«  Ne  savons  d'ele  noveles  par  verte 

«  Se  ele  est  morte  0  vive  et  en  santé. 

.c  Se  guerre  en  fait,  serons  deserité  : 

«  Ja  n'en  laira  chastel  ne  fermeté, 

«  Ains  en  ardra  et  viles  et  cités.  » 

Et  dist  li  rois  :  a  Tôt  soit  al  voloir  Dé!  » 


COMENT   NAIMES   PAROLE. 

(c  Si  RE  emperere,  dist  N  aimes  à  Kallon, 
ce  De  vostre  part  venue  est  l'achoison 
«  De  la  roïne ,  sans  maie  contenson, 
«  Que  envers  ele  n'avésfait  se  mal  non, 
ce  Tôt  jor  créistes  les  parens  Ganelon 


17^  Mac  Al  RE.  xoio—iou 

«»  Qe  vos  ont  falo  cotante  mespeson. 

n  Se  l'inperer  n'asalt ,  nu  si  defenderon; 

ti  Ei  a  li  droito,  e  nu  torto  avon. 

«  Dco  ne  conseili  qe  sofri  passion , 

«  Qe  no  li  so  dire  altra  rason.  » 

Or  lasaren  de  I  inpcrer  K.. 

E  de  Bernardo  e  de  le  dux  N.  ; 

De  l'inperer  nu  si  ve  contaron 

Qe  sir  cstoil  de  Costanlinople  entorno  c  inviron. 

De  soa  filla  q'cl  n'oit  estoit  en  grant  fricon  ; 

S'el  no  la  vençe,  no  sapresia  un  boton. 

E  quando  ela  li  conte  soa  mencspreson , 

Si  grant  oit  li  dol  par  poi  d'ire  non  fon. 

Elo  apelle  ses  conli ,  c  ses  baron. 

«  Segnur,  fait  il ,  oés  qe  mespreson 

«  M'avoit  fato  l'inperaor  K. 

«  De  mia  file  da  la  cicr  façon. 

a  Sbanoie  la  oit  cun  se  fait  li  laron , 

•«  Sor  le  oit  atrové  blaximo  e  cason  ; 

a  Se  no  m'en  vcnço,  no  varo  un  boton. 

a  Concelés  moi  coment  nu  la  faron.  « 

Le  primcran  qc  parle  oit  nome  Eloriamon. 

E  Cil  fu  sajes  e  de  bona  rason. 

Elo  parole ,  non  senblo  k  bricon  : 

•  Droit  cnpcrer,  por  qe  vos  çcicron  ? 

a  Grand  e  toa  tera  c  grande  recnçun 

a  E  toa  cent  sont  de  grant  rcnon  ; 


2040— io66  MaCAIRE.  175 

«  Qui  VOS  ont  fait  mainte  grant  mesprison. 
«  Se  nos  assaut  H  rois,  nos  défendrons  ; 
«  //  a  le  droit,  et  nos  le  tort  avons. 
«  Diex  en  conseut  qui  sofri  passion, 
ce  Que  je  nesaivos  dire  autre  raison.  » 
Or  lairons  ci  don  riche  roi  Kallon 
Et  de  Berart  et  del  bon  duc  Naimon  ; 
Si  conterons  dou  roi  qu'ot  à  roion 
Costantinoble  entor  et  environ. 
De  soe  fille  ot  au  cuer  grant  friçon; 
Se  ne  la  venge,  ne  se  prise  un  boton. 
Et  quant  H  conte  la  soe  mesprison, 
Tel  duel  en  otparpoi  d'ire  ne  font. 
Il  en  apele  ses  contes,  ses  barons. 
ce  Segnor,  fait  il ,  oés  la  mesprison 
ce  Que  faite  m'a  l'emperere  Kallon 
u  De  moie  fille  à  la  clere  façon. 
ce  Chacie  l'ot  corn  on  fait  le  larron, 
ce  Sore  li  mist  et  blasme  et  achoison; 
ce  Se  ne  m'en  venge,  ne  me  prise  un  boton. 
ce  Conseillés  moi,  segnor,  quel  la  ferons,  w 
Tôt  primerains  a  parlé  Florimons, 
Et  cil  fu  saiges  et  de  bone  raison. 
En  haut  parole ,  ne  sembla  pas  bricon  : 
ce  Drois  emperere,  por  quoi  le  cèlerons  ^ 
ce  Crans  est  ta  terre  et  grant  ta  régions, 
ce  Et  vostre  gent  si  est  de  grant  renon  ; 


174  M  A  CAIRE.  J067— 1088 

«  As.1  avés  çivaler  e  peon. 

a  Or  envoies  Ji  l'inpcrer  K.. 

<»  Qe  vestra  file ,  ç  avoit  le  çevo  blon  , 

«  Ello  v'envoi ,  scnça  iiula  cason  , 

•  Colsa  como  no,  qe  nu  le  defBon.  » 

Disl  l'inperer  :  u  A  Deo  benecion.  » 


COMENT   SaLUDIN    PARLLE. 

Apres  Floriamon  parole  un  çivalcr, 
Saladin  oil  nome,  moll  se  fait  priser. 
En  allô  parole  cun  homo  pro  e  ber  : 
«  Enperer  sire,  ii  vestre  çivaler 
«  Vos  doit  à  dritura  conseler, 
«  Ne  por  paure  ne  por  nesun  engonbrer 

•  L'omo  no  se  doit  retrar  arcr. 
«  Or  aprendés  di  vestre  çivaler 

«  Qe  scia  saçes  de  dir  e  de  parler  ; 
"  Si  le  envoies  à  K.  l'inperer 

*  Qe  vestra  file  ve  diça  envoier, 

«  E  s'elo  ne  la  poit  avoir  ni  reçater, 

«  Por  le  vos  diça  tant  avoir  doncr 

«  Como  ella  poroit  por  nula  rcn  peser, 

«  E  quel  oro  sia  de  le  plu  çcr, 

«  De  quel  de  Rabie ,  qe  plu  se  fait  à  priser. 


2o($7— 2o88  Mac  A  IRE.  175 

«  Asés  avés  chevaliers  et  péons. 

«  Ores  mandés  Vemperèor  Kallon 

«  Que  vostre  fille,  Blancheflor  au  chief  blontj 

«  //  vos  envoit ,  que  n'iquiere  achoison  ^ 

«  0  se  ce  non,  que  nos  le  desfions.  » 

Dist  l'emperere:  «  A  Dieu  benéiçon.  » 


COMENT   SaLADINS   PAROLE. 

Après  parole  uns  gentis  chevaliers, 
Saladin  ot  à  non ,  moult  fu  prisiés. 
En  haut  parole  com  hom  preus  et  corn  ber 
«  Sire  emperere,  H  vostre  chevalier 
«  Tôt  par  droiture  vos  doivent  conseiller, 
«  Ne  por  paor  ne  por  nul  encombrier 
«  Ne  se  doit  on  onques  retraire  arier. 
«  Or  prenès  un  des  vostres  chevaliers 
«  Qui  saiges  soit  de  dire  et  déparier; 
«  Par  lui  mandés  à  Kallon  au  vis  fier 
ce  Que  vostre  fille  vos  voille  renvoier, 
«  Se  ne  la  puet  avoir  ne  recovrer, 
a  Que  il  vos  doie  por  ele  tant  doner 
«  Com  ele  puet  de  tôt  en  tôt  peser, 
«  Et  cil  avoirs  soit  de  l'or  le  plus  chier, 
«  De  Vor  d'Arage,  qui  plus  fait  à  prisier. 


176  M  A  C  A  I  R  F. .  3089—  a  I  «  a 

«  E  s'el  non  vol  faire,  mandés  le  dcsfter, 

0  Qe  da  vos  el  se  deçà  guardcr. 

u  E  posa  faites  veslra  jent  ascnbler 

«  Tant  qe  n'aies  plus  de  cinquanta  miler.  » 

Dist  ii  rois  :  a  Ben  est  da  olrier  ; 

(•  Qi,li  poron  nos  envoicr  ? 

—  Floriamont,  sire,  cil  li  rcspont  arer, 
«  Et  avec  lui  Çirardo  c  Rainer, 

«  E  Gondifroi ,  li  ardi  e  li  fer. 

—  Par  foi ,  dist  l'inperer,  ça  milor  no  le  requcr. 
(i  Or  le  faites  mantenant  atorner, 

Cl  E  no  voio  pais  qi  diça  demorer.  u 
Si  altamcnt  elo  le  fi  atorner 
Con  se  convent  à  droito  enpercr. 
E  cil  s'en  vait  fora  por  la  river  ; 
Tant  alirent,  nen  volent  seçorner, 

1  vent  en  France,  si  se  font  ostaler. 
A  Paris  trove  K.  l'inperer. 

Et  avec  lui  dux  N.  de  Bai  ver 

E  li  Danois,  Ansois  c  Guarner, 

E  mant  des  autres,  qi  fo  bon  çivaler. 

I  se  desent  ad  un  bon  oster, 

E  quant  furent  repolsé,  si  se  vait  i  monter 

Sor  li  paies  à  li  rois  parler. 


2089—2112  Macaire.  177 

ce  Se  nel  consent,  sel  faites  desfier, 

<c  Que  il  de  vos  bien  se  doie  garder. 

«  Et  après  faites  vostre  gent  asembler 

«  Tant  qu'en  aies  bien  cinquante  milliers.  » 

Et  dist  H  rois  :  ce  Bienfait  à  otrier; 

ce  Mais  qui  portons  à  Kallon  envoler? 

—  Florimont ,  sire ,  cil  H  respont  arrier, 
«  Ensemble  0  lui  et  Gerart  et  Renier, 

ce  Et  Godefroi ,  le  hardi  et  le  fier. 

—  Par  foi ,  dist  il ,  ja  meillors  ne  reqiiier. 
ce  Orme  les  faites  maintenant  atorner, 

ce  Que  je  n'ai  cure  orendroit  don  targier.  » 
Si  hautement  les  fist  il  atorner 
Com  à  droit  roi  il  apente  et  afiert; 
Et  cil  s'en  vont  tôt  le  chemin  plenier. 
Tant  sont  aie ,  nen  vuelent  sojorner, 
En  France  vienent,  si  se  font  osteler. 
A  Paris  trovent  Kallemaine  au  vis  fier, 
Ensemble  0  lui  duc  Naimon  de  Baivier 
Et  le  Danois,  Anséis  et  Garnier, 
Et  asès  d'autres,  qu'erent  boin  chevalier. 
Descendu  sont  à  un  moult  boin  ostel , 
Et  quant  un  poi  sont  laiens  sojorné, 
Al  palais  montent ,  si  vont  au  roi  parler. 


Macaire.  1 2 


I7S  MaCAIRE.  ail)— 21}! 


COMENT    LI    MESANCER    SALUIRENT    LI    ROIS. 

Quant  qui  baron  fo  k  Paris  venu  , 
Sor  le  paies  montent  quant  repolsé  fu. 
Li  rois  trovenl  dolent  et  irascu 
Por  sa  muler  qe  il  avoit  perdu  , 
Qe  à  gran  torto  calonçea  li  fu. 
Li  mesaçer  ne  fo  mie  csperdu  ; 
Quant  davant  lui  i  furent  venu, 
1  le  salue  da  la  part  de  Jesu  : 
«  Cil  Damenedé  qi  ait  la  gran  vertu 
€<  Ve  salvi ,  rois,  e  vu  e  vestri  dru  !  » 
Disl  li  rois  :  a  Vu  siez  ben  venu  ! 
«  D'onl  estes  vos  e  qi  vos  oit  irametu  ?  » 
E  cil  le  dient  :  a  Ves  amigo  e  ves  dru , 
o  Ço  est  rinperer  qe  oit  la  grant  vertu, 
c  Sire  est  de  Coslantinople  si  le  oil  eu , 
o  Si  le  obedient  li  grandi  e  li  menu.  1» 
Dist  rinperer  :  o  Vu  siez  ben  venu  !  u 

COMENT    LI    MKSANÇER    PARLERENT    A    K. 

«  Emperer  sire,  ço  dist  li  mesaçer, 
•  A  vos  n'oit  envoie  li  nostro  enperer 


2IIJ— 2i}i  Macaire.  179 


COMENT   LI   MESAGIER  SALUERENT   LE    ROI. 

Or  à  Paris  sont  H  baron  venu; 
Al  palais  montent  quant  sojor  ont  eu. 
Trovent  le  roi  dolent  et  irascu 
Por  sa  moillier  que  il  avoit  perdu , 
Qui  à  grant  tort  encorpée  lifu, 
Li  mesagicr  ne  sont  mie  esperdu  ; 
Devant  Kallon  quant  furent  parvenu, 
Il  le  saluent  en  nom  dou  roi  Jesu  : 
«  Cil  Damediex  qui  tant  a  de  vertu 
«  //  saut  le  roi ,  et  lui  et  tos  ses  drus  ! 
—  Bien  viegnés  vos,  li  rois  a  respondu , 
«  D'ont  estes  vos  et  de  quel  part  venu  ?  » 
Et  cil  li  dient  :  «  De  vostre  ami  et  dru  , 
«  Cest  Vemperere  qui  tant  a  de  H^rtu, 
«  Costantinobles  à  oui  rent  le  tréu, 
«  Si  li  soploient  li  grant  et  li  menu.  » 
Dist  Vemperere  :  «  Bien  soies  vos  venu  !  » 

COMENT    LI   MESAGIER   PARLERENT   A    KaLLON. 

«  Si  RE  emperere,  dient  li  mesagier, 
«  Par  nos  vos  mande  noz  emperere  ber 


l80  MaCAIRE.  21)3—11(8 

u  Qe  soa  file  le  diça  envoier 

"  Qe  e!o  à  vos  en  dono  à  muler  ; 

ti  Por  grant  amor  nos  f.i  noncicr. 

«»  E  se  vos  no  la  poez  envoier, 

a  Tanto  csmés  quanlo  la  poit  peser, 

a  A  fin  oro  vos  la  convenl  loicr, 

n  De  le  milor  qe  se  pora  irover, 

a  De  quel  de  Rabie,  del  milor  e  del  plu  cler.  » 

Dist  li  rois  :  a  Duro  est  da  olricr. 

«»  De  la  dame  e  non  o  nul  sper,  » 

a  E  de  l'oro  ,  no  se  vol  ren  parler, 

«  Briga  scroit  tanto  oro  à  Irover.  » 

Dist  li  mesaçi  :  o  El  vos  cunven  penser 

•  De  vos  guarnir  e  pariler, 

«  E  vos  so  ben  dire  sença  boser 

«•  Qe  mon  segnor,  q'e  orgoloso  e  fer, 

«  Vos  en  mande  par  nos  à  desfier.  » 

Dist  li  rois  :  u  Deo  soia  nostra  sper  ! 

M  A  nos  poir  saveron  defenscr.  » 

A  le  parole  dist  N.  de  Baiver  : 

a  Mesaçer  frer,  e  no  vos  voio  celer, 

«  Gran  torlo  oit  li  vcslre  enperer. 

a  Da  pois  qe  l'omo  a  prendu  sa  muler, 

«  Ne  le  doit  d'ele  à  faire  ni  son  per  ni  sa  mer  ; 

«  Colu  qe  l'oit  presa  i  nocier 

o  N'en  poit  f.irc  d'ele  le  son  voler, 

•  F.  tant  qe  vivo  cstoit  ne  se  po  desevrer, 


ai32— 2i}8  MaCAIRE.  i8i 

«  Que  soc  fille  H  voillés  envoler 
a  Que  il  pleça  vos  dona  à  moillier; 
<i  Par  grant  amor  le  vos  fait  II  noncler. 
«  Et  se  à  vos  ne  la  loist  envoler, 
«  Ja  tant  csmés  quant  ele  puet  peser 
«  Et  à  fin  or  vos  l'estuet  rachatcr, 
«  Del  millor  or  qui  se  porra  trover^ 
«  De  cil  (TArage,  del  plus  fin  et  plus  cler. 
Et  dist  II  rois  :  «  Grief  est  à  otrier. 
a  Noient  ne  sui  de  la  dame  espérés , 
«  Et  de  l'avoir,  ja  n'en  soit  mos  sonês, 
«  Que  à  grant  peine  seroit  tant  ors  trovês.  » 
Dist  H  mesages  :  «  Donc  vos  estuet  penser 
«  De  vos  garnir  et  de  vos  conréer, 
«  Que  bien  vos  di  por  voir  et  sans  boisier 
«  Mes  sire,  qu'est  et  orgueillos  et  fiers, 
«  A  vos  nos  mande  por  vo  cors  desficr.  » 
Et  dist  li  rois  :  «  Tôt  soit  en  Damedé! 
«  A  no  pooir  saurons  nos  cors  tenser.  » 
A  ces  paroles  dist  Naimes  de  Baivier  : 
«  Mesagiers  frères ,  ne  vos  le  quier  celer, 
ce  Grant  tort  en  ot  vostre  emperere  ber. 
V  Depuis  que  prise  a  li  hom  sa  moillier 
a  Ja  d'ele  à  père  ne  à  mère  nafiert  ; 
ce  Cil  qu'à  espose  l'a  prise  au  noçoier 
c<  En  puet  bien  faire  tote  sa  volenté  , 
ce  Et  tant  qu'est  vive  ne  s'en  puet  desevrer, 


l82  MaCAIRE.  ii{9-ai8o 

u  S'cla  no  fese  ver  de  lui  avolter  ; 
"  E  por  celle  la  poil  Jl  martirio  livrer. 
«  Unde  vos  en  dires  à  li  ves  enpercr 
a  Q^'elo  lasi  soa  61a  ester, 
o  V^iva  0  morte  ne  la  po  recovrcr. 
u  Nian  por  ço  no  meta  quel  penser 
a  Q^elo  n'açe  ne  or  coito  ne  diner. 
«'  S'e!o  ven  in  França  à  gueroier, 
«»  Elo  li  trovara  tanti  bon  çivaler 
"  Qc  in  toto  li  mondo  non  ait  son  per 
Por  ben  ferir  et  in  storineno  çostrer.  » 


COMENT    LI    MESANÇER    DEFFIENT    K. 

Li  mesaçer  si  fo  saçi  e  valent  ; 
De  l'inperer  à  cui  França  apent 
Oit  entendu  son  cor  e  son  talent , 
E  dcl  dux  N.  oï  le  convenent  : 
De  son  avoir  no  le  daria  nient. 
Ni  de  la  dame  no  soit  li  convenent 
Se  viva  soit  o  morta  ensemcnt. 
Conçé  demande,  ma  prima  li  content 
Como  son  segno  loro  se  desfient. 
E  dist  K.  :  «  E  mi  lui  cnsement , 
«  Aoche  ne  sia  e  gramo  e  dolent. 


2IJ9— 2i8o  MaCAIRE.  183 

«  Se  d'avoutire  n'a  vers  lui  meserré; 
a  Por  ce  la  puet  à  martire  livrer. 
«  Dont  à  vo  roi  de  par  le  mien  dires 
«  Que  de  sa  fille  0 rendrait  lait  ester, 
«  Que  vive  ou  morte  ne  la  puet  recovrer. 
a  Et  neporquant  ja  nen  ost  il  penser 
«  Que  il  en  ait  ne  or  cuit  ne  deniers. 
«  S'en  France  vient  por  Kallon  gueroier, 
«  Là  trovera  tant  vaillant  chevalier 
«  Qu'en  tôt  le  mont  n'en  a  nesuns  son  per 
«  Por  bien  ferir  et  en  estorjoster.  » 


COMENT    LI    MESAGIER   DESFIENT    KALLON. 

Ll  mesagier furent  saige  et  vaillant; 
De  Kallemaine  cuitote  France  apent 
Entendu  ont  son  cuer  et  son  talent , 
Et  de  Naimon  oï  le  covenant  : 
Que  de  l'avoir  ja  ne  donra  noient. 
Et  de  la  dame,  n'en  sait  le  covenant 
Se  ele  est  vive  0  s'est  morte  ensement. 
Congié  demandent ,  mais  ains  H  vont  contant 
Si  corn  lor  sire  le  vait  or  desfiant. 
Et  dist  H  rois  :  «  Et  je  lui  ensement , 
«  Maugré  qu'en  ait ,  qu'en  soit  grains  et  dolens. 


184  Macaire. 


ai8i— laoa 


«  Ben  so  qe  vestre  sire  oit  grant  ardiment , 

a  Dolent  sui  quant  à  lui  ofent , 

rt  Mais  à  çeste  fois  no  alo  altrcment.  » 

Dist  li  mesaçe  :  a  A  Damenedé  vos  rent.  i> 

Conçé  demande,  al  çamin  se  metent; 

Via  s'en  vait,  non  fait  arestament. 

Tant  sont  aie  por  poi  et  por  pendent , 

Asa  duro  pena  e  torment , 

Ven  à  Costantinopoli  et  ilec  desent. 

Li  roi  trovon  ad  un  son  parlement 

0  il  avoit  de  baron  plus  de  cent , 

Qc  tôt  ercnt  e  saçi  e  valent. 


COMENT    LI    MESACER    PARLENT    A  l'i[n]pERERE. 

Li  mesaçer  no  fo  mie  vilan  ; 
Tant  çerchcnt  li  mont  c  li  plan 
Qc  in  Costantinopoli  venent  une  dcm.in. 
Li  cnpercr  Irovcnt  ilec  davan. 
De  soa  file  molto  estoit  çoian , 
Qc  avec  lui  ravoit  viva  c  san. 
Se  loi  saùst  l'inpercr  K.cl  man, 
En  soa  vite  n'en  fust  si  çoian , 
Qc  plu  l'amava  de  ren  qe  fust  vivan. 
Dist  ii  fflesajes  ;  «  Çcnlil  roi»  wvran , 


I 


2i8i-2202  MACAIRE.  185 

«  Bien  sai  vos  sire  est  de  grant  hardement, 
«  Si  sui  dolens  quant  H  vais  contrestant , 
(c  Mais  cestefois  n'en  ira  autrement.  » 
Dist  H  mesages  :  «  A  Damedé  vos  rent.  » 
Congié  demandent,  si  se  vont  aroutant; 
Prise  ont  lor  voie ,  n'i  font  arrestement. 
Tant  sont  aie  par  puis  et  par  pendans , 
Asés  durèrent  et  peines  et  tormens , 
En  lor  cit  vienent,  illec  vont  descendant. 
Trovent  le  roi  ad  un  suen  parlement 
Ou  il  avoit  de  barons  plus  de  cent, 
Dont  ert  chascuns  et  saiges  et  vaillans. 


COMENT  Ll  MESAGIER  PAROLENT  A    L  EMPERÉOR. 

Ll  mesagier  pas  ne  furent  vilain  ; 
Tant  ont  cerché  et  les  mons  et  les  plains 
Qu'en  lor  cité  venu  sont  à  un  main. 
Uemperèor  trovent  illec  devant. 
De  soe  fille  moult  ert  liés  et  joians , 
Que  l'ot  0  lui  en  santé  et  vivant. 
Se  le  séust  Kalles  ,  li  rois  poissans , 
Ja  à  nul  jor  ne  fust  mais  si  joians  , 
Que  il  l'amoit  sor  tote  rien  vivant. 
Dist  H  mesages  :  «  Gentis  rois  soverains , 


i86  Macaire.  3J0}— 3JJ4 

«  Parlé  avon  cun  li  rois  K..  cl  man 
«  Ecun  le  dux  N.,  le  conseler  altan 
«»  Qe  soia  en  crestenté  e  darer  e  davan. 
«  Par  nos  vos  mande  ne  vos  dote  nian , 
o  De  darve  avoir  non  ait  nul  talan. 
a  Se  vu  le  deffiès,  e  i  vu  enseman  : 
«  Asa  avoit  de  çivaler  valan , 
a  Qe  li  vestri  non  dota  un  diner  valisan.  « 
Disl  l'inper  à  cui  Costantinople  apan  : 
«  Qucsto  savera  li  rois  in  brève  tan  ; 
n  Se  in  questo  mondo  eo  sero  vivan , 
c  O  mo  0  lui  seremo  à  nian.  m 


COMENT    l'iMPERAERE    FI    ASENBLER    SA    JENT. 

Quant  l'inperer  olde  li  mesaçer, 
Qe  K.  cl  maine  de  França  e  de  Baiver 
Ne  le  dote  valisant  un  diner, 
Por  li  conseil  de  li  ses  çivaler 
Fe  bandir  oste  par  tôt  son  tcrer. 
Ncn  laso  villa ,  ne  borgo,  ni  docler, 
Qe  no  II  faça  li  banior  aler. 
Avant  un  mois  tant  ne  fait  asenbler 
Q]elo  n'avoit  ben  .LX.  miler. 
Or  defenda  Deo  K.  maino  l'inperer  ! 


2203—2224  MaCAIRE.  187 

«  Le  roi  Kallon  fumes  nos  aresnant 

«  Et  duc  Naimon,  le  conseiller  plus  grant 

u  Qui  soit  cl  mont  et  derier  et  devant. 

«  Par  nos  vos  mande  ne  vos  dote  noient  ^ 

«  D'avoir  baillier  à  vos  n'a  nul  talent. 

«  Sel  des  fiés ,  et  il  vos  ensement  : 

ce  Asés  a  il  de  chevaliers  vaillans  ^ 

«  Les  vos  ne  dotent  un  denier  valissant.  » 

Dist  Vemperere  qui  les  vait  escotant  : 

a  Bien  le  saura  Kalles  ainçois  lonc  tans; 

ce  Se  ancor  sui  en  cestui  mont  vivans , 

«  Oje  0  il  seromes  à  noient.  » 


COMENT   L^EMPERERE    FIST   ASEMBLER   SA   CENT. 

L'emperere  a  oï  les  mesagiers  : 
Que  Kallemaines  de  France  et  de  Baivier 
Ja  ne  le  dote  valissant  un  denier. 
Par  le  conseil  de  tos  ses  chevaliers 
Fist  s'ost  bannir  de  par  tôt  son  terrier. 
Nen  laissa  vile,  ne  bore,  ne  fermeté, 
Qualer  ni  face  les  banicrs  de  toz  lez. 
Ainçois  un  mois  tant  en  fait  asembler 
Que  il  en  ot  bien  soissante  milliers. 
Or  ait  Diex  Kallemaine  au  vis  fier  l 


l88  MaCAIRE.  ia2j-aa4$ 


COMENT    Ll    ROiS   FI    ATORNER   SA    FILLE. 

L'iNPERER  de  Costantinople  n'en  dcmoro  niant; 
El  oil  mandé  par  toi  son  tcnimant 
A  burs,  à  vile,  à  çasté  et  à  pendant , 
Por  loU  sa  jent,  e  amisi  e  parant. 
Quant  il  oit  asenblé  tote  la  soe  jant , 
LX.  milia  furent  à  verdi  cimi  lusanl , 
A  palafroi  et  à  destrer  corant. 
Li  cnperer  non  fait  arestamant  ; 
Elo  fc  sa  file  adorner  riçemant , 
Et  cnsemcnt  ses  petit  enfant. 
E  Varocher,  li  pros  e  li  valant, 
Non  seçorno  mie  longamant; 
Elo  pris  arme  e  guarnimant 
Lcqual  furent  toi  à  son  lalanl. 
Un  gran  baston  q'era  quarés  davanl 
S'avoil  fato  ,  c  groso  c  tenant , 
E  scnça  quello  non  vait  tant  ni  quant. 
Or  oit  rinperer  asenblé  sa  oste  grant, 
Devcr  France  çivalçe  iréamant. 
Ora  conseili  Dco  K.  maino  li  posant , 
Por  un  Iraitorfo  mis  en  tormant. 


222J— 224J  MACAIRE.  189 


CoMENT  Li  Rois  fist  atorner  sa  fille. 

Ll  emperere  ne  s'atarge  noient  ; 
Il  a  semons  par  tôt  son  tenement 
A  hors  j  à  viles,  à  chastels,  à  pendanSy 
Trestos  ses  homes  et  amis  et  parens. 
Asemblé  furent  entre  tote  sa  gent 
Soissante  mile ,  à  vers  elmes  luisans , 
A  palefrois  et  à  destriers  corans. 
Li  emperere  ni  fait  arrestement  ; 
Sa  fille  fait  atorner  richement , 
Et  ensement  le  suen  petit  enfant. 
Et  Varochers ,  //  preus  et  li  vaillans , 
Ja  nen  a  mie  sojorné  longement  ; 
Armes  a  pris  et  autres  garnemens 
Li  quiex  estoient  trestot  à  son  talent . 
Un  grant  baston  qui  ert  quarrés  devant 
S'avoit  il  fait,  qui  gros  ert  et  tenant. 
Et  sans  celui  ne  vait  ne  tant  ne  quant. 
Or  Vemperere  asemblé  a  s'ost  grant 
Et  devers  France  chevauche  iréement. 
Or  Diex  consent  Kallon  le  roi  poissant , 
Qu'uns  maus  traître  l'a  mis  en  grant  torment. 


190  Macaire.  2246—3208 


COMENT    L'IPERERE   ÇIVALÇE   VERS    PaRIS. 

Via  çivalçe  quel  grant  enperaor 
Qe  de  Coslanlinople  esloit  enperaor. 
E  mena  sa  fille  la  belle  Blançiflor, 
El  ses  pelil  enfant  avoit  avec  lor, 
E  Varocher,  qi  non  fu  li  peior. 
Plus  en  fc  guère  de  nul  allre  pugneor. 
Tant  aient ,  qe  non  farent  demoror, 
Qe  viene  in  France ,  et  ilec  farent  sejor. 
Quant  forent  à  Paris  fora  por  quel  erbor, 
Tende  e  pavilon  fait  tendre  entor. 
Quando  le  voit  K.  l'inperaor, 
Nen  pote  muerqe  des  oili  non  plor. 
N.  apelle  ses  bon  conseleor. 
o  N.,  fait  il ,  ben  poso  avoir  dolor 
o  Quando  me  voi  intrer  in  tel  freor. 
a  Mal  avero  vécu  ma  muler  Blançiflor  ! 
«  Ai!  Machario,  malvasio  peçeor, 
«  Mal  0  vécu  avcr  te  nul  amor, 
a  Qe  por  celle  amor  tu  me  fusi  traitor, 
«  Et  Albaris  m'onceisti  à  dol  e  à  freor, 
•  Dont  ma  muler  m'est  aléa  à  dcsonor  !  » 
E  dist  N.  :  a  Por  qe  faites  vos  plor? 
c  S'cl  Tos  remcnbra  dcl  Icnpo  ancienor, 


2246—2268  Macaire.  191 


COMENT    L^EMPERERE    CHEVAUCHE   VERS    PARIS. 

AdoNT  chevauchent  les  oz  Vemperèor 
Costantinoble  qui  tient  et  tôt  Vonor. 
Sa  fille  en  mené  la  bêle  Blancheflor^ 
Ensemble  od  ele  son  petit  enfançon, 
Et  Varocher^qui  nen  ert  delspeiors^ 
Qu'asés  vaut  plus  d'un  autre  poignéor. 
Tant  sont  aie,  que  n'i  firent  demor, 
Qu'en  France  vîenent;  illec  firent  sojor. 
Quant  à  Paris  sont ,  fors  par  cel  erbor^ 
Trefs  et  aucubes  font  tendre  là  entor. 
Quant  l'a  véu  Kalles  Femperéor, 
Ne  puet  muer  des  iex  dou  front  n'en  plort. 
Naimon  apele ,  son  boin  conseléor  : 
a  N aimes ,  fait  il ,  bien  puis  avoir  dolor 
»  Quant  je  me  voi  entrer  en  tel  fréor. 
a  Mar  ai  vêu  ma  moillier  Blancheflor  ! 
«  Ahi!  Macaires  yfel  cuivers  lechéory 
«  Mar  ai  eu  envers  toi  nule  amor^ 
a  Que  por  hier  mefustes  traïtor^ 
«  Aubri  m'ocistes  à  duel  et  à  fréor, 
«  Dont  ma  moillier  m'ala  à  desonor.  » 
Et  dist  dus  N  aimes  :  «  Por  quoi  faites  tel  plor? 
a  St  vos  remembre  del  tens  ancianor. 


192  Macaire.  «69—3190 

«  Qui  de  Magançc  v'a  mis  en  tel  iror, 
o  Trai  vos  ont  desa  cha  li  plusor. 
«  Deo  li  confonde,  li  maine  criator  I 


COMENT    N.    PAROLLE. 

Naimes  parole,  n'i  a  talent  q'en  rie  : 
«  Droit  enperer,  nen  lairo  non  vos  die 
«  Qui  de  Magançe  e  soa  segnorie 
e  Nos  oit  metu  en  si  malvasia  vie 
a  Qe  je  non  sai  qe  de  lor  com  en  die. 
a  Traï  nos  oit  Macario  e  fato  tel  vilanie 
a  De  Blanciflor,  qe  non  so  qe  vi  en  die. 
«  Or  n'e  sovra  venu  una  tel  çivalerie 
a  Qe  deveroit  eser  nos  privé  et  amie  , 
«  Et  i  seroit  mortel  enemie. 
o  A  nos  en  croit  e  bataila  e  brie 
c  Qe  mais  in  França  non  vene  tel  stoltie. 
o  Or  ne  secora  la  Santa  Merc  pie  , 
o  Qe  da  moi  en  avant  c  no  $0  qe  vi  en  die. 
a  Quant  me  remenbra  de  ma  ancesorie 
a  Qe  por  traitor  ne  scn  toli  finie , 
a  S'en  0  dolor  e  tristeça  c  irie. 
•  De  cela  colse  no  m'en  demandés  mie; 
«  Ne  u  qe  dire,  se  Deo  me  beneie.  » 


2269—2290  Mac  AI  RE.  ic)j 

«  Cil  de  Maience  vos  ont  mis  en  iror, 

«  Traï  vos  ont  de  pieça  liplusor. 

«  Dex  les^  confonde ,  Valtismes  criator!  » 


COMENT    NaIMES    PAROLE. 

NaimeS  parole,  mais  n'a  talent  quil  rie  : 
Drois  emperere ,  ne  lairai  ne  vos  die 
Cil  de  Maience  et  de  la  segnorit 
Nos  ont  or  mis  en  si  mauvaise  vie 
Que  je  nt  sai  por  voir  que  vos  en  die. 
Nos  a  Macaires  fait  itel  vilenie 
De  Blancheflor,  ne  sai  que  vos  en  die. 
Or  vient  sor  nos  une  chevalerie 
Qui  nos  déust  privée  estre  et  amie 
Et  si  sera  nos  mortes  enemie. 
A  nos  en  croist  et  bataille  et  haschie 
Que  mais  en  France  ne  vint  tés  estoutie. 
Or  nos  ait  Dex  et  sainte  Marie , 
Que  je  ne  sai  uimais  que  vos  en  die  ! 
Quant  me  remembre  de  ma  ancesserie 
Qui  totefu  par  traïtors  fenie , 
Dolor  en  ai  et  mautalent  et  ire. 
De  celé  chose  ne  me  demandés  mie; 
N'en  sai  que  dire ,  se  Dex  me  benéie.  » 
'/         aire.  13 


194  MaCAIKK.  aavi— ïJio 


COMENT    ANCHOR    PARLOIT    N. 


o  Emperer  sire,  ço  dist  li  cont  Naimon  , 
a  E  no  so  pais  cornent  nu  la  faron  , 
«  Ni  bon  conseil  doner  non  poit  hon  , 
«  Quant  l'on  porpensc  la  gran  menespreson 
a  E  11  gran  dol  e  la  confosion 
a  Qe  vos  avés  fato  de  sa  fila  Blançiflon. 
a  Le  milor  conseil  qe  prender  poson 
a  Estoit,  rois,  qe  nu  se  parilon 
a  Et  ensemo  fora  à  la  defension. 
«  Qe  meio  est  morir  qe  star  qui  en  preson  , 
a  Pois  q'cl  non  vole  merçe  ni  perdon , 
o  De  soa  file  avoir  la  reençon.  » 
Dist  rinperer  :  «  E  nu  si  le  faron.  u 
Adoncha  fait  asenbler  ses  baron  ; 
Ben  furent  xxx.  mile  quant  furent  en  arçon. 
A  Ysolcr  donc  ses  confalon , 
E  li  Danois  c  li  cont  Fagon  ; 
E  Bcliant  le  fu  de  Besençon. 
Quistguient  l'insegna  li  rois  K. 
Vu  rinperer  qe  de  Costanlinoplc  son. 


a29r— 2JI0  MaCAIRE.  I95 


COMENT    ANCORE    PARLOIT    NaIMES. 


Naimes  parole,  si  a  dit  sa  raison  : 
«  Sire  emperere ,  ne  sai  quel  la  ferons  ,    " 
«  Ne  boin  conseil  doner  n'en  puet  nus  hom , 
«  Quant  me  porpense  de  la  grant  mesprison 
«  Et  del  grant  duel ,  de  la  confusion 
«  Que  fait  avés  sa  fille  Blancheflor. 
«  Meillor  conseil  ja  prendre  ne  poons 
a  Se  ce  n'est  y  sire,  que  nos  aparilUons 
ce  Et  issons  fors  à  no  defension. 
«  Miex  ert  morir  qu^ ester  ci  en  prison , 
«  Puis  que  ne  vuet  ne  merci  ne  pardon  , 
«  Ne  de  sa  fille  avoir  la  rêençon.  » 
Dist  l' emperere  :  «  Et  nos  si  le  ferons.  » 
A  itantfait  asembler  ses  barons; 
Bien  trente  mile  furent  il  es  arçons. 
A  Ysoré  baille  son  gonfanon  , 
Et  au  Danois  et  au  conte  Fagon  ; 
Et  Belians  ifu,  de  Besançon. 
Cil  ont  guié  l'enseigne  roi  Kallon 
Costantinoble  envers  l'emperèor. 


196  MaCAIRE.  aîM— ana 


COMENT    K.    FI    APARILERE    SA   CENT. 

Ll  cmpcrer  K..  n'en  volse  dcmorcr; 
Fe  sa  cent  guarnir  c  pariler  : 
.XXX.  milia  forent  à  corant  destrer. 
Li  bon  Dar.uis  c  N.  de  Bai  ver 
E  Ysoler  fo  li  confaloner. 
La  porta  font  ovrir  c  despaser, 
Fora  ensent,  qe  ne  doia  noier. 
Quant  la  novela  alo  à  l'inperer 
De  Costantinople  e  à  so  çivalcr, 
De  mantenent  elo  le  fait  monter, 
E  forent  .XL.  mile  ad  arme  e  à  corer. 
Volez  vos  oldir  cun  la  fe  Varocher  ? 
El  non  fe  mie  à  mo  de  paltroner. 
Ncn  oit  çival ,  palafroi  ne  destrcr  ; 
Arer  vait  cun  li  altri  peoner, 
So  gran  baston  non  volse  oblier. 
Quando  vi  l'oste  de  K.  l'inperer, 
El  se  porpense  de  sa  çentil  muler, 
E  de  ses  enfant  qu'el  se  laso  darer, 
Quant  la  raine  el  oit  h  convoier 
Quant  in  le  bois  cllo  l'ani  trover. 
Qi  le  véist  ton  baston  palmoier. 


2JM— 2^2  Macaire.  197 


COMENT    KALLES    FIST    APARILLIER   SA   CENT, 

Kalles  h  rois  ne  se  vout  atargier  ; 
Sa  gent  a  fait  garnir  et  conréer  : 
Bien  trente  mile  sont  à  corans  destriers. 
Li  boins  Danois  et  Naimes  de  Baivier 
Et  Isorés  sont  si  gonfanonier. 
La  porte  font  ovrir  et  desbarrer ^ 
Là  fors  en  issent ,  cui  qu'en  doie  anoier. 
Quant  ot  U  rois  la  novele  conter 
Costantinoble  qui  tient  et  le  regnier, 
Maintenant  fait  monter  ses  chevaliers , 
Et  furent  bien  quarante  mile  armé. 
Volés  oïr  corn  le  fist  Varochers  ? 
Ne  le  fist  mie  à  loi  de  pautonier. 
Nen  ot  cheval ,  palefroi  ne  destrier  ; 
Arrière  vait  avec  les  paoniers , 
Son  grant  baston  ne  vout  mie  oblier. 
Quant  a  véu  Vost  Kallon  au  vis  fier, 
Il  se  porpense  de  sa  gentil  moillierj 
De  ses  enfans  que  il  laissa  derier, 
Quant  la  roine  se  prist  à  convoier 
Que  trovée  ot  ens  el  grant  bois  ramé. 
Qui  le  véist  son  baston  paumoier. 


198  Macairf..  ,,,,_,, 5,, 

Ben  cuitarct  qe  fusl  un  avcrscr. 

Non  va  in  rote  cum  altri  çivaler, 

Ançi  vait  darer  cum  li  scuer, 

E  si  se  fc  de  lor  ses  avoer. 

Qe  vos  diroie  de  le  pro  Varocher  ? 

Rio  savoit  le  vie  e  li  senter, 

E  de  Paris  e  l'insir  et  Tinter, 

E  le  mason  di  aiti  çivaler. 

Eloaioit  la  noit,  avanti  l'aube  cicr, 

E  si  se  ficoit  en  l'osle  l'inperer. 

E  si  aioit  à  modo  d'escuer. 

Si  se  ficoit  in  la  tenda  j'inporer. 

Là  o  il  savoit  qe  esloii  li  bon  dcstror. 

Toi  le  milor  elo  se  fe  enseler, 

Via  le  moine,  qui  ne  doia  noier. 

E ,  quando  fo  k  l'oste  de  li  ses  çivaler, 

Elo  comença  :  ■«  Monçoia ,  çivaler  !  n 

Allamcnt  e  braïr  e  crier  : 

«  Lcvezc  vos,  ne  vos  aça  cnlarder, 

'«  Que  l'osle  K.  cl  maine  venemo  da  preider, 

n  Toi  li  avon  li  ses  milor  dcsiicr  ; 

«  I  non  avéra  sor  qi  posa  monter.  » 

Quant  cil  l'inlcnl,  se  prcndcnt  k  mcrveler 

De  la  parole  qe  disl  Varocher. 

Q^doncha  véi$i  cclla  )rnt  monter. 

Le  arme  prendre  e  montar  en  désirer, 

E  l'oft  K.  el  maine  venir  asalter  ! 


1 


2^3—2359  MACAIRE.  1 99 

Bien  cuideroit  quefust  uns  aversiers. 

Ne  vait  en  rote  avec  les  chevaliers , 

Ains  vait  deriere  avec  les  escuiers , 

Et  si  se  fait  lor  sire  et  avoè. 

Que  vos  diroie  del  prodon  Varocher  ? 

Bien  conoist  il  la  voie  et  les  sentiers , 

Et  de  Paris  et  i issir  et  l'entrer. 

Et  les  ostels  des  riches  chevaliers. 

De  nuit  s'en  vait ,  ains  qu'il  soit  esclairié  , 

En  l'ost  s'afiche  de  Kallon  au  vis  fier. 

Laiens  s'en  vait  à  guise  d'escuier. 

Et  si  s'afiche  ens  el  demainne  tref , 

Là  oh  savait  qu'erent  li  bon  destrier. 

Tôt  le  meillor  se  fait  il  enseler, 

0  soi  l'en  mené ,  qui  qu'en  doie  anuier. 

Et  quant  s'en  est  à  l'ost  des  suens  tornés , 

En  haut  s'escrie  :  »  M onjoie ,  chevalier  !  •>•> 

Et  si  comenceà  braire  et  à  crier  : 

«  Sus  levés  vos ,  et  ne  vos  atargier^ 

«  Qu'en  l'ost  Kallon  venons  nos  de  prier, 

«  Si  avons  nos  tôt  son  meillor  destrier; 

«  Ja  nen  aura  sor  quoi  il  puist  monter.  » 

Quant  cil  l'entendent ,  se  vont  esmervciller 

De  la  parole  que  dite  a  Varochers. 

Qui  donc  véist  icele  gent  monter^ 

Les  armes  prendre  et  salir  es  destriers, 

Vers  l'ost  Kallon  et  poindre  et  chevaucher! 


200  MaCaIKK.  a)6o— ajSi 

Meesmo  li  rois ,  quando  volse  monter, 

Entro  le  slale  non  irovo  son  désirer 

Ne  de  les  autres  qe  estoit  plus  da  priser. 

Adoncha  parole  dux  N.  de  Baiver  : 

a  Je  vos  lodisi  ben,  nobfl  cnpcrcr, 

o  Qe  qui  de  Magançe  vos  faroil  mal  arivcr. 

a  Nu  n'avon  guère  c'un  pcre  e  c'un  frer 

«  Colu  qe  est  de  Costantinople  empcrcr. 

u  Sa  fila  vos  demanda  Blançiflor  al  vis  cicr  ; 

a  Saçès  por  como  la  li  porisés  bailer, 

«  Nu  l'averon  si  cer  à  conprer 

u  En  noslra  vite  no  le  veron  oblier.  » 

E  dist  K.  :  «  Como  la  poon  ovrcr 

«  Qe  pax  c  concordia  poùmes  reçatcr  ?  » 

E  dist  N.  :  tt  Si  grant  e  li  danger 

«  Qe  bon  conseil  e  no  ve  so  doner.  » 


COMENT    FU    GRANT    LA    BATAIELLE. 

L'iNPERER  â  qi  França  apcnt 
A  gran  mervilc  il  estoit  dolent  ; 
Elo  oit  pris  arme  e  guarnimcnt. 
E  te  dux  N.  e  tota  sa  jent 
Da  l'allra  part  s'arment  en'sement. 
Qui  de  l'inperer  i  qi  Costantinople  apent 


2j6o— 2581  MACAIRE.  201 

Et  quant  cil  rois  vout  es  arçons  monter, 
Ens  en  l'estable  ne  trova  son  destrier 
Ne  nul  des  autres  qui  plus  font  à  prisier. 
;   Adonc  parole  dus  N aimes  de  Baivier  : 
«  Bien  vos  l'ai  dit^  drois  emperere  ber, 
«  Cil  de  Maience  moult  font  à  resoignier. 
«  Père  ne  frère  n'avons  nos  à  amer 
a  Fors  cel  roi  qui  Costantinoble  tient. 
ce  Vos  quiert  sa  fille ,  Blancheflor  alvis  cler; 
«  Porpensés  vos  com  li  poriés  baiUiery 
a  0  se  ce  non ,  le  comperrons  tant  chier 
«  A  no  vivant  nel  vorrons  oblier.  » 
Et  dist  li  rois  :  «  Com  en  porrons  ovrer 
«  Que  pais  puissons  et  amor  recovrer  ?  » 
Et  dist  dus  Naimes  :  «  Si  grans  est  li  dongiers 
«  Que  boin  conseil  ne  vos  en  sai  doner.  » 


COMENT    FU    GRANS    LA    BATAILLE. 

Li  emperere  cui  douce  France  apent 
A  grant  merveille  ert  et  grains  et  dolens  ; 
Armes  a  pris  et  autres  garnemens. 
Et  li  dus  Naimes  et  trestote  sa  gent 
Armé  se  sont  d'autre  part  ensement. 
Cil  dou  roi  cui  Costantinoble  apent 


202  MaCAIRE.  a|8a-M0} 

Montent  à  destrer  isneli  c  corent. 
Gran  fu  la  nose  à  quel  comançamcnl. 
Qi  donc  véist  qi  çivaler  valent 
Ferir  de  lances  e  d'espée  trençenll 
Qi  de  Coslanlinople  nen  furent  mie  lent; 
E  rimpercr  de  France  le  fuit  ensement , 
El  dux  N.  c  Oger  li  valent. 
Por  la  gran  presie  vent  isnelemenl 
Un  çivaler  ardio  e  posent  : 
Cil  avoil  nome  li  pros  Floriadenl. 
Plus  valent  hom  non  est  in  Orient; 
Nevo  erl  e  prosman  parent 
De  l'inperer  à  qi  Co  tantinople  apent, 
E  Blanciflor  el  lama  dolcement. 
En  la  bataile  se  mis  iréement , 
Fer  un  Fraçeis  por  tel  envasament 
La  larça  li  speçe  c  l'aubcrgo  li  fcnt , 
Al  cors  le  mis  le  glavio  irençent , 
Mono  l'abale,  dont  K.  en  fo  dolent , 
El  s'apeloit  ses  proçan  parent. 


COMENT    PU    GR*N    LA    MKLlt 

A  gran  mervile  fo  Floriamont  orgolos 
Fort  e  ardi  c  de  malin  artos, 


2j82— 2405  MaCAIRE.  203 

Es  destriers  montent  et  isnels  et  corans. 
Gransju  la  noise  à  cel  commencement. 
Qui  donc  véist  ces  chevaliers  vaillans 
Ferir  de  lances  et  d'espées  trenchans  ! 
Cil  de  là  outre  ne  furent  mie  lent; 
Li  rois  de  France  bien  le  fait  ensement , 
0  lui  dus  Naimes  et  Ogiers  li  vaillans. 
Par  la  grant  presse  s'en  vient  isnellement 
Uns  chevaliers  et  hardis  et  puissans  : 
Cil  ot  à  non  li  preus  Floriadens. 
Plus  vaillans  hom  n'ert  en  toi  Orient , 
Et  si  ert  niés  et  des  prochains  parens 
Dou  roi  à  qui  Costantinoble  apent , 
Et  Blancheflor  si  Vaime  dolcement. 
En  la  bataille  se  mist  irèement , 
Fiert  un  François  isi  très  durement 
Li  ront  la  large  et  le  haubert  li  fent  ^ 
Ou  cors  li  mist  le  roit  espié  trenchant , 
Mort  l'abati ,  dontfu  Kalles  dolens 
Por  ce  quefu  de  ses  prochains  parens. 


GOMENT    FU    GRANS    LA    MESLÉE. 


A  grant  merveille  fu  li  Criés  orguillos 
Fors  et  hardis ,  et  fiers  et  malartos. 


204  MaCAIKH.  a404— 2427 

E  de  bataile  estoil  molto  cnçcgnos. 

Quant  il  oit  mort  cil  çivaler  de  Bios  , 

Elo  dist  à  sa  gent  :  u  Scgnur,  qe  faites  vos  ? 

a  Car  or  me  vençés  la  bêla  Blanciflors, 

a  Qe  K.  el  maine  n'oit  fato  tel  desenors.  » 

E  cil  le  font  quant  oenl  li  contors. 

Doncha  oiscs  di  coipi  gran  sons. 

E  qui  de  France  le  forent  ad  cslros  ; 

Doncha  verisés  un  slormeno  dolors  ; 

Mant  çivaler  furent  de!  çevo  blos. 

Mal  vide  K.  li  culverti  traitors 

En  cui  senpre  a  metu  son  amors, 

Ço  fo  qui  de  Magance  e  de  ses  parentors, 

Que  scnprc  fe  à  K.  onta  e  desenors. 

Mes  Damenedé,  li  père  glorios, 

Le  (i  asa  avoir  onta  c  desenors, 

E  à  mala  mort  çuçés  li  ses  milors 

Le  primer  fu  dan  Gaines  li  contors 

Qe  traï  in  Spagne  li  doçe  compagnos, 

Rolant  c  Oliver,  Belençer  e  Ontos , 

E  li  vinte  mille  qe  oncis  Marsilions. 

Mais  por  Machario  vene  tel  tençons 

Qe  cristian  cun  cristian  avoit  tel  pardons 

Qe  non  fu  cslorc  por  ncsun  hon  dcl  mons. 


2404—2427  Macaire.        .,  205 

.     Et  de  bataille  estait  moult  engignos. 
Quant  il  ot  mort  cel  chevalier  de  Blois , 
A  sa  gent  dist  :  «  Segnor,  que  faites  vos? 
a  Car  me  vengiés  la  bêle  Blancheflor 
«  Cui  Kallemaines  otfait  tel  desonor  !  » 
Et  cil  le  font,  quant  oent  le  contor. 
Donc  oïssiés  des  cous  moult  grant  tabor. 
Et  cil  de  France  les  fièrent  à  estros  ; 
Donc  véissiés  un  doleros  estor  ; 
Maint  chevalier  en  furent  dou  chief  blos. 
Mar  vist  rois  K ailes  les  cuivers  traïtors 
En  cui  tôt  jor  mist  son  cuer  et  s'amor. 
Cil  de  Maience  et  de  lor  parentor 
Sempres  H  firent  et  honte  et  desonor. 
Mais  Damediex ,  //  pères  glorios , 
Asés  lor  fist  et  honte  et  desonor 
Qu'à  maie  mort  fist  morir  les  meillors. 
Li  premiers  fu  dans  Guenes  li  contors, 
Cil  qui  tra'i  les  doze  compaignons , 
Rolant  vendij  Berengier  et  Oton, 
Et  les  vint  mile  quocist  Marsilions. 
Mais  por  Macaire  venue  est  tés  tençons 
Que  crestien  ont  entr'eus  tel  pardon 
Estorés  n'ert  par  nesun  home  el  mont. 


206  MaCAIRL.  242li—mi 


CoMENT  Danois  se  feri  con  Floriamont 

IN    l'eSTORTA. 

Grande  fu  la  balaile  c  li  stormeno  fu  fer. 
Qi^  donc  vcisl  qui  çivalcr 
Qe  de  Coslanlinople  venent  por  çostrer 
Cun  le  espée  c  ferir  e  capler 
E  qui  gran  coipi  doner  e  enpioier  ! 
A  qi  dona  uno  colpo  n'i  a  mestier  proier 
Qi  non  oncie  loro,  o  son  destrer. 
Horiamonl  vent  por  li  estor  plener, 
Enme  la  voie  s'incontro  cun  Uger, 
Le  bon  Danois  qe  tant  se  fa  pro  e  fer. 
Anbi  dos  se  ferirent  quant  se  vene  à  incontrer, 
Fendent  soi  le  larges  trosqua  li  aubergi  cler; 
E  qui  son  bon,  nen  po  maie  falser. 
Le  aste  se  ronpent  d'anbes  le  çivaler, 
Ollra  le  porte  li  corant  destrer. 
Quant  a  ço  fait,  s'en  retornent  arer 
U'un  contra  l'autre,  cun  fust  dos  çengler. 
E  irait  le  spcc  c'oit  li  porno  dorer, 
E  li  gran  coIpi  i  se  voit  à  doner 
Desor  li  eûmes,  qe  fois  en  fait  voler  ; 
De  qi  non  trcnçe  ,  qe  Deo  li  vo!se  aider. 
Toi  le  large  cli  scu  à  quarlcr 


2428—2449  Macaire.  207 


CoMENT  Li  Danois  se  fiert  a  Floriadent 

EN    l'ESTOR. 

Grans/«  l'estors  etli  chapUis  fiers. 
Qui  donc  véist  tant  nobles  chevaliers 
Costanîinoble  qu'ont  laissié  porjostcr 
0  les  espées  et  feriret  chapler 
Et  ces  grans  cous  doner  et  asener  ! 
Cui  un  cop  douent  «'/  a  mestier  proicr 
Que  ne  Vocient,  0  lui  0  son  destrier, 
Floriadens  vint  par  l'estor  plenicr, 
Emmi  la  voie  s'encontre  avec  Ogier, 
Le  bon  Danois  quitant  estpreus  et  fiers. 
Andui  se  fièrent  quant  vient  à  l'encontrer, 
Les  targes  fendent  desi  quas  blans  haubers; 
Mais  cil  sont  boin,  n'en  vont  maille  fauser. 
Les  lances  rompent  d'ambedeus  chevaliers. 
Outre  s' en  passent  sor  les  corans  destriers. 
Quant  ont  ce  fait,  s'en  retornent  arier 
L'uns  contre  l'autre,  irié  corne  saingler. 
Traite  ont  l'espée  dont  li  pons  fu  dorés j 
Et  si  grans  cops  se  vont  cntredoner 
Desor  les  elmes  le  feu  en  font  voler  ; 
Mais  nés  empirent,  que  Diex  lor  vont  aidier. 
Totes  les  targes,  les  escus  de  quartier 


2o8  Macaire.  J4$t>— 34: 

Font  à  la  tera  caïr  c  trabuçcr. 
Si  grant  fu  la  bataile  d'anbcs  li  çivaler 
Ncn  est  nul  homo  qe  le  saust  conter. 
Ça  un  de  loro  fust  morto  scnça  spcr 
Quant  li  sorvcne  K.  niaino  l'inperer 
F  le  dux  N.  de!  ducha  de  Baivcr. 
Da  l'altra  part  vcncnt  altri  çivalcr 
Por  F'Ioriamont  sccorer  et  aider. 
Adonc  le  fait  anbidos  desevrer. 
Si  grant  fu  la  bataile  e  si  dura  e  fer 
Ne  vos  la  poroit  ne  dire  ni  conter. 
E  Blançiflor,  la  raine  al  vis  cler, 
Estoit  al  pavilondelmpercr  son  per 
E  plançe  e  plure  e  fait  grant  danger, 
Quant  ela  voit  oncir  bon  civaler 
Donde  raina  ela  se  fa  clamer. 
O  clla  vi  son  per,  si  le  pri>t  à  parler  : 
<•  Père,  fait  ela ,  molt  e  grant  li  danger 
«  De  questa  jenl  qe  faites  à  tuer, 
«  Si  sont  de  moi  tuti  amisi  e  frer. 
—  Pilla,  fait  il,  non  poit  poraltro  aler, 
a  Questo  si  fato  à  onta  l'inperer 
«  A  cui  primament  e  vos  de  à  muler 
«  Ne  vos  doit  pais  de  ceste  ovre  graver 
«  Quant  el  vos  fi  si  vilment  onober, 
a  Quando  de  France  cl  vos  fc  dcsarilcr. 
«  Ça  no  me  peso  quela  ovra  oblier.  • 


2450— 247Ô  Mac  AI  RE.  209 

Font  à  la  terre  chêoir  et  trebuchicr. 

Crans  fu  la  joste  d'ambedeus  chevaliers 

Si  que  nus  hom  ne  la  séust  conter. 

Ja  fust  uns  d'eus  mors  sans  nul  recovrier 

Quant  H  sorvient  Kallemaines  li  ber 

Et  li  dus  Naimes  dcl  duché  de  Baivier. 

D'autre  part  vienent  maint  autre  chevalier 

Floriadent  et  socorre  et  aidier. 

Adonc  les  font  ambedeus  desevrer. 

Crans  fu  l'estors  et  si  durs  et  si  fiers 

Nel  vos  porroie  ne  dire  ne  conter. 

Et  Blancheflor ,  la  ro'ine  al  vis  cler^ 

Ert  de  son  père  ens  el  demaine  tref 

Et  plaint  et  plorc  et  fait  moult  grant  dongier, 

Quant  voit  ocirre  maint  des  suens  chevaliers 

Dont  ro'ine  ert  et  si  se  fait  claimer. 

Où  voit  son  père ,  le  prent  à  apeler. 

«  Pères,  fait  ele,  moult  est  grans  li  dongiers 

a  De  ceste  gent  quà  mort  faites  livrer , 

«  Si  sont  de  moi  tuitami  et  privé. 

—  Fille,  dist  il ,  ne  puet  par  el  aler  ; 

«  C'est  por  le  roi  honir  et  vergoigner 

«  A  cul  pieça  vos  donai  à  moillier. 

«  Ne  vos  doit  mie  de  ceste  oevre  peser 

ce  Quant  il  vos  fist  si  vieument  malmener, 

ce  Et  quant  de  France  vos  fist  deseriter. 

ce  Tel  mesprison  ne  puis  mais  oblier. 

Macaire.  14 


2  10  Mac  Al  RE.  J477— J49> 


COMENT   lMpERERE   PARLOIT   A   SA   FILLE. 


o  FiLLA,disl  li  rois,  ne  me  oblia  mie 
o  Quant  li  rois  de  France  oit  fato  tel  stoltic 
a  Qe  vos  oit  caçé  per  la  landa  hcrmie 
«t  Como  vos  fustes  esté  una  soa  amie, 
n  No  le  poso  oblicr  tôt  li  tenpo  de  ma  vie.  ^ 
Dist  la  dama  :  «  Nen  lairo  nen  vos  die, 
n  Père,  fait  ela,  elo  non  sa  ne  mie 

Qe  eo  soia  in  la  vestra  bailie  ; 
«  Se  loi  saust,  forsi  seroit  repentie 
«  De  ço  qu'elo  m'aust  fato  en  sa  vie 
«  Si  vos  clamaroit  perdon  c  mercie.  » 
Dist  li  rois  :  a  Questo  non  voie  mie, 
«  Se  primamcnt  no  me  son  vençie.  » 
E  la  dama  l'olde,  no  sa  q'ela  se  die. 


« 


COMENT   VaROCHER    MEINOIT    DOS  CIVALS 

ALLi  Rois. 

Ehdementir  cun  tenent  la  tençon, 
Atanl  venc  Varochcr  sovra  un  aragon 


2477—2492 


MACAIRE.  211 


COMENT    L'EmPERERE    PARLOIT   A    SA    FILLE. 

DiST  //  rois  :  «  FilUy  oblier  ne  puis  mie 
ce  Li  rois  de  France  vos  fist  tel  estoutie 
«  Que  vos  chaça  parmi  la  lande  ermie 
ce  Com  s'éussiés  esté  une  s' amie, 
a  M'en  sovenra  tôt  le  tens  de  ma  vie.  » 
Et  dist  la  dame  :  c<  Ne  lairai  ne  vos  die, 
ce  Pères j  fait  ele,  mes  sire  ne  set  mie 
ce  Que  je  soie  or  en  la  vostre  baillie  ; 
ce  Se  le  séust ,  ja  tenroit  à  folie  ^ 

ce  Ce  que  vers  moi  a  mesfait  en  sa  vie 
ce  Si  vos  querroit  li  pardoner  vostre  ire.  » 
Et  dist  li  rois  :  ce  Ce  ne  consent  je  mie 
ce  Se  tôt  premier  n'en  ai  vengance  prise.  » 
Ot  le  la  dame,  ne  set  que  ele  en  die. 


COMENT  Varochers  menoit  dous  chevals 
AU  Roi. 

Endementiers  com  mènent  la  tençon. 
Es  vos  ù  vient  Varochers  de  randon 


2Ï2  MACAIRE.  a49)-3p9 

E  si  menoil  dos  destrer  aragoii 

Tôt  di  milor  que  avoit  li  rois  K. 

O  vide  l'inperer,  si  le  fait  delivrason. 

o  Mon  sir,  fait  il,  de  ces  vos  faço  li  don  ; 

o  Eo  fu  à  la  tende  de  K.e  de  Naimon. 

a  E  no  son  çivaler,  ançi  son  un  poltron  ; 

a  Ma  s'el  vos  plai  çençer  moi  al  galon 

a  Le  brant  d'açer,  que  me  daim  per  ves  non 

a  Çivaler  adobcs,  como  li  allri  son  , 

fl  Eo  faro  la  bataile  cun  li  mcltri  canpion 

«  Qe  soia  in  Poste  de  l'inperer  K.  » 

Disl  l'inperer  :  a  E  nu  li  otrion.  » 

Dist  la  raine  :  a  Ben  li  avés  rason  ; 

a  Plus  loial  homo  non  c  in  tôt  li  mon, 

u  Quant  me  porpenso  de  la  soa  mason 

a  Qe  par  moi  laso  sa  muler  c  ses  garçon  , 

u  Si  me  cunvoio  cun  loial  e  drito  lion 

«(  Trosqua  en  Ongaria,  à  moi  a  guarison.  » 

Dist  l'inperer  :  «  E  nu  ben  li  savon  ; 

«t  No  li  doit  falir  non  aça  le  guierdon.  » 

Adonc  fait  apeler  ses  dux  e  ses  baron. 

E  la  raine  à  la  cler  façon 

Nen  volse  faire  longa  demorason  : 

Moito  richament,  cun  altre  dame  q'i  son, 

Varocher  fa  despoler  tôt  nu  environ  , 

Pois  le  fi  rcvestir  de  riçes  siglalon. 

Quant  a  ço  fato,  l'inperer  Cleramon 


2495—2)19  MaCAIRE.  213 

Et  si  menoit  dous  destriers  aragons 
Tôt  des  meillors  de  cels  dou  roi  Kallon. 
Où  voit  le  roi,  si  l'en  fait  livraison. 
«  Sire,  fait  il,  de  cels  vos  fai  le  don 
«  Qu'ai  pris  ou  tref  de  Kallon  et  Naimon. 
«  En  moi  n'avés  chevalier,  ains  garçon; 
«  Mais  se  vos  plaist  me  ceindre  au  lez  s  clone 
«  Le  branc  d'acier,  qu'on  m'apele  par  nom 
«  Vo  chevalier,  corne  li  autre  sont , 
a  Me  combatrai  au  meillor  champion 
«  Qui  soit  en  l'ost  l'emperlor  Kallon.  « 
Dist  l'emperere  :  «  Et  nos  si  l'otrions.  y^ 
Dist  la  ro'ine  :  «  Bien  en  avis  raison  ; 
a  Plus  loiaus  hom  n'est  en  trestot  le  mont , 
«  Quant  me  porpense  que  por  moi  sa  maison 
«  Et  sa  moillier  laissa  et  ses  garçons , 
«  Si  m'avoia  com  drois  et  loiaus  hom 
a  Trosqu'en  Hongrie,  à  moie  garison.  » 
Dist  l'emperere  :  «  Et  nos  bien  le  savons  ; 
ce  Ne  li  faurra  n'en  ait  le  guerredon.  » 
Ado  ne  apele  ses  ducs  et  ses  barons. 
Et  la  ro'ine  à  la  clere  façon 
Ja  n'en  vont  faire  longue  demoroison  : 
Moult  richement ,  0  les  dames  qui  sont, 
Varocher  fait  despoillier  environ, 
Puis  revestir  d'un  riche  siglaton. 
Quant  a  ce  fait,  l'emperere  Clermons 


214  MaCAIRE.  3po— 2)42 

Si  le  çinse  ii  brando  al  galon , 
E  le  dux  P.  si  le  calço  Ii  speron. 
E  Varpcher  cura  san  Simon 
Qe  al  rois  K..  sera  mal  compagnon. 


COMENT   VaROCHER    FO    FA   CIVALER. 

Quant  Varocher  fo  fato  çivaler, 
Que  soloil  vivre  in  bois  et  en  river, 
Quando  s'e  cinlo  Ii  brant  d'açer, 
A  gra[n]  mervile  el  se  fait  priser. 
E  la  raine,  qe  oit  le  vis  cler, 
Si  le  dono  un  bon  auberg  dopler 
E  un  bon  eume,  da  le  cercle  dorer. 
Quant  Varocher  se  vi  si  alorner, 
El  fo  monta  sor  un  corant  destrcr, 
E  prisl  un  aster  à  Ii  fero  d'açer 
E  una  tarçe  d'un  olinfant  cler. 
Qi^  le  véisl  corer  e  stratorner 
Nen  scnblaroit  mie  eser  paltoncr, 
Senblant  oit  de  nobel  çivaler. 
Dist  l'un  à  l'allro  :  «  Véez  Varocher 
a  Corne  soit  bcn  stratorner  quel  destrer  ! 
a  A  gran  mervile  resenbla  bon  gucrer.  » 
Tel  mil  de  lor  qe  volent  guagner 
Se  vont  k  lui  acoster 


aj2o— 2J42  MACAIRE.  215 

Le  branc  d'acier  li  ceint  au  lez  selonc, 

Et  li  dus  Pons  li  cfiauce  l'esperon. 

Et  Varochers  jure  saint  Siméon 

Qu'en  lui  rois  Kalles  aura  mau  compaignon. 


CoMENT  Varochers  fu  fais  chevaliers. 

Quant  ensifu  adobés  Varochers 
Qui  soloit  vivre  en  bois  et  en  rivier^ 
Quant  au  caste  ot  ceint  le  branc  d'acier, 
Agrant  merveille  fesoit  il  à  proisier. 
Et  la  roïnCy  qui  tant  ot  le  vis  cler^ 
Si  li  dona  un  bon  hauberc  doblier 
Et  un  bon  elme ,  au  cercle  cler  doré. 
Quant  Varochers  se  vist  si  atorner^ 
Il  est  montés  sor  un  corant  destrier , 
Prist  une  lance  dont  li  fers  est  d'acier 
Et  une  targe  d'un  olifant  moult  cler. 
Qui  le  véist  corir  et  trestorner 
Ne  perroit  mie  uns  truans  pautoniers, 
Ains  ot  semblant  de  gentil  chevalier. 
Dist  luns  à  Vautre  :  «  Véés  de  Varocher 
«  Corne  bien  set  trestorner cel  destrier! 
«  A  grant  merveille  resanle  bon  guerrier.  ■» 
Tel  mil  d'entre  eus  qui  vuelent  gaaingnier 
En  sa  compaigne  vont  à  lui  s'ajoster 


2l6  MaCAIRF.  an*»— ï{64 

Qe  le  curent  ne  lui  avoir  faicr. 

E  Varocher  le  prisl  volunter. 

Dist  Varocher  :  <v  E  no  vos  voio  çcIcr 

a  Qui  qi  vera  cum  moi  à  beroier 

«  De  li  guadagno  no  li  quer  un  diner; 

a  Mais  el  vos  esloit  eser  pro  e  fer, 

«  Qe  in  tel  lois  vos  avero  mener 

n  0  nu  trovaron  tante  arme  e  dcî>trcr 

o  E  tant  avoir  d'oro  et  d'arçento  cler, 

«  Çascun  n'avéra  plus  n'en  saura  demander.  » 

Quant  cil  l'intendcnt  si  altament  parler, 

Çascun  le  vait  parfont  ad  incliner. 

Dist  Varocher  :  «  Or  v'alez  à  polser, 

"  Et  al  matin,  avant  laube  cler, 

«  Nu  avcron  cnsenble  çivalçer.  » 

E  qui  le  font  sença  nul  cntarder. 


CoMENT  Varocher  amonisoit  sa  ciant. 

A  gran  mervcle  fo  Varocher  valant  ; 
Ncn  senbloit  mie  eser  truant , 
E  quant  il  oit  asenbléa  sa  jant , 
Elo  li  parole  altament  en  oiant. 
«  Scgnur,  fait  il,  entendes  mon  tainnt. 
c  De  II"  '  rrn  vos  ro  à  mo  inschant , 


2543— 2yé4  MACAIRE.  217 

Et  si  li  jurent  raideront  sans  fauser. 
Et  Varochers  les  a  pris  volentiers. 
Dist  Varochers  :  «  Ne  le  vos  quier  celer^ 
«  Cil  qui  venront  0  moi  à  guerroier 
«  Ja  del  gaaingne  lor  quier  un  denier; 
«  Mais  vos  estuet  estre  vaillant  et  fier^ 
«  Que  en  tel  lieu  vos  vorrai  je  mener 
«  Où  troverons  tante  arme  et  tant  destrier 
«  Et  tant  avoir,  que  d'or  que  d'argent  cler, 
«  Plus  enaurés  n'en  saurés demander.)' 
Quant  cil  V entendent  si  hautement  parler ^ 
Chascuns  l'en  vait  moult  parfont  encliner. 
Dist  Varochers  :  «  Or  aies  reposer, 
«  Et  le  matin,  ains  qu'il  soit  esclairié, 
«  Nos  covenra  ensemble  chevauchier.  » 
Et  cil  le  font  sans  point  de  Vatargier. 


CoMENT  Varochers  amonestoit  sa  cent. 


A  grant  merveille  fu  Varochers  vaillans  ; 
Ne  se  contint  à  guise  de  truant, 
Et  quant  il  ot  asemblèe  sa  gent, 
Il  l'araisone  hautement  en  oiant. 
«  Segnor,  fait  il ,  entendes  mon  talent. 
«  De  une  rien  vos  ruis  mien  escient 


2lS  MaCaIRE.  a)6{— a;9i 

«  Qe  çascun  de  vos  soia  pros  c  vjIaiiI. 

«  Se  vos  serés  ardi  el  conosanl , 

o  Tant  averon  or  coil  cl  arçanl 

a  Qc  toi  en  farés  richi  vcslri  parant. 

Il  Vénérés  après  moi,  non  alirés  avant, 

u  E  voz  avero  mener  à  la  tenda  l'amirant 

a  De  K.  el  maine  lo  rice  sorpoiant. 

a  Là  trovaron  li  bon  dcstrcr  coranl, 

u  Li  palafroi  e  li  molili  anblanl; 

«  S'el  ge  avoir,  ncsun  no  ne  déniant.  » 

E  cil  le  dienl  :  «  Faren  li  ves  talanl.  » 

E  Varocher  non  demoro  nient  ; 

Quando  el  fu  monté  en  auferant , 

E  Iota  sa  jenl  avec  lui  ensemant , 

E  çivalçent  sécréta  e  bellamant , 

Fora  de  Poste,  sença  nosa  c  bubant. 

Ne  non  apelle  amigo  ni  parant , 

E  çivalçent  da  la  part  d'Oriant, 

Par  un  çamin  à  costa  d'un  pendant , 

Près  de  Paris  li  trato  d'un  arpanl. 

En  l'ostc  entre  de  l'inpcrer  de  Franc  , 

Troi  i  la  tente  no  vait  rené  tirant , 

Et  vait  criando  altament  en  oiant 

Cum  fiit  le  guaite  que  vait  çerchant  li  chant. 

Françcis  l'oent ,  ne  le  dient  niant , 

Cuilentqu'cl  soia  de  li  ses  voircmant. 

K  m  tel  mo  i  vont  pur  avant , 


2jé5— 259«  MaCAIRE.  219 

«  Que  soit  chascuns  de  vos  preus  et  vailîans. 

ce  Si;  vos  mostrés  hardis  et  conoissans\ 

ce  Tant  avérons  et  or  cuit  et  argent 

ce  Qu'en  seront  riche  tuit  H  vostre  parent. 

ce  Deriere  moi  venrés  ,  n'irés  avant, 

ce  Et  vos  menrai  au  tref  à  l'amirant , 

a  A  Kallemaine ,  le  riche  roi  poissant. 

ce  Là  troverons  les  bons  destriers  corans  , 

u  Les  palefrois  et  les  mules  amblans; 

ce  S'avoir  i  a ,  nesuns  ne  le  demant.  » 

Et  cil  H  dient  :  ce  Tôt  soit  à  vo  talent.  » 

Et  Varochers  ne  demora  noient; 

Il  est  montes  desor  son  auferant , 

Ensemble  0  lui  sa  gent  tôt  ensement. 

Et  si  chevauchent  en  recoi,  bêlement, 

Defors  de  l'ost  sans  noise  et  sans  bobant. 

Il  nen  apelent  ne  amis  ne  parens  , 

Et  si  chevauchent  de  la  part  d'Orient, 

Par  un  chemin  par  delez  un  pendant , 

Près  de  Paris  le  trait  à  un  arpent. 

En  l'ost  s'en  entrent  Femperéor  des  Frans; 

Trosqu'à  sa  tente  ne  vont  resne  tirant , 

Et  vont  criant  hautement  en  oiant 

Com  fait  la  guette  qui  les  chans  vait  cerchant. 

François  les  oenty  ne  lor  dient  noient, 

Guident  que  soient  de  lor  gent  voirement. 

Et  par  ensi  cil  se  traient  avant, 


220  MaCAIRE.  a{9i— aéij 

En  l'eslable  entrareni  o  son  li  auferant. 

Çascun  ne  prende  qi  li  vent  à  talant  ; 

E  qi  ait  mal  ci  val  si  le  vait  cançant. 

A  K.  maine  tôle  son  auferant 

Q'elo  çivalçe  à  stormeno  en  cant. 

Et  al  dux  N.  font  lo  somiant 

Et  à  li  altrcsqeson  plus  en  avant. 

Li  ses  lasarent  qc  non  valent  niant , 

E  meincnt  qui  qi  son  bon  e  grant  ; 

Ne  s'en  perçoit  escuer  ni  sarçant. 

E  quando  i  trovent  le  çivaler  en  dormant , 

I  le  tolent  le  arme  e  li  guarnimant 

E  le  espée  cun  tôt  le  vestimant. 

Ne  le  la^^ent  or  coito  ni  arçant. 

Tel  fu  la  soire  richo  c  manant 

Qe  àla  deman,  à  l'aube  aparisant, 

No  s'atrovo  un  diner  valisant. 

Robe  furent  d'avoir  et  d'arçant. 


COMENT  VaROCHER  SE  RETORNE. 

VaROCHER  s'en  torne,  quando  il  oit  rob6 
ToU  la  tende  de  K.  l'ioperé; 
E  si  ne  moine  son  corant  destré, 
E  si  le  oit  en  so  çanço  lasé. 


2592—2613  MACAIRE.  221 

En  Vestable  entrent  oh  sont  li  aiiferant. 

Chascuns  enprent  que  li  vient  à  talent; 

Qui  mau  cheval  a,  si  le  vait  changeant. 

A  Kallemaine  tolentson  auferant 

Que  il  chevauche  à  estros  par  les  chans. 

Au  duc  Naimon  si  en  font  autretant 

Et  ensement  as  autres  plus  avant. 

Lor  chevaus  laissent  qui  ne  valent  noient, 

Et  cels  en  mènent  qui  sont  et  bon  et  grant  ; 

Ne  s'en  perçoivent  escuier  ne  sergent. 

Quant  ont  trové  les  chevaliers  dormans  j 

Armes  lor  tolent  et  autres  garnemens 

Et  les  espées  à  tous  les  vestemens. 

Ne  lor  laissierent  ne  or  cuit  ne  argent. 

Tés  fu  au  soir  et  riches  et  manans 

Qui  Vendemain ,  à  l'aube  aparissant, 

Ne  s'atrova  un  denier  valissant. 

Tuit  robe  furent  et  d'avoir  et  d'argent. 


COMENT  VaROCHERS  S'EN  TORNE. 

Lors  Varochers  s'en  est  errant  tornés 
Quant  de  Kallon  tôt  le  tref  ot  robe; 
Et  son  corant  destrier  en  a  mené 
Et  le  sien  l'ot  en  eschange  laissiè. 


222  MaCAIRE.  S6i4~)640 

El  in  apreso,  ançi  q'cl    fusl  sevré, 

Toi  le  cope  c'avoil  Salamoné, 

E  l'arçenlerc  de  gran  nobelité. 

Le  armaure  cun  li  branc  amolé 

Via  la  oit  lola  quanla  porté. 

No  s'en  perçoit  homo  de  mcre  né. 

De  cella  colse  no  s'avoil  doté, 

Nen  cuiloit  qe  lairon  fusl  ia  dens  entré 

Por  la  paure  d'eserapiçé. 

E  Varocher,  cun  lola  sa  masné, 

S'en  rclorno  tuti  çoianl  e  lé 

A  la  soa  oste,  avanti  li  jor  sclaré. 

Quando  celii  le  vent  cosi  bon  atome, 

Qe  de  avoir  erent  lot  carçé, 

E  li  désirer  mener  si  abrivé, 

Dist  l'un  à  l'altro  :  «  0  son  costor  aie 

"  Qe  tant  avoir  avonl  guaagné  ?  » 

Dist  Varocher  :  «  Or  n'en  vos  mcrvclé, 

o  Qe  de  tel  lois  l'avcmo  aporté 

«  Là  o  de  l'altro  esloit  à  gran  planté.  » 

Dist  l'une  à  l'altro  :  «  E  non  sero  daré.  » 

Plus  de  doa  mile  li  sont  avoé 

Cun  Varocher  aler  à  la  celé; 

Mais  Varocher  no  li  oit  pais  refusé. 

Davanli  son  sir  clo  est  aie, 

Le  bon  çival  de  K.  l'inperé 

Toi  primament  elo  li  oit  doné, 


2614—2640  Mac  AI  RE.  223 

Et  en  après ,  ains  quefust  desevrés , 

Totes  les  copes  qu'ot  Salemons  arier^ 

Et  les  hanas  de  grant  nobilité , 

Les  armèures  y  les  brans  forbis  d'acier , 

Quanque  en  i  ot,  en  a  0  soi  porté. 

Ne  s^en  perçoit  nus  hom  de  mère  nés. 

De  celé  chose  nus  ne  se  fust  doté 

Ne  que  léans  uns  lerre  fust  entrés 

Por  la  paor  d'estre  au  vent  encroés. 

Et  VarocherSj  il  et  tos  ses  barnés , 

S'en  sont  torné  trestuit  joiant  et  lié 

A  la  lorost,  ains  quefust  esclairié. 

Quant  cil  les  voient  ensi  bien  atornés  , 

De  grant  avoir  que  tuit  erent  chargiez 

Et  les  destriers  mener  si  abrivés , 

Dist  l'uns  à  Vautre  :  «  Oà  sont  cestui  aie 

«  Que  tant  avoir  ont  ensi  gaagnié  ?  » 

Dist  Varochers  :  <f  Ne  vos  en  merveilles , 

«  Que  de  tel  lieu  l'avons  nos  aporté 

«  Là  oà  de  l'autre  estait  à  grant  plenté.  » 

Dist  Vuns  à  l'autre  :  «  Et  ne  serai  derier.  » 

Plus  de  deus  mile  adonc  l'ont  avoé 

D'aler  0  lui  coiement ,  à  celé  ; 

Et  Varochers  pas  ne  l'ot  refusé. 

A  son  segnor  il  est  devant  aies  , 

Le  bon  cheval  Kallemaine  au  vis  fier 

Tôt  premerains  H  a  en  don  baillé^ 


224  MaCAIRE.  a64i~a66{ 

El  de  l'avoir  q'i  ont  guaagné 

Qe  le  fu  en  sa  part  loçé 

A  la  raine  li  oit  délivré, 

E  A  Lcoys,  sa  petit'  arité. 

E  Blançiflor  si  n'avoit  larmoie 

Quando  son  avoir  vi  de  si  mal  mené, 

Et  à  tel  gcnt  le  voit  despensé 

Qe  no  l'oit  mie  par  nul  tempo  guaagné. 

E  K.  Maine  fu  por  tenpo  levé, 

Vide  de  sa  çanbre  li  avoir  anblé, 

E  son  çival  esloit  via  mené. 

Quando  ço  vi,  molto  se  n'e  mervilé; 

N.  apele  del  ducha  de  Baivé. 

a  N.  fait  il ,  qi  oit  questo  ovré  ? 

—  Mon  sir,  dist  il,  or  ne  vos  lamenté; 

<•  Se  vu  avés  perdu,  nient  ai  guaagné, 

a  Qe  mon  çival  m'estoit  via  amené,  w 

E  tel  s'en  risl,  quando  oit  ben  çerché  , 

Qe  non  trovo  li  brandi  amolé 

Ne  le  aubergi,  ne  le  tarçe  roé, 

Qe  Varocher  ne  le  avoit  aporlé 

Cun  sa  masnea,  planeto,  à  la  celé. 

Ne  s'en  pensoit  li  rois  que  si  fust  aie  , 

Ançi  cuitoit  qe  fust  de  qui  de  sa  contré, 

Dont  plus  de  mil  en  fu  pris  e  lige. 


2641—2665  MACAIRE.      '  22s 

Et  de  ravoir  que  il  ont  gaagn  iê 
Quanque  li  fii  en  sa  part  alloé 
A  la  roïne  l'a  trestot  deslivré , 
A  Loèis  ,  son  petit  iretier. 
Et  Blanchejlor  en  ot  des  iex  lermé 
Quant  son  avoir  voit  ensi  malmener 
Et  à  tel  gent  si  le  voit  despenser 
Qui  ne  Vot  mie  à  nul  fuer  gaagnié. 
Et  s'est  par  tens  Kallemaines  levé  , 
Voit  de  sa  chambre  que  lavoirs  est  emblés 
Et  ses  chevaus  de  l'estable  en  menés. 
Quant  Va  véu  ,  moult  s'en  est  merveille  ; 
Naimon  apele  dou  duché  de  Baivier. 
«  N aimes  ,  fait  il ,  qui  a  enfi  ovré  ? 
—  Sire,  dist  il,  or  ne  vos  démentes  ; 
ce  Se  vos  perdistes ,  noient  n'ai  gaagné , 
«  Que  mes  chevaus  m'en  a  esté  menés.  « 
Tel  en  gaberent ,  quant  orent  bien  cerché , 
Qui  ne  troverent  les  bons  brans  acérés 
Ne  les  haubers  ne  les  escus  bouclés  , 
Que  Varochers  les  en  avoit  portés 
0  sa  maisnie ,  coiement ,  à  celé. 
Ne  se  pensait  li  rois  sifust  aie , 
Ains  cuidoitfust  de  cels  de  son  régné; 
Dont  pris  en  furent  plus  de  mil  et  loié. 


Mac  aire .  1 5 


226  M  A  CAIRE.  a666— 1687 


COMENT    l'INPEREKE    FISTE    APARILER 
SA   JENT. 

Varocher  s'en  lorne,  cun  li  ses  compagnon  ; 
Aporlé  n'avoil  l'avoir  de  l'inpcrer  K. 
E  si  n'amcnoit  son  destrer  aragon, 
Donde  ne  fu  in  gran  sospicion. 
E  l'inperer  de  Costanlinople  non  fait  arcslason , 
El  fa  monter  ses  çivaicr  baron  , 
E  prender  arme  c  monter  in  aragon 
Por  asalir  l'inperaor  K.. 
E  furent  .xxx.  mile  quant  furent  en  arçon; 
E  quisti  çivalçent  sens  nosa  e  tcnçon. 
Blanciflor  la  raine  à  la  cler  façon 
Si  se  remis  plurando  al  pavilon, 
Dolente  cstoit  de  l'inpcFcr  K. 
E  de  son  pcre  c'avoit  cun  lui  tençon. 
E  qui  çivalçe  à  força  c  à  bandon  , 
L'oste  asali,  qi  ni  pisi  0  non. 
Gran  fu  la  nose  quant  lèvent  li  ton, 
E  K.  Maine  c  le  dux  N., 
Benurdo  da  Mondiser  e  le  dux  Sanson  , 
E  Ysolcr  et  le  dux  Folcon, 
Prendcnt  les  armes,  montent  en  aragon 
L'oriaflame  dcsptoiarcnt  amon. 


2666—2687  Mac  AI  RE.  227 


COMENT    L^EMPERERE    FIST    APARILLIER 
SA   CENT. 

Or  cil  s'en  torne,  0  lui  si  compaignon  ; 
L'avoir  m  portent  Vemperèor  Kallon 
Et  si  en  mènent  son  destrier  aragon  , 
Dont  nostres  rois  fu  en  grant  sospeçon. 
Et  Vautres  rois  ne  fist  arrestison , 
Si  fist  armer  ses  chevaliers  barons , 
Et  si  les  fist  monter  es  aragons 
Por  asalir  l'emperéor  Kallon. 
Trente  mil  furent  quant  furent  es  arçons  ; 
Et  cil  chevauchent  sans  noise  et  sans  tenson. 
Et  Blancheflor  à  la  clere  façon 
Si  est  remese  plorant  el  pavillon , 
Que  dolens  ert  de  Kallon  ,  son  baron  , 
Et  de  son  père  qu'avoit  0  lui  tenson. 
Et  cil  chevauchent  à  force  et  à  bandon , 
L'ost  asalirent ,  qui  qu'en  poist  0  qui  non. 
Crans  fu  la  noise  quant  levèrent  H  ton  , 
Et  Kallemaines  0  le  bon  duc  Naimon  , 
De  Mondisdier  Berars  0  duc  Sanson  , 
Et  Ysorés  0  le  bon  duc  Folcon, 
Les  armes  prenent,  montent  es  aragons 
Et  l'oriflamhc  ont  desploic  amont. 


2  28  MâCâIRE.  1688—1709 

L*una  gcnl  cun  l'autre  se  ferircnt  à  bandon  ; 

Ne  le  fo  cil,  ni  vcilard  ni  garçon  , 

N'aust  sanglent  le  vermio  siglaton. 

Cran  fu  la  nose ,  le  cri  e  la  tençon 

E  li  daumaçe,  qi  ni  pisi  0  non. 

E  luli  son  cristian  qe  in  Deo  creon  ! 

Mal  fo  celle  hore  c  celle  pon 

Qe  Macbario  naque  in  le  mon, 

Qe  por  soc  ovrc  c  soa  rason 

Si  ne  mori  à  gran  destruçion 

Plus  de  mil,  qi  ne  pisi  0  non. 

Donde  Damenedé  li  fe  remision 

De  ses  peçé,  si  cil  confession. 


COMENT    FU    GRANT    LA    BATAILLE. 

Grande  fu  la  bataile  mcrvilosa  e  fer, 
L'un  cnpcrcr  cun  l'autre  quant  se  vait  e  lutnircr. 
Doncha  vcriscs  caïr  qui  çivaler, 
L'un  morto  sor  l'autre  caïr  e  trabuçcr. 
Davant  les  autres  s'en  vait  Varochcr  ; 
Ben  fu  armés  sor  un  corant  dcstrer. 
Ne  scmbloit  mie  quel  chc  fo  inprimer, 
Quant  in  le  bois  aloit  à  converser, 
Qe  cun  laserrel  mcnuit  li  somer 


;88— 2709  Ma  CAIRE.  229 

D'ambedeiis  pars  se  fièrent  à  bandon  ; 

N'en  i  ot  nus,  ne  viels  ne  joues  hon, 

N'éiist  sanglent  le  vermeil  siglaton. 

Grans  fa  la  n  oise ,  li  cris  et  la  tensons 

Et  li  damages ,  qui  qu'en  poist  0  qui  non. 

Et  crestien  tuit ,  en  Dieu  créant ,  sont! 

Maie  fa  l'ore  et  malèis  li  pans 

Que  cil  Macaires  onques  nasqui  el  mont, 

Que  par  soe  oevre  et  sa  fausse  rhison 

Si  en  morurent  à  grant  destrucion 

Plus  d'un  millier,  qui  qu'en  poist  0  qui  non. 

Dont  Damediex  lifist  remission 

De  ses  péchés ,  si  ot  confession. 


Cor.lENT    FU    GRANS    LA    BATAILLE. 

Grans /u  Veslors  et  merveillos  et  fiers , 
L'uns  rois  0  l'autre  quant  se  vait  encontrcr. 
Donc  véissiés  chéoir  ces  chevaliers , 
L'un  mort  sor  l'autre  verser  et  trcbuchier. 
Devant  les  autres  chevauche  Varochers  ; 
Bien  fu  armés  sor  un  corant  destrier. 
Ne  sanloit  mie  ce  que  il  fa  premier, 
Quant  ens  el  bois  aloit  à  converser,. 
Qu'à  la  cordelle  en  menoit  le  sommier 


2^0  MaCAIRK.  J710— j7»6 

Dentro  li  bois  por  sa  vie  salvcr, 
E  vesli  csloil  à  lo  de  palloncr. 
Ora  se  voit  sor  un  corant  désirer 
E  ben  armés  à  lo  de  çivaler. 
Sel  oit  proeçe,  non  e  da  demander. 
En  man  el  tent  un  asle  d'un  pomer 
E  à  son  col  un  escu  de  quarter. 
Unches  Rolanl  ne  le  dux  Oliver 
Tant  no  se  fe  de  proeze  à  priser 
Como  se  fait  por  li  canpo  Varocher. 
En  me  la  voie,  delez  un  scntcr, 
El  s'encontro  en  le  dux  de  Baivcr. 
Por  gran  efforço  le  fcri  Varocher, 
L'cscu  li  speçe,  ne  le  valse  un  diner. 
Le  auberg  fu  bon ,  ne  le  pote  daner. 
Si  gran  colpo  li  dono  Varocher 
Desor  l'arçon  de  la  sella  darcr 
Fait  le  dux  N.  tôt  quant  ploicr; 
Mais  ne  le  poit  del  çival  dcroçer. 
a  Santé  Marie  !  dit  N.  de  Baiver, 
a  Questo  no  e  bon ,  ançe  li  vor  malfer. 
u  Jamais  tel  colpo  n'avi  da  çivaler.  » 
El  tcn  la  spea ,  si  se  vora  vençcr  ; 
Varocher,  quant  le  vi,  ne  le  voscaspeter. 
Ben  le  conoit  q  cl  non  c  baçaler. 
Son  çival  retornc,  lasa  N.  ester. 
Atant  ecote  vos  K.  Maino  rinperer. 


271C-2756  MACAIRE.  2^1 

El  gaut  ramé  por  sa  vie  sauver^ 

Et  vestus  ert  à  loi  de  pautonier. 

Ores  s'en  vait  sor  un  corant  destrier 

Et  bien  armés  à  loi  de  chevalier. 

S'il  ot  proece,  ne  fait  à  demander. 

En  sa  main  tint  une  anste  de  pomier 

Et  à  son  col  un  escu  de  quartier. 

Onques  Rolans  ne  H  dus  Oliviers 

Tant  ne  féirent  de  proece  à  prisier 

Corne  le  fait  par  le  champ  Varochers. 

Emmi  la  voie ,  par  delez  un  sentier, 

Encontre  a  duc  N  ai  mon  de  Baivier, 

Par  grant  vertu  l'a  féru  Varochers , 

Uescu  H  trenche ,  ne  H  vaut  un  denier. 

L'auhers  fu  bons ,  que  nel  pot  empirer. 

Si  très  grant  cop  H  done  Varochers 

Desor  l'arçon  de  la  sele  derier 

Le  duc  Naimon  fait  dou  tôt  soploier; 

Mais  del  cheval  ne  le  puet  dérocher. 

ce  Sainte  Marie!  dist  N  aimes  de  Baivier, 

c(  Cil  n'est  mie  hom,  ains  est  li  voirs  maufès. 

a  Ja  itel  cop  n'oi  mais  de  chevalier.  » 

L'espée  sache ,  si  se  vorra  vengier; 

Mais  ne  le  vout  atendre  Varochers. 

Bien  conoist  il  que  pas  n'est  bacheliers , 

Son  cheval  tome ,  laisse  Naimon  ester. 

Atant  es  vos  Kallemaine  au  vis  fier. 


2i2  MaCAIRE. 


3757—276} 


Dist  dux  N.  :  *»  Vaez  quel  mal  fer! 

«  Le  ver  diable  le  fe  cnçendrer. 

tt  Tel  colpo  me  dono  del  brando  d'açer 

«  Dcsor  mon  elme  q'el  me  fc  cnbronçer 

«  Desor  l'arçon  de  la  scia  darer. 

w  Deo  me  guari  in  carne  no  me  pote  bailer. 

Disl  l'inpcrer  :  u  De  lui  me  peso  blasmcr, 

a  E  cre  par  voir,  s'il  c  0  que  la  sper, 

a  Q^el  cri  cil  malvasio  liçer 

u  Qe  l'allro  jor  me  furo  mon  destrer. 

«  A  moi  lesenble  qe  eo  le  voi  çivalçer. 

i«  Ma,  se  à  lui  co  me  poso  aprosmcr, 

a  Çer  li  vendero  à  mon  brando  d'açer.  >. 

E  V'arocher  non  cura  de  so  tençer  ; 

Tulora  vail  et  avant  et  arcr. 

En  me  la  voie,  delez  un  senter, 

Oit  encontre  Bernard  da  Mondiser. 

Tel  li  dona  de  li  l»rando  d'açer 

Dcsor  li  cime,  qi  fo  lusant  e  cicr. 

f Que  flors  et  picres  en  fait  jus  craventerj  ; 

De  quel  non  trançe  la  monta  d'un  dincr. 

Si  gran  colpq  li  dono  Varochcr 

Qjelo  l'abatc  dal  corant  destrer; 

O  voia  0  non  ,  li  ail  par  prcsoncr, 

Via  l'en  mène  sens  nosa  c  tcnçcr, 

Tros  i  la  tente  de  li  so  cnpercr. 

A  BUnçiflor  li  dono  â  guarder. 


2737— 27éj  MaCAIRE.  2^3 

Et  dist  dus  Naimcs  :  «  Vcès  de  ccl  maujc  ! 

«  Li  vif  diable  l'ont  por  voir  engenré. 

«  Dou  branc  d'acier  tel  cop  me  vint  doner 

a  Desor  mon  elnie  que  me  fist  embronchier 

«  Desor  l'arçon  de  la  sele  derier. 

a  Diex  me  gari  qu'en  char  nel  pot  fichier.  » 

Dist  l'emperere  :  a  Bien  le  puis  je  blasmcr, 

«  Et  croi  por  voir,  se  ne  faut  mes  cuidiers, 

«  Cil  soit  li  glous  j  li  malvais  pautoniers, 

«  Qiii  vint  l'autrier  me  rober  mon  destrier. 

«  Me  le  resanle  quant  le  voi  chevaucher. 

a  Mais,  se  me  puis  à  lui  aproïsmer, 

ce  Chier  li  ferai  à  mon  branc  comperer  !  » 

Et  Varocher  ne  chaut  de  son  tenser; 

Tote  ore  vait  et  avant  et  arier. 

Emmi  la  voie,  par  delez  un  sentier. 

Encontre  a  Berart  de  Mondisdier. 

Et  cil  li  done  tel  cop  dou  branc  d'acier 

Amont  sor  relme,  qui  luisans  fu  et  clers  , 

IQueflors  et  pieres  en  fait  jus  craventer]  ; 

Mais  ne  l'empire  la  monte  d'un  denier. 

Et  il  redonc  si  grant  cop  Varochers 

Que  il  l'abat  jus  del  corant  destrier  ; 

0  vueille  o  non  ,  si  l'a  à  prisonier, 

0  soi  l'en  mené,  sans  noise  et  sans  tenser, 

L'emperéor  trosqu'el  demaine  tref. 

A  Blancheflor  l'a  dont  à  garder. 


234  Mac  Al  RE.  97^4— lySf 

E  quant  la  dama  li  poit  aviser, 

Ben  li  conoit  q  el  e  so  çivalcr. 

De  mantenant  le  fait  desarmer 

E  pois  le  fait  vestir  et  coroer 

De  riche  robe  de  palio  e  de  çcnder. 

E  Bernardo  prist  la  dama  à  guarder; 

Quant  la  conoist,  qe  la  poit  aviser, 

Nen  fust  si  legro  par  tôt  l'or  de  Baiver, 

Davanti  da  le  se  vait  à  ençenoler. 

E  Blançiflor  le  fi  su  lever, 

Apreso  le  le  fait  asetcr, 

Et  si  le  prist  por  rason  demander 

Como  se  mant  K.  Maino  l'inperer. 

a  Dama,  fait  il,  par  vu  est  en  perser; 

'<  De  vu  jamès  non  ait  nul  sper, 

o  Cre  qe  siés  morte  sença  nul  recovrcr.  » 


COMENT    BERARDO    PAROLLE    A    LA    DAMA. 

Bernardo  parole  que  oit  çoïc  grant 
De  la  raine  h  la  çcra  riant. 
Qi  le  donast  tôt  l'or  d'Oriant , 
El  non  seroit  û  legro  e  çoiant. 
•  Dama ,  fait  il ,  molto  me  vo  mcrvelant 
«  De  questa  ovre  como  soferés  tant  : 


2764—278;  Mac  Al  RE.  235 

Et  quard  le  puet  la  dame  raviser , 

Bien  conoist  ele  quil  est  ses  chevaliers. 

Lifait  ses  armes  de  maintenant  oster 

Et  puis  le  fait  vestir  et  conréer 

De  riches  dras  de  paile  et  de  cendel. 

Et  Berars  prist  la  dame  à  esgarder  ; 

Quant  la  conoist,  que  la  puet  raviser^ 

Nen  fust  si  liés  por  tôt  l'or  de  Baivier, 

Et  devant  ele  se  vait  engenoillier . 

Et  Blancheflor  l'en  a  fait  sus  lever  ; 

La  dame  l'a  delez  ele  asegié , 

Et  si  li  prist  par  raison  demander 

Cornent  le  fait  Kallemaines  li  ber. 

«  Dame,  dist  il ,  por  vos  est  en  penser  ; 

«  Ja  n'ose  mais  de  vos  rien  espérer , 

ce  Croit  qu'estes  morte  sans  point  de  recovrier.y) 


CoMENT  Berars  parole  a  la  dame. 

B^Kk?.Z  parole  qui  ot  joie  moult  grant 
De  la  roïne  à  la  chère  riant. 
Qui  li  donast  trcstot  l'or  d'Oriant , 
Ja  ne  seroit  si  liés  ne  si  joians. 
«  Dame ,  fait  il,  moult  me  vais  mcrveillant 
«  Com  de  ccste  oevre  en  poés  sofrir  tant  : 


256  Mac  AI  RE.  2786—1812 

«  Quai  qc  se  more  son  vcs  aperlinant. 
«  Nen  fust  Damenedé  qe  me  fo  in  guarani , 
a  Morlo  m'averoit  â  la  spea  quel  truant.  » 
Dist  Blançiflor  :  a  El  e  pro  e  valant , 
u  Non  e  in  ste  mundo  nesun  hom  vivant 
«  Qc  à  mon  segnor  aça  servi  cotant, 
a  Quando  fu  morto  Albaris  l'infant, 
a  Qc  Machario  l'oncis,  li  traito  seduant , 
«  Parme  li  bois  eo  m'en  foçi  erant, 
u  Eo  alrové  Varochcr  primcmant. 
n  Par  moi  lasa  mulcr  e  enfant, 
a  Ja  mai  da  moi  el  no  fo  desevrant. 
«  Tant  fu  loial  c  ben  reconosant 
a  Par  moi  duro  gran  poine  e  tormant. 
a  Quant  le  trove  in  le  bois  primcmant, 
o  Non  avoit  mie  arme  ni  guarnimant , 
«  Ançi  estoit  à  modo  de  truant. 
a  Entro  le  bois  stava  par  tôt  tanp , 
a  E  fasoit  Icgne  por  noïr  ses  enfant.  » 
Dist  Bernardo  :  "  Mué  oit  senblant; 
«  Meltre  çivaler  non  porta  guarnimant. 
a  Or  plaist  k  Dco,  li  père  roimant, 
a  Qucsta  novclla  saust  li  rois  de  Franc 
a  Qe  vos  soies  vive  c  legra  c  çoiant  ; 
a  Nen  fust  si  legro  in  tuto  son  vivant. 
Dist  la  raine  :  o  Or  laser  aiant , 
«  Q'et  se  repente  de  Tovra  en  oiant. 


:j786— 28i2  MaCAIRE.  237 

«  Tel  qui  se  muèrent  sont  vostre  apartenant. 
ce  Se  Damcdiex  ne  nie  fust  à  garant , 
ce  Ja  de  s'espée  m'iust  mort  cil  truans   r> 
Dist  Blancheflcr  :  ce  //  est  preus  et  vaillans , 
(c  Ne  nen  est  hom  en  cest  siècle  vivans 
ce  Qu'à  mon  segnor  servi  ait  autretant. 
ce  Quant  vi  n'a  guère  morir  Aubri  l'enfant , 
ce  Qu'ocist  Macaires ,  H  cuivers  soduians , 
«  Par  mi  le  bois  m'enfuis  tôt  errant , 
ce  Là  Varocher  alai  premier  trovant. 
ce  Por  moi  laissa  et  moillier  et  enfans , 
ce  Ja  mais  de  moi  nefu  il  desevrans. 

ce  Tantfu  loiaus  et  de  boin  escient 

ce  Por  moi  sofri  grant  peine  et  grant  ahan. 

ce  Quant  ens  el  bois  Valai  premier  trovant, 

«  N'avoit  il  mie  armes  ne  garnemens , 

c  Ains  ert  vestus  à  guise  de  truant. 

ce  El  gaut  ramé  conversoit  par  tos  tcns^ 

ce  Etfaisoit  laigne  por  norir  ses  enfans.  » 

Et  dist  Berars  :  a  Tôt  autre  a  le  semblant  ; 

ce  Mieudre  de  lui  ne  porte  garnement . 

ce  Or  pléust  Dieu,  le  père  raemant, 

ce  Ceste  novelle  séust  li  rois  des  Frans 

a  Que  ancor  estes  vive  et  lie  et  joians  ; 
ce  Nen  fust  si  liés  en  tresîot  son  vivant.  » 

Dist  la  ro'ine  :  ce  Or  le  laissiés  atant 
ce  Qu'il  espenisse  le  mesfait  en  oiant. 


2]S  MaCAIKE.  sKi)— a8M 

«  Çuçcr  me  volse  à  lorto,  vilancmant, 
u  Si  m'cnvoio  çaliva  c  povcramanl 
«  Por  altru  1ère  alcre  mcndigant 
u  Tota  solete,  cun  un  de  soa  çant  ; 
u  Ma  noportanl  e  son  grama  e  dolanl 
«i  Quando  sa  jent  a  nul  ennoiamanl. 
u  Mon  père  le  fait  ne  no  allro  hom  vivant 
o  l'ar  soi  vençer  de  l'ovre  aparisant 
a  (Velo  de  moi  en  fe  vilancmant.  » 
E  Varocher  si  s'en  retorna  atant , 
Lasa  la  dame  e  Bernard  ensemant , 
A  la  bataile  s'en  vait  aperlemant. 


COMENT    FU    GRANDE    LA    Ba[ta]iLLE. 

Grande  fu  la  bataile  forte  et  aduré  ; 
L'un  empercr  cun  l'autre  mostre  sa  pocsté, 
Dondc  dux  N.  en  fo  gramo  et  iré , 
Por  Bcrnardo,  qe  fo  pris,  en  fo  tôt  abosmé. 
E  K.  Maine  tant  fu  avant  aie 
Qc  cun  l'autre  cnpcrcr  cl  se  fo  encontre. 
Cun  K.cstoil  N.  et  Salatré, 
Morando  li  près  e  II  cont  Salatré; 
Ça&cun  tenoit  in  man  li  bon  brando  litre. 
Sor  qui  de  Costanlinoplc  mcnoit  gran  ferlé. 


28i3— 28j4  MACAIRE.  239 

a  Jugkr  me  vout  à  tort ,  vilainement , 
ce  Si  m'envoia  chetive  et  pourement 
«  Par  autrui  terre  ma  vie  aler  querant 
<.(■  Tote  solette,  avec  un  de  sa  gent; 
«  Mais  neporquant  sui  et  grains  et  dolens 
a  Quant  ont  si  home  aucun  encombrement. 
«.  Ce  fait  mes  pères  ne  nus  autres  vivans 
c(  Por  soi  vengier  de  l'oevre  aparissant 
«  Que  de  moi  fist  à  tort ,  vilainement.  » 
Et  Varochers s'en  retorne  à  itant, 
La  dame  lait  et  Berart  ensement , 
A  la  bataille  s'en  vaii  apertement. 


COMENT    FU    GRANS   LA   BATAILLE. 

Grans/«  l'estors  et  fors  et  adurès; 
Uuns  rois  à  Vautre  mostre  sa  poestè , 
Dont  H  dus  N aimes  en  fu  grains  et  irièSj 
Et,  por  Berart  qu'ert  pris  ,  tos  abosmés. 
Et  Kallemaines  tantfu  avant  aies 
Qu^o  l'autre  roi  se  sont  entrencontrê. 
0  Kallon  furent  N  aimes  et  Isorés, 
Morans  H  preus  et  li  quens  Salaires  ; 
Chascuns  en  main  tient  le  bon  branc  letré, 
La  gent  averse  mènent  à  grant  fierté. 


240  Macaike.  i8îj— 2861 

Ci  fusl  son  cnperer  recréant  dnmé 

Quant  li  rois  d'Ongaric  li  oit  secorso  donc 

A   X.  mile  Ongari  de  sa  contre. 

E  Varocher  no  fo  pais  daré. 

D'anbes  dos  pars  fo  si  grant  la  meslé 

Dir  ne  se  poroit  in  caria  ni  in  bré. 

Tuto  quel  çorno,  tant  q'el  fo  vespro  soné , 

D'anbes  dos  part  ela  estoit  duré , 

Quant  K.  Maines  li  avoit  escric, 

L'inperer  de  Coslantinople  oit  demandé. 

E  cil  à  lui  vene  lot  coroé. 

Par  lui  parler  çascun  se  fait  are. 

o  Enperer  sire,  ço  disl  K.  l'insené, 

n  De  una  ren  molto  me  son  mervelé, 

o  Quando  avés  sofcrlo  et  enduré 

o  Venir  en  France  asidier  ma  cité. 

a  De  vestra  file  e  son  gramo  e  iré. 

o  S'ela  est  morte ,  vengança  v'o  pié 

.«  De  le  traitor  qe  me  l'a  acusé; 

a  Ma  noportant  s'emendança  en  volé , 

a  E  vos  la  faro  à  vestre  volunté 

o  D'oro  c  d'avoir  c  de  dincr  moené.  » 

E  cel  le  dist  :  o  Mal  en  fu  porpensé 

«  Quant  por  ma  file  fo  li  fois  alumé. 

«  Nen  fust  labcs  donde  fo confesé, 

o  Q'cl  da  le  soit  tota  la  vérité 

•  F  qe  fnçint.i  estoit  de  filo  e  d'erité , 


^  283J-2861  MACAI  RE.  241 

Ja  fust  lor  rois  recréans  apelés 
Quant  cil  d'Ongrie  H  a  socors  donc 
A  tout  dis  mile  Ongrois  de  son  régné. 
Et  Varochers  ne  se  tint  pas  derier. 
D'ambedeus  pars  si  forment  sont  meslc 
Nel  porroit  on  dire  en  chartre  n'en  bref. 
Tôt  icelfor,  tant  que  fu  avespré, 
A  la  bataille  d'ambedeus  pars  duré , 
Quant  Kallemaines  s'est  en  haut  escrié, 
Uemperhr  se  prist  à  apeler. 
Et  cil  à  lui  s'en  vient  tôt  conréés. 
A  parlement  chascuns  se  trait  arier. 
te  Sire  emperere ,  dist  Kalles  H  sénés, 
c<  De  une  rien  moult  me  puis  merveillerj 
ce  Quant  vos  avés  sofert  et  enduré 
(c  Venir  en  France  asegier  ma  cité. 
«  De  vostre  fille  sui  et  grains  et  iriés  ; 
«  Se  ele  est  morte ,  bien  vos  ai  je  vengié 
ce  Dou  traïtor  qui  me  Vot  acusé; 
ce  Mais  neporquant  s'amendise  en  volés, 
a  Si  l'aurès  vos  tôt  à  vo  volenté 
a  D'or  et  d'avoir,  de  deniers  monéés.  » 
Et  cil  H  dist  :  h  Mar  l'avés  porpensé 
((  Quant  por  ma  fille  fu  H  feus  alumés. 
ce  Ne  fust  H  abes  qui  l'ala  confesser, 
ce  Qui  d'ele  sot  tote  la  vérité 
ce  Et  qn  c  grosse  ert  de  fil  et  d'iretier, 

Macaire.  ^^ 


242  MaCAIRE.  a86ï-i888 

«  De  mantenant  cla  fosc  bruxé  , 
«  D'cle  non  fust  merçe  ni  piaté. 
«  E  posa  fo  de  França  sbanoié , 
a  A  un  sol  çivaler  ela  fo  délivré, 
«  Qe  por  Machario  fo  morte  cl  afolé. 
«  Ça  çeste  pla  non  sera  aquité 
«  Se  por  bataile  cl  non  e  afiné 
«  Un  çivaler  contre  un  autre,  in  bataia  de  pré. 
E  dist  K    :  o  El  soia  olrié. 
««  Vu  romarés  et  eo  tornaro  are, 
'«  A  le  matin,  quant  l'aube  ert  levé, 
«  Un  de  ves  çivaler  en  sera  adobé, 
«  E  un  di  mes  en  sera,  da  l'altro  lé. 
a  S'el  meo  csloit  e  vinto  e  maté, 
'«  Décliner  m'avero  à  vestra  volunté  ; 
«  De  vestra  file  tel  vengança  ne  prenderé 
"  Corne  vos  n'ira  en  voler  e  in  gré. 
»  E  s'el  vostro  sera  e  vinto  e  maté , 
'«  De  bon  voloir  en  tornarez  arc, 
M  Si  sera  entro  nos  pax  e  bona  volunté.  » 
E  cil  le  dist  :  a  El  soia  otrié.  » 
Dont  K.  maine  l'oit  parfont  encline. 
Cascun  de  lor  s'oit  molto  onoré. 
Arer  s'en  torne,  e  fo  l'osle  sevré. 
E  K..  maine  oit  N.  apelé 
E  li  Danois  et  des  autres  asé; 
Toi  l'afairc  li  cil  dito  c  conté 


2862—2888  Ma  CAIRE.  243 

a  De  maintenant  fust  ses  gens  cors  brusUs , 
«  D'ek  ne  fust  ne  mercis  ne  pitiés. 
«  Et  puis  de  France  la  f listes  geter, 
«  La  delivrastes  à  un  seul  chevalier 
ce  Qui  par  Macaire  fu  mors  et  afolés. 
«  Ja  icist  plais  nen  ert  mais  aquitès 
«  Se  par  bataille  il  nen  est  afinés 
«  De  deus  vassals ,  sol  à  sol ,  en  un  pré.  » 
Et  respont  Kalles  :  «  Bien  fait  à  otrier. 
ce  Vos  remanrés  et  je  m'en  tome  arier^ 
«  Et  par  matin  ,  quant  ertsolaus  levés, 
<c  Uns  de  vos  homes  en  sera  adobés , 
c<  Et  uns  des  miens  ensement ,  d^ autre  lez. 
u  Se  H  miens  est  et  vaincus  et  matés , 
ce  Déclinerai  à  vostre  vo  lente  ; 
ce  De  vostre  fille  tel  vengance  en  penrés 
ce  Corn  vos  venra  en  voloir  et  en  gré. 
«  Et  se  H  vostres  est  vaincus  et  matés , 
ce  De  bon  voloir  en  tornerés  arier, 
ce  S'en  entre  nos  et  pais  et  amistés.  » 
Et  cil  li  dist  :  ce  Bien  fait  à  otrier.  » 
Dont  Kallemaines  Vot  parfont  encline. 
Andui  li  roi  se  sont  moult  honeré. 
Arier  s'en  tornent  et  H  ost  sont  sevré. 
Et  Kallemaines  a  Naimon  apelè 
Et  le  Danois  et  des  autres  asés  ; 
Trestot  l'afaire  lor  a  dit  et  conté 


,^^  MaCAIRE.  i889-a9«J 

De  Li  balailc  como  cri  devisé. 

CaNÇun  la  oit  graé  cl  olrié. 

E  It  Danois  primeran  fus  vanlé 

Q^el  fara  la  balaile,  se  a  11  rois  en  es  gré. 

De  manlenanl  n'en  fo  conseil  pié  ; 

Li  rois  demanes  li  oil  li  guanlo  doné. 

Da  l'autre  pari  si  fu  l'aulre  amiré 

Qe  de  Coslanlinople  esl  enperer  clamé. 

Disl  à  sa  cent  ço  q'el  oit  devisé 

Cun  K.  maine  li  rois  de  creslenlé  : 

La  balaila  ert  da  dos  sol  al  pré. 

«  Qi  li  alira  ?  »  li  rois  li  oit  parlé. 

Casçun  escrie  :  a  Varocher  l'aduré.  » 

E  cil  respont  :  «  Et  el  soia  olrié.  » 

Gran  çoia  oit  li  rois  e  li  bé. 

A  la  raina  fu  la  nova  conté 

Qe  Varocher  oit  la  balaila  enguaçé  , 

Ver  li  Danois  oil  li  guanto  pié. 

Quant  ela  li  soit,  ela  fo  porpensé, 

Q'cla  soit  ben  loU  la  vérité, 

Qc  in  creslenlé  e  davant  el  daré 

Mellre  çivalcr  nen  scroit  irové 

De  li  Danois  c  de  plu  poesté. 

Saçés  par  voir  scnça  nul  falsité 

Qe  Varocher  oil  loialmcnl  amé  : 

Par  lui  parler  oit  un  mcsaço  mandé  ; 

E  Cil  le  vcoe,  ne  roil  pais  contrasté. 


28S9-29IJ  MaCAIRE.  245 

De  la  bataille  corn  ilert  devisé. 

Et  chascuns  Vot  otrié  et  gréé. 

Et  H  Danois  s'est  premerains  vanté 

D'aler  ou  champ  ,  se  l'a  li  rois  en  gré. 

De  maintenant  en  ont  il  conseillié; 

Li  rois  li  a  errant  le  gant  doné. 

De  Vautre  part  si  fu  li  amirés 

Costantinoble  qui  tient  et  le  régné. 

A  sa  gent  dist  ce  qu'il  et  devisé 

Avec  le  roi  de  crestieneté  : 

La  bataille  ert  de  dous  sans  plus  elpré. 

«  Qui  la  fera  ?  »  li  rois  a  demandé. 

Chascuns  escrie  :  «  Varochers  l'adurés.  » 

Et  cil  respont  :  «  Bien  fait  à  otrier.  « 

Grantjoie  en  ot  li  rois  et  ses  barnés. 

La  roïne  ot  la  novele  conter 

Que  la  bataille  gaigiée  a  Varochers, 

S'a  le  gant  pris  vers  le  Danois  Ogier. 

Quant  Va  séu ,  prist  soi  à  porpenser, 

Qu'ele  en  set  bien  tote  la  vérité , 

Qu'en  tôt  le  mont  et  devant  et  derier 

Mieudre  nen  ert  don  Danois  atrovés 

Ne  plus  hardis  et  de  plus  grant  posté. 

Sachiés  por  voir  sans  nule  fauseté 

Que  Varocher  ot  loiaument  amé  : 

Por  Vaparler  un  mcsage  a  mandé; 

Et  cil  i  vient ,  ne  Vot  pas  trestorné. 


2j^b  MaCaIRE.  j^,t>_i^j7 


COMENT  LA  Raina  apeloit  Varochek. 

QyxNT  davant  la  raine  fo  venu  Varocher. 
La  çentil  dame  le  prisl  à  apelcr. 
o  Varocher,  disl  cla,  vu  si  un  forsoncr 
u  Quant,  contra  mon  voloir,  vos  faite  i  nomcr. 
o  Nen  conosés  mie  li  nome  del  çivaler. 
u  Q\  çerchese  P'rança  tota  quanta  por  inter 
o  N'en  Irovaroit  plus  orgolos  ni  fer 
o  Cun  li  Danois  qi  s'apela  Oger. 
M  Mcltre  çivaler  ne  se  poroit  trovcr 
a  Ne  qe  li  rois  plus  ami  c  tcgna  çcr.  »> 
Dist  Varocher  :  *<  Ne  le  doto  un  diner, 
a  Et  d'una  ren  vos  voio  cmproier, 
o  Se  vos  m'amés  e  de  ren  m'avés  çer, 
a  Qc  vos  de  mi  lasez  quel  penser, 
c  S'cl  fose  vivo  Rolando  et  Oliver, 
a  N'i  dotaria  la  monta  d'un  diner.  » 
Dist  Bernardo  qc  cstoit  prcsoncr  : 

•  Dama,  fait  il,  cl  est  pro  e  ber; 

o  Jamais  tel  colpo  non  avi  da  çivaler. 

•  Mais  de  una  ren  e  vos  voio  cnproier 
c  Qe  de  bone  arme  le  faça  adober, 

u  Qe  li  Danois  qe  s'apella  Oger 


2916— 29?7  M  A  CAIRE.  247 


COMENT    LA    ROINE   APELOIT   VaROCHER. 


Devant  la  roine  est  venus  Varochers. 
La  gentis  dame  le  prist  à  apeler  : 
Cl  Par  foi,  dist  ele,  vos  estes  fos  provès, 
«  Qui  si  vos  fêtes,  contre  mon  gré,  nomer  : 
«  Ne  savés  mie  le  nom  dou  chevalier. 
«  Qui  cerchast  France  trestote  par  entier, 
«  Ja  ne  trovast  plus  orgoillos  ne  fier 
«  Dou  bon  Danois  que  l'en  apele  Ogier. 
ce  Meillor  vasal  ne  poroit  on  trover, 
«  Ne  que  li  rois  plus  aint  et  tiegne  chier.  » 
Dist  Varochers  :  «  Ne  le  dote  un  denier, 
ce  Et  d'une  rien  vos  vorrai  jeproier, 
c<  Se  vos  m'amès  et  me  tenés  point  chier, 
u  Que  ce  penser  de  moi  laissiés  ester. 
ce  Se  fussent  vif  Rolans  et  Oliviers, 
ce  Nés  doteroie  la  monte  d'un  denier,  s 
Et  dist  Berars,  qui  estoit  prisoniers  : 
ce  Dame,  fait  il,  cil  est  et  preus  et  ber; 
«  Ja  itel  cop  n'oi  mais  de  chevalier. 
ce  Mais  d'une  rien  vos  vorrai  je  proicr 
ce  De  bones  armes  le  faciès  adober, 
ce  Que  li  Danois  que  l'en  apele  Ogier 

16 


24S  MaCAIRK.  j9)8— a9t4 

<v  Oit  una  spea  qe  trcnça  voiunter  : 
«  Curlana  l'apelcnl  Alcmanl  et  Baiver. 
«  Plu  trença  fer,  rubi  0  açer 
«  Qe  nula  falçe  la  erba  del  verçer.  » 
Dist  la  raine  :  «  E  l'o  ben  en  penser.  » 
Dist  Varocher  :  «  Pensés  de  l'esploiter, 
a  Qe  primamant  voio  à  li  canpo  entrer 
Dist  Bernardo,  le  sir  de  Mondiscr  : 
.1  Sire  Varocher,  vu  avés  bon  penser, 
û  Non  aça  l'ovre  si  forte  ad  aster, 
«  Qe  tel  se  cuila  vendere  e  cancer 
<>  Qe  à  la  fin  si  le  compra  molto  çer. 
a   Mal  conosés  li  Danois  Oger; 
a  En  tôt  le  mondo  c  davant  e  darcr, 
a  En  paganie  e  por  li  batister, 
«  Ne  se  trovaria  un  milor  çivaler.  » 
Dist  Varocher  :  «  Ben  l'o  oldu  noiner, 
i   Ma  no  por  tant  e  noi  doto  un  dincr, 
a  E  d'una  rcn  vos  voio  crecnter  : 
'<  Pois  qe  mon  sir  me  dono  li  corcr, 
c  Eo  devente  si  argolos  e  fer, 

0  Quando  de  le  bois  me  ven  à  remenbrer 

1  Qe  sor  li  doso  portava  tel  somer 
"  Como  faroit  un  corant  destrcr, 

o  De  rctorner  plus  à  quel  mestcr, 
«  Sacés  par  voir,  ^c  Dco  vole  aider, 
«  De  retorner  al  bois  e  non  faço  penser. 


2938—2964  Mac  AI  RE.  249 

tt   Une  espèe  a  qui  trenche  volontiers  : 

«  Courtain  Vapelent  Alemant  et  Baivier. 

«  Plus  trenche  fer  ou  rubis  ou  acier 

ce  Que  nulefaus  ne  fait  Verbe  el  vergier.  » 

Dist  la  roïne  :  «  Et  l'ai  bien  enpensé.  » 

Dist  Varochcrs  :  «  Pensés  de  l'esploitier, 

«   Que  sans  targier  vorrai  ou  champ  entrer,  b 

Et  dist  Bcrars,  icil  de  Mondisdier  : 

«   Varochers  sire,  vos  avés  bon  penser, 

«  Mais  bien  porriês  celé  oevre  trop  haster, 

«  Que  tés  se  cuide  et  vendre  et  eschangier 

i<  Qui  à  la  fin  le  compère  moult  chier. 

«  Mal  conoissês  le  bon  Danois  Ogier; 

«  En  tôt  le  mont  et  devant  et  derier 

«  En  paienie  et  par  crestienté 

«  Ne  troveriés  un  meillor  chevalier.  » 

Dist  Varochers  :  «  Bien  l'ai  oï  nomer, 

«  Mais  neporquant  ne  le  dote  un  denier, 

«  Et  d'une  rien  vos  voil  acréanter  : 

«  Puis  que  mes  sire  m'adoba  chevalier, 

«  Sui  devenus  si  orgoillos  et  fiers 

a  Que,  quant  dou  bois  me  vient  à  remembrer 

«  Oii  sor  le  dos  tel  fais  oi  à  porter 

«  Come  poroit  faire  uns  corans  destriers, 

c(  Plus  ne  vorroie  à  cel  mestier  îorner. 

«  Sachiés  por  voir,  se  Diex  me  vuet  aidier, 

«  De  retorner  au  bois  n'ai  nul  penser. 


3^0  NfACAlRE.  loé)  — 1486 

a  Soloia  aler  vesti  de  pani  de  paltoner 
a  El  in  man  portoie  un  baston  de  pomer; 
o  E  uio  si  son  vesti  à  lo  de  çivaler 
«  E  a  mon  la  li  brando  forbi  d'açer. 
a  Quando  ço  vol,  et  mon  cor  son  si  fer 
«  Qe  non  redoto  homo  nuio  de  mer. 
a  Converser  soloie  cun  bestie  averser  ; 
«  Ora  demoro  en  cambra  d'inperer, 
n   E  quando  voio  s'ovro  so  camarler.  » 
Dist  la  raine  :  a  Tu  a  molt  bona  sper  ; 
a  Ncn  so  q'en  die  ne  responder  darer. 
«  Tant  e  tu  saço  en  dir  e  en  parler 
o  Le  to  parole  e  non  voio  amender; 
«  Ma  tota  fois  avero  par  toi  proier 
a  Jesu  de  glorie,  li  vor  justisier, 
«  Qe  de  la  bataile  te  lasi  arer  torner 
«  E  sano  e  salvo  dever  le  dux  Oger.  - 
Dist  Varocher  :  a  Or  lason  li  parler 
«  E  si  me  faites  le  arme  aporter.  » 
Dist  la  raine  :  «  De  grez  e  volunter.  » 


CoMENT  LA  Raine  fait  armer  Varocher. 

Blançifi.or  la  rame  à  la  clera  façon 
De  Varocher  oit  gran  doteson. 


2965—2986  Macaire.  2^1 

«  Aler  soloie  vestus  corn  pautoniers, 

a  En  main  portoie  un  baston  de  pomier  ; 

«  Hui  sui  vestus  à  loi  de  chevalier 

ce  Et  à  mon  lez  le  branc  forbi  d'acier. 

a  Quant  ice  voi ,  en  mon  cuer  sui  si  fier 

a  Que  je  ne  dote  home  de  mère  né. 

a  0  maies  bestes  soloie  converser; 

«  Ore  demor  en  chambre  emperiel , 

«  Et  quant  le  vueil  m'ovrent  si  camerier.  » 

Dist  la  ro'ine  :  «  Moult  es  bien  espérés; 

ce  Ne  sai  qu'en  dire  ne  qu'en  respondre  arier. 

ce  Tant  es  tu  saiges  en  dire  et  en  parler 

ce  Que  je  ne  voil  ta  parole  amender  ; 

ce  Mais  tote  voie  vorrai  por  toi  proier 

ce  Jesu  de  gloire ,  le  verai  jouticierj 

ce  De  la  bataille  te  lait  arier  torner^ 

ce  Et  sain  et  sauf  de  vers  le  duc  Ogier.  » 

Dist  Varochers  :  ce  Or  laissons  le  parler 

ce  Et  si  me  fêtes  mes  armes  aporter.  » 

Dist  la  roïne  :  ce  Volentiers  et  de  gré.  » 


COMENT   LA   ROINE   FIST   ARMER  VaROCHER 

NOSTRE  roïne  à  la  clere  façon 
Por  Varocher  est  en  gran  sospeçon. 


2<,2  MaCAIRE.  a<)87— îoij 

Arme  li  fa  aporter  le  meltre  de  li  mon. 

E  cil  vesti  l'auberg  flamiron , 

Mis  le  ganbere  ,  e  calço  li  speron, 

E  posa  çinse  le  brando  al  galon. 

Un  eimo  a  lacé  qe  fu  rois  Faraon  ; 

Ncn  fo  ma  spée  q'cn  trençase  un  bolon. 

Monlo  à  çival  corant  e  aragon. 

E  la  raine  à  la  clera  façon 

Le  fe  aporter  una  tarça  reon. 

Al  col  se  la  mist  Varocher  li  prodon  , 

E  posa  prist  un  asle  cun  un  pcnon, 

Li  fer  Irençant  si  le  sont  en  son. 

«  Dama,  dist  Varocher,  e  vo  à  li  Deo  non.  » 

Dist  la  raine  :  «  A  ma  beneçion.  n 

E  Varocher  punçe  li  aragon , 

A  l'inperer  vene  sença  tcnçon  : 

"  Enpercr  sire,  e  vo  al  canpion 

a  A  fornir  la  bataile  ,  se  vinrcr  la  poron.  »» 

Dist  l'inperer  :  «  Soia  à  li  Deo  non. 

«  Se  Deo  me  donc  de  la  retornason , 

o  Tant  vos  donaro  or  coito  e  maçon , 

•  E  bona  tere  con  castel  c  doion, 

a  Qc  in  vestra  vite  en  scrès  riçes  hon.  » 

Diil  Varocher  :  »«  Enu  li  prendcron, 

a  Si  vos  faremo  homaço  cun  farc  se  devon.  »> 

Li  rois  le  scgnc  de  le  beneçion  , 

E  cil  s'en  voit  à  cuite  d'csperon  ; 


2987—3013  Macaire.  253 

Les  meillors  armes  H  fait  porter  dou  mont. 

Et  cil  vesti  le  hauberc  fremillon 

Et  legambais,  et  chauça  Fesperon, 

Et  le  bon  branc  a  ceint  au  lez  selonc. 

Un  elme  lace  qui  fa  roi  Faraon  ; 

Neju  mais  brans  qu'en  trenchast  un  boton. 

El  cheval  monte  corant  et  aragon. 

Et  la  roïne  à  la  clere  façon 

Porter  H  fist  un  bon  escu  rèon. 

Au  col  sel  mist  Varocher  Uprodon , 

Puis  prist  une  anste  à  tout  le  gonfanon 

Dont  H  fers  trenche  moult  durement  en  son. 

ce  Dame,  dist  il,  je  m'en  vai  au  Dieu  nom.  » 

Dist  la  roïne  :  «.  A  ma  benèiçon.  » 

Et  Varochers  broche  son  aragon  , 

Devant  le  roi  est  venus  sans  tenson. 

«  Gentis  rois  sire,  ou  champ  nos  en  alons 

ce  Por  la  bataille,  se  vaintre  la  poons.  » 

Et  dist  li  rois  :  ce  A  Dieu  benèiçon . 

ce  Se  Diex  me  doint  que  torne  en  ma  maison , 

ce  Tant  vos  donrai  et  or  cuit  et  mangons , 

ce  Et  bone  terre  0  castelet  donjon, 

ce  Que  en  vo  vie  en  serês  riches  hon.  » 

Dist  Varochers  :  «  Et  nos  le  prenderons 

ce  0  tel  homage  que  faire  vos  devrons.   » 

Li  rois  le  seigne  de  la  benèiçon. 

Et  cil  s'en  vait  à  coite  d'esperons  ; 


2J4  MaCAIKE.  J0I4— }04o 

Plu  se  ten  fer  qe  liopart  ne  lion. 

Tanto  çivalçc,  non  fait  arcslason , 

\'en  à  la  tende  de  l'imperer  K. 

Ad  alu  vos  elo  mis  un  ton  : 

a  Enperer  sire  de  França  e  de  Lion  , 

u  O  avcs  vos  li  vestre  canpion  ? 

n  Vol  il  conbatre  ?  dites  moi  si  o  non.  >> 

K.  l'ol  c  le  dux  Naimon, 

Dist  l'un  à  l'autre  :  a  Cil  est  un  mal  garçon  ! 

«  Mcllre  diable  non  e  in  ste  mon.  » 

Atant  li  Danois  venoit  por  li  pavilon. 

De  Varocher  el  oldi  la  tcnçon , 

Quando  l'oldi,  el  se  tenc  à  bricon. 

Ven  à  sa  tende  o  le  ses  omi  son , 

Queri  ses  arme  si  vesti  li  braçon , 

Se  blano  aubers ,  si  calço  li  speron. 

Çinse  Curtane  al  senestre  galon, 

Alaça  l'cume  à  guise  de  baron, 

Monta  à  çival  corant  et  aragon , 

Al  col  la  tarçeo  e  pinto  li  schalon. 

Una  asta  pris  o  li  fer  son  in  son, 

El  non  fi  moto  nen  dist  autre  sermon , 

Ver  Varocher  s'en  vait  à  speron. 

K.  le  vit,  si  n'apcllo  Naimon  : 

o  Vccz  li  Danois  cun  s'en  vait  à  bandon  ' 

«  Ça  sera  la  bataile,  qe  ne  pisi  o  non.  » 

E  dist  N .  :  «  Dco  vinçcr  ne  la  don , 


3014—3040  Macaire.  255 

Plus  fier  se  tient  que  leupars  ne  lions. 

Tant  a  erré,  n'ifaitarrestison  , 

Vient  à  la  tente  l'emperéor  Kaîlon  , 

A  su  vois  clere  si  s'escrie  à  haut  ton  : 

«  Sire  emperere  de  France  et  de  Loon  , 

«  Oh  avés  vos  le  vostre  champion  ? 

«  Vuet  il  combatre  f  dites  moi  si  0  non.  •» 

Kalles  l'oï  0  le  bon  duc  Naimon  ; 

Dist  Vuns  à  Vautre  :  «  Vez  don  malvais  garçon  I 

«  Mieudre  diables  nen  est  en  cestui  mont.  » 

Atant  Ogiers  vient  par  le  pavillon. 

De  Varocher  a  oï  la  tenson , 

Et  quant  l'entent ,  il  se  tient  à  bricon. 

A  son  tref  vient  où  H  sien  home  sont , 

Ses  armes  quiert ,  si  vest  le  haubergeon , 

Le  blanc  hauberc,  si  chauce  resperon. 

Ceinte  a  Courtain  au  lez  senestre  en  son^ 

L  e  hiaume  lace  à  guise  de  baron , 

El  cheval  monte  corant  et  aragon , 

Au  col  l'escu  quert  peint  à  eschelons. 

Une  anste  prist  à  tout  le  fer  en  son, 

Mot  ne  sona  ne  dist  autre  sermon ^ 

Vers  Varocher  s'en  vait  à  espérons. 

Kalles  le  voit ,  s'en  apele  Naimon  : 

«  Vez  dou  Danois  com  s'en  vait  à  bandon  I 

«  Ja  bataille  ert ,  qui  qu'en  poist  0  qui  non.  » 

Et  dist  dus  N aimes  :  «  Diex  vaintre  nos  la  dointj 


2j6  Mac  Al  RE.  5041—5062 

«  E  SI  metese  pax  el  acordason 
«  Enlro  color  qc  un  parenteson!  » 


CoMENT  Li  Danois  apeloit  Varocher. 

Quant  li  Danois  fo  à  Varocher  venu  , 
Elo  l'apelle  si  l'oit  à  rason  melu  : 
o  Çivaler  sire,  vu  m'avés  deçéu 
a  Quant  avant  moi  estes  à  li  campo  venu, 
o  Volez  contra  moi  mostrer  vestra  vertu  , 
«  0  dever  moi  clamar  ve  recréu  ?  » 
Dist  Varocher  :  «  Avez  li  seno  perdu  ? 
a  Créez  qe  soia  qui  a  loga  venu 
a  Por  dir  çanson  ne  faire  nul  desdu  , 
a  Se  no  por  conbatre  à  li  brandi  nu  P 
a  Se  tel  serés  como  avés  li  nome  eu  , 
a  Ça  ver  de  moi  non  serés  recréu,  » 
Dist  li  Danois  :  «  E  v'o  ben  entendu.  » 
Del  canpo  se  donent  una  arçea  c  plu  , 
L'un  cunlra  l'autre  ponce  li  destrer  crcnu 
E  brandise  le  lance  â  li  feri  agu. 
Comunelmenl  i  se  sont  féru  , 
Frosenl  le  tarçe  totc  quant  por  menu  , 
Li  fer  trcnçant  ont  in  le  aubcrj;  mclu  ; 
E  qui  son  bon,  de  mort  li  oit  défendu. 


;o4i-3oé2  MaCAIRE.  2^J 

ce  Et  si  méist  pais  et  acordison 

«  Entre  parens  qui  ont  desputoison  !  » 


CoMENT  Li  Danois  apeloit  Varocher. 

Quant  Ogiers  fu  à  Varocher  venus , 
Il  l'en  apele ,  ne  se  contint  pas  mu  : 
«  Chevaliers  sire  ,  vos  m'avés  decéu 
a  Quant  avant  moi  estes  ou  champ  venus. 
«  Volés  mostrer  contre  moi  vo  vertu 
«  0  envers  moi  vos  claimer  recréu  ?  » 
Dist  Varochers  :  «  Avés  le  sens  perdu? 
<■<■  Guidés  que  soie  ci  orendroit  venus 
«  Por  chanson  dire  ou  faire  aucun  déduit , 
«  Non  por  combatre  o  le  branc  d'acier  nu  ? 
«  Se  estes  tés  com  avés  nom  eu , 
i(  Ja  ne  serés  envers  moi  recréus.  » 
Dist  li  Danois  :  «  Bien  vos  ai  entendu.  » 
De  champ  se  douent  une  archée  et  plus. 
L'uns  contre  l'autre  point  le  destrier  crenu 
Et  brandist  l'anste  dont  li  fers  est  agus. 
Comunaument  se  sont  entreferu , 
Froisent  les  targes  trestotes  par  menUj 
Des  fers  trenchans  ont  les  haub ers  feras  ; 
Mais  cil  les  ont  de  morir  défendus. 


Macaire. 


17 


2j8  MaCAIRE.  ïoéj— )o85 

Le  asie  e  grose  e  li  fer  trcnçant  en  fu  , 
Anbi  li  baron  sonlo  de  gran  vertu. 
E  si  gran  força  i  le  ont  metu 
Qe  inçenoclé  son  le  çivali  anbidu. 
E  qi  le  pinse  ben  qe  ont  gran  vertu  , 
Si  qe  le  aste  son  in  tronçon  caù. 
OItra  s'en  pase  li  bon  çival  crenu  ; 
Ne  l'un  ni  l'autre  no  li  a  ren  perdu. 


COMENT    FU    GRANDE    LA    MESLÉ    TRA 
LI    DOS   CAMPION. 

Le  çivaler  si  son  pro  e  valant  ; 
OItra  l'inporte  anbcs  li  auferant , 
Ne  l'un  por  l'autre  ne  se  ploia  niant. 
Li  destrer  torne,  çascun  trait  li  brant 
L'un  dcver  l'autre,  k  guise  d'olifant. 
Ma  Varochcr  se  trait  plus  avant 
K  fer  Oger  desor  l'cumc  lusant  ; 
Gran  colpo  li  done,  ma  no  l'inpena  niant , 
Qe  Damenedé  li  estoit  en  guarant. 
La  spée  tome  sor  la  tarça  davant , 
Toto  ne  trença  quant  cla  ne  prant , 
E  de  l'aubergo  la  gironèe  dav.nnt. 
»  Santa  Marie,  dist  Oçcr  li  valant, 


I 


joéj— }08î  MaCAIRE.  250 

Fort  sont  les  anstes ,  //  fers  trenchans  en  fa  , 
Li  dui  baron  si  sont  de  grant  vertu. 
A  si  grant  force  se  sont  aconsèus 
Qu'engenoillié  sont  li  cheval  andui. 
Là  pert  il  bien  que  il  ont  grant  vertu , 
Que  de  lor  anstes  sont  li  tronçon  chéu. 
Outre  s'en  passent  li  bon  cheval  crenu  ; 
Ne  l'uns  ne  Vautres  nen  i  a  rien  perdu. 


COMENT    FU    GRANS    LA   MESLÉE    d'ENTRE 
LES    DOUS   CHAMPIONS. 

Ll  chevalier  sont  et  preu  et  vaillant  ; 
Outre  les  portent  andui  li  auferrant , 
Ne  l'uns  por  Vautre  ne  soploie  noient. 
Lor  destriers  tornent ,  chascuns  a  trait  le  branc 
L'uns  devers  Vautre ,  à  guise  d'olifant. 
Mais  Varochers  se  trait  plus  en  avant 
Etfiert  Ogierdesor  Velme  luisant, 
Grant  cop  lidone,  mais  ne  Vempoint  noient , 
Que  Damediex  li  estoit  à  garant. 
Uespèe  torne  sor  la  targe  devant , 
Si  en  detrenche  tôt  quanques  ele  en  prent , 
Et  de  Vauberc  la  gironée  avant. 
a  Sainte  Marie,  dist  Ogiers  li  vaillans , 


26o  Mac  A  IRE.  jos^— ?io8 

»  Cun  quella  spce  Irençe  teneremant! 
a  K  cil  qi  Ta  donc  si  ne  m'ama  niant.  » 
\'er  N'arocher  il  ven  irécmanl , 
Cran  colpo  li  donc  desor  l'eume  lusant, 
N'en  po  irençer  un  dener  valisant, 
Car  cel  heume  fu  e  forte  e  tenant. 
La  spea  tome  qe  la  tarça  porpranl 
Cun  lola  la  guinche  el  la  çeta  à  li  canp, 
E  de  l'aubergo  cenlo  maie  in  avant. 
Tros  in  l'erbete  va  la  spea  clinanl. 
Si  grande  fo  li  colpo  de  Oger  li  valant 
Qe  sor  l'arçon  de  la  selle  davant 
Varocher  se  vait  tolo  quanto  ploiant, 
Par  un  petit  non  cade  en  avant. 
Réclama  Deo,  li  père  onipotant  : 
a  Sanle  Marie,  raine  roimant , 
«  Anco  si  me  siés  de  la  morte  guarant  !  - 
Dist  Oger  :  «  Me  va  lu  reconosant.^ 
u  Rende  te  à  moi,  non  aler  plu  avant  !  » 
Dist  Varocher  :  «  Vu  parlé  de  niant  ; 
a  Ancor  no  suie  vinlo  ne  recréant.  >» 
A  questo  moto  anbi  li  conbatant 
Se  requerent  à  li  brandi  trençant; 
L'un  dcver  l'autre  no  s'apresia  un  guanl , 
De  bcn  ferir  çascu  se  fa  avant. 


3084— Jio8  MACAIRE.  261 

«  Corn  tenrement  celé  espée  est  trenchans  ! 
ce  Qui  l'a  donée ,  cil  ne  m'ama  noient.  » 
Vers  Varochers  s'en  vient  iréement , 
Grant  cop  U  done  desor  l'elme  luisant , 
N'en  puet  trencher  un  denier  valissant , 
Carfu  cil  cimes  et  moult  fors  et  tenans. 
Uespèe  torne  qui  la  targe  porprent 
Atout  la  guige  Vavalc  jus  ou  champ  , 
Et  de  Vauberc  cent  mailles  en  avant. 
Trosqu'en  Verbete  vait  l'espêe  clinant. 
Dou  bon  Danois  fu  li  cops  si  très  grans 
Que  sor  l'arçon  de  la  scie  devant 
Se  vait  trestos  Varochers  embronchant, 
Par  un  petit  ne  chaï  en  avant. 
Dieu  en  reclaime.,  le  père  omnipotent  : 
c(  Sainte  Marie ,  roïne  raemans  , 
«  Ancui  me  soies  contre  la  mort  garansl  » 
Et  dist  Ogiers  :  ce  Me  vais  tu  conoissant? 
a  A  moi  te  rent,  nen  aler  plus  avant!  » 
Dist  Varochers  :  «  Vos  parlés  de  noient; 
G  Ancor  ne  sui  vaincus  ne  recréans.  » 
A  icel  mot  andui  li  combatant 
Se  vont  requerre  atout  les  brans  trenchans  ; 
L'uns  envers  l'autre  ne  se  prisent  un  gant, 
Don  bien  ferir  chascuns  se  vait  aidant. 


262  Macaire.  po9— îi;o 


COMENT    FU    CRANDK    LA    BATAILLE. 

A  gran  mervile  fo  pro  li  çivaler; 
L'un  no  presia  l'autre  la  monta  d'un  diner 
A  li  brandi  d'açer  anbi  dos  se  requer. 
Se  l'un  e  pro,  li  autre  e  liçer. 
Le  armaure,  for  li  heume  d'açer. 
Sont  trençé  tros  à  la  çnrne  cler. 
«  Santé  Marie,  dist  li  Danois  Oger, 
H  A  grand  mervile  e  fer  ste  malfer  ; 
«  Jamai  non  vi  homo  de  tel  aitcr. 
'«  A  gram  mervile  e  pro  çivaler.  » 
Elo  l'apclle  sil  prist  à  derasner. 
«i  Çivaler  sire ,  dist  li  Danois  Oger, 
««  En  la  corte  de  le  vestre  enpercr 
«  Par  nome  cum  vos  faites  clamer  ?  »» 
E  cil  le  dist  :  a  E  0  nome  Varocher. 
M  Petit  cl  termcn  qe  eo  fu  çivaler; 
»  Eser  soloia  prima  un  paltoner 
tt  E  in  foreste  senprc  à  converser. 
-  Par  un  servise  qc  fi  à  l'inpcrer 
a  El  m'a  donc  le  arme  e  li  corer 
1  E  de  novel  m'a  fato  çivaler. 
«  De  qoella  cosa  qc  mo  sta  à  çcler 


3109—3130  Macaire.  263 


COMENT    FU    GRANS    LA    BATAILLE. 

A  grant  merveille  sont  prea  li  chevalier  ; 
Ne  s' entreprisent  la  monte  d'un  denier. 
Au  branc  d'acier  chascuns  l'autre  requiert. 
Se  "uns  est  preus  ,  //  autres  est  legiers. 
Les  arméures  ,  fors  les  elmes  d'acier, 
Trosqu'en  la  chair  n'ont  jailli  à  trenchier. 
«  Sainte  Marie ,  dist  li  Danois  Ogiers , 
«  A  grant  merveille  est  fiers  icil  maufés  ; 
Cl  Ja  ne  vi  mais  home  de  tel  fierté. 
c<  A  grant  merveille  est  preus  li  chevaliers.  » 
//  l'en  apele  sel  prenî  à  aresner. 
a  Chevaliers  sire ,  dist  li  danois  Ogiers  , 
«  En  cort  le  roi  où  vos  estes  sougiés 
«  Par  va  droit  nom  corn  vos  faites  claiw.er?  » 
Et  cil  li  dist  :  «  J'ai  à  nom  Varocher. 
«  Poi  de  tens  a  que  fui  fais  chevaliers  ; 
«  Estre  soloie  premier  uns  pautoniers 
«  Et  en  for  est  sempres  à  converser. 
u  Por  un  service  oi  del  roi  tel  hier 
«  Que  il  me  fist  fervestir  et  armer 
a  Et  de  novel  m'adoba  chevalier. 
ce  De  celé  chose  que  me  covient  celer 


264  Macaire. 


'}'-  3157 


«  S'el  la  saùst  K.  maino  l'inperer, 
<«  No  l'averoie  mandé  qui  à  çoslrer 
«  Par  moi  oncire  ,  confondre  e  mater, 
a  Ançi  m'averoit  amer  e  tenu  çer.  »> 
Dist  li  Danois  :  a  Noble  çivaler, 
•  Se  à  vos  plaist  à  moi  çel  deviser 
«  E  la  creence  dire  e  palenler, 
n  E  moi  e  vos,  scnça  nosa  c  tençer, 
a  E  sença  colpo  ferire  ni  capler, 
«  E  moi  e  vos  s'avcresemo  acorder.  » 
Disl  Varocher  :  o  Me  le  poso  enfier 
«  Qc  ço  qe  vos  diro  vu  si  diça  çeler 
0  Ne  à  nul  persone  dire  ni  aconter  ? 
Dist  li  Danois  :  *«  E  vos  l'avero  curer.  » 
Dist  Varocher  :  a  Et  eo  mcio  non  requcr, 
«  Et  CD  vos  contaro  le  fato  toi  enter, 
o  Si  cun  l'ovre  (0  fata  da  primer, 
a  Nen  vos  remenbre  de  ii  tenpe  ancioner, 
<•  Quant  Albaris  fo  morto  à  li  verçer, 
«  A  la  fontane  por  la  dama  mener, 
o  Dondc  Machario  si  n'ave  son  loer? 
a  La  dama  s'en  foçi  por  li  bois  dur  e  fer, 
«<  Et  eo  si  {'encontre  ad  un  terter  paser. 
u  A  moi  se  rende,  ce  Tavi  A  convuier 
o  Trosqu'â  en  Ongaria,  ilec  fi  la  repolser, 
a  Si  la  desis  i  cha  d'un  bon  ostcr. 
«  La  prima  noit  (\v  i'.ivi  <jstalcr. 


jiji—jrjy  MaCAIRE.  265 

«  Se  séust  Kalles  y  l'emperereau  vis  fier, 

«  Ne  f  avérait  ci  mandé  à  joster, 

«  Par  moi  confondre  et  ocire  et  mater, 

a  Ains  me  vorroit  amer  et  tenir  chier.  » 

Dist  H  Danois  :  «  Mobiles  chevaliers , 

ce  S'a  vos  pléust  ice  me  deviser 

«  Et  la  raison  en  dire  et  créanter, 

«  Et  moi  et  vos ,  sans  noise  et  sans  tencer, 

«  Sans  cop  ferir  ne  sans  autre  chapler, 

«  Bien  nos  porrions  ambedui  àcorder.  » 

Dist  Varochers  :  «  Me  poès  afier, 

«  Se  jel  vos  di ,  que  le  vorrés  celer 

«  Et  à  nului  ne  dire  n'aconter?  » 

Dist  H  Danois  :  «  Et  le  vos  puis  jurer.  » 

Dist  Varochers  :  «  Et  je  miels  ne  requier, 

«  Et  vos  dirai  l'afaire  tôt  entier, 

«  Si  corn  ala  l'oevre  de  chiefen  chief. 

c(  Dou  tens  passé  vous  puet  il  remembrer, 

«  Quant  Auberis  fu  mors  ens  el  vergier 

«  Lez  la  fontaine ,  por  la  dame  mener, 

«  Dont  si  en  ot  Macaires  son  hier  f 

ce  Fuit  s'en  la  dame  par  le  bois  aspre  et  fier, 

ce  Et  je  rencontre  à  un  tertre  passer. 

((  A  moi  se  rent ,  si  l'oi  à  convoier 

ce  Trosqu'en  Ongrie,  oîi  la  fis  reposer, 

(c  Chez  un  bon  oste  si  la  fis  hebergier. 

ce  La  nuit  méisme  que  vint  en  cel  ostel , 


266  MaCAIRE.  3ijg— )i8} 

'^  Un  tnfanl  partori  ;  quant  le  fi  bateçer, 

<v  Li  rois  d'Ongarie  le  vcne  ad  alever, 

«  Son  nome  le  mist;  si  se  fa  apeler. 

««  Quant  conoue  la  dame,  molto  l'avoit  çer, 

«  Grant  honor  le  fi,  si  mando  à  son  per. 

«  E  son  père  mando  por  lei  de  nobeli  çivaler  ; 

a  En  Costanlinople  el  se  la  fe  mener. 

«  E  por  le  a  fato  questa  oste  asenbler. 

tt  E  si  te  poso  par  droito  non  conter 

«  Qe  quella  dame  cun  tôt  li  baçaler 

a  Si  est  en  loste  de  l'inperer  son  per, 

«  E  qi  la  volt,  là  la  pora  trover 

«  E  sana  e  salva,  sença  nul  engonbrer.  » 

Quant  li  Danois  li  oldi  si  parler 

E  tel  rason  dire  e  deviser, 

Qi  le  donast  li  honor  de  Baivcr, 

Nen  séria  si  çoiant  par  nula  ren  de  mer. 

El  se  décline  enverso  Varocher, 

Entro  le  fro  mis  le  brando  d'açer. 

a  Varocher,  dist  il,  e  vos  o  molto  çer  ; 

«  Non  plasa  Deo,  li  vor  justisier, 

«t  Qe  contra  vos  e  voia  plu  çostrer. 

"  Çer  vos  tiro  cun  vos  fustcs  mon  frer 

a  Nen  avero  ren ,  ni  avoir  ni  diner, 

o  Avec  vos  ne  sero  parçoncr.  >■ 

E  Varocher  l'en  pris  à  mercier. 


ÎIJ8-5183  Macaire.  267 

ce  D'un  fil  s'agiut;  quant  le  fis  bautisier, 
a  Li  rois  d'Ongrie  le  vint  en  fons  lever, 
«  Son  nom  li  mist  ;  si  se  fait  apeler. 
«  La  dame  vist,  sil'ot  en  grant  chierté, 
«  Et  à  son  père  fist  mesages  mander. 
«  Et  cil  refist  por  sa  fille  envoler; 
«  En  sa  cité  se  la  fist  amener. 
ce  Por  ele  a  fait  cel  grant  ost  asembler. 
ce  Et  si  te  puis  par  droit  nom  crêanter 
a  Que  celé  dame  à  tout  le  bachelier 
a  De  son  père  est  ens  el  demaine  tref, 
ce  Et  qui  la  vuet ,  là  la  porra  trover 
ce  Et  saine  et  sauve,  sans  point  de  l'encombrier.  » 
Quant  li  Danois  l'a  o'i  si  parler 
Et  tel  raison  et  dire  et  deviser. 
Qui  li  donast  tôt  Vonor  de  Baivier, 
Plus  lies  nefust  à  jor  de  son  aé. 
Vers  Varocher  se  vait  il  endincr, 
■   Dedens  le  fuerre  a  mis  le  branc  d'acier. 
ee  Moult  VOS  ai  chier,  ce  dist  il ,  Varochers  ; 
ce  I^e  plaise  Ditu,  le  verai  jouticier, 
ce  Que  contre  vos  je  vueille  plus  joster. 
«  Si  com  mon  frère  uimais  vos  tenrai  chier 
ce  Ne  rien  n  aurai,  ne  avoir  ne  deniers  , 
ce  Que  avec  vos  n'en  soie  parsoniers.  » 
Et  Varochers  l'en  prist' à  mercier. 


i68  MaCAIRE.  ;i84— îjoi 


CoMENT  Li  Danois  apelloit  Varocher. 

Quant  li  Danois  oit  oidu  la  novclle. 
A  gran  mervile  ela  li  paroit  belle. 
De  çoia  qc  il  toi  li  cor  li  sallelle  , 
Deo  mercie  c  la  Verçen  polçelle, 
O  el  vi  Varocher  dolçcment  l'apellc, 
<«  Varocher,  fait  il ,  dilo  m'avcs  tel  novellc 
«  Plus  me  l'a  chara  qe  l'onor  de  Bordelle, 
<*  De  vos  amer  tôt  li  cor  me  renovelle. 
a  A  K.  m'en  çiro,  q'c  segnor  de  Bordelle, 
«  Diro  qe  m'avés  et  abatu  de  selle.  » 


Co.MENT  Li  Danois  parolle. 

«  Varocher,  dist  li  Danois,  ncn  vos  crt  celle , 
«  Tel  colsa  m'avés  dito  e  conté 
<'  Plus  n'oe  çoia  qe  se  aust  guaagné 
«  Escr  segnor  de  Koma  la  cité, 
•  De  la  raine  qe  viva  est  trové. 
««  A  K.  maine  e  tornaro  are; 
«  Ça  questa  coisc  no  le  sera  conté , 
(<  Mes  altrament  le  sera  devisé  , 


5184—3201  Magaire.  269 


CoMENT  Li  Danois  apeloit  Varocher. 

Quant  oie  ot  li  Danois  la  novele, 
A  grant  merveille  ele  li  par  oit  bêle. 
Tel  joie  en  ot  tos  li  cuers  li  sautele^ 
Dieu  en  mercie  et  la  Vierge  pucelle , 
Et  Varocher  bêlement  en  apele. 
a  Vos  m'avés  dit ,  fait  il ,  itel  novele 
«  Que  plus  ai  chiere  de  Vonor  de  Bordele. 
«  De  vos  amerli  cuers  me  renovele. 
«  A  Kallon  vai ,  le  segnor  de  Bordele , 
«  Si  li  dirai  m'avés  rué  de  selle. 


Coment  li  Danois  parole. 

DiST  li  Danois  :  ce  Ne  le  vos  quier  celer ^ 
«  îtel  novele  m'avés  dit  et  conté 
«  Plus  en  ai  joie  que  s' eusse  acquesté 
rt  D'estre  li  sire  de  Rome  la  cité  , 
«  Por  la  roine  qu'est  vive  et  en  santé. 
a  A  Kallemaine  m'en  tornerai  arier; 
«  De  celé  chose  ne  li  sera  conté , 
ce  Mais  autrement  li  sera  devisé , 


lyO  MACAIRbl.  )2oa— pas 

«»  Donde  la  pax  en  sera  fata  de  anbi  lé.  « 

Disl  Varocher  :  u  Vu  fari  gran  bonté  ; 

«  Or  vos  alez  c  plus  non  demorc.  u 

Et  li  Danois  si  oit  preso  concé, 

l)a  Varocher  e  parti  e  sevré. 

A  l'ostc  K.  el  fu  reparié. 

E  quant  el  fo  queri  e  demandé 

De  la  bataile  cornent  estoit  ovré  , 

Elo  le  dist  qe  vinto  e  e  maté. 

E  quant  el  fo  del  çival  desmonté 

E  de  ses  armes  el  fo  desarmé , 

Elo  si  vent  davanli  l'inperé. 

a  Bon  roi,  fait  il,  e  voio  qe  vu  saçé 

«  Conbatu  son  e  vinto  e  maté 

o  Dal  milor  çivaler  de  la  crestenté. 

u  Unde  c  vos  pri  par  droita  vérité 

a  Qe  vu  tratés  pais  e  bona  volunté 

«  Cun  rinperer  qe  est  de  Costantinople  clamé  , 

«  E  se  vos  le  faites,  vu  farcs  gran  bonté.  » 

Dist  K.  maine  :  o  Ben  me  veroit  à  gré 

m  Se  envers  lui  atrovase  piaté , 

<i  Qc  de  soa  file  qe  morla  est  trové 

«  Elo  me  fist  perdon  de  tôt  son  gré.  » 

Dist  li  Danois  :  u  Ora  li  envoie 

•  Un  ves  mesajo  qe  soia  de  bonté , 

«  Qc  ben  saça  parler  e  quérir  pieté.  » 

Disl  l'inpcrer  :  i  E  l'o  ben  porpensé; 


1202—5228  MACAIRE.  271 

c<  Dont  ert  la  pais  faite  d'ambedeus  lez.  » 

Dist  Varochers  :  «  Vos  fériés  grant  bonté; 

(.(.  Or  en  tornés  et  plus  ne  demorés.  » 

Et  il  Danois  a  congiè  demandé , 

De  Varocher  s'est  parti  et  sevré. 

A  Vost  Kallon  il  s'en  est  repairiés. 

Et  quant  U  vont  enquerre  et  demander 

De  la  bataille  coment  il  ot  ovré , 

//  lor  respont  vaincus  est  et  matés. 

Et  quant  il  fu  del  cheval  desmontés 

Et  de  ses  armes  quant  il  s'est  despoillié , 

Devant  le  roi  se  vint  engenoiller. 

«  Boins  rois ,  fait  il ,  ne  le  vos  quier  celer, 

«  Combatus  sui  et  vaincus  et  matés 

«  Par  le  meillor  de  la  crestienté. 

ce  Dont  je  vos  pri  par  droite  vérité 

«  Que  pais  traitiés  et  bonne  volenté 

«  Avec  le  roi  dont  es  genres  claimés, 

«  Et  se  le  faites,  vos  ferés  grant  bonté.  » 

Dist  Kallemaines  :  a  Bien  me  venroit  à  gré 

«  Se  envers  lui  atrovasse  pité , 

«  Que  de  sa  fille  qu'ai  fait  à  mort  livrer 

«  Me  volsist  faire  pardon  de  tôt  son  gré.  » 

Dist  li  Danois  :  a  Ores  li  envoies 

«  Un  vo  mesage  qui  soit  de  grant  bonté , 

«  Qui  bien  parler  saiche  et  quérir  pité.  » 

Dist  l'emperere  :  ce  Et  l'ai  bien  porpensé  ; 


•2  MaCAIRE.  îa29— PÎJ 

u  Q^  li  alira  ?  »  dist  K.  l'inperé. 
Dist  li  Danois  :  n  Eo  li  o  ben  trové  : 
u  N.  li  dux  e  eo  da  l'allro  lé.  » 
Dist  rinperer  :  a  Et  el  soia  otrié. 
«  Ça  dos  milor  non  e  in  creslenté.  » 
Adoncha  N.  si  se  fo  coroé, 
De  riche  robe  vesti  e  adorné, 
E  li  Danois  non  oit  l'ovra  obiié, 
Qe  ben  savoit  tota  la  vérité , 
Si  cun  Varocher  li  avoit  conté , 
E  por  qela  chason  li  vait  çoiant  e  lé. 
Anbidos  se  parlent  qant  pris  ont  conçé. 
Por  li  çamin  tanlo  sonto  aie 
Le  primer  homo  qi  ont  trové 
Cil  fu  Varocher,  cun  avoit  ordené 
Cun  li  Danois,  quant  da  lui  fo  sevré. 
Quant  elo  le  vi,  gran  çoia  oit  mené , 
Le  dux  N.  oit  por  man  gonbré, 
E  li  Danois  prist  da  l'altro  lé. 
Davanti  l'inperer  li  oit  amené. 
Li  rois  le  vi ,  por  lor  se  fo  levé  ; 
N.  asist  à  son  destro  costé. 
Da  l'autre  part,  da  le  senestre  lé, 
Sest  li  Danois  de  bona  volunté , 
E  Varocher  davaoli  lor  en  pé. 
Molto  furent  da  li  baron  guardé, 
Laudé  furent  e  da  boni  e  da  ré. 


5229--PJJ  MaCAIRE.  273 

a  Mais  qui  porrons ,  fait  il ,  i  envoicr  ?  » 

Dist  li  Danois  :  «  Bien  h  sai  je  trovcr  : 

«  N aimes  H  dus  et  je  de  Vautre  lez.  » 

Dist  l'emperere  :  «  Si  soit  il  otrié. 

«  Ja  dous  meillors  ne  porroit  on  trover.  » 

Adonc  se  vait  dus  Naimes  conréer, 

De  riches  dras  vestir  et  atorner. 

Et  li  Danois  ne  s'est  mie  oblié, 

Qui  bien  savoit  tote  la  vérité 

Corn  l'ot  oï  à  Varocher  conter , 

Et  por  ice  s'en  vait  joians  et  liés. 

Anduise  partent  quant  pris  ont  le  congié. 

Tant  ont  erré  par  le  chemin  plenier 

Li  premiers  hom  que  il  ont  encontre 

Varochers  fu,  corn  Pavoit  ordené 

0  le  Danois ,  quant  de  lui  fu  sevrés. 

Quant  l'ont  vèu  ,  grant  joie  en  ont  mené  , 

Et  il  dus  Naimes  l'a  par  la  main  cobré , 

Et  li  Danois  le  prist  de  l'autre  lez. 

Devant  Kallon  issi  l'ont  amené, 

Li  rois  les  voit^  si  s'est  por  eus  levés; 

Naimon  asist  à  son  destre  costé. 

De  l'autre  part ,  à  son  senestre  lez  , 

Sisî  li  Danois  de  bone  volenté  , 

Et  Varochers  devant  eus  este  en  pies. 

Des  barons  furent  andui  moult  esgardé, 

Loé  en  furent  et  des  bons  et  des  mels, 

Macaire  1 8 


374  MaCAIRE.  jii6— î«77 


COMENT    N.    PAROLLE. 

Naimes  parole  loto  primeremenl. 
a  Droit  enperer,  disl  il,  à  moi  entent  ; 
a  Voir  vos  diro  por  lo  men  esient. 
«  Non  est  nul  colse  in  ste  segol  vivent , 
«  Pois  q'cl  e  falo  et  oit  pris  feniment, 
«  De  retorner  arere  de  le  en  nient. 
a  Unde  eo  pri,  por  Deo  onipotent, 
u  Qe  à  K.  maine,  qe  fu  vestre  parent , 
o  Li  perdonés  de  cor  e  de  talent, 
«  Et  el  sera  à  ves  comandament 
.(  D'obéir  vos ,  e  lui  e  sa  cent.  » 
Dist  l'inperer  :  «  Vu  parlés  saçement , 
«  E  vos  voio  dire  à  vos  apertament 
«  Quando  ma  file  marié  primement 
u  E  non  avoie  amigo  ni  parent 
«  Ke  tant  amoie  cum  K.  loialmenl. 
a  Oro  it  il  fato  ver  moi  desloialment, 
u  De  ma  file  fato  desloialment 
u  Si  la  çuçoit  à  li  fois  ardent. 
m  Calonçea  fo  à  torto  vilment  ; 
u  De  quela  colsa  qe  estoit  falsamenl 
•  Nen  poso  ester  qe  à  vos  non  paient. 


52jé— 5277  MACAIRE.  275 


COMENT    NaIMES    PAROLE. 

Naimes  parole  trestot  premièrement. 
«  Drois  emperere ,  dist  il,  à  moi  enten  ; 
«  Voir  vos  dirai  par  le  mien  escient. 
ce  Nule  riens  n'est  en  cest  siècle  vivant , 
«  Puis  que  faite  est  et  a  pris  finement 
«  Qui  retorner  puist  ariere  en  noient. 
«  Dont  vos  prije ,  por  Dieu  l'omnipotent , 
«  Que  à  Kallon  ,  qui  est  vostres  parens , 
ce  Li  pardonés  de  cuer  et  de  talent , 
ce  Et  sera  il  a  vo  comandement 
ce  De  vos  servir,  il  et  tote  sa  gens.  » 
Dist  V emperere  :  «  Vos  parlés  saigement, 
ce  Et  vos  vueil  dire  trestot  apertement 
ce  Quant  alai  primes  ma  fille  mariant 
a  Je  nen  avoie  ne  ami  ne  parent 
ce  Que  tant  amasse  com  Kallon  loiaument. 
(c  Or  a  ovré  vers  moi  vilainement 
ce  Et  vers  ma  fille  esploitié  laidement 
ce  Quant  l'a  jugée  à  mettre  el  feu  ardent. 
ce  A  grant  tort  fu  encorpée  et  vieument  ; 
ce  Mais  de  tel  chose  que  créés  fausement 
a  Ne  puis  muer  ne  vos  face  saichant. 


276  M  A  CAIRE.  î>78— M04 

«  Se  Deo  m'oit  ameo  loialment , 
Il  De  ma  fille  vos  diro  li  convenl  : 
a  Non  est  morte,  ançi  e  viva  e  çoient. 
«*  E  se  de  ço  vu  fosi  descreent, 
<i  Veri  li  voir  à  le  à  mantinenl.  « 
Alora  dist  à  Varocher  en  rient  : 
•i  Varocher,  dist  il,  vu  si  saço  e  valent; 
«  Alez  à  Blançiflor,  non  demorés  nient, 
n.  Davant  moi  la  menez  al  présent , 
a  Si  qe  N.  la  voie  e  Oger  ensemenl.  ^> 

Dist  Varocher  :  «  Vu  parlé  sagement.  » 

El  se  départe,  non  fait  demorament , 

Vcn  à  la  çanbre  0  ela  estoit  çeleament 

Avec  Bernard,  de  soto  un  paviment. 

Dist  Varocher  :  u  Dama ,  ad  esient 

«i  E  vos  aporto  un  noble  présent. 

«  Vestre  per  v'invoie  sençe  demorament 

"  Venez  à  lui  si  açesmeament 

«  Qe  de  vos  non  açe  blasmo  de  nient 

u  Qe  avez  eu  nesun  enoiament. 

a  Véoir  vos  vol  de  la  françescha  jent 

"  Uçer  e  Naimes,  qe  son  vestre  servent    » 

La  dama  Tolde ,  à  Deo  merçe  ne  rent. 

Gran  çoia  n'oit,  se  vesti  riçement , 

Ad  un  fil  d'oro  sua  crena  destent. 

Ela  c  Bcrnardo  se  parti  manlenent, 

E  fo  venua  da  la  tenda  davent 


3378— JÎ04  Mac  AI  RE.  277 

«  Se  Damediex  me  fust  onques  aidans , 

«  Ja  de  ma  fille  sarés  le  covenant  : 

ce  Morte  n'est  mie,  ains  est  vive  et  joians. 

ce  De  cest  a/aire  se  nen  estes  crèans  , 

ce  D'ele  en  saur  es  le  voir  de  maintenant.  )5 

A  Varocher  lors  a  dit  en  riant  : 

ce  Tu  ies ,  fait  il ,  et  saiges  et  vaillans  ; 

c(  A  Blancheflor  va  sans  targer  noient 

«  Et  devant  moi  si  la  mené  en  présent , 

et  Qu'Ogiers  la  voie  et  Naimes  ensemcnt.  » 

Dist  Varochers  :  «  Vos  parlés  saigement.  » 

Atant  se  part,  n'i  fist  arrestement , 

Vient  à  la  chambre  où  ert  celéement 

Avec  Berart ,  desor  un  pavement. 

Dist  Varochers  :  ce  Dame,  à  mon  escient, 

ce  Je  vos  aporte  un  moult  riche  présent. 

ce  Li  rois  vos  pères  vos  mande  qu'erranmtnt 

ce  A  lui  veigniés  si  acesméement 

ce  Que  n'ait  de  vos  nul  blasme  de  noient 

ce  Qu'aies  eu  nesun  encombrement. 

ce  Véoir  vos  vuelent  de  la  française  gent 

ee  Ogiers  et  Naimes ,  cjui  sont  vostre  sergent.  » 

La  dame  l'ot ,  à  Dieu  nurcis  en  rent. 

Grantjoie  en  ot ,  si  se  vest  richement , 

Ad  un  fil  d'or  sa  crigne  vait  nouant. 

EU  et  Berars  se  partent  maintenant , 

Au  tref  son  père  venue  est  là  devant 


278  Macaire.  )}oJ— naé 

Davant  son  père,  0  Naimes  la  aient. 
Quant  N.  la  vi,  li  cor  si  le  sorprent 
Parler  non  poroit  par  tôt  l'or  d'Orient. 


COMENT    N.    PAROLLE    A    LA    RaINA. 

Cran  çoia  ont  le  çivaler 
Quant  verent  la  raine  qe  c  \  le  vis  cler  ; 
!  se  partent  davant  l'inperer, 
O  verent  la  raine,  se  vont  à  ençenoler 
E  çentiiment  la  vont  à  saluer, 
u  Dama,  dist  N.,  se  l'olsase  parler, 
"  Eo  vos  diroe  un  poi  de  mon  penser  : 
«  Qe  l'inperer  liqual  e  vestre  per 
"  Plus  saçes  rois  no  se  poroit  trover 
«  Quando  ces  ovre  a  saçé  si  mener  ; 
w  Ma,  se  li  plais,  e  li  vol  otrier, 
««  Quel  qe  diro  non  voia  devéer, 
<•  Entro  lui  et  K.  e  le  voio  apaser. 
u  E  vos,  raine,  s'el  vu  est  agraer, 
««  Si  tornarés  ves  réame  à  guarder. 
a  A  vos  declinaroit  Alemans  e  Baiver 
«•  Et  tota  jent  q'e  soto  l'inperer.  >• 
Dist  la  raine  :  <«  Ne  m'en  so  conscler, 
u  Quando  me  poso  li  jor  à  remembrer 


JÎ05-3326  MaCAIRE.  279 

Où.  H  dus  N aimes  Valent  à  parlement. 
Quant  il  la  voit,  H  cuers  si  li  sozprent 
Mot  ne  sonast  por  tôt  l'or  d'Oriant. 


COMENT    NaIMES    PAROLE    A    LA    ROINE. 

Grant  yo/e  en  ont  li  baron  chevalier 
Quant  véue  ont  la  ro'ine  au  vis  cler  ; 
Dou  tref  le  roi  se  partent  sans  targier, 
Où  il  la  voient  se  vont  engenoiUier 
Et  si  la  vont  bêlement  saluer. 
«  DamCj  dist  N  aimes ,  se  fuisse  tant  osés, 
«  Je  vos  diroie  un  poi  de  mon  penser  : 
X  Dou  roi  vo  père  qui  vos  a  engenré 
«  Plus  saiges  hom  ne  se  porroit  trover, 
«  Quant  cest  a  faire  a  séu  si  mener; 
u  Mais,  se  H  plaist  et  il  vu  et  l'otrier, 
«  Que  il  mes  dis  ne  voille  dacer, 
u  Avec  Kallon  levorrai  acorder. 
(f  Et  vos ,  roïne ,  sel  volés  agréer, 
«  Si  tornerés  vo  réaume  à  garder. 
«  Aclin  vos  erent  Alemant  et  Baivier 
Cl  Et  tote  geut  qu'a  Kalles  à  baillier.  » 
Dist  la  roïne  :  «  A^^  m'en  sai  conseiller, 
et  Quant  de  celjor  m'avient  à  remembrer 


:8o  Macaire. 


MÏ7— nn 


«  Qe  si  vilment  elo  me  fe  mener, 

«  E  quando  vi  le  fogo  alumer 

o  0  dedens  me  voloia  ruer. 

o  Se  eo  avi  paure ,  non  e  da  demander. 

w  Quando  le  bon  abes  m'avi  à  confeser, 

a  De  quela  poine  el  me  fe  resploiter. 

o  Quando  mon  segnor  me  fe  via  mener 

«  Ad  Albaris,  li  cortois  el  li  ber. 

o  De  le  traites  qe  li  vene  darer 

«  Par  mon  cors  onir  e  vergogner, 

a  Par  moi  défendre,  le  vi  morto  citer. 

«  E  quant  ço  vi,  si  m'aie  afiçer 

«  En  le  gran  bois  por  ma  vita  salver. 

f.  Asa  m'aloit  çerchando  quel  liçer; 

o  Ne  me  pote  avoir,  si  s'en  torno  arer. 

«  Nen  véez  vos  cestui  Varocher.-^ 

«  A  gran  mervile  le  dovez  amer, 

«  Sor  tôt  ren  amer  e  tenir  çer. 

a  Par  moi  laso  e  fio  e  muler, 

ft  Ne  ma  da  moi  ne  se  volse  sevrer. 

n  Prima  estoit  un  truant  à  guarder; 

«  Ma  mo  oit  lasé  quel  mester, 

«  Dapois  qe  mon  per  si  le  fe  çivaler. 

«  Da  ora  avanti  el  s'a  fato  à  priser.  » 

Disl  li  Danois  :  «  AI  mondo  non  ait  son  per  ; 

n  Por  ben  ferir  e  gran  coipi  doner 

«  Mellre  de  lui  non  pote  mais  trovcr. 


J327— Î55Î  MaCAIRE.  281 

«  Où  il  me  fist  à  tel  vieuté  mener, 

«  Et  por  m'ardoir  vi  le  feu  alumer 

«  Où  me  voloit  tote  vive  ruer. 

«  Se  foi  paor,  ne  fait  à  demander. 

«  Quant  H  bons  abes  me  vint  à  confesser, 

a  De  celé  peine  me  fist  il  respitier. 

ce  Atant  mes  sire  me  fist  fors  enmener 

«  A  Auberi,  qui  ert  cortois  et  ber. 

«  Dou  traïtor  qui  li  sorvint  derrier 

«  Por  me  honir  et  mon  cors  vergoigner, 

ce  Le  vi ,  por  moi  défendre,  mort  jeter. 

ce  Et  quant  ce  vi ,  si  m'alai  afichier 

ce  Ens  el  grant  bois  por  ma  vie  sauver. 

ce  Asés  m'ala  cerchant  cil  pautoniers  ; 

ce  Ne  me  trova ,  si  s'en  torna  arier. 

ce  Nen  véez  vos  icestui  Varocher  r 

ce  A  grant  merveille  le  devés  vos  proisier, 

ce  Sor  tote  rien  amer  et  tenir  chier. 

ce  Par  moi  laissa  ses  fils  et  sa  moillier, 

ce  Ne  mais  de  moi  ne  se  vout  desevrer. 

ce  Primes  sanloit  truant  à  Vesgarder  ; 

ce  Mais  vlus  ne  vuelt  de  cel  mestier  ovrer^ 

(c  Puis  que  mes  pères  l'adoba  chevalier. 

ec  D'ore  en  avant  moult  fait  il  à  proisier.  » 

Dist  li  Danois  :  ce  El  mont  nen  a  son  per; 

ce  Por  bien  ferir  et  por  grans  cops  doner 

ce  Mieudre  de  lui  ne  se  puet  mais  trover.  « 


282  Macaire. 


HM— n75 


CoMENT  LA  Raina  parolle  al  civaler. 

w  Segnur,  disl  la  raine ,  entendes  mon  talant; 
a  Ço  qe  diro  saçés  ad  esianl. 
<v  En  mon  per  est  tôt  l'acordamanl, 
ft  E  quel  po  faire  de  moi  li  son  talant. 
»  Nori  el  m'oit  e  moi  e  mon  enfant , 
u  Dapois  qe  de  France  en  fi  desevremant  ; 
«  S'elo  l'otrie,  sero  molto  çoiant.  » 
Dist  le  dux  N.  :  u  Vu  parlé  saçemant.  » 
A  l'inperer  i  se  vait  déclinant. 
«*  Enperer  sire,  dist  N.  ii  valant, 
«  Por  Deo  vos  pri  qe  naque  in  Bernant 
«i  Qe  avec  K..  faites  acordamant. 
"  Sa  dama  li  rendes ,  qe  droit  est  voiremant , 
«  Qe  partir  ne  le  poit  homo  qe  soia  vivant  » 
Dist  l'inperer  :  <i  Vu  parlés  saçemant  ; 
«'  Mais  d'une  ren  saçés  ad  esiant 
«  Par  un  petit  qe  eo  no  me  repant . 
«  Quant  me  porpenso  de  l'inçuria  grant 
M  Qe  à  ma  file  el  fi  malvasiemant  ; 
b  E  ben  savés  se  digo  voir  0  mant. 
(i  Mais  noportant  co  vos  dono  li  guant 
"  Qe  de  ces  ovrc  façé  li  ves  cornant.  >' 


ÎÎ54-3J7J  MaCAIRE.  283 


COMENT    LA    ROINE    PAROLE    AS   CHEVALIERS. 

DlST  la  roïne  :  u  Entendes  mon  talent; 

«  Ce  que  dirai  sachiés  à  escient. 

«  En  mon  père  est  trestos  l'acordemens  , 

«  Et  cil  puet  faire  de  moi  le  suen  talent. 

u  Norrie  m'a,  et  moi  et  mon  enfant , 

«  Puis  que  de  France  ai  fait  desevrement  ; 

«  Se  il  l'otrie ,  moult  en  serai  joians.  >» 

Dist  li  dus  Naimes  :  «  Vos  parlés  saigement.  » 

L'emperéor  vait  parfont  enclinant. 

ce  Sire  emperere,  dist  Naimes  li  vaillans , 

«  Par  cel  Dieu  qui  nasqui  en  Belléant, 

«  Avec  Kallon  faites  acordement. 

"  Sa  dame  rait,  que  drois  est  voirement 

«  Que  ne  les  puet  partir  nus  hom  vivans.  « 

Dist  V emperere  :  «  Vos  parlés  sagement  ; 

«  Mais  d'une  rien  sachiés  à  escient 

«  Par  un  petit  que  je  ne  m'en  repent, 

«  Quant  me  porpense  de  la  mesprison  grant 

«  Que  à  ma  fille  fist  il  mauvaisement  ; 

«  Et  bien  savès  se  je  di  voir  0  ment. 

«  Mais  neporquant  je  vos  en  doins  le  gant, 

Cl  Qjie  de  ceste  oevre  faciès  vostre  commant  » 


284  MaCAIRE.  )J76— ))97 

Quant  li  baron oldé  li  convenant, 

I  le  merçie,  clina  le  perfondamanl 

Si  l'en  mcrcie  e  ben  e  dolçemanl. 

Se  la  raine  oit  çoie,  nesun  no  ne  demanl; 

A  le  dux  N.  eia  dist  en  riant  : 

u  N.,  fait  ela,  se  vivo  longemant, 

n  De  questa  pais  n'atendés  gran  presant  ; 

«  Ma,  sel  ve  plas,  prendés  mon  enfant , 

«  A  son  per  li  menés  toi  inprimcremant 

a  (^'elo  li  voie,  qe  mais  no  li  fo  davant. 

—  Deo!  dist  Oçer,  molto  e  richo  li  presant.  >> 

Adoncha  la  dame  non  demoro  niant, 

0  vi  son  fil,  porme  la  main  li  prant , 

A  N.  le  délivre  e  ben  e  çentilmant. 

E  qui  prende  conçé  dal  roi  e  da  sa  çant 

E  mena  Varocher  avec  l'infant. 

De  lui  non  se  fioit  en  nesun  hom  vivant; 

Dapo  q'el  fo  nasu  sil  nori  ben  e  çant. 


COMENT    LI    MESACER   S'EN    VAIT    A    l'oST    K. 

Va  s'en  li  mesaçer,  nen  fait  demorason  , 
Emena  avec  lor  le  petit  garçon  , 
E  Varocher  li  saçes  c  li  bon. 
Quant  s'apro^ment  à  l'oste  K  , 


337^— ÎJ97   ^  MaCAIRE.  285 

Quant  îi  btr  a  oi  le  covenantj 

L'emperéor  vait  parfont  enclinant 

Si  l'en  mercie  et  bien  et  doucement. 

Se  la  ro'ine  ot  joie,  nus  nel  demant; 

Au  duc  Naimon  de  dist  en  riant  : 

«  Naimes ,  fait  ele ,  se  je  vif  longuement , 

«  De  ceste  pais  atendés  grant  présent  ; 

«  Mais,  se  vos  plaist,  me  prendés  mon  enfant 

<■(  Et  à  son  père  le  menés  maintenant 

«  Que  il  le  voie ,  que  mais  ni  fu  devant. 

—  Dexl  dist  Ogiers ,  ci  a  riche  présent.  « 

Adonc  la  dame  ne  s'atarge  noient , 

Oà  voit  son  fil  parmi  la  main  le  prent , 

Naimon  le  livre ,  et  bien  et  gentement. 

Cil  prent  congiè  dou  roi  et  de  sa  gent 

Et  Varocher  en  mené  à  tout  l'enfant. 

Cist  ne  s'en  fie  à  nul  home  vivant; 

Puis  que  nésfu  sel  norri  bien  et  gent. 


COMENT  LI  MESAGIER  S'eN  VONT  A  L^OST  KaLLON, 

Vont  s'tnt  H  mes  j  n'ifont  arrestison , 
Avec  eus  mènent  le  petit  enfançon 
Et  Varocher  qui  fusaiges  et  bons. 
Quant  aprismé  se  sont  à  l'est  Kallon. 


i86  MaCAIRE.  *^   ,598— MM 

Contra  li  vent  çivalere  peon  , 

Per  oldir  novelle  se  la  pas  averon. 

Virent  Varocher  e  le  petit  garçon 

Qe  plu  fu  bel  qe  non  fu  Ansalon. 

Le  çevo  blondo ,  cun  pêne  de  paon  ; 

Plu  bel  damisel  uncha  non  vi  nul  hon. 

Quant  i  furent  davant  li  rois  K  , 

Li  rois  li  apelle,  si  le  mis  por  rason  : 

o  Or  dites  moi  qi  est  quel  garçon  ? 

«  L'avi  trové  en  via  0  in  boschon  ? 

a  Un  plu  bel  damisel  uncha  non  vi  nul  hon.  « 

E  di>t  N.  :  «  Quan  saverés  ses  non  , 

«  Plu  l'amarés  qe  li  oeli  del  fron.  w 

Oldés  miracle  de  Deo  qe  manten  li  tron  ! 

L'enfant  î«e  parti  de  braçe  de  N  , 

E  ven  à  K  ,  sil  prist  al  menton. 

o  Père,  fait  il,  ben  so  la  leçion 

«  De  moia  mère  cornent  s'en  alon. 

o  Vestre  fil  son  par  droita  nasion  , 

«  E  se  noi  créés,  q'en  fosi  en  sospicion, 

a  Trover  me  poés  le  segno  qe  avon, 

«  Dcsor  la  spala  la  crox  droita  son.  » 

Li  rois  l'olde,  si  n'apella  N. 

o  N.,  fait  il ,  qe  dist  ste  garçon  > 

«  Ne  poso  entendre  nientc  de  sa  rason. 

a  Donde  l'avés  ?  dites  moi  qe  il  son.  » 

E  dist  N.  :  a  Vu  le  saverés  par  non. 


5398— H24  MACAIRE.  287 

Contre  lor  vienent  chevalier  et  péon 

Savoir  novtlcs  s'auront  lapais  0  non. 

Varochcr  voient  et  0  lui  l'enfançon 

Qui  plus  biaus  ertonc  nefu  Asalons. 

Le  chief  ot  blont  0  penne  de  poon  ; 

Plus  bel  dansel  onques  ne  vi  nus  hon. 

Quant  sont  venu  devant  le  roi  Kallon , 

Cil  les  apele,  ses  a  mis  à  r-aison  : 

«  Or  dites  moi  de  celui  enfançon  , 

«  L'avés  trové  en  voie  0  en  boisson  ^ 

a  One  ne  vist  hom  nul  plus  bel  dansillon.  » 

Et  distdus  Naimes  :  «  Quant  saurés  de  son  nom, 

«  Plus  l'amerès  que  les  deus  iex  dou  front.  •» 

Oés  miracle  de  Dieu  quifist  le  tron  ! 

Uenfes  se  part  des  bras  dou  duc  Naimon  , 

A  Kallon  vient,  sel  prent  par  le  menton. 

«  Pères,  fait  il ,  je  sai  bien  la  leçon 

a  Com  s'en  ala  ma  mère  dou  roion. 

«  Vos  fils  suije  par  droite  nation , 

«  Et  se  nel  crois ,  qu'en  aies  sospeçon  , 

«  Véoir  poés  le  signe  que  portons , 

«  Sor  destre  espaule,  la  blanche  crois  en  son,  y 

Ot  le  H  rois,  s'en  apele  Naimon  : 

ce  Naimes,  fait  il,  oés  de  l'enfançon. 

<!  Ne  puis  entendre  noient  de  sa  raison. 

a  Qui  est  me  dites  ne  de  quel  région.  » 

Et  dist  dus  Naimes  :  a  Ja  le  saurés  par  nom. 


a 


288  MaCAIRE.  î4Ji— M46 

u  Tel  colsa  vos  diro  dont  gran  çoia  n'averon 
«  ToU  lacort,  çivalcre  peon. 
«  Çama  in  France  tel  çoia  non  vcron 
«  Cun  vu  avérés  por  le  petit  garçon.  » 


COMENT    N.    PAROLLE. 

a  EnperER  sire,  disl  N.  de  Baiver, 
u  Tel  novela  vos  avcro  conter 

Donde  n'avérés  forment  h  merveler. 
«  Nen  véés  vos  sle  petit  baçaler? 
«  Por  voir  vos  di,  si  ve  le  peso  curer, 
u  Qe  por  ves  filz  le  poez  clamer, 
f  Si  0  vécu  Blançiflor  sa  mer 
o  C^'ella  cstoil  en  la  cort  de  son  per  ; 
a  Non  e  pais  morte,  ançi  e  sana  e  cler.  » 
Quant  sta  novela  oi  l'inperer, 
Sor  lot  ren  s'en  pris  à  merviler. 
El  dist  à  N.  :  o  Questo  non  poso  creenter, 
a  Qe,  sa  fose  vive,  nen  poroit  endurer 
a  De  vcoir  sa  cent  oncir  e  detrençer.  » 
E  dist  N.  :  «  E  vos  li  poso  curer 
a  Qe  l'o  vécue  c  parlé  al  çcler. 
«  La  pax  e  fata,  se  la  volés  otrier.  »> 
Disl  l'imperer  :  a  Tropo  longo  cl  vi  tarder.  « 


J42Η 3446  MaCAIRE.  289 

«  Tel  vos  dirai  dont  grant  joie  en  auront 
«  Tote  la  cort ,  chevalier  et  péon. 
«  Jamais  en  France  tel  joie  ne  vist  on 
ce  Com  vos  aurès  por  le  jouene  enfançon.  » 


COMENT   NaIMES    PAROLE. 

«  Sire  emperere,  dist  N aimes  de  Baivier^ 
«  Bien  vos  porrai  tel  novele  conter 
ft  Dont  en  aurés  forment  à.  merveiller. 
ce  Vècs  vos  point  ce  petit  bachelier  ? 
ce  Por  voir  vos  di,  si  le  vos  puis  jurer, 
ce  Que  por  va  fil  bien  le  poez  claimer. 
ee  Si  ai  véu  sa  mère  Blanchefier 
a  Avec  son  père  à  ele  ert  en  son  tref. 
ce  N'est  mie  morte ,  ains  vive  et  en  santé.  » 
Quant  li  rois  ot  la  novele  conter, 
Sor  tote  rien  s'en  prist  à  merveiller  : 
Dist  à  Naimon  :  ce  Ce  ne  puis  crêantcr^ 
a  Que,  se  fust  vive ,  ne  poroit  endurer 
a  Sa  gent  véoir  ocire  et  detrenchier.  » 
Et  dist  dus  N  aimes  :  ce  Et  vos  le  puis  jurer, 
ce  Que  l'ai  vcue ,  si  me  li  lut  parler. 
ce  La  pais  est  faite ,  sel  volés  otrier.  » 
Dist  V emperere  :  ce  Trop  longues  a  targié.  » 

Macaire.  19 


290  MaCAIRE.  J447— J468 

K..  li  rois  prist  l'infant  à  guarder 

E  si  le  prist  quérir  e  demander. 

o  Bel  filz,  fait  il ,  corne  a  nome  ton  mer? 

<t  E  di  à  moi  li  nome  de  ton  per.  -» 

Dist  l'infant  :  «  Ne  vos  li  0  çeler, 

<i  Dama  Blanciflor  oï  à  nomer  ma  mer, 

n  Mon  per  oï  nomer  K..  maino  l'inperer, 

a  Cun  ma  mer  me  conte  quando  me  ven  parler.  » 

Li  rois  si  le  reguarda  si  le  prist  à  baser. 

a  Bel  filz,  fait  il ,  vu  me  si  molto  çer; 

«  De  pos  ma  mort  ve  fari  rois  clamer 

»  De  França  belle,  Normandie  e  Baiver.  ►> 

Or  dist  N.  :  «  Lasez  li  parler, 

«  Qe  de  l'acordo  ora  se  vol  penser, 

«  Si  qe  aiez  emena  ves  muler.  » 

Dist  li  rois  :  «  A  vos  ven  quel  plaider 

T  De  far  la  pais  e  la  guera  laser,  n 


COMENT   ANCOR    PARLOIT    N. 

«  Emperer  sire ,  ço  dist  le  duc  Naimon  , 
o  Cun  la  raine  sonto  ste  à  tençon; 
a  Tôt  m'a  conté  de  soa  entencion. 
«Un  parlamcnto  vo  fare,  qe  ne  pisi  0  non; 
«  Uo  c  l'altro  enperer  serez  à  un  boiçon  : 


3447—3468  MaCAIRE.  29I 

Kalles  li  rois  prist  l'enfant  à  garder 

Et  si  il  prist  et  querre  et  demander  : 

«  Bel  fil ,  ta  mère  corn  se  fait  apeler? 

a  Et  de  ton  père  di  com  Vois  nomer.  » 

L'enfes  respont  :  «  Ne  vos  le  quier  celer, 

K  Ma  mère  o'i  Blancheflor  apeler , 

«  Mes  pères  est  Kallemaines  li  ber, 

«  Si  com  Voi  à  ma  mère  conter.  » 

Li  rois  l'esgarde  si  le  prist  à  baiser  : 

«  Bel  fil  y  fait  il,  moult  vos  do  i  avoir  chier  ; 

«  Aprls  ma  mort  vos  ferai  roi  claimer 

a  De  dulce  France,  Normandie  et  Baivier.  » 

Et  dist  dus  Naimes  :  «  Or  laissiès  ce  parler, 

a  Que  de  l'acorde  huimais  estuet  penser, 

a  Si  que  menée  en  aies  vo  moilUer.  » 

Et  dist  li  rois  :  a  A  vos  vient  cil  plaidiers 

a  De  la  pais  faire  et  la  guerre  laissier.  » 


COMENT   ENCORE   PAROLE    NaIMES. 

«  Sire  emperere,  ce  dist  li  dus  Naimon, 
€  0  la  ro'ine  ai  este  à  tençon  ; 
«  Tôt  m'a  conte  de  soe  entencion. 
«  A  parlement ,  cui  qu'en  poist  0  cui  non , 
a  Vcnrés  andui  le  trait  à  un  bouzon  : 


292  MaCAIRE.  )469— )49o 

o  L'acordo  farés  per  bons  entencion , 

«  Prenderés  la  raine  à  la  dera  façon.  » 

Disl  l'inperer  :  «  E  nu  li  otrion.  » 

Adoncha  N.  et  Oçer  li  baron 

Se  départent  sens  noça  e  tençon  , 

A  Poste  de  Costanlinople  s'en  vent  â  bandon. 

0  vi  li  rois,  sil  mist  por  rason  : 

a  Emperersire,  ço  dist  le  duc  N., 

a  Sâlu  vos  mande  l'inperaor  K.., 

«  Qe  à  vos  vol  parler  par  bona  entencion , 

«  S'el  va  mcsfait ,  en  vol  fare  amendason. 

a  Sa  dama  li  donés ,  qe  droit  est  e  rason.  » 

E  cil  le  dist  :  a  E  nu  li  otrion; 

«  Ren  qe  vo  place  nen  sera  se  ben  non.  * 

Adoncha  N.  mis  Oçer  por  K. 

Qe  à  lu  vegne  por  far  acordason 

Cum  l'inperer  qe  de  Costanlinople  son. 

Quan  la  novela  oi  li  rois  K.., 

El  cura  Deo,  san  Polo  et  san  Simon, 

Qe  mais  non  fu  ni  sera  in  ste  mon 

De  seno  e  de  savoir  e  de  bona  rason 

Qe  somiler  se  posa  à  N. 


3469— H90  Mac  AI  RE.  293 

a  Ferés  Vacordc  par  bone  entencion 
ce  De  la  roïne  à  la  clere  façon.  » 
Dist  l'emperere  :  «  Et  nos  si  Voirions.  » 
Atant  dus  Naimes  et  Ogiers ,  //  baron , 
D'illec  se  partent  sans  noise  et  sans  tençon  , 
Desci  à  l'ost  Vemperèor  s'en  vont. 
Là  oh  le  voient  si  l'ont  mis  à  raison. 
«  Sire  emperere ,  ce  dist  li  dus  Naimon  , 
«  Salus  vos  porte  de  part  le  roi  Kallon , 
«  Parler  vos  vuet  par  bone  entencion , 
«  Se  vos  mesfist,  por  faire  amendison. 
«  Sa  dame  rait ,  que  drois  est  et  raisons.  » 
Et  cil  li  dist  :  «  Et  nos  si  l'otrions  ; 
«.  Des  que  vos  plaist,  ne  sera  se  bien  non.  » 
A  donc  dus  Naimes  envoie  por  Kallon, 
Que  à  lui  viegne  por  faire  acordison , 
Avec  le  roi  d'outremer  le  roion. 
Quant  la  novele  est  venue  à  Kallon 
Il  jure  Dieu,  saint  Polct  saint  Simon^ 
Que  mais  ne  fu  ni  hen  ert  en  cest  mont 
Qui  de  savoir  de  sens  et  de  raison 
Acomparer  se  puist  au  duc  Naimon. 


294  MaCAIRE.  î49,_jjii 


COMENT    K.    VAIT    A    L'OST    DE    Ll    ROY 
DE    COSTANTINOPUEPLE. 

Quant  l'inpcrer  à  cui  França  apenl 
Vi  le  mesaje,  molto  s'en  fa  çoienl. 
Adoncha  apelle  ii  meltri  de  sa  jent, 
Si  fo  vesli  d'un  palio  d'Orient, 
E  fo  monté  sor  un  palafroi  anblent. 
A  l'osle  l'inperer  à  cui  Costanlinople  apent 
Est  venu  tosto  et  isnellement. 
Li  rois  le  vi  venu ,  non  fait  arcstament. 
Contre  li  vait ,  cum  di  ses  plus  de  cent. 
L'un  ver  l'autre  se  mostra  bel  senblent, 
De  pax  faire  entro  lor  a  content. 
Atant  ven  la  raine  qe  parti  li  parlament. 
K.  quando  la  vi ,  s'en  rise  bellement. 
Et  ella  li  dist  :  a  Çentil  rois  pd^ent , 
u  Non  voie  recorder  la  ira  el  maltalent, 
o  A  vu  fu  calonçea  à  torto,  vilmenl  ; 
«  Machario  de  Losana  ,  le  trailor  scducnt, 
u  Onir  vos  volse  A  torto ,  falsament , 
a  Albaris  oncis  à  la  spea  trençent  : 
«  Vengança  ne  prendisi,  cun  di  sa  tota  la  jent 
a  E  son  vestra  muler,  altro  segnor  non  atent  ; 


3491—351'  MaCAIRE.  295 


COMENT    KaLLES    VAIT    A    L'OST    DOU    ROI 
DE    COSTANTINOBLE. 

Q^UANT  l'emperere  cui  tote  France  apent 
Vist  le  mesage ,  moult  par  en  est  joians. 
Adonc  apele  les  meillors  de  sa  gent, 
Si  se  yesti  d'un  paile  d'Orient, 
Et  s^est  montés  el  palefroi  ambiant. 
Au  roi  à  qui  Costantinoble  apent 
S'en  est  venus  tost  et  isnellement. 
Li  rois  le  voit,  n'i  fist  arrestement , 
Contre  li  vait ,  et  des  siens  plus  de  cent. 
L'uns  envers  l'autre  se  mostrent  bel  semblant , 
De  la  pais  faire  entr'eus  tienent  content. 
Es  la  roïne  qui  part  le  parlement. 
Kalles  la  voit ,  s'en  a  ri  bêlement. 
Ele  li  dist  :  «  Gentis  rois  sorpoissans  , 
«  Ne  me  sovient  d'ire  et  de  rnautalent. 
«  Fui  encorpée  à  vos  à  tort ,  vieument  ; 
«  Lifel  Macaires,  li  cuivers  soduians, 
(c  Onirvos  vout  à  tort  et  fausement , 
«  Aubri  ocist  à  l'espée  trenchant  : 
«  Vengeance  en  pristes,  véant  tote  la  gent. 
«.  Vos  moilliers  sui,  autre  segnor  n'atent; 


296  Macaire.  ÎJia— }jn 

o  Dâ  moiâ  part  fate  racordamenl. 

E  dist  N.  :  «  \'u  parlé  saçeir.cnt  ; 

«  L'ira  el  maltalent  nu  mctcn  por  nient.  >' 

Li  rois  si  la  guarda  ,  tôt  li  cor  li  sorprcnt  ; 

Ça  parlira  à  lo  d'omo  valent. 

«  Enperer  sire,  dist  K.  li  posent, 

Cl  Non  voie  avec  vos  tençerc  lungemenl  ; 

a  Se  0  fato  nul  ren  â  veslre  noiament, 

«  Parilc  sui  à  far  ne  mendament. 

«  Nen  so  qe  dire  :  à  Deo  et  à  vos  me  rcnt. 

a  En  primcnicnt  eo  fu  vestre  parent, 

«  Apreso  sui,  se  la  dama  li  consent.  » 

Dist  la  raine  :  <i  Nen  fu  ma  si  çoient; 

i<  Mais  d'une  ren  vos  di  apertement  : 

u  De  plus  en  faire  ne  vos  vegna  en  talent. 


COMENT    K.  OIT   ACORDAMANT   CON  L'ENPRIERE. 

Segnur,  or  entendes  e  si  siés  çertan, 
En  tote  rois,  princes  et  amiran 
K.  maine  estoit  ii  plus  sovran. 
Jamais  non  amo  traïtor  ne  tirao  , 
Justisia  amoit  e  droiture  clian. 
Cun  l'inpcrcr  fato  oit  acordaman, 
Tolo  soit  perdoné  la  ire  el  mallalan. 


ÎJI2— 3n3  Macaire.  297 

«  De  moie  part  faites  l'acor dément. y> 

Etdist  dus  N aimes  :  «  Vos  parlés  saigement; 

«  A  noient  soit  l'ire  et  U  mautalens.  » 

Li  rois  l'esgarde ,  tos  H  ciiers  li  sosprent  ; 

Ja  parlera  à  loi  d'orne  vaillant. 

ce  Sire  emperere ,  dist  Kalles  li  poissans , 

«  Ne  tancerai  avec  vos  longuement  ; 

«  Se  faite  ai  chose  qui  à  vos  soit  pesans 

«  Aparilliês  sui  de  l'amendement. 

«  Ne  sai  que  dire:  Dieu  et  à  vos  me  rent. 

ce  En  par  avant  fui  je  vostres  parens  ^ 

ce  Si  Ver  après  ,  se  la  dame  i  consent,  w 

Dist  la  roine  :  ce  Mais  ne  fui  sijoians; 

ce  Mais  d'une  rien  vos  di  apertement  : 

ce  De  plus  en  faire  ne  vos  viegne  à  talent.  » 


CoMENT  Kalles  ot  acordement  a  l'Emperéor. 

OlÈS,  segnor,  sachiês  certainement j 
Desor  tos  rois ,  princes  et  amirans 
Fu  Kallemaines ,  li  riches  rois  ,  sovrains. 
Ja  n'ama  mais  tra'itor  ne  tirant , 
Joutice  ama  sifu  droit  maintenant. 
0  l'autre  roi  a  fait  acordement, 
Tôt  se  pardonent  Vire  et  le  mautalent. 


agS  Macaire.  MH-ns4 

Cran  fu  la  çoie,  mervilosa  e  gran. 
En  Paris  cntrarent  loles  comunelman  , 
E  la  raine  à  la  çera  rian 
Sor  son  paies  ela  monte  çoian. 
Gran  fu  la  feste  en  Paris  ladan  ; 
Dame  e  polçelle  s'en  vail  caroiant. 
La  festa  dure    xv.  jor  en  avan. 
E  l'inperer  qe  Coslantinople  destran 
Conçé  demande  à  l'inperer  di  Fran  , 
E  li  rois  d'Ongarie  avec  lui  cnseman. 
I  se  départe  baldi ,  legri  e  çoiant. 
E  lasa  la  raine  à  la  çera  riant 
Avec  K..  le  riçe  sorpoiant. 
Da  lor  avanti  fo  pax  tôt  tan  , 
Ne  no  le  fo  ni  nosa  ni  buban. 


COMENT   s'en   TORN    l'ENPERERE 
IN    CONSTANTINOPLE. 

L'imperere  fo  en  Costantinople  torné, 
Et  avec  lui  cl  meno  son  berné. 
E  Lcoys,  le  bon  rois  coroné , 
En  Ongarie  s'en  fo  reparié. 
Gran  çoia  moine  tôt  qui  de  le  contré. 
K.  remist  à  Paris  ,  sa  cité , 


3n4--îj54  Macaire.  299 

Crans  fu  la  joie  et  mervillose  et  grans. 
En  Paris  entrent  trestuit  comunaument, 
Et  la  ro'ine  à  la  chère  riant 
A  son  palais  monte  lie  et  joians. 
Grans  fu  la  f este  à  Paris  là  dedens  ; 
Dames ,  pucelles,  s'en  i  vont  carolant. 
La /este  dure  .XV.  jors  en  avant. 
Li  rois  à  qui  Costantinoble  apent 
Congié  demande  l'emperéor  des  Frans , 
Cil  de  Hongrie  avec  lui  ensement. 
Il  se  départent  haut  et  lié  et  joiantj 
Et  la  ro'ine  laissent  au  vis  riant 
Avec  Kallon  le  riche  roi  poissant. 
Tos  jorsfu  pais  entre  eus  d'ore  en  avant , 
Ne  mais  n'i  fu  ne  noise  ne  bobans. 


COMENT    S^EN    TORNE    L'EMPERERE 

EN  Costantinoble. 


L'emperere  est  en  sa  cité  tornés  ; 
Ensemble  0  lui  a  mené  son  barné. 
Et  Loéis ,  li  boins  rois  coronés  , 
Est  en  Hongrie  ariere  repaires. 
Cil  de  la  terre  grant  joie  en  ont  mené. 
Kalles  remest  à  Paris ,  sa  cité , 


JOO  MaCAIRE.  3J5J-ÎJ8. 

E  la  raine  à  son  destro  costé. 

Jamais  de  ren  nen  fu  tel  çoia  mené 

Cun  de  la  raine  qe  viva  fu  trové. 

De  Varocher  e  voio  qe  vu  saçé 

Ancor  non  est  à  sa  muler  aie, 

Ne  mais  non  vi  ne  fio  n'erité 

Dapois  qe  da  lor  el  se  fo  desevré  , 

E  si  estoil  un  gran  termen  pasé. 

Quando  quel  ovre  el  vi  si  atorné  , 

El  vi  la  pax  e  la  guera  fine , 

A  la  raine  el  demando  conçé. 

«  Dama,  fait  il,  vu  savés  ben  asé 

«  Li  jor  e  li  termen  q'eo  me  fu  sevré 

«  Da  ma  muler  e  mes  petit  rite, 

a  Si  le  lase  in  grande  poverté  ; 

o  Mais,  la  marçe  de  Deo  e  de  vestra  bonté , 

«  Asa  0  avoir  e  diner  moené 

«  E  bon  çivail ,  palafroi  e  destré, 

«  Si  qe  in  ma  vie  ne  sero  asié  , 

«  Unde  vos  pri  le  conçé  me  doné.  » 

Dist  la  raine  :  «  Eo  ne  son  çoiant  e  lé.  r 

Ela  li  done  d'avoir  una  charé. 

«  Varocher,  dist  la  dama,  or  vos  en  aie; 

«  Quant  vu  avérés  vestra  ovra  devisé, 

«  Vencrés  à  la  cort.  q'el  non  soia  oblié.  » 

Dist  Varocher  :  a  K  l'o  ben  porpensé.  » 

A  çival  monte  cun  petita  masné  , 


35JJ— îjSi  MaCAIRE.  301 

Et  la  roïne  à  son  destrc  costé. 

Crans  Ju  la  joie ,  tel  n'en  vist  on  mener  ^ 

Por  la  roïne  qu'est  vive  et  en  santé. 

Et  Varochers,  ne  le  vos  quier  celer ^ 

A  sa  moillier  ancor  nen  est  raies  , 

Ne  onc  ne  vist  ne  fil  ne  iretier 

Depuis  que  d'eus  il  sefu  desevréy 

Et  si  estoit  uns  grans  termes  passés. 

Quant  à  véu  l'oevre  siatorner^ 

Et  la  pais  faire  et  la  guerre  finer, 

A  la  roïne  a  congié  demandé. 

ce  Dame ,  fait  il ,  bien  le  savés  asésy 

«  A  icel  jor  que  me  fui  desevrés 

«  De  ma  moillier  et  de  mes  iretiers , 

«  Je  les  laissai  en  moult  grant  povreté  ; 

ce  MaiSj  Dieu  merci  et  la  vostre  bonté  , 

a  Or  ai  avoir  et  deniers  monéés 

ce  Et  bon  cheval ,  palefroi  et  destrier, 

ce  Si  qu'à  ma  vie  en  serai  aaisiés , 

ce  Dont  je  vos  pri  le  congié  me  donés.  » 

Dist  la  roïne  :  ce  Volentiers  et  de  gré.  » 

Une  charée  d'avoir  U  a  doné. 

Et  dist  la  dame  :  ce  Varochers  y  orales , 

«  Et  quant  aurés  vostre  oevre  devisé, 

ce  Tornés  à  cort,  ne  soit  mie  oblié.  » 

Dist  Varochers  :  ce  Et  l'ai  bien  porpensé.  » 

A  poi  de  gent  à  cheval  est  montés, 


]02  MaCAIRE.  îj8j— j6o4 

For  qe  quatorçe  oit  sego  mené. 
Ben  soil  la  vie,  qe  no  s'oit  oblié. 
Quant  i  sa  mason  el  se  fo  aprosmé , 
En  me  la  voie  oit  du  ses  filz  trové 
Qe  venoil  del  bois  cun  legne  bcn  cargé, 
Si  cun  son  per  li  avoit  costumé. 
Varocherquan  le  vi,  si  le  parse  pialé. 
A  lor  s'aprosme,  de  doso  li  oit  rué, 
Quando  li  enfant  se  vi  si  mal  mené , 
Çascun  de  lor  oit  gran  baslon  pilé, 
Verso  son  per  s'en  vont  aire. 
Fcru  l'averoit,  quant  se  retrase  are 
E  si  le  dist  :  «  Ancora  averi  bonté  ! 
a  Bel  filz,  fait  il,  vu  no  me  conosé  ? 
a  Vestre  per  sui  qe  à  vos  son  lorné , 
«  Granl  avoir  vos  dono  amasé; 
«  Richi  en  serés  en  vestra  viveté, 
c  Si  çivalçari  bon  destrer  seçorné  ; 
a  Çascun  sera  çivaler  adobé.  » 
E  quant  li  enfant  li  ont  avisé, 
Poés  savoir  gran  çoia  a  démené. 

COMENT   VaROCMER   FOIT   VESTIR   SA    DAMA 
ET   SES    ENFAN. 

Quant  Varocher  entra  en  sa  maison , 
Ne  le  trova  palio  ne  siglaton, 


J583— j6o4  MaCAIRE.  30^ 

Fors  que  quatorze  n'en  a  o  soi  menés. 

Bien  set  la  voie,  ne  s'est  mie  oblié. 

A  sa  maison  quant  sefu  aprismés  ,  , 

Emmi  la  voie  a  ses  deusfils  trovés 

Qui  du  bois  viennent  de  laigne  bien  chargé , 

Si  com  lor  pères  les  ot  acostumés. 

Et  quant  les  voit  si  l'en  a  pris  pités. 

A  eus  s'aprisme ,  del  dos  lor  a  rué; 

Quant  H  enfant  se  voient  mal  menés  , 

Chascuns  de  lor  a  grant  baston  cobrè, 

Contre  lor  père  s'en  vont  tôt  aïré. 

Féru  l'eussent ,  quant  se  retrait  arier 

Et  si  lor  dist  :  a  Encor  aurés  bonté  ! 

o(  Bel  fil,  fait  il ,  donc  ne  me  conoissés? 

ce  Vos  pères  sui  qui  à  vos  sui  tornés 

«  A  grant  avoir  que  jou  ai  amassé  ; 

«  Riche  en  serés  en  trestot  vostre  aé^ 

a.  Et  si  aurés  bons  destriers  sojornés  ; 

«  Chascuns  sera  chevaliers  adobés.  » 

Quant  ont  lor  père  H  enfant  ravisé , 

Poés  savoir  grant  joie  en  ont  mené. 

COMENT   VaROCHERS    FAIT    VESTIR   SA   DAME 
ET    SES    ENFANS. 

Quant  Varochers  entra  en  sa  maison , 
Là  ne  trova  paile  ne  siglaton ,  • 


504  MaCAIRE.  j6o,-}6i5 

Ne  pan,  ne  vin,  ne  carne,  ne  peson. 

E  sa  muler  non  avoit  peliçon  ; 

Mal  vestia  estoit  cun  anbes  ses  garçon. 

E  Varocher  non  fi  areslason  , 

Tôt  le  vesti  de  palii ,  da  quinton  ; 

De  tôt  quel  colse  qe  perlen  i  prodon 

Fe  aporler  dentro  da  sa  masori. 

Si  fe  levar  palasii  e  doion. 

En  la  corte  K.  fo  tenu  canpion. 

D'aqui  avanti  se  noua  la  cançon, 

E  Dec  vos  beneie  qe  sofri  pasion. 

Ex  PLI  CIT     LIBER. 

Deo   gracias.   Amen.    Amen. 


jéoj— jéij  MaCAIRÊ.  ^Ô$ 

Ne  pain,  nt  vin  ,  ne  mais  char  ne  poisson. 
Et  sa  moiUier  nen  avoit  peliçon  ; 
Mal  vestie  cri  et  andui  si  garçon. 
Et  Varochers  ni  fut  arrestison , 
Tos  les  vesti  de  paile ,  d'auqueton  ; 
De  totes  choses  tels  corn  use  prodon 
Fist  aporter  laiens  en  sa  maison  , 
Sifist  lever  et  palais  et  donjon. 
En  cort  le  roifu  tenus  champions. 
D'or  en  avant  faut  ici  la  chansons  ; 
Dex  vos  garissc  qui  sofri  passion  ! 

explicit  liber. 
Deo  gratias.   Amen.   Amen. 


Macaîrt  20 


Ap  pendice. 


307 


APPENDICE 


I 


Fragments 
d*une  version  en  vers  alexandrins 

DE     LA    CHANSON    DE    MaCAIRE 

OU  DE  LA  Reine  Sibile. 


ICHIERS  a  non  cis  rois,  corn  si  j'oï  conter, 
ce  .II.  anfans  a  moult  gens,  qu'on  ne  por- 
roit  trouver 

«Plus  biax  an  nule  tere,  si  l'ai  oï ^conter. 

ce  Li  uns  est  chevaliers,  bien  set  armes  porter; 
ce  L'autres  est  une  fille,  Sébile  0  le  vis  cler  : 
ce  II  n'a  plus  bêle  dame  jusqu'à  la  rouge  mer. 
ce  Richiers  li  empereres  la  fist  bien  marier, 
<c  Car  li  rois  l'a  de  France,  Challemaine  li  ber. 
ce  II  la  prist  à  mouillier,  à  oissor  et  à  per.  » 
Quant  Varochers  oï  de  1  hermite  parler   .  .   .,:{x 
Et  du  roi  Challemaine  qui  tant  fist  à  douter, 
La  dame  regarda  si  la  véu  plorer. 


^o8  Macaire. 

a  Dame,  dist  Varochers,  por  Dieu  lessiez  ester; 

tv  Por  amor  Looys  le  vos  convient  celer. 

«  Encui  verrez  vostre  oncle,  or  pansons  de  Terrer  (i).» 

Looys  et  sa  mère  n'i  ont  plus  arestu  , 
Varochers  li  vieillars  qui  ol  le  poil  chanu. 
Li  Icrres  (J)  les  conduist  parmi  le  bois  follu. 
Il  ont  tant  esploitié  et  aie  et  venu 
Que  la  maison  l'ermite  ont  devant  els  véu. 

Petite  estoit  l'entrée  devant  le  most 

A  une  fenestrele  ot  un  maillet  pandu. 
Varochers  vint  avant  s'a  du  maillet  féru. 
Li  hermites  loi ,  qui  disoit  son  salu  , 
Et  devant  son  autel  gisoit  tos  estandu. 

Ll  hermites  se  lieve  tôt  droit  en  son  [estant]  (j) 
Qant  il  ot  Tuis  ouvert ,  si  regarda  avant  ; 
Il  a  choisi  la  dame  et  Loï  (4)  son  enfant. 


Ll  fardiax  fu  pcsans  à  poi  qu'i  n'est  crevet. 
Un  vilain  enconlra  à  l'entrée  d'uns  prés, 
.1.  asne  devant  lui  qui  de  busse  ert  trossés. 
c  Sire,  dist  Grimoars,  cesl  asne  me  vendes,  w 
El  cil  li  respondi  :  «  Por  noient  en  parlés; 
«  Je  n'a'nj  prandroie  mie  tôt  quanque  vos  avés.  n 
Quant  Grimoars  l'oï,  qu'il  n'est  à  poi  desvés, 
Envers  l'asne  s'an  vait,  de  lui  est  acolès, 
An  l'oreille  li  dist  .11.  enchantcmens  tés 

1.  De  l'errer  est  manifestement  la  bonne  leçon.  M.  de 
Reiffcnberg,  rempUisantunclacunc  de  sonicxic,  a  lu  deUier, 
qui  ne  signifie  lien  ici.  Pensons  à  nous  mettre  en  route  est 
indiqué  par  le  sens  du  passage. 

2.  Leçon  de  M.  de  Reiffcnberg  :  Lilerres^  expliqué  ainsi 
en  note  :  incontinent.  Lisez  :  le  voleur. 

j.  Laissé  en  blanc  par  M.  de  Reiffenberg. 
4.   Leçon  de  M.  de  Reiffcnberg  :  et  l'oi  son  enfant,  qui 
n'offre  pas  de  sens. 


Appendice.  309 

Que  li  asnes  s'andort ,  à  la  terre  est  versés. 

Grimoars  prant  son  asne,  n'i  est  plus  arestés. 

Le  pain  mist  de  desus  et  les  poissons  delés , 

Et  les  baris  de  vin  dont  il  estoit  troussés, 

Puis  sesi  l'aguillon,  .m.  fois  s'est  escriés  : 

«  Het  avant,  Diex  aïe!  «  atant  s'en  esttornés, 

Desci  que  l'ermitage  n'est  il  pas  arestés. 

Varochers  et  la  dame  furent  au  main  levé, 

Et  Looys,  li  enfes,  qui  tant  avoit  biautés. 

Pour  vooir  Grimoart  est  chascuns  à  baer. 

Looys  l'aperçoit ,  si  s'est  haut  escriés  : 

«  Je  voi  là  Grimoart  où  vient  tos  abrievés  ; 

«  Un  asne  devant  lui  de  vitaille  est  trossés.  » 

Encontre  lui  s'an  vont,  moult  fu  biau  salués  : 

«  Bien  veigniés,bienveigniés!  (i)  «  hautement  escriés. 

— Seigneur,  dist  Grimoars,  Diex  voustiegne  en  bontés.» 


Moult  par  fu  Grimoars  acolés  doucement. 
Les  poissons  destroussa  et  le  pain  de  froment, 
Et  les  bariux  de  vin ,  dont  il  furent  joiant. 
Les  coupes  d'or  reluisent  el  fardel  duremant; 
Looys  les  présente  li  lerres  meintenant. 
«  Amis,  dit  Looys,  .C.  mercis  vos  an  rant. 

—  Sire,  dit  Varochers,  por  Dieu  omnipotant, 

«  D'ont  [vos  vient  cil  avoirs]  (2)  que  voi  ci  en  présent  ? 
«  Tu  en  as  tué  home,  jel  sai  certainemant. 

—  Sire,  dist  Grimoars,  vos  parlés  malemant  ; 
«  Onques  ome  n'ocis,  Dieu  en  trai  à  garant  ; 

«  Mais  Diex  le  vous  envoie,  à  cui  li  mons  depant  (3)  : 

1 .  M.  de  Reiffenberg  :  Bien  veignor!  Leçon  impossible. 

2.  M.  de  Reiffenberg  :  D'ont  mes  signes  à  voirs ^  leçon 
inintelligible.  Il  faut  lire  avoirs ,  employé  substantivement  et 
avec  Vs  marque  du  sujet.  Le  sens  est  à  n'en  pas  douter  : 
«  D'où,  te  vient  cet  avoir?  » 

^  M.  de  Reiffenberg  :  à  cui  li  mors  depant.  Mauvaise 
lecture  ;  il  faut  //  mons,  le  monde. 


^10  Macaire. 

a  Ce  c^ue  Diex  vous  anvoie  nel  refusés  néant. 
—  Amis,  dii  li  hermiles,  sachiez  toi  vraiemant. 

a  Si  corn  je  cuit  et  croi  et  me  fet  antandant.  ^• 

Varocher  regarda  li  rois  an  sorriant  ; 

Por  ce  qu'il  le  vit  niceet  de  si  fet  semblant  {') , 

Bien  sol  qae  li  vallés  ne  li  esloit  noiant. 

a  Joscerant,  dist  li  rois,  .c.  mercis  vos  en  rant, 

«  Car  mon  fllluel  m'avés  gardé  si  longuemant.  •» 

.1.  serjant  apela  qui  ot  non  Elinant , 

Et  cil  s'agenoilla  devant  lui  meinlenant. 

a  Ses  tu  ,  ce  dit  li  rois,  que  te  vois  commandant  '■: 

et  Si  d'esches  et  de  tables  apren  bien  cest  enfant 

a  Et  de  tos  les  mestiers  qu'à  chevalier  apant.  » 

Et  cil  li  respondit  :  «  Toula  voslre  commant.  •• 

Sa  mère  aloil  vooir  et 

El  li  borjois  son  oste  qui  ol  bon  escianl. 
Li  borjois  ol  .il.  filles  moult  bêles  et  plesant  ; 
L'aisnee  vint  à  lui,  si  le  vet  acolant  : 
'<  Sire  frans  dnmoiseax,  entendez  mon  semblant  : 
•c  Alevé  vous  avons  et  norri,  bel  enfant, 
o  Quant  venisles  céans  vos  n'aviés  noiant  ; 
•c  Varochers  voslre  pères,  qui  a  le  poil  ferrant, 
«  Amena  voslre  dame,  sachois,  moult  povremeni. 
«  Nos  vous  avons  servi  moult  [amiablementj  (a) 
•  S'or  voliés  cslre  sages,  mar  irois  en  avant  , 
Mes  prenés  moi  à  terne,  je  levoil  et  demant.  » 

o  LoOYS^  biaus  dous  frère,  entendes  ma  proiere; 
((  Aies  merci  de  moi ,  ne  sui  pas  losengiere. 

■   Paris  n'ama  Eleine  que  il  avoil  tant  chiere.  '^ 

1.  M.  de  Rciffcnberg  :  dtsci  fet  jemhlant.  Leçon  impos- 
lible  De  si  Jait  semblant  est,  au  contraire,  une  locution  bien 
connue,  qui  s'adapte  parfaitement  au  sens. 

2.  Conjecture.  M.  de  Reiffcnberg  :  EnciûbUment,  qui  n'a 
point  de  lens. 


Appendice.  311 

—  Bêle ,  dit  Looys,  je  ne  vois  mie  arrière  : 
Beie  estes  de  façon  et  de  cors  et  de  chiere, 
Et  je  sui  povres  enfes,  si  n'ai  bois  ne  rivière, 
N'ai  terre  ne  avoir  qui  vaille  une  estriviere, 
Et  ma  dame  est  malade  ausi  com  fust  en  bière , 
Et  Varochers,  mes  pères,  qui  a  la  brace  fiere. 
Ma  dame  sert  moult  bien  et  de  bone  manière. 
Vos  pères  m'a  norri  et  mostré  bêle  chiere , 
Et  si  n'ot  onc  du  mien  vaillant  une  lasniere  ; 
Mes  se  Diex  m'amendoitqui  fist  ciel  et  lumière. 
Je  li  randrai  à  double,  trop  me  fet  bêle  chiere. 
Raies  vos  an  pucele,  ne  soies  pas  lanière. 
Gardés  vo  pucelage,  trop  me  semblés  légère, 
Que  ne  vos  ameroie  por  tôt  l'or  de  Bavière^  » 
Quant  l'antant  la  pucele,  si  fist  si  mate  chiere 
Q^ele  n'i  volsist  estre  por  tôt  l'or  de  Bavière. 


La  pucele  fu  moult  corrociée  et  marrie 
De  ce  que  Looys  ne  la  volt  amer  mie  ; 
Tel  duel  ot  et  tel  honte  tote  fu  enpalie. 
Mes  Looys  n'ot  cure  d'amor  ne  druerie. 


«  D'ONT  estes,  de  qeu  terre  ?  ne  me  devés  noier. 
—  Sire,  dist  la  roïne,  à  celer  ne  vos  qier , 
.c  Droit  de  Costentinople  qui  tant  fet  à  prisier , 
(c  Richiersli  emperere  qui  le  reine  à  baillier  (1) 
«  Certes  ,  il  m'engendra  en  sa  franche  mouillier. 
c<  Challemaine  de  France  fist  por  moi  envoler  ; 
«  Droitement  à  Paris,  an  son  paies  plenier, 
a  Là  si  me  prist  à  feme  à  per  et  à  mollier. 
«  Un  an  fui  avec  lui,  à  celer  ne  vos  qier; 

I .  Vers  faux.  Il  faut  lire,  selon  moi  : 

Richiers  li  emperere  le  règne  a  à  baillier, 
Certes,  il  m'engendra  ,  etc. 


^2  Macâire. 

«  Or  m'en  i  fors  pitée  par  dit  de  losengier , 

«  Par  les  maus  traïtors  cui   Diex  doinst  encombrier  ! 

o  Les  parcns  Cuenclon,  que  Dieu  n'orcnl  ains  chier.»» 


Il 


Histoire  du  Lévrier  d'Aubri  de  Mondidier 

RACONTÉE    par    GaCE    DE    LA  BUIGNE. 


Se  on  disoit  que  chiens  de  France 
Ne  sont  pas  de  si  grant  vaillance 
Comme  les  chiens  dont  i'ay  parlé  , 
Qui  sont  d'eslrange  pays  né , 
Je  monstreray  bien  le  contraire  ; 
Car  je  n'ouys  oncques  retrairc 
De  chien  nulle  si  grant  merveille 
Comme  du  lévrier  d'Aubery 
De  Montdidier,  pour  voir  le  dy. 
L'histoire  trop  longue  seroit 
Qui  toute  la  recileroit  ; 
Aussi  est  elle  aux  paroiz  paincte  : 
Pour  ce  la  scaivent  des  gens  mainte. 
Si  vous  diray  par  briefz  mots 
Ce  que  myeulx  en  fait  au  propos. 
Ledit  Aubery  chevauchoit. 
Avec  lui  son  lévrier  menoit , 
Tant  qu'il  vint  au  bois  de  Bondis, 
A  trois  lieuves  près  de  Paris. 
.  Li  convint  qu'il  éust  à  faire  ; 
Car  ung  hom  de  mauvaise  affaire, 
Qui  Macairc  csloil  appelle  , 


Appendice.  ^13 

Si  Taconsuivy  tout  armé  , 

Et  le  tua  mauvaisement 

Sans  qu'il  y  eust  defiement. 

Mais  ûuant  le  chien  vit  qu'estoit  mors, 

Tout  de  fueilles  couvrit  le  corps. 

Là  se  tint  jusqu'à  l'endemain  , 

Et  adonques  lui  print  la  fain. 

A  la  court  du  roy  s'enfuy , 

Où  il  avoit  esté  nourry 

Avecques  Aubery  son  maistre, 

Qui  en  la  court  avoit  bon  estre  ; 

Car  il  y  estoit  moult  aymé. 

Le  chien  a  Macaire  trouvé 

Séant  à  la  table  du  roy  ; 

Car  estoit  hom  de  grant  arroy , 

Et  avoit  grant  auctorité 

Envers  la  royal  majesté. 

Si  l'aperceut  ens  emmy  l'heure, 

Pour  le  mordre  lui  courut  seure , 

Si  que  tantost  l'eust  affolé. 

Se  illecq  n'eussent  esté 

Les  escuiers  qui  là  trenchoient 

Devant  les  seigneurs  qu'i  estoient  (i), 

Qui  le  reboutterent  arrière , 

Si  regardèrent  la  manière 

Que  le  lévrier  ung  pain  happa 

Sur  la  table,  qu'il  emporta 

Tout  droit  à  son  maistre  Aubery, 

Qui  gisoit  mort  au  bois  fueilly. 

Et  l'endemain,  et  le  tiers  jour , 

Le  lévrier  fit  icellui  tour 

En  venant  quérir  à  manger , 

Aussi  pour  son  maistre  venger, 

Car  là  oiî  il  trouva  Macaire 

Toudis  lui  voulut  il  mal  faire. 

A  la  bouche  Aubery  mectoit 

I.  Ms.  -.qui là  estoient.  Vers  faux. 


^14  Mac  AI  RE. 

De  la  viande  qu'il  emportoit. 

Pour  scavoir  ce  que  povoit  cstre  , 

Le  roy  suyvir  jusqu'  à  son  maistre 

Le  fit  :  si  fui  le  corps  trouvé 

D'Aubery  qui  esloii  tué  ; 

Puis  fil  le  roy  commandement 

Qu'enlerré  fut  solempnclment. 

El  Macaire  par  suspeçon 

Fit  prendre  et  mener  en  prison, 

Puis  fit  assembler  son  conseil. 

Dit  l'un  des  saiges  :  «  Je  conseil 

a  Que  Macaire  et  le  lévrier 

a  Soient  mis  en  ung  champ  plainier, 

o  Et  se  combalcnt  bien  et  fort  : 

n  Là  verra  on  qui  aura  tort; 

«V  El  cellui  qui  sera  vaincu  , 

a  Si  soit  iraynéet  pendu.  » 

Geste  deliberacion 

Fut  du  conseil  conclusion. 

Et  fut  à  Macaire  assignée, 

Pour  combattre  au  lévrier,  journée 

A  Paris,  la  noble  cité. 

Bien  en  voulsisl  estre  acquicté 

Macaire,  car  a  acceptée 

Malgré  lui  ladicte  journée  ; 

Car  bien  scavoit  qu'avoit  mis  mort 

Auberi  son  maistre  à  grant  tort. 

Le  jour  de  la  bataille  vint, 

Qu'un  des  amys  Auberi  tint 

Le  lévrier  au  boull  de  la  lice. 

Celui  ne  fut  ne  fol  ne  nycc, 

Car  l'avoit  amené  devant 

Pour  ce  qu'il  estoil  appellant. 

Macaire  assez  losl  vint  après 

En  rille  Notre  Dame  ez  prez  , 

Où  le  peuple  estoil  si  très  grant 

Qu'en  lieu  on  n'en  vit  oncques  tant. 

Li  se  combatil  le  lévrier 


Appendice.  315 

A  Macaire  le  chevalier , 

Qui  fut  tellement  desconfit 

Que  de  sa  bouche  regehit 

Qu'avoit  voulu  le  roy  trahir 

Et  avec  la  royne  gésir, 

Qui  estoit  si  très  preude  femme 

Qu'on  ne  vit  oncques  meilleur  dame, 

Et  qu'Auberide  Montdidier 

Qui  estoit  maistre  du  lévrier 

Avoit  partrayson  occis 

Aux  bois  qui  sont  près  de  Bondis. 

Si  fut  pendu  en  ung  gibet 

Pour  la  trayson  qu'avoit  fait. 

De  preuve  n'a  mestier.l'histoire, 

Car  en  France  est  toute  notoire. 

(Ms.  de  la  Bibl.  imp. ,  Moreau  ,  1685. 
Coll.  Mouchet,  9;  volume  intitulé  :  Sur  la 
chasse  avant  1400  [i].) 


III 


Extrait  d'un  Manuscrit  de  la  Bibliothèque 
Impériale,  intitulé  au  dos  : 

chroniques  de  france. 

Il  est  de  coustume  que  envieux  ont  volontiers  en- 
vie sur  ceulx  qui  ont  en  eulx  plus  de  grâces  et  vertus. 

I.  Le  poëme  de  Gace  de  la  Baigne  a  été^imprimé,  notam- 
ment par  Antoine  Verard  à  la  suite  de  l'ouvrage  en  prose  de 
Gaston  Phébus,  et  confondu  pendant  quelque  temps  avec 
cet  ouvrage.  J'ai  préféré  aux  textes  imprimés  celui  que  me 
fournissait  la  collection  Mouchet, 


3i6  Macaire. 

Ung  traittre  avoit  en  la  cort,  appelé  Maquaire,  qui 
estant  bien  en  grâce  du  roy ,  requist  la  royne  Sebille 
de  deshonneur,  laquelle  l'en  cscondit  (t)  et  débouta 
du  tout  d'entour  elle.  Quant  le  traittre  se  vit  en  ce 
point,  pour  doubte  que  le  roy  n'en  oyst  parler,  pensa 
qu'il  feroil  sa  planche  (2)  au  roy  à  la  confusion  de  la 
royne.  Et  prist  le  roy  une  fois  à  privé ,  et  luy  re 
monstra  qu'il  estoit  moult  tenu  {])  à  luy  garder  son 
honneur  par  maintes  raisons  (4)  qu'il  luy  dist.  Et  tant 
dist  au  roy  que  le  roy  entra  en  soubpesson  de  jalousie, 
et  haioil  le  roy  de  ces  chevaliers  plusieurs.  Et  dit 
l'istoire  qu'il  coucha  ung  nain  ou  lit  la  royne,  dont 
elle  ne  sot  riens....  Le  roy  bouta  hors  sa  femme  toute 
grosse  d'enfant.  Et  fut  baillée  à  mener  et  conduire  à 
ung  moult  nobles  homs  chevalier,  nommé  Auberi  de 
Mondidier,  lequel  en  la  menant  fut  occis  en  ung  bois 
en  rille  de  France,  ou  boys  de  Bondis  ;  et  encore  y 
est  la  fontaine  Aubery.  Et  la  royne  s'eschappa  pen- 
dant le  débat,  et  s'adressa  en  la  maison  d'un  posvre 
bocheron  appelé  Verroquier,  où  elle  fut  depuis  lon- 
guement sans  estre  congneue  de  personne  ,  et  y  en- 
fanta ung  filz  nommé  Loys.  Le  traittre  qui  occist  Au- 
beri fut  moult  dolant  d'avoir  perdue  la  royne  et  s'en 
retourna  à  la  court,  et  dist  bien  à  ces  gens  qu'ilz  te- 
nissent  la  chose  celée. 

Iceluy  Aubery  qui  fut  occis  avoit  ung  moult  biau 
lévrier  qui  adès  le  suivoit  partout ,  lequel  lévrier  de- 
meura sur  la  fosse  où  Auberi  fut  enterré  ou  bois, 
n'onques  n'en  bouja  jusquez  la  fain  l'en  fist  aller;  et 
ala  droit  à  la  cour  au  roy.  Le  lévrier  où  qu'il  trou- 
voit  le  traistre  luy  couroit  tousjours  sus.  Les  gens  de 
la  cour,  qui  bien  congnoissoient  Aubery  et  son  lé- 
vrier, luy  donnoient  à  mcnger;  puis  retournoil  le  le- 


I.  Vs.  estendit ,  faute  évidente. 

2  Sitii  doute  pour  plainte. 

).  Ml.  tenir. 

4.  M  S.  faisons. 


Appendice.  317 

vrier  sur  la  fosse  son  maistre  Aubery.  Or  vint  que 
pour  ce  que  l'en  n'oyoit  point  de  nouvelles  de  Auberi 
ne  de  la  royne  ,  et  c'on  véoit  le  lévrier  venir  souvant 
à  court,  aucuns  des  amis  Auberi,  qui  estoit  moult  no- 
bles homs,  firent  suivre  le  lévrier,  lequel  les  mena  jus- 
ques  sus  la  fosse  où  estoit  Aubery,  lequel  fut  congneu 
après  ce  qu'il  fut  desterré. 

Ceulx  qui  trouvèrent  Aubery  par  le  lévrier  vindrent 
le  dire  au  roy,  et  luy  comptèrent  comment  il  couroit 
sus  à  Maquaire.  Le  roy  enquist  deligemmant  de  la 
chose,  et  finablement  fut  dit  par  le  conseil  d'aucuns 
que  le  traistre  combatroit  le  lévrier  (i).  Et  fut  ordon- 
née place,  et  n'avoit  le  lévrier  pour  toutes  armeures 
que  une  queue  ou  [tonnel,  trouée]  par  les  deux 
bouts  (2)  et  [le  traître]  (î)  estoit  armé.  Mais  du  gré 
de  Nostre  Seigneur,  qui  est  le  vray  juge  contre  lequel 
nul  ne  peult  résister  par  force,  le  lévrier  mena  le 
traître  à  desconfiture,  et  tant  qu'il  confessa  sa  traïson, 
et  en  fist  le  roy  fere  justice.  L'istoire  en  est  belle  à 
oyr  là  où  elle  est  au  lonc  (4)  ;  sy  nous  fault  l'abréger 
pour  cause  de  briefté. 

(Manuscrit  fr.  5003,  fol.  96.) 

1 .  On  lit  à  la  marge  cette  rectification  écrite  par  une  main 
contemporaine  : 

La  cronique  ne  dit  pas  qu'il  combatist  le  lévrier.  Il  fut 
pris  par  souspeçon,  pour  ce  que  le  lévrier  luy  couroit  sus,[etfu 
jehainé  et  confessa  la  traïson  et  fut  décapité. 

2.  Le  manuscrit  porte  une  queue  ou  trouuel  par  les  deux 
bouts j  leçon  inintelligible  parce  qu'elle  est  fautive  et  incom- 
plète. Le  scribe  a  réuni  en  un  seul  mot  :  trouuel ,  la  fin  du 
mot  tonnel,  synonyme  de  queue,  et  le  commencement  du  mot 
trouée,  nécessaire  pour  donner  un  sens  aux  mots  suivants. 

3.  Ms.  lermt  avec  un  signe  d'abréviation.  Faute  évi- 
dente. 

4.  Ms.  lent. 


3i8  Macaire. 


IV 


Extrait  du  Livre  de  la  Chasse  de  Gaston 
Phébus,  comte  de  Foix. 

Encore  pour  mielx  affermer  le<î  noblescesdes chiens, 
feray  orc  un  conle  d'un  Icvricr  qui  fu  d'Aubcri  de 
Monldidier,  lequel  vous  trouverez  en  France  paint  en 
moult  de  lieux.  Auberi  si  estoit  serviteur  du  roy  de 
France,  si  s'en  aloit  un  jour  de  la  cour  vers  sonostel. 
Ainsi  qu'il  s'en  aloit  et  passoit  par  les  boys  de  Bondis, 
qui  sont  emprès  Paris,  et  menoit  un  très  biau  et  bon 
lévrier  qu'il  avoit ,  un  homme  qui  le  héoit  par  envie, 
senz  autre  raison,  qui  estoit  appelé  Machaire ,  si  li 
courut  sus  dedanz  le  boys ,  et  le  tua  senz  deffier  et 
senz  qu'il  s'en  çardast.  Et  quant  le  lévrier  vit  son 
maistre  mort ,  si  le  couvri  de  terre  et  de  fueilles ,  au 
mielx  qu'il  pot,  aux  ongles  et  au  musel.  Et  quant  ce 
vint  au  tiers  jour,  pour  la  grant  fain  qu'il  avoit,  il  s'en 
revinst  à  l'ostel  au  roy,  et  là  trouva  Machaire,  qui 
estoit  grant  gentilz  homs.  Et  tantost  que  le  lévrier 
l'apperçut,  si  li  courut  sus,  et  l'eust  afolé  se  on  ne  li 
eust  deffendu.  Le  roy  de  France,  qui  saiges  et  apper- 
cevans  estoit ,  demanda  que  ce  estoit,  et  l'en  li  dist 
toute  la  vérité.  Le  lévrier  prenoittout  ce  qu'il  povoit 
des  tables,  si  le  portoit  à  son  maistre  et  li  mettoit  en 
sa  bouche.  Et  ainsi  fist  le  lévrier  par  trois  ou  par 
quatre  jours  Dont  le  fist  suivir  le  roy  pour  véoir  où 
il  portoit  ce  qu'il  povoit  avoir  de  l'ostel.  Si  trouvèrent 
Auberi  qui  estoit  encore  là  où  le  lévrier  lui  portoit  sa 
viande.  Adonc  le  roy,  comme  j'ay  dit  que  saiges  estoit. 
fist  venir  pluseurs  aes  gens  de  son  hostel,  et  fist  ap 
plainnicr  el  grater  et  tirer  le  lévrier  par  le  coller  aval 


Appendice.  319 

l'ostel;  mais  il  ne  se  bouga.  Et  puis  fist  prendre  à 
Machaire  une  piesce  de  char  et  la  ii  fist  donner  au  lé- 
vrier. Et  tantost  que  le  lévrier  vit  Machaire,  il  laissa 
la  char  et  courut  sus  à  Machaire.  Et  quant  le  roy  vit 
cela,  il  ot  grant  souspeçon  sus  lui ,  si  li  dist  qu'il  li 
convenoit  combatre  encontre  le  lévrier.  Et  Machaire 
si  commença  à  rire.  Maiz  le  roy  le  fist  de  fait.  Un  des 
parenz  d'Auberi  vint  à  la  journée,  et  pour  ce  qu'il  vit 
la  grant  merveille  du  lévrier ,  il  dist  qu'il  vouloit  jurer 
le  serment  qui  est  acoustumé,  pour  le  lévrier.  Et  Ma- 
chaire jura  de  l'autre  part.  Si  furent  menez  en  l'Isle 
Nostre  Dame  à  Paris  ;  et  là  se  combatirent  le  lévrier 
et  Machaire,  qui  avoit  un  grant  baston  à  deux  mains, 
et  tant  aue  Machaire  fut  desconfit.  Donc  manda  le 
roy  que  le  lévrier  feust  retrait  arrière ,  qui  le  tenoit 
dessoubz  soy.  Si  fist  demander  la  vérité  à  Machaire  , 
lequel  recognut  comment  il  avoit  tué  Auberi  en  tra- 
hyson  et  fut  pendu  et  trahyné. 

(Ms.  delà  Bibl.  imp.,  Moreau,  1685, coll. 
Mouchet,  9.  Volume  intitulé  :  Sur  la  chasse 
avant  1400.) 


Extrait  du  Livre  des  Duels,  d'Olivier 
DE  La  Marche. 


Si  trouverez  es  anciennes  Cronicques  comme  par 
un  lévrier  fut  accusé  un  Chevalier,  non  par  paroles 
mais  par  fait,  et  dont  le  cas  du  meurtre  qui  ne  pou- 


3  20  Macaire. 

voit  estre  atteint  ne  prouve,  fut  par  le  lévrier  aidé  A 
la  grâce  de  Uieu  ,  tellement  que  le  cas  meurtrier  vint 
à  la  cognuissance  de  justice ,  et  dont  la  punition  fut 
faite  telle  qu'il  appartenoit. 

El  dit  la  Cronicque  qu'un  Chevalier  avoit  un  autre 
Chevalier  à  compaignon  ,  et  pour  ce  que  le  compai- 
gnon  estoit  homme  de  vérité,  et  de  grande  vaillance  , 
et  de  grande  renommée^  et  estoit  estimé,  aimé  et  ho- 
noré du  Roy  et  des  Seigneurs,  et  avoit  avancement 
devant  le  Chevalier,  ledit  Chevalier  prinl  telle  envie 
et  hayne  sur  son  compaignon  .  q^ue  malicieusement  et 
par  orgueil,  eux  estans  en  un  dois,  le  Chevalier  frappa 
son  compaignon  d'une  espée  par  derrière,  et  l'occil; 
Cl  ne  se  pouvoit  ceste  chose preuver,  car  nul  ne  l'avoit 
veu  que  le  lévrier,  qui  par  paroles  ne  le  pouvoit  des- 
couvrir. Le  Chevalier  meurtry  s'appeloit  MessireAu- 
bery  de  Mondidier,  et  le  Chevalier  qui  le  meurtrit 
s'appelloit  Messire  Machaire  ;  et  le  meurtrit  es  bois 
de  Bondis  près  Paris.  Et  advint  que  le  meurtrier 
avoit  couvert  le  Chevalier  meurtry  de  fueilles  d'ar- 
bres en  telle  manière  qu'on  ne  se  pouvoit  appercevoir 
de  mort.  Mais  le  lévrier,  qui  aimoil  son  maistre  Au- 
bery,  demeura  auprès  du  corps,  jusques  à  ce  que 
destresse  de  faim  le  fit  partir,  et  venir  à  la  cour  du 
Roy  querre  sa  vie  :  et  si  tost  qu'il  vid  marcher  le 
meurtrier  de  son  maistre  ,  il  luy  courut  sus ,  et  ne  le 
pouvoit  on  recourre  qu'il  ne  l'estranglast  ;  et  tant  de 
fois  fit  le  semblant  qu'il  mil  en  suspection  le  Roy  et 
la  Noblesse,  que  le  lévrier  ne  lefaisoit  pas  sans  cause 
et  sans  aucune  signifiance.  El  pour  ce  que  le  lévrier,  si 
tost  qu'il  avoit  mangé  son  repas ,  il  s'en  retournoil 
vers  son  maistre  trespassé,  le  Roy  le  fit  suivir  par  au- 
cun de  ses  familiers,  et  trouvèrent  Aubery  gisant 
mort  au  bois,  navré  en  plusieurs  lieux,  ramenèrent  le 
lévrier  et  firent  le  rapport  au  Roy.  Le  Roy  fil  pres- 
tement assembler  son  Conseil ,  et  fut  déterminé  que 
pour  approuver  le  meurtre  et  ceste  trahison,  Machaire 
corabatlroit  le  lévrier,  qui  tant  de  fois  l'avoit  assailly; 


I 


Appendice.  321 

et  fut  baillé  jour  pour  faire  la  bataille  en  l'isle  Nostre 
Dame.  Es  prez  fut  Machaire  enfouy  jusques  au  fau 
du  corps,  en  telle  manière  qu'il  ne  se  pouvoit  tourner 
ne  virer  tout  à  sa  guise  ;  luy  fut  baillé  un  escu  et  un 
baston  pour  toutes  deffences  et  sans  autres  armures. 
L'amy  de  Aubery  de  Montdidier  tenoit  le  lévrier  qui 
fut  laissé  aller  et  prestement  courut  sus  Machaire  ,  si 
aigrement  et  de  tel  courage  qu'il  le  print  aux  dents, 
par  la  gorge,  et  recognut  la  trahison  qu'il  avoit  faite  : 
et  le  leal  lévrier ,  un  chien  ,  une  beste ,  eut  la  grâce  et 
l'aide  de  Dieu,  et  approuva  la  vérité  de  ceste  matière. 
Et  semble  par  cest  exemple  que  Dieu  veut  et  permet 
que  tels  insults  et  faits  en  trahison  soient  prouvez 
pour  en  faire  la  punition.  Car  ledit  Machaire  fut 
pendu  et  estranglé  au  gibet  de  Montfaucon;  et  le 
corps  d'Aubery  allé  querre  par  ses  amis  ,  et  sépulture 
honorablement,  comme  leal  chevalier  qu'il  estoit. 

{Livre  des  Duels,  autrement  intitulé  l'Advis 
de  Gage  de  bataille,  jadis  composé  parmessire 
Olivier  de  la  Marche,  et  dédié  à  Philippes, 
archiduc  d'Autriche.  In-8.  Paris,  1 586,  foi. 
8  et  9.) 


VI 

RÉCIT   DE  J.    SCALIGER. 


Est  et  altéra  historia  Galliae  peculiaris.  Offensus 
amicisivepotentia  sive  perfidia,  quidam  Régis  Aulicus 
cum  ex  insidiis  obtruncat  atque  in  avio  agro  sepelit. 
Macaire.  2 1 


U2  Macaire. 

Vfnaticus  canis  ibi  tum  cornes  hcro  fur  rat  :  is  amore 
viclus  diu  sedil  in  tumulo.  Postea  quam  famcs  pieta- 
tfm  supcravii ,  atque  in  aulam  sine  domino  reversus 
est,  ratî  illius  contubernales  bestiam  lemcre  vagari,  ei 
cibum  dari  [ubent.  Salur  ille  ad  tumuliim  redit  ;  et 
redit  toties ,  ut  primum  suspicio  invaderet  animos  in- 
certa  qu.rdam  et  fluctuans ,  mox  etiam  cerli  esse  sibi 
viderentur  heri  id  fieri  desiderio.  Abeuntem  prosecuti, 
deprehensoteiluristumore,effossumcadaveratquea<îni- 
tum  afficiuntsepultura.  Canis,  exequiis  peractis,  socius 
fit  eorum  quibus  fuerat  dux  ad  investiganduni.  Tandem 
aliquando  in  aulam  ubi  homicida  rediisset,  eum  canis 
conspicatus ,  magnis  illico  editis  latratibus  aegre  ab 
impetu  cohibetur  :  quo  tanquam  indice  aucta  suspicio 
in  ïr.uitorum  animis  certa  ndes  evasit.  Caeterum  bes- 
\\x  perseverantia  in  illius  odio  atque  prosecutione 
etiam  regem  movit  ut  juberet  hominem  causam  di- 
cere.  Ille  negare  factum  ,  persistere  inficiatione  ;  ca- 
nis ejus  orationem  latratibus  atque  assultibus  obtur- 
bare,  ut  eam  interpellationem  pro  facinorisexprobra- 
tione  quotquot  aderant  intcrpretarcntur.  Eo  res  de- 
ducta  est  ut,  jussu  régis ,  homicida  cum  provocatore 
singulari  certamine  decertaret.  Picta  est  canis  historia 
m  cafnaculo  quodam  regio.  Pictura  vetustate  dilu- 
tior  atque  obscurior  facta,  regum  mandato  semel  at- 
que iterum  instaurata  est;  digna  prorsus  Gallica  ma- 
gnanimitate  quae  aerc  fusili  assequatur  perennitatem. 

{Exotericarum  exercitat.  lib.  XV  de  sub- 
lUitatt ,  ad  Hier.  Cardanum ,  Exerc.  202. 
Paris,  i^^7,  in-4",  p.  272.) 


Appendice.  523 

VII 
Récit  de  Claude  Expilly. 


Le  duel  qui  avint  du  tams  du  Roy  Charles  V  et 
an  sa  presance  antre  le  Chevalier  Macaire  et  le  Lé- 
vrier a'Aubry  de  Montdidier ,  et  le  plus  notable  et 
digne  de  mémoire  de  tous  ceus  qui  se  firent  onques. 
Macaire  avoit  occis  Montdidier  dans  le  bois  de  Bon- 
dis ,  jalons  de  le  voir  plus  avant  an  faveur  que  lui 
auprès  du  Roy.  Il  n'y  avoit  autre  témoin  de  l'acte 
que  le  Lévrier  du  défunt,  lequel,  ayant  été  treuvé  avec 
le  cors,  s'alla  randre  aus  piez  du  Roy,  corne  pour  de- 
mander justice  :  il  ne  découvrit  point  si  tôt  Macaire 
qu'il  commança  à  se  hérisser  et  aboyer  et  se  lancer  sur 
lui  :  corne  le  chien  d'Hésiode  acusa  lesanfans  de  Ga- 
nistor  Naupactien  d'avoir  tué  son  maitre;  et  l'autre 
qui  an  fit  de  même  auprès  de  Pyrrus  contre  certains 
soldas  de  son  armée  ,  et  celui  ancore  qui  gardoit  le 
tample  d'Esculape  à  Atenes  :  de  même  ce  Lévrier 
donna  le  premier  argumant  que  Macaire  avoit  com- 
mis le  meurtre.  Le  Roy  s'an  voulut  tellemant  éclaircir 
qu'il  fit  aporter  du  pain  et  le  fit  presanter  au  chien 
par  Macaire,  mais  an  lieu  de  pain,  il  voulut  ampoigner 
et  mordre  la  main  :  le  même  pain  remis  à  quelques 
jantis-homes  là  presans,  le  chien  le  print  et  le  manja  : 
ce  fut  un  soupçon ,  un  indice  et  une  présomption 
violante  qu'autre  n'avoit  fait  le  coup;  à  quoy  êtoit 
ajouté  que  le  même  jour  de  la  perte  de  Montdidier, 
on  avoit  veû  Macaire  avec  luy  au  dehors  de  la  ville  : 
de  sorte,  que  le  Roy  tint  le  fait  come  pour  avéré  :  et 
d'autant  plus  que  le  chien  se  tournoit  tantôt  de  son 
coté,  se  jouant  de  sa  queue,  tantôt  aboyoit  contre 


524  Macaire. 

l'autre,  qui  étoit  tout  étonné  et  perdu  de  cete  acusa- 
tion  et  de  sa  consciance.  An  fin,  le  Roy  luy  dit  qu'il 
se  devoit  purger  par  le  combat  :  il  demanda  ou  ('toit 
l'acusateur,  on  luy  montre  le  chien,  et  par  ordonnance 
de  Sa  Majesté,  il  fut  contraint  de  se  batre,  arn^.é  d'un 
fort  bâton  et  d'un  petit  bouclier  :  au  chien  on  donna 
un  tonneau  défonce  pour  faire  ses  relancemans  :  l'ile 
de  Notre  Dame  de  Paris  fut  le  champ  de  bataille  :  le 
Lévrier ,  come  s'il  eut  eu  du  jugemant,  se  secoué,  se 
prépare,  se  hérisse,  ataquesonenemyje  tourmante,le 
presse,  et  le  morfond  an  telle  sorte  qu'à  la  fin,  l'ayant 
ampoigné  au  gosier  et  jette  par  terre,  le  serrant  apre- 
mant ,  le  misérable  avoua  le  crime ,  et  confessa  le 
tout  espefant  de  trouver  pardon ,  \h  où  la  justice  du 
ciel  et  de  la  terre  le  condamnoicnt  au  supplice,  où  il 
fut  anvoyé  sur  le  champ  :  justice  vrayement  du  Ciel, 
d'avoir  animé  un  Lévrier,  et  luy  avoir  donné  l'adresse 
de  vaincre,  et  faire  avouer  l'assassinat  au  meurtrier  : 
je  sçay  que  plusieurs  racontent  l'histoire  avec  quelque 
diversité. 

{Playdoycz  de  M^^  Claude  Expilly,  che- 
valier^ conseiller  du  Roy  an  son  Conseil 
d'Etat.  Lion,  i6}6,  in-4.  Plaidoyé  xxx 
sur  l'edit  des  duels  publié  le  13  juillet 
1609,  p.  312-J13.) 


VIII 

RtCIT    DE   VULSON    DE    La    COLOMBIERE. 

Nous  avons  très-suffisanjment  fait  voir  cy-dovant, 
comme  par  faute  de  preuves,  l's  Princes  Souverains 


Appendice.  325 

ou  leurs  Parlemens  permettoient  le  duel  entre  les 
hommes,  lorsqu'il  s'agissoit  de  quelque  crime  capital, 
commis  secrètement.  Mais  cecy  est  bien  plus  nouveau 
et  plus  estrange,  qu'on  ait  accordé  le  combat  à  une 
beste  contre  un  homme,  et  contraint  un  homme  d'en- 
trer en  combat,  et  se  mesurer  avec  une  beste.  L'his- 
toire en  est  admirable,  et  on  la  voit  encore  peinte  sur 
le  manteau  d'une  des  cheminées  de  la  grande  Salle 
du  Chasteau  de  Montargis  ;  le  Roi  Charles  V  ayant 
eu  soin  de  l'y  faire  représenter  pour  une  marque  des 
merveilleux  Jugemens  de  Dieu. 

Il  y  avoit  un  Gentil-homme  que  quelques-uns  qua- 
lifient avoir  esté  Archer  des  Gardes  du  Roy,  et  que 
je  crois  plustost  devoir  nommer  un  Gentil-homme  or- 
dinaire, ou  un  Courtisan,  par  ce  que  l'Histoire 
latine  dont  j'ai  tiré  cecy,  le  nomme  Aulicus  ,  nommé 
par  quelques  Historiens  le  Chevalier  Macaire;  lequel 
estant  envieux  de  la  faveur  que  le  Roy  portoit  à  un  de 
ses  compagnons,  nommé  Aubry  de  Montdidier,  l'es- 
pia  si  souvent  qu'en  fin  il  l'attrappa  dans  la  forest 
de  Bondis ,  accompagné  seulement  de  son  chien  (que 
quelques  historiens ,  et  notamment  le  sieur  d'Audi- 
guier,  disent  avoir  esté  un  lévrier  d'attache) ,  et  trou- 
vant l'occasion  favorable  pour  contenter  sa  malheu- 
reuse envie,  le  tua,  et  puis  l'enterra  dans  la  forest 
et  se  sauva  après  le  coup  ,  et  revint  à  la  Cour  tenir 
bonne  mine  :  Le  chien  de  son  costé  ne  bougea  jamais 
de  dessus  la  fosse  oii  son  Maistre  avoit  esté  mis,  jus- 
ques  à  ce  que  la  rage  de  la  faim  le  contraignit  de 
venir  à  Paris,  oii  le  Roy  estoit,  demander  du  pain 
aux  amis  de  son  feu  Maistre,  et  puis  tout  incontinent 
s'en  retournoitau  lieu  oii  ce  misérable  assassin  l'avoit 
enterré;  et  continuant  assez  souvent  cette  façon  de 
faire,  quelques-uns  de  ceux  qui  le  virent  aller  et  venir 
tout  seul,  heurlant  et  plaignant,  et  semblant  par  des 
abois  extraordinaires  vouloir  descouvrir  sa  douleur, 
et  déclarer  le  mal-heur  de  son  maistre ,  le  suivirent 
dans  la  forest,  et  observans  exactement  tout  ce  qu'il 


f, 


)26  Macaire. 

teroit ,  virent  ou'il  s'arresloit  sur  un  heu  où  la  terre 
jvoil  esté  fraiscnemenl  remuée  ;  ce  qui  les  ayant  obli- 
es  d'y  fa-.re  fouiller ,  ils  y  trouvèrent  le  corps  mon  , 
equel  ils  honnorerent  d'une  plus  digne  sépulture , 
sans  pouvoir  de^couvrir  l'aulheur  d'un  si  exécrable 
meurtre.  Comme  donc  ce  pauvre  cinen  estoii  de- 
meuré à  quelqu'un  des  parents  du  deffunt  et  qu'il  le 
suivoit,  il  apperceut  fortuitement  le  meurtrier  Je  son 

f)remier  Maislre  ,  et  l'ayant  choisi  au  milieu  de  tous 
es  autres  Gentils-hommes  ou  Archers,  l'attaqua  avec 
grande  violence,  luy  sauta  au  collet,  et  fit  tout  ce 
qu'il  peut  pour  le  mordre  et  pour  l'estrangler.  On 
le  bal,  on  le  chasse,  il  revient  toujours,  et  comme 
on  l'empesche  d'approcher,  il  se  tourmente  et  abbaye 
de  loing  ,  adressant  ses  menasses  du  custé  qu'il  sent 
que  s'est  sauvé  l'assassin.  Et  comme  il  continuoit  ses 
assauts  toutes  les  fois  qu  il  rencontroit  cet  homme, 
on  commença  de  soupçonner  quelque  chose  du  fait, 
d'autant  que  ce  pauvre  chien  plus  fidelle  et  plus  re- 
connoissant  envers  son  Maistre  que  n'auroit  esté  un 
autre  serviteur,  n'en  vouloit  qu'au  meurtrier,  et  ne 
cessoit  de  luy  vouloir  courir  sus  pour  en  tirer  van- 
geance.  Le  Koy  estant  adverty  par  quelques-uns  des 
siens  de  l'obstination  de  ce  chien,  qui  avoit  esté 
reconnu  appartenir  au  Gentil -homme  qu'on  avoit 
trouvé  enterré  et  meurtry  misérablement,  voulut  voir 
les  mouvements  de  cette  pauvre  beste.  L'ayant  donc 
fait  venir  davant  luy,  il  commanda  que  le  Gentil- 
homme soupçonné  se  cachast  au  milieu  de  tous  les 
assistans  ,  qui  estoient  en  grand  nombre.  Alors  le 
chien ,  avec  sa  furie  accoustumée ,  alla  choisir  son 
homme  entre  tous  les  autres  ;  et  comme  s'il  se  fust 
senty  assisté  de  la  présence  du  Roy ,  il  se  jetta  plus 
furieusement  sur  luy  ,  et  par  un  pitoyable  abboy  il 
sembloit  crier  vangeancc  et  demander  justice  à  ce 
sage  Prince.  Il  l'obtint  aussi;  car  ce  cas  luy  ayant 
paru  merveilleux  et  estrange ,  joint  avec  quelques 
autres  indices,  il  fit  venir  devant  soy  le  Gentil-homme 


Appendice.  327 

soupçonné,  et  l'interrogea,  et  pressa  assez  puissam- 
ment pour  apprendre  la  vérité  de  ce  que  le  bruit 
commun  et  les  attaques  et  abbayemens  de  ce  chien 
(qui  estoient  comme  autant  d'accusations)  luy  met- 
toient  sus;  mais  la  honte  et  la  crainte  de  mourir  par 
un  supplice  honteux ,  rendirent  tellement  obstiné  et 
ferme  ce  criminel  dans  la  négative,  qu'en  fin  le  Roy 
fut  contraint  d'ordonner  que  la  plainte  du  chien  et  la 
négative  du  Gentil-homme  se  termineroient  par  un 
combat  singulier  entr'eux  deux,  par  le  moyen  duquel 
Dieu  permettroit  que  la  vérité  seroit  reconnue.  Èn- 
suitte  de  quoy  ils  turent  tous  deux  mis  dans  le  camp 
comme  deux  «champions ,  en  présence  du  Roy  et  de 
toute  la  Cour,  Le  Gentil-homme  armé  d'un  gros  et 
pesant  baston,  et  le  chien  avec  ses  armes  naturelles, 
ayant  seulement  un  tonneau  perse  pour  sa  retraite 
et  pour  faire  ses  relancemens.  Aussi  tost  que  le  chien 
fut  lasché,  il  n'attendit  point  que  son  ennemy  vinst  à 
luy  ;  il  sçavoit  que  c'estoit  au  demandeur  d'attaquer  ; 
mais  le  baston  du  Gentil-homme  estoit  assez  fort  pour 
l'assommer  d'un  seul  coup,  ce  qui  l'obligea  à  courir 
çà  et  là  à  l'entour  de  luy,  pour  en  éviter  la  pesante 
cheutt  ;  mais  en  fm  tournant  tantost  d'un  costé  ,  tan- 
tost  de  l'autre  ,  il  prit  si  bien  son  temps ,  que  finale- 
ment il  se  jetta  d'un  plein  saut  à  la  gorge  de  son  en- 
nemy, et  s'y  attacha  si  bien ,  qu'il  le  renversa  parmy 
le  champ  ,  et  le  contraignit  à  crier  miséricorde,  et 
supplier  le  Roy  qu'on  lui  ostast  cette  beste,  et  qu'il 
diroit  tout.  Sur  quoy  les  escoutes  du  camp  retirèrent 
le  chien  ,  et  les  Juges  s'estant  approchez  par  le  com- 
mandement du  Roy,  il  confessa  devant  tous  qu'il 
avoit  tué  son  compagnon  ,  sans  qu'il  y  eust  personne 
qui  l'eust  peu  voir  que  ce  chien,  duquel  il  se  confes- 
soit  vaincu.  L'Histoire  dit  qu'il  fut  puny,  mais  elle 
ne  dit  point  de  quelle  mort ,  ny  de  quelle  façon  il 
avoit  tué  son  amy.  Si  ce  chien  eust  esté  au  temps 
des  anciens  Grecs ,  lorsque  la  ville  d'Athènes  estoit 
en  son  lustre,  il  eust  esté   nourry  aux  despens  du 


<;28  MaCAIRE. 

public;  son  nom  seroit  dans  l'Histoire;  l'on  luy  auroit 
dressé  une  statue ,  et  son  corps  auroit  esté  ensevely 
avec  plus  de  raison  et  plus  de  mérite  que  celui  de 
Xantipus.  L'histoire  de  ce  chien ,  outre  les  hono- 
rables vestiges  peintes  de  sa  victoire  qui  paroissent 
encore  à  Montarpis,  a  esté  recommandée  à  la  posté- 
rité par  plusieurs  Autheurs,  et  singulièrement  par  Ju  - 
lius  Scaligcr  en  son  livre  contre  Cardan,  Exerc.  202. 
J'oubliois  de  dire  que  le  combat  fut  fait  dans  l'isle 
Notre-Dame  ,  en  présence  du  Roy  et  de  toute  la 
Cour. 

{Lt  Vray  Théâtre  d'honneur  et  de  che- 
valerie,  t.  II,  p.  300,  in-fol.  Paris, 
1648.) 


IX 


Récit  de  Ribier. 


Il  se  trouve  que  par  des  épreuves  de  fer  ardent  ei 
d'eau  bouillante  plusieurs  hommes  se  sont  purgés  de 
ce  Qu'on  leur  mettoit  sus  :  Dieu  fut  pour  eux,  et  trou- 
vères en  quelques  Croniques  comme  par  un  Lévrier  fut 
accusé  un  chevalier  (non  par  paroles,  mais  de  fait)  du 
meurtre  d'un  autre  chevalier  son  compagnon,  dont  on 
n'avoit  point  de  connoissance  en  justice  qu'il  fust 
coupable  ;  le  meurtry  s'appelloit  Messire  Aubery  de 
Mcndidicr,  et  le  meurtrier  Mâchant  'sic),  tous  deux 


Appendice.  329 

de  la  cour  du  Roy.  Mâchant  avoit  caché  et  couvert  le 
corps  de  feuilles  et  d'herbes,  mais  le  Lévrier,  qui 
aymoit  son  maistre,  demeura  auprès  de  luy ,  jusqu'à 
ce  que  la  faim  le  fit  aller  à  la  cour  quérir  sa  vie.  Et 
si  tost  qu'il  aperçut  le  meurtrier,  il  luy  courut  sus,  et 
le  vouloit  étrangler,  et  tant  de  fois  après  en  avoir 
esté  séparé  ,  retourna  contre  luy,  qu'il  mit  en  suspi- 
cion le  Roy  et  sa  Noblesse,  de  manière  que,  s'en  re- 
tournant vers  le  mort,  il  fut  suivi  par  quelques  fa- 
miliers du  deffunt,  qui  trouvèrent  le  corps  dudit  def- 
funt  dans  le  bois,  navré  en  plusieurs  lieus,  et  en  firent 
leur  rapport  au  Roy  Charles  V ,  lequel  assembla  son 
conseil ,  et  fut  déterminé  ,  que  pour  vérifier  le  meurtre 
et  trahison,  Mâchant  combatteroit  le  Lévrier  (1);  jour 
baillé  pour  la  bataille  en  l'Isle  Notre  Dame,  et  à 
l'heure  du  combat,  on  enfouit  Mâchant  jusques  au 
faix  du  corps,  en  telle  manière  toutefois  qu'il  pouvoit 
tourner  tout  à  son  aise  ,  et  luy  furent  baillé  un  écu  et 
un  baston  pour  toutes  armes.  Les  amis  du  deffunt  te- 
noient  le  chien  ,  et  l'ayant  laissé  courir  ,  il  courut  sus 
au  meurtrier,  de  tel  courage  et  violence  qu'il  le  prit 
par  la  gorge  avec  les  dents ,  et  luy  fit  confesser  sa 
trahison  et  demander  miséricorde  au  Roy.  Ainsi  le 
loyal  Lévrier,  un  chien,  une  beste,  par  la  grâce  et 
aide  de  Dieu,  prouva  la  vérité,  et  semble  par  cet 
exemple  que  Dieu  veuille  et  permette  que  les  cas  ob- 
scurs et  faits   en   trahison    soient  prouvés  par  des 
moyens  extraordinaires,  pour  en  estre  fait  la  punition  ; 
car  ledit  Mâchant  fut  pendu  et  étranglé  au  gibet  de 
Montfaucon  (2) ,  et  le  corps  du  deffunt  sépulture  hono- 


1 .  A  la  marge  on  lit  :  «  Ce  combat  du  lévrier  et  du  meur- 
trier de  son  maistre  est  peint  au  manteau  de  la  cheminée 
de  la  grande  salle  du  château  de  Montargis.  » 

2.  A  la  marge  :  «  Vulson  alléguant  cette  histoire,  dit  ne 
scavoir  le  eenre  de  mort.  » 


^^0  Macaire, 

rablement  comme  loyal  chevalier.   Il  y  a  dans  les  his- 
toire<;  anciennes  un  pareil  exemple  (i),  etc. 

[Lettres  et  Mémoires  d'Estat ,  etc.,  par 
Messire  Guillaume  Ribier,  conseiller 
d'Eslat.   Paris,    1666,  in-fol. ,   t.    I, 

p.   }M-ÎI2.) 
1 .  Celui  du  chien  de  Pyrrhus.  Ribier  le  rapporte. 


3^' 


NOTES. 


P.  2,  V.  4: 

Li  quai  fi  faire  un  de  qui  de  Magan. 

Magan  pour  Mayence^  ai- je  besoin  de  le  dire  ?  n'est 
pas  une  forme  française,  et  le  vers  tout  entier,  même 
en  le  rétablissant  ainsi  : 

La  quel  fist  faire  un  de  cels  de  Maian, 

ne  serait  pas  dans  les  habitudes  de  langage  du  XII'^  n 
du  XII I^  siècle.  La  leçon  que  je  propose,  au  con- 
traire, est  calquée  sur  une  forme  que  les  trouvères  du 
temps  emploient  presque  toujours  au  début  de  leurs 
poèmes. 

P.  2,  V.  10  : 

Como  fu  l'inperer  K.  el  man. 

A  ce  vers  inadmissible  j'en  substitue  un  autre  de 
même  valeur,  qui  se  retrouve  partout,  et ,  par  exem- 
ple, au  début  de  la  chanson  d'Aspremont  : 

Plaist  vos  oïr  bone  chançon  vaillant 
De  Karlemaine,  lou  riche  roi  puissant. 
(Ms.  fr.  2495.) 

Je  ne  crois  pas  que  maine  ou  magne,  ait  jamais  été 
employé  sous  la  forme  m^rt.  Cependant  j'ai  trouvé,  en 
prose,  Challement  : 

Parce  qu'il  estoit  du  lignage  le  grant  Challement. 
[Chroniques  de  Saint-Denis,  Hist.  de  France,  t.  X,  p.  304.) 


^^2  Macairk. 

p.  3,v.  ^: 

Dont  en  morurent  maint  chevalier  vaillant. 

Vers  emprunté  presque  lilléralement  à  la  chanson  dr 
Huon  de  Bordeaux  (p.  4). 

P.  5,v.  6: 

Li  fel  Macaires  ceste  oevre  ala  brassant. 

Brasser  une  auvre,  une  trahison,  une  honte,  sont  des  lo- 
cutions fort  en  usage  au  temps  où  fut  composé  notre 
poëme.  Exemples  : 

Moult  maudit  les  traitres  qui  cheste  oevre  ont  brassée. 
{Guide  Nanteuii,  p.  9$.) 
IccUe  n?nie  que  Lanbcrs  m'a  brassée. 
{Auberi  le  Bourguignon,  ms.  La  Val.  40,  fol.  77  v",  col.  i.) 
Chier  lor  vendra  ce  que  il  ont  brassé. 
Bune  d'Hiinston'.,m$.U.  12 $48,  fol.  i8j  v«,  col.  2.] 

Le  mot  engan  du  texte  de  Venise,  qui  est  Vinganno 
Italien,  se  trouve  bien  en  provençal ,  mais  je  doute 
fort  qu'on  en  rencontre  un  exemple  français,  quoique 
le  verbe  enganer  {prov.  enganar,  ital.  ingannare)  reni- 

f)lace  Quelquefois  engigner,  qui  paraît  être  la  vraie 
orme  française. 

Par  foi,  dist  Hues,  nous  sommes  engané. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  1 1  ).) 
Quant  il  parçut  qu'il  estoit  enganés. 

{/</.,  p.  J9.j 

Kaynouard  ne  cite  qu'engaigne  sous  le  mot  pro 
vençal  engan  ,  et  encore  à  tort  ;  car  engaigne  corres- 
pond non   pas  à  engan  ,   mais  à   la  forme  féminine 
enguana . 

Il  eut  été  facile  de  calquer  le  vers  que  j'ai  essayé 
de  refaire  en  lisant  : 

El  por  Macaire  fu  tos  ici!  engans  ; 

mais  cette  leçon,  même  en  admettant  la  forme  engan , 


Notes.  335 

n'eût  guère  satisfait  quiconque  a  l'habitude  et  le  sen- 
timent de  notre  vieux  langage. 

P.  3,  V.  7  :  Savoir  certainement ,  savoir veraiement y 
savoir  à  esciant,  sont  des  locutions  fréquentes  : 

Car  bien  savons  por  voir  certainement, 

{Aspremont,  ms.fr.  249j,fol.  106  v".) 
C'est  des  genz  K.,  sachiez  veraiement. 
[Id.y  fol.  107  ro.) 
Gel  sai  à  esciant. 

ijd.,  fol.  106  ro.) 

P.  3,  V.  8  :  £f  deriere  et  devant.  Locution  qui  re- 
viendra souvent  dans  notre  poëme,  tantôt  sous  cette 
forme,  tantôt  sous  la  forme  et  avant  et  arrier.  On  em- 
ployait figurément  et  au  même  sens  les  locutions  sus 
et  jus,  aval  et  amont  (haut  et  bas),  environ  et  en  lez,  qui 
signifient ,  lorsqu'elles  ne  sont  pas  prises  au  propre  : 
en  tous  sens,  de  toute  manière,  complètement.  Le 
plus  souvent,  ces  façons  de  parler  sont  purement  ex- 
plétives. 

Tant  dist  Balans  et  avant  et  arier 
Qu'il  fist  Naimon  à  ceie  fois  laissier. 

{Aspremont,  ms.  fr.  2495,  fol.  99  r».) 

Tant  m'a  parlât  et  avant  et  arier 
Que  de  saiens  s'enfuï  ma  mollier. 

(Rûfoul  de  Cambrai,  p.  288.) 

A  grant  mervelle  le  déust  bien  prisier 
Et  tôt  si  homme  et  devant  et  derier. 

{Chevalerie  Vivien,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer, 
fol.  87  ro,  col.  2.) 

P.  3 ,  v.  9  :  Hom  si  sovrains.  C'est  soverain  qui 
est  la  forme  primitive  ;  mais,  à  l'époque  oii  nous  som- 
mes, on  emploie  indifféremment  les  deux. 

P.  3,  v.  10  : 

Com  Kallemaines,  li  riches  rois  puissans  ; 


5^4  Mac  Al  re. 

ou,  si  l'on  veut  : 

Corn  Kallcmaines,  l'emperere  des  Krans. 

P.  î,v.  is  : 

Conseil  d'enfant  n'aloit  mie  cscoutani. 

Cet  éloge  revient  souvent  sous  la  plume  des  trouvères, 
qui  tenaient  que 

Faus  est  li  hom  qui  croit  conseil  d'enfant. 
[Huon  de  Bordeaux^  p.  IJ9.) 

P.  4,  V.  10  :  Entro  Pans.  Je  restitue  :  Droit  <i 
Paris,  en  m'autorisant  de  nombreux  passages,  et 
entre  autres  de  celui-ci  : 

Droit  à  Paris,  celé  cité  vaillant 
Sunt  asenblé  Angevin  et  Normant. 

[Aspremont,  ms.  fr.  2  49J,fol.  81  v*".) 

P.  s,  V.  1  : 

Et  tant  que  vinrent  Caillâmes  et  Bertrans. 

C'est  Guillaume  au  court  nez  et  son  neveu  Bertrand, 
qui,  en  effet,  selon  les  récits  des  trouvères,  ne  se 
signalent  qu'après  le  règne  de  Charlemagne ,  sous 
celui  de  son  fils  l'empereur  Louis. 

P.  ^,  V.  9  :  Francor. 

L'ost  Francor. —  La  terre  Francor. 

{Aspremont,  ms.  fr.  249$.; 

P.  ^,  V.  13  : 

Et  li  dus  Naimes,  ses  boins  conseléor. 

Je  n'ignore  pas  que  conseillère  était  la  forme  du  sujet 
cl  conseléor  la  forme  oblique  ;  mais  je  n'ai  pas  cru 
devoir,  ici  et  ailleurs,  me  montrer  plus  scrupuleux 
que  les  meilleurs  trouvères,  qui ,  pour  le  besoin  de  la 
rime,  ont  violé  sans  façon  les  lois  de  notre  ancienne 
déclinaison.  Je  choisis  entre  mille  les  exemples  ci- 


Notes.  3J5 

après  que  je  trouve  dans  une  même  tirade  fort  courte 
de  la  chanson  d'Aspremont  (ms.  fr.  2495 ,  fol.  70)  : 

Ce  dit  Balanz  :  «  Enten,  emperéor.  » 

11  eût  dû  dire  :  emperere,  car  le  vocatif  et  le  nominatif 
se  traitaient  de  même. 

Dist  l'emperere  :  «  Il  ment  li  lechéor,  » 

au  lieu  de  :  //  lecherre. 

El  ce  n'est  pas  seulement  à  la  rime  qu'on  trouve 
par  milliers  de  semblables  fautes  ;  exemple  : 

Quant  paien  virent  que  Franceis  i  out  poi, 

Entr^els  en  ont  e  orgoil  e  cunfort  ; 

Dist  l'un  à  l'altre  :  «  L'emperéor  ad  tort.  » 

{Chanson  de  Roland,  éd.  Genin,p.  163.) 

au  lieu  de  :  l'emperere. 

P.  5,  V.  16  :  Soffrir  peine  et  dolor.  [Auberi le  Bour- 
guignon, ms.  La  Val.  40,  fol.  i,  col.  i  r».) 

P.  5,  V.  17: 

Sor  tos  les  autres  avoit  cil  la  valor. 

Je  suppose  que  corlor  du  texte  vénitien  est  pour 
poignêor,  feréor;  mais  je  ne  retrouve  ce  mot  coréor 
qu'au  sens  particulier  de  coureur  d'avant-garde  ,  et  non 
au  sens  général  de  vaillant,  de  hardi  combattant,  de 
courageux  guerrier.  Je  le  remplace  donc  par  une  lo- 
cution qui  me  paraît  fort  bien  s'adapter  au  sens  du 
passage  et  que  j'emprunte  à  la  chanson  d'Aspremont, 
où  Naimes  dit  en  parlant  de  Charlemagne  : 

Car  après  Deu  a  sor  tos  la  valor. 

P.  5,  v.  19  :  l'umainrie  criator,  le  créateur  de  l'hu- 
manité. A  ne  voir  que  le  texte  de  Venise  on  pourrait 
croire  que  li  maine  est  pour  ille  magnus ,  le  grand  ; 
mais  nulle  part,  que  je  sache,  on  ne  trouverait  sem- 
blable exemple.  Au  contraire,  la  leçon  que  je  pro- 


5^6  Macaire. 

pose  se  justifie  par  le  vers  ci-après  de  ia    chanson 
d'Aspremont  : 

Dex  le  garisse,  l'umainne  criator. 

(Ms.fr.  2495,  fol.  inr«.) 
P.  6,  V.  5  : 

Quant  les  traï  à  li  rois  almansor. 

Il  se  pourrait  bien  que  le  compilateur  italien  eût  pris 
Almansor  pour  un  nom  propre,  puisqu'il  le  fait  pré- 
céder des  mots  :  à  U  rois.  11  avait  évidemment  sous 
les  yeux,  dans  le  texte  français,  le  mot  aumaçor  (pro- 
vençal,  almjsior)y  qui,  comme  l'on  sait,  désigne  un 
chef  arabe ,  un  Imir. 

P.  6,  V.  14: 

J'ai  restitué  ce  vers  d'après  le  sens  général  qu'il 
me  paraît  renfermer,  mais  sans  pouvoir  exactement 
me  rendre  compte  du  moiançontr.  Ce  mot  se  retrouve 
dans  le  texte  italianisé  de  la  chanson  d'Aspremont  que 
renferme  le  ms.  fr.  1^98.  Ogier  le  Danois  dit  à 
l'empereur  : 

Biem  porai  por  mon  cors  vostre  droit  defenser, 

et  l'empereur  lui  répond  : 

Ogier,  dist  Kalle,  trop  estes  ançoner. 

(Fol.  ior«,  col.  I.) 

vers  qui  répondent  à  ceux-ci  du  ms.  La  Val.  123  : 

Et  bien  sarai  vostre  droit  desresnier. 
—  Vus  n'iroiz  mie,  ce  dist  li  rois,  Ogier. 

P.  7,v.  6: 

Crani  cort  tint  Kalles  l*emperere  au  vis  fier. 

GaYDON,  p.  29^,  V.  33  : 

Kjrles  i  entre,  l'cmpcrcrc  au  vis  fier. 

On    pourrait  lire  aussi  :   nostre  emptren  ber  (voyez 
Gaydon,  p.  1),  ou  :  nostre  tmperen  fier  {id.y  p.  303). 


Notes.  357 

P.  7,  V.  18  : 

Par  droite  force  et  avoir  sa  moillier. 

Par  droite  force j  locution  qui  revient  souvent  dans 
les  poëmes  du  moyen  âge,  et  oij  le  mot  droite  n'indique 
nullement  que  l'emploi  de  la  force  fût  légitime  : 

En  Rome  n'a  capele  ne  mostier 
Ne  soient  ars,  fendu  et  peçoié  ; 
Par  droite  force  i  sont  entré  paien. 

{Ogier,  t.  I,  p.  8.) 

Il  faut  comprendre  comme  s'il  y  avait  droit  par  force  j 
tout  droit  par  force. 
Avoir  sa  moillier  se  retrouve  ailleurs  : 

Lifei  Lambers  qui  vof  avoir  m^ ois sor. 
{Auberi  le  Bourguignon,  ms.  fr.  859,  fol.  163  v^  col.  2.) 

P.  7,  V.  21  : 

0  mainte  dame  por  son  cors  déporter. 

C'est-à-dire  pour  se  divertir.  Son  cors  ne  signifie  rien 
de  plus  que  se.  Mes  cors,  tes  cors,  ses  cors,  ne  sont  le 
plus  souvent  que  des  locutions  pronominales,  d'un 
emploi  très-frequent  au  moyen  âge.  Dans  quelques 
cas,  cependant,  mes  cors,  lorsqu'il  n'est  pas  seul, 
renforce  le  pronom  au  lieu  de  le  remplacer  :  Je 
méismes  mes  cors  signifie  :  moi-même  en  personne. 

A  cort  s'en  vait  por  son  cors  déporter. 
{Gaydon,  p.  12.) 

Voyez  des  exemples  analogues  dans  Huon  de  Bor- 
deaux, p.  72,  95,  114,  etc.,  etc. 

P.  7,  V.  22  :  Vieler.  Le  texte  de  Venise  porte 
violer,  mais  c'est  une  forme  tirée  de  viola ,  et  chez 
nous  il  ne  paraît  pas  que  viole  soit  de  toute  ancien- 
neté. C'est  viele  qui  était  en  usage  au  XI 11^  siècle 
avec  son  dérivé  vieler. 

vieler  font  .1,  cortois  jougléor. 

{Auberi  le  Bourguignon,  ms.  La  Val.  40,  fol.  32  v»,  col.  z.) 

Macaire.  22 


^^8  Macaike. 

P.  7,  V.  i3: 

Une  chanson  et  dire  et  chanter. 

Voilà  un  vers  faux,  dira  la  critique,  qui  parfois  règle 
la  prosodie  du  moyen  H^c  d'après  celle  de  ce  lenips-ci. 
Le  vers  est  faux,  en  elfet,  si  \'e  muet  s'élidait  tou- 
jours ;  mais  rien  ne  me  paraît  moins  démontré,  et  c'est 
même  le  contraire  qui  me  semble  établi  par  des  exem- 
ples sans  nombre  qu'on  peut  relever  dans  les  meilleurs 
textes.  On  me  répondra  peut-être  que  ce  sont  autant 
de  leçons  vicieuses  à  corriger  ;  mais  refaire  tous  ces 
vers  ne  sera  pas  prouver  qu'ils  sont  faux.  Je  n'en- 
tends point  ICI  traiter  la  question  ;  je  prie  seulement 
le  lecteur  de  ne  me  pas  imputer  une  erreur  que  je  ne 
laisserais  pas  sans  discussion  inscrire  à  mon  compte. 

Je  choisis  dans  mille  exemples  ceux-ci  : 

«  Mais  que  la  foit  aie  au  départir.  » 
El  Bcrncçons  la  fiance  en  fist. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  J17. 

Au  messaigier  le  donc  en  bailUe. 

{Id.,p.  }i8.) 
La  jantil  dame  le  monstre  à  ces  fis. 

(/(/.,  p.  J28.) 

Qui  se  devoit  eombatre  à  Guion. 

[Gaydon,  p.  Î07.) 
Et  dist  au  roi  :  «  Sire,  entendis  chà.  » 

[Bueve  d'Hanstonf,  ms.   La  Val.  80, 
fol.  9  v",  col.  2.) 

P.  8,  V.  6  :  reçaier,  de  l'italien  nscattarCy  recou- 
vrer, racheter.  Il  me  paraît  qu'«m^r  (estimer)  est  le 
mot  que  le  compilateur  a  voulu  rendre.  Il  serait  facile 
de  rester  plus  près  du  texte,  mais  non  du  sens ,  à  ce 
que  je  crois,  en  lisant  : 

Ne  pèust  on  plus  belle  recovrer. 

P.  8,  V.  10  :  Plus  bêla  compagne,  c'est-à-dire  plus 
belle  compagnie  ou  union,  plus  beau  couple.  Le  vers 


Notes.  359 

ne  se  prête  pas  à  l'emploi  du  mot  compaigne ;  j'ai  donc 
eu  recours  à  druerie  qui ,  en  pareil  cas,  est  le  mot  le 
plus  usité.  V.  Raynouard,  Lexique  romarij  III,  79, 
sous  drudaria. 

P.  8,  V.  16  :  Asaçer,  italien  :  assaggiare,  essayer. 
On  a  dit  asaier  et  essaicr  en  vieux  français,  et  l'on 
pourrait  restituer  : 

Bien  sai  la  dites  por  mon  corps  asaier  ; 

mais  esprovcTy  que  j'ai  préféré  comme  plus  clair,  se 
dit  aussi  bien  au  même  sens. 

P.  8,  V.  2G  :  e  ardcr  e  bruser.  —  Bruser,  italien,  bru- 
cwr^;  provençal ,  bruzar,  bruisar.  J'ai  cru,  en  m'au- 
torisant  du  provençal ,  pouvoir  maintenir  bruisier; 
mais  mieux  vaut  peut-être  restituer  brusler,  qui ,  avec 
bruïr  et  ardre  ou  ardoir,  est  généralement  employé  en 
français  au  sens  de  Titalien  bruciare. 

P.  8,  v.  27  :  la  polvere  à  venter.  C'est  poudre  qui 
répond  exactement  à  polvere,  forme  purement  ita- 
lienne : 

Ardoir  en  feu  et  la  poudre  venter. 

{Gaydon,  p.  20.) 

Mais  poudrière ,  pouriere ,  poriere  (provençal ,  polve- 
rieyra)  se  trouve  aussi  fréquemment  que  poudre  et  au 
même  sens.  Voyez  Gui  de  Bourgogne,  p.  2^  et  passim; 
Gaydon,  p.  285  ;  Aliscans  (Rec.  des  Anciens  poètes), 
p.  19,  etc. 

P.  9,  v.  I  : 

Ez  vos  Macaire  entrant  ens  el  vergier. 

Rien  de  si  connu  que  cette  locution  ezvos  ou  es  vos, 
voici,  voilà.  Le  sens  en  est  fort  net,  mais  l'origine  en 
est  moins  claire.  On  a  pris  apparemment,  au  moyen 
âge,  le  mot  es  pour  la  seconde  personne  de  l'indicatif 
du  verbe  être ,  puiscju'on  trouve  parfois  estes  vos ,  le 
pluriel  au  lieu  au  singulier.  Je  crois,  comme  on  l'a 


540  Macaire. 

dit,  que  es  ou  e:  n'est  autre  chose  qu'ecce.  Je  ferai 
remarquer  seulement  au^ccc  en  latin  était  suivi  tantôt 
du  nominatif,  tantôt  de  l'accusatif,  tandis  que  dans 
nos  vieux  textes  français  ez  est  d'ordinaire  suivi 
du  cas  régime.  Je  me  conforme  à  cette  habitude  ici  et 
ailleurs. 

P.  9,  V.  17  : 

Et  disi  Macaires  :  «  D'el  vos  covicnt  penser.  » 

d'cl  {de  alio)  d'autre  chose,  autrement.  On  disait  de 
même  :  d'cl  vos  covunt  parler. 

Quant  m'estordras,  d'cl  te  covicnt  parler. 
{Moniage  Renoart,  ms.  fr.  774,  fol.  148  r<^,  col.  2.) 

P.  9,  V.  2 }  :  Or  orrés  ja  corn...  {Huon  de  Bordeaux, 
p.  129,  v.  17.) 

P.  9,  v.  25  :  ros  /«  membres  coper^  —  ou  tranchier. 
V.  par  ex.  Gaydon^  p.  2  j,  v.  i,  et  p.  23,  v.  3. 

P.  10,  V.  9  :  Apiçer.  C'est  l'italien  appkcare ,  ac- 
crocher. Le  mot  français  usité  en  pareil  cas  est  encroer 
ou  encrucr.  Les  exemples  abondent.  On  disait  égale- 
ment encroer  à  unes  fourches  et  encroer  as  fourches. 
A  unes  fourqes  soit  Gerars  encruéj. 

{Huon  de  Bordeaux,  p   jo8.) 

P.  10,  v.  20  : 

De  son  vita  non  cura  anpeto  pelé. 

Je  ne  vois  en  italien  qu'amperlo  qui  se  rapproche 
d'anpelOj  et  rien  de  pareil  en  français.  Anpclo  ou 
amperlo  a  probablement  pris  la  place  d'aufou  d'ail 
qui  se  trouvait  dans  le  texte  français.  Rien  de  si  com- 
mun que  oef  pelé  ou  ail  pelé,  comme  dans  ce  vers  : 

Je  ne  le  pris  vaillant.  I.  ail  pelé. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  172.) 

Amperlo  i\gn\(ic  aubépine,  et  doit  se  prendre  ici  sans 
doute  pour  le  petit  fruit  de  cet  arbrisseau. 


Notes.  341 

P.  1 1,  V.  1 5,  16  : 

Or  est  ariere  la  roïne  torné, 

En  son  palais  si  s^en  est  repairié. 

Il  faudrait  rigoureusement  tornée,  repairiée.  Mais  cet 
accord  est  loin  d'être  établi  scrupuleusement  par  les 
trouvères.  Exemples  : 

L'ore  soit  benoîte,  deslivrê  s'est  d'un  fil. 

Il  s'agit  de  Parise  la  duchesse.  Avec  deslivrée  levers 
serait  faux.  Un  peu  plus  loin  on  lit  : 

L'ore  t'ust  benoîte,  d'un  fil  s'est  deslivrê. 

desHvrée  ne  conviendrait  point  à  la  rime  de  la  tirade. 
{Parise  la  Duchesse,  p.  25.) 

P.  II,  V.  18  : 

Et  s'est  Macaires  traveilliê  et  peiné. 

Le  texte  de  Venise  dit  /rav^/c  seulement;  mais  il  est 
rare  que  ce  mot  ne  soit  pas  accouplé  au  mot  peiné, 
comme  dans  ce  vers  : 

Et  moi  et  eus  traveilliés  et  peines. 

{Foulque  de  Candie,   ms.   de  la  bibl.  de 
Boulogne-sur-Mer,  fol.  270  r»,  col.  2.) 

■  P.  12,  V.  20  :  7/2  bona  ora  fust  né.  C'est  ici  le 
calque  de  la  locution  italienne  :  En  huon'  ora  fusti 
nato.  On  disait  ordinairement  en  français  de  bonc  ore. 
V.  Raynouard,  Lex.  rom.,  III,  538,  sous  hora. 

P.  12,  V.  26  : 

Çoiant  fo  e  baldo  e  aie. 

aie,  d'allegro  (comme  plus  loin  ré  de  reo,  eré  d'eretico). 
Ces  formes  sont  inadmissibles  en  français.  On  trouve 
pour  allegro,  haligre  : 

Li  plus  haligres  a  le  corps  empiriet. 

{Prise  d'Orange,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer, 
fol.   10  r»,  col.  2  ) 


^4-  Macaire. 

Mais  c'est  liés  (de  latus)  qui  est  le  plus  souvent  em- 
ployé et  d'ordinaire  avec  les  mots  baus  tljoians. 

P.  ij,v.  2: 

Com  la  porroit  deçoivrc  et  engignier. 

Ces  deux  verbes  sont  le  plus  souvent  réunis  pour 
exprimer  l'idée  de  tromperie,  de  trahison.  Exemple  : 

Por  lui  deçoivre  et  por  lui  angignicr. 

{Gaydon,  p.  272.) 

P.  1 3,  v.  ^  :  uns  maus  nains  boccrcs. 

J'ajoute  ici  au  texte  de  Venise,  parce  qu'il  me 
paraît  difficile  de  le  rétablir  autrement  ;  mais  c'est  ce 
texte  même  qui  me  fournit  l'une  des  additions.  Le 
nain  y  est  qualifié  méchant  un  peu  plus  bas.  et  quant  à 
l'épithète  de  boceris  ^  je  ne  crois  pas  lui  faire  tort  en 
la  lui  appliquant ,  puisqu'elle  ne  messied  pas  à  Oberon 
dans  le  poëme  de  Hiion  de  Bordeaux  : 

Et  dist  Ceriaumes  :  C'est  li  nains  boceré. 


Atant  es  vous  le  petit  boceré. 

(P.  97.) 
D'ailleurs,    dans   la  version   en    prose  de  notre 
poëme  que  renferme  le  Ms.  B.  L.  F.  226  de  la  Bibl. 
de  l'Arsenal,  le  nain,  q^ui  s'appelle  Segoncon,  est  «  pe- 
tit, bossu  et  contrefait.  « 

P.  1 3,  V.  8  et  22  : 

Riche  en  feras  tôt  le  tien  parenté. 
Si  l'on  veut  éviter  la  répétition  de  ce  vers,  on  peut 
lire,  une  fois,  comme  dans  Gaydon,  p.  7,  v.  11  : 

Toz  tes  lingnaigcs  i  aura  recovrier. 

P.  I?,  V.  I  }  : 

Lez  la  roîne  quant  serés  acostés. 
AUSCANS,  p.  108  : 

S'est  Rainouars  datés  lui  acostés. 


NOTE§.  34^ 

p.  13,  V.  14  :  belté.  [Huon  de  Bordeaux ,  p.  312.) 

P.  1 3,  V.  23  :  ^e  rien  ne  vos  dotés. 
Cf.  Huon.  de  Bordeaux^  p.  83,  v.  21. 

P.  13,  V.  26  : 

Si  s'en  repaire  baus  et  joians  et  liés. 

Huon  de  Bordeaux,  p.  13,  v.  29  : 

cil  s'en  repairent  haut  et  joiant  et  lié. 
P.  14,  V.  s  ; 

Adester.  peut-être  tiré  de  l'italien  adizzare,  provo- 
quer, exciter,  si  ce  n'est  pas  une  altération  d'admo- 
nester. Cependant,  je  trouve  adestis  pour  hastis  (hâtif, 
empressé)  dans  le  texte  italianisé  d  Aspremont,  ins.  fr. 
1598,  fol.  10  ro,  col.  2 ,  où  on  lit  :  troppo  vos  estes 
adestis,  correspondant  à  cet  hémistiche  du  texte  fran- 
çais, ms.  de  Berlin  :  ne  soiezsi  hastis  ;  et  ailleurs  (fol.  56 
vo,  col.  1)  :  adastés  vostre  arnois,  pour  :  hastés  vostrc 
oirre  (ms.  fr.  12548,  fol.  6). 

P.  i5,v.  6: 

Coment  le  plait  à  chief  doie  mener. 

Mener  à  chief.,  synonyme  de  finer  que  porte  le  texte 
de  Venise  et  que  l'on  pourrait  conserver  en  restituant 
le  vers  ainsi  : 

Icelui  plait  coment  doie  fmer. 

Mais  ce  mot  finer  est  déjà  trois  lignes  plus  haut. 

P.  1 5,  V.  16  :  qui  nen  ot  mal  penser ,  ou  :  qui  n'i  sot 
mal  penser  (Voyez  Auberile  Bourguignon,  ms.  fr.  859, 
fol.  106  vo). 

P.  15,  v.  17: 

Tôt  bêlement  le  prist  à  aplaigner. 

Le  texte  de  Venise  porte  carecer,  mais  ce  mot,  fait 
sur  l'italien  carezzare,  ne  me  paraît  pas  fort  ancien.  En 


^44  MaCaire. 

tout  cas,  on  ne  le  trouverait  pas  sous  la  forme  caresser,. 
mais  sous  une  forme  analogue  à  celle  de  chérir.  C'est 
le  mot  aplentr.apliii^ncr,  aplanoier,  qui,  au  XIIl'  siè- 
cle, signifie  caresser^  Jlatter  Je  b  main. 

Souvent  le  pine  et  va  aplanoiant. 

{Prise  d'Orange,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer, 
fol.  }  yo,  col.  2.) 

Pour  aplaigner,  v.  Raynouard,  Lex.  roman,  t.  IV, 
p.  s\2,  sous  aplanar. 

L'expression  est  complète  dans  ce  passage  : 

Il  est  costume  à  maint  riche  borgois 
Son  fffaiii  aime  endemcnticrs  qu'il  croit  ; 
En  petitecc  li  aplene  le  poil 
Et  quant  est  grans  nel  regarde  en.  I.  mois. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  226.  —  Ms.  fr.  249J, 
fol.  104  \^.) 

P.  1 5,  V.  2  1  :  dosnoier  (sans  régime). 

Li  dus  Caydons  est  venuz  donoier 
Au  tref  Claresme. 

{GayJon,  p.  271  ) 

P.  16,  2.  27  :  Si  le  foit  liger;  ital.  legare;  franc. 
iierti  hier.  Mais  bender  est  le  mot  usité  en  pareil  cas. 

P.  17,  V.  I  : 

Se  vos  volés  par  mon  conseil  ovrcr. 
HuoN  DE  Bordeaux,  p.  120  : 

Mais  il  ne  veulent  par  mon  consel  ouvrer. 

P.  17,  V.  6  :  Sooler  pour  saoler,  comme  poon  pour 
paon. 

P.  17,  v.  10:  Tais,  fol,  faitele.  A/d/o  du  texte  de 
Venise  est  purement  italien  en  ce  sens.  On  disait  éga- 
lement en  français  :  Tais  ou  lais  toi  : 

Tais  toi,  dist  il. 

Et  dist  Gorhanz  :  «  Salatiel,  taisiez.  • 

{Âspremont,  mi.  fr.  249 j,  fol.  9»  v»  et  94  r*.) 


Notes.  345 

Tais,  gloz,  dist  Kalles. 

{Gaydon,  p.  i6,  v.  7.) 
Idem,  ibid  : 

...  Ne  m'user  ce  parler. 

Dans  le  vieux  français  et  dans  le  provençal,  comme 
aujourd'hui  encore  en  italien,  l'infinitif  est  parfois  em- 
ployé pour  l'impératif,  mais  seulement  après  une  né- 
gation. 

Chevauche^  rois^  ne  t'atargier  noiant. 

{Aspremont,  ms.  fr.  2495,  fol.  103  v°.) 
A  si  grant  tort  guère  ne  comencier. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  43.) 

P.  17,  V.  17: 

Puis  le  saisit  maugré  sa  volenté. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  29  : 

Il  et  si  homme  si  ont  Karlot  saisi, 

P.  17,  V.  18  et  passim  :  tenscr  pour  defenser  du 
texte  italien.  Je  ne  trouve  pas  ce  dernier  en  usage, 
quoique  defensar  existe  en  provençal. 

Qu'en  si  lonc  règne  m'estes  venus  tenser, 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  135.) 
Mais  par  moi  n'eres  secourus  ne  tensés. 

{Id.,p.  137.) 
P.  17,  v.  19: 

Jus  de!  solier  l'a  ele  fait  verser. 
Ou,  si  l'on  veut  : 

Verser  l'a  fait  contreval  les  degrez. 

(V.  Gaydon,  p.  m,  v.  4.) 

P.  17,  V.  27  :  mires  manda.  Raoul  de  Cambrai, 
p.  188  :  mandés  les  mires. 

P.  19,  V.  I  : 

Plus  de  uit  jors  jut,  ne  se  pot  lever. 


54^  Macairr. 

On  lit  dans  Huon  de  Bordeaux^  p.  73  : 

.Il   ans  en  gut,  aine  ne  s'en  pot  lever. 

Sutc ^  du  lexie  de  Venise,  correspond  à  cita  (de 
stâTc)^  qui  serait  bien  impropre  appliqué  à  un  malade 
obligé  de  garder  le  lit. 

P.  19,  V.  c  :  encoited'un  piUr,  ou  encore  :  par  dcU: 
.1.  piler.  V.  huon  de  Bordeaux,  p.  143. 

P.   19,  V.  10  : 

One  ne  cessa  mener  noise  et  bobant. 

C'est  risa  rixe)  du  texte  italien  que  je  remplace  par 
le  mot  en  usage  en  France  :  nohe.  Je  remplace  jar  ou 
faiTc  par  mener,  qui  était  le  terme  habituel  en  pareil 
cas  : 

On  ne  doit  mie  tel  beubance  mener. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  267.) 
P.  19,  V.  M  : 

Cucrroia  sempres  Rcnaut  de  Montauban  ; 

locution  autorisée  par  ces  exemples  entre  autres  : 

Que  il  voloit  guerroier  roi  Karlon. 

\Gaydon,  p.  9j.) 

Qiic  mauvais  fait  guerroier  &on  seignor. 

[Idem,  p.  177.) 

P.  19,  V.  16  : 

Que  ne  honisse  Kallemaine  le  franc. 

Huon  de  Bordeaux,  p.  41  : 

Et  s'eslonga  Kailemaine  le  franc. 
P.  19,  V.  22  : 

Et  H  maui  nains,  qui  n'ot  pai  sens  d'enfant. 
Raoul  de  Cambrai,  p.  105  : 

Li  fil  Herbert  n'ont  mie  sens  d'enfant. 
P.  20,  V.  \o  :  Ne  aler  en  ses  man.  Que  faut-il  en- 


Notes.  J47 

tendre  par  man  ? —  Mains  {manus)  ?  mant ,  racine  de 
commant  [mandatum);  ou  mant,  mante,  manteau?  Ce 
dernier  sens  paraît  possible,  puisqu'on  a  lu  déjà,  p.  14, 
V.  14  :  soto  son  mantel  culcer.  J'ai  préféré  un  sens 
moins  étroit,  plus  général  :  faire  son  commant  (se 
mettre  à  ses  ordres). 

P.  21,  V,  3  : 

A  la  roïne  plus  ne  vait  en  présent. 
On  pourrait  lire  aussi  : 

Devant  la  roine  plus  ne  vait  en  présent. 

Raoul  de  Cambrai,  p.  210: 

Nos  .V.  espées  te  sont  ci  en  présent. 

Et  p.  336: 

Tant  com  je  sui  devant  vous  en  présent. 

Foulque  de  Candie,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer, 
fol.  42  T^,  col.  2,  et  fol.  241  ro,  col.  2  : 

Devant  le  roi  vos  metés  en  présent. 
Voit  Anfelise  devant  lui  en  présent. 

P.  2 1 ,  v.  1 3  :.  //  pères  raemans  [Raoul  de  Cambrai , 
p.  1^4).  Raemans,  rédempteur;  mais  on  trouve  aussi 
roi  amant.  V.  par  ex.  Huon  de  Bordeaux,  p.  88  :  Dieu, 
le  roi  amant. 

P.  21    v.  14  : 

Par  lui  fu  mise  la  roine  en  grant  torment. 

J'ai  fait  compter  ce  mot  d'ordinaire  pour  trois  syl- 
labes ;  parfois  cependant,  comme  ici,  je  l'ai  réduit  à 
deux,  en  supprimant  la  diérèse,  en  quoi  j'ai  suivi 
l'exemple  de  plusieurs  bons  trouvères.  L'auteur  d'Au- 
beri  le  Bourguignon,  par  exemple,  au  recto  et  au  verso 
du  même  feuillet,  écrit  : 

Forment  me  poise  du  rice  roi  Orri, 
De  la  roïne  que  Turc  enmainnent  si. 


348  Macaire. 

Et  la  roine  est  tomée  à  deshonor. 

(Ms.fr.  859,  fol.  22.) 

On  pourrait  lire  aussi  : 

Par  lui  fu  mise  la  roine  à  torment. 
Voyez  Gj)i/on,  p.  311,  v.  4. 
P.  2 1 ,  Y.  2  i  :  Prendre  vengement  de. 

Fd  soie  jou  se  n'en  pren  vengement. 
{Loquiferne^  ms.fr.  1448,  fol.  284  r",  col.  2.) 

P.  2  1,  V.  22  :  6rmV  (brûlée).  Gaydon,  p.  14^. 

P.  23,  V.  i  :  Avoir  vengement  de  quelqu'un. 

Ja  de  Caydon  n'avérons  vengement. 

{Gaydon,  p.  220  ) 
P.  23,  V.  9  : 

Porpensé  m'ai  trestot  Vengignement. 

Voici  deux  exemples  de  ce  mot  assez  rare  : 

Je  n'en  puis  mes,  le  cuer  en  ai  dolent, 
Qu'il  me  sosprist  parson  engignement. 

[Auberi  le  Bourguignon,  ms.  fr.  859, 
fol.  1 10  ro,  col.   I.) 

V.  aussi  Gaydon.  p.  31  ^. 

P.  23,  V.  13  : 

Mais  l'aparlerne  médites  noiant. 

Aparler  quelqu'un  pour  lui  parler^  est  une  locution 
qui  revient  souvent  au  moyen  âge,  notamment  dans  le 
poème  de  Huon  de  Bordeaux  : 

Que  s'il  revient,  jel  vorrai  aparler. 

(P.   lOJ.) 

P.  23,  V.  1^: 

Et  dist  Macaircs  :  «  Faons  le  saigement,  » 
Feion:   le  et    non    simplement    fesons   ou  ferons, 


Notes.  549 

comme  au  texte  de  Venise.  Le  faire  ou  la  faire  sont 
des  locutions  consacrées. 

Faisons  le  noblement. 

{Gaydorij  p.  176.) 

Dist  à  ses  homes  :  «  Saigement  le  fesons.  » 
{Auberi  le  Bourguignon^  ms.  Fr.  860,  fol.  241  r^.) 

P.  23,  V.  16  :  il  est  costume  l'emperéor.,..  que. 
Raoul  de  Cambrai,  p.  226  : 

Il  est  costume  à  maint  riche  borgois... 

Jourdain  de  Blaives,  ms.  fr.  860,  fol.  11  $  v^, 
col.  2  : 

Que  n'est  costume  à  nul  franc  chevalier 
Que  son  seignor  doie  nul  jor  tancier. 

P.  23,  V.  20  :  en  la  chambre  couchant,  locution 
analogue  à  celle  de  chandeille  alumant ,  qu'on  trouve 
dans  Gaydon,  p.  10. 

P.  23,  V.  21  :  faire  une  vengeance  de. 
Voyez  Ogier,  1 ,  26  et  27. 

P.  24,  V.  14  : 

De  toi  ofendre  li  paroit  vituper. 

Je  ne  pouvais  songer  à  conserver  le  mot  vituper,  qui 
n'a  jamais  existé  en  français  sous  cette  forme.  On  le 
trouve  sous  la  forme  vitupère,  mais  seulement  au 
XIV''  siècle.  (Voyez,  par  exemple,  Bauduin  de  SebourCy 
1 ,  1 12.)  Je  doute  fort  qu'il  ait  été  en  usage  au  siècle 
précédent. 

P.  25,  v.  2  : 

Gentil  conseil  te  saurai  bien  doner. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  264,  v.  28.) 

P.  25,  V.  14  :  Au  mot  ofendre  du  texte  italien  je 
substitue  adeser,  qui  est  le  terme  propre  en  pareil 
cas  : 

Mais  por  l'anel,  ne  t'osons  adeser. 

(Huon  de  Bordeaux,  p.  172,  v.  10.) 


?50  Macaire. 

Mciiiigicis  est,  ne  doit  iesire  adesez, 

Gaydon,  p.  iio.  v.  lo.) 
Se  il  m 'J voit  féru  ne  adesé. 

[Ibid.,  V.  ij.) 
Mais  il  ne  l'ont  touchié  ne  adexé. 

Id.,p.  i88,  ▼.  ji.) 
IJem,  ibid.  :  H  sembler  oit  viltés. 
Ou  vUutés ,  comme  dans  ce  vers  de  Huon  de  Bor- 
deaux, p.  149  : 

Car  il  li  sanble  che  seroit  grant  vieutés. 

P.  25,  V.  19  :  SoventefoiSf  ou  au  pluriel,  comme 
dans  Raoul  de  Cambrai^  p.  169  :  Soventesfoà. 

P.  25,  V.  24  :  AV  t'estuetesmaier,  ou,  en  conservant 
le  mol  doter  :  ne  te  covient  doter;  ou  enfin  :  pas  ne 
t'cstuet  doter. 

P.  ly^  w.  i^  :  ens  el  palais  plenier.  Le  texte  de 
V'enise  du  droiturier,  dont  je  ne  connais  pas  d'exemple 
ainsi  employé;  au  contraire,  palais  plenier  est  partout. 

Pour  lui  servir  en  son  palais  plenier. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  1 1  •)  Kic. 

P.  27,  V.  I  ^  :  dormir  et  reposer.  Le  texte  de  Venise 
dit  polser,  français  pousser.  J'aurais  pu  employer  ce 
terme  en  restituant  : 

Ens  en  lor  chambre  et  dormir  et  pousser. 

Mais  je  ne  trouve  le  mot  qu'un  peu  tard,  dans  une 
version  en  prose  d'un  de  nos  anciens  poèmes  :  Il  fist 
semblant  de  dormir  et  moult  pousse  et  souffle  {Miles  el 
AmiSj  exemplaire  sur  vélm  de  la  Bibl.  imp.,  fol.  76  v®. 
Antomc  Verard,  sans  date).  Au  contraire,  on  ren- 
contre fréquemment  la  locution  dormir  et  reroser  : 

Onqes  n'i  pot  dormir  ne  reposer. 

(Aliscans^p.  77,  y.  16.) 


Notes.  351 

P.  27,  V.  17  : 

Deriere  l'uis  de  la  chambre  roiel. 

Regiel  se  trouve  déjà  dans  la  cantilène  en  l'honneur 
de  sainte  Eulalie.  Roiel  est  dans  la  chanson  de  Parisc 
la  Duchesse ,  2«édit.,  p.  25,  où  il  rime,  comme  ici, 
avec  des  mots  terminés  en  é  et  en  er. 

P.  27,  V.  27  : 

De  traïtor  ne  se  puet  nus  garder. 

Ou  gaitier,  comme  dans  Gaydon,  p.  128  : 

De  traïtor  ne  se  puet  nus  gaitler. 

P.  29,  V.  6  :  com  ert  acostumés,  ou,  pour  con- 
server le  mot  usé  du  texte  italien  :  com  il  l'avoit  usé. 

Se  mes  ancestres  l'a  ensement  usé. 

{Huon  de  Bordeaux^  p.  174.) 

P.  29,  v.  9  :  icesdras.  Le  texte  de  Venise  dit  pani, 
mais  précédemment,  p.  26,  v.  23,  il  porie drape.  Dans 
le  premier  cas,  le  compilateur  a  conservé  !e  mot  fran- 
çais; dans  le  second,  il  le  remplace  par  un  mot  pure- 
ment italien,  au  moins  en  ce  sens.  Pan,  en  vieux 
français,  signifiait  un  morceau  d'étoffe  et  ne  se  prenait 
point  au  sens  de  vêtement. 

Qui  li  véist  ses  dras  desrompre  et  desmaller, 
Et  par  panz  et  par  peces  aus  pores  ganz  doner. 

[Parise  la  Duchesse,  2^  édit.,  p.  20.) 
La  dame  le  conroie  à  un  pan  de  cender. 

(/rf.,p.  2Î.) 

P.  29,  v.  13,  14  :  Il  y  a  ici  dans  le  texte  de  Venise 
une  répétition  que  je  n'ai  pas  cru  devoir  reproduire. 

P.  29,  v.  17  : 

S'en  est  issu  en  la  sale  el  pavé. 
Ou  encore  : 

S'en  est  issu  par  le  palais  pavé. 
Cf.  Gaydorij  p.  1 1 1 . 


3)2  M  A  C A  1 R  K . 

P.  ji,  V.  lO  :  cuivert  nnoii.  Voyez  Huonde  Bor- 
deaux, p.  5  5  et  passim. 

P.  5 1,  V.  21  : 

...  Sire,  par  foi  vos  le  saurès. 
Cf.  Huon  de  Bordeaux,  p.  245,  v,  4  clpassim. 

P.  ■^l,  \.  2  :  qui  tôt  a  t)  juaier.  Locution  des  plus 
fréquentes.  Voyez,  par  exemple,  Gjydon,  p.  180,  et 
Huon  de  Bordeaux,  p.  295.  Cette  locution  s'adapte  ici 
fort  bien  au  sens  du  vers.  Peut-être,  cependant,  pour 
rester  plus  près  du  texte  italien,  faut-il  lire  :  (jui  tout 
a  à  baillier  {Huon  de  Bordeaux  y  p.  11),  ou  encore  : 
^ui  le  mont  doit  jugier  {id.,  p.  j). 

P.  33,  V.  7: 

Maléurée,  lasse  se  vait  clamer. 
Aliscans,  p.   86,  V.  30  : 

Sovent  se  daime  lasse,  maléurée. 

P.  53,  V.  M  : 

Qui  l'achoisonne  et  dure  et  asprement. 

On  saitque  lesadverbescomme<i5^r«m;/ir  sont  formés 
d'un  adjectif  ou  participe  au  féminin  et  du  mot  ment, 
issu  de  mens,  mentis  [aspera  mente).  Dans  l'ancien 
français  comme  en  provençal,  quand  deux  adverbes 
de  cette  classe  se  suivent ,  le  second  seul  est  complet, 
et  la  finale  ment  sert  ainsi  à  deux  fins.  Dure  et  aspre- 
ment pour  durement  et  asprement. 

P.  33,  v.  14: 

A  une  part  l'en  mènent  coicmcnt. 

Ainsi  restitué  d'après  ce  vers  de  Gardon  (p.  229)  : 

En  cel  broiliet  l'cnmcnrons  coicment. 

C'est  sans  doute  ce  mot  coiement  que  le  compilateur 
italien  a  remplacé  par  secretament. 


Notes.  55^ 

P.  3S,v.i8: 

Vers  la  roîne  que  furent  tant  embronc. 

Enpron,  du  texte  italien,  m'a  paru  le  même  quUnbron, 
qui  se  lit  au  vers  18  de  la  page  suivante_,  où  il  est  em- 
ployé au  propre,  tandis  qu'ici  il  aurait,  selon  moi,  un 
sens  figuré.  Il  peut  se  faire  cependant  qu'enpron  si- 
gnifie ici  empressé.  En  ce  cas,  je  propose  de  lire  : 

Vers  la  roïne  qu'ont  tant  aïrison 
Que  de  l'ocirre. 

On  pourrait  même  se  servir  ici  de  l'adjectif  : 

Vers  la  roïne  que  sont  tant  aïrouz 
Que.... 

Aïrouz  j  dans  Gaydon  ,  p.  17,  et  ailleurs ,  se  trouve  à 
la  rime  dans  une  tirade  en  on. 

P.  3^,  V.  19  :  Sans  point  de  raençon. 

De  même  Gaydon,  p.  301  :  Sans  point  d'arrestison. 

P.  35,  V.  22  :  n'est  mie  as  autres  bon. 
Gaydon,  p. 88  : 

Volt  le  Auloris,  ne  lifa  mie  bon. 

AuBERi  LE  Bourguignon,  ms.fr.  860,  fol.  245 
vo,  col.  I  : 

François  le  voient,  ne  lorfu  mie  bon. 

P.  36,  V.  8  et  27,  et  p.  38,  V.  4.  Je  n'ai  pas  cru 
pouvoir  conserver  le  mot  çuçeson  du  texte  italien,  qui 
serait  sans  doute  jugeoison  ou  jugison  en  français.  Mais 
je  n'en  connais  pas  d'exemple,  et  il  me  semble  que 
çuçeson  est  encore  ici  une  de  ces  simplifications  d'ex- 
pression si  familières  à  notre  compilateur. 

P*  37j  V*  7  •  élurent  noise  et  tenson. 
Gaydon,  p.  93  : 

Qui  son  seignor  muet  noise  ne  tenson. 

P.  37,  V.  13  :  vos  en  menés  si  lonc. 
Ou  mieux  peut-être  :  vos  traies  si  en  lonc. 

Macaire.  2J 


)S4  ^  KCA\  RE. 

P.  J7,  V.  I  ^  :  honte  (n  iWrés  et  reprovur.  C'est  une 
locution  qui  revient  à  chaque  instant  dans  nos  vieux 
poèmes.  Voyez  Préface^  p.  cxxix. 

P.  37,  V.  19  : 

Tel  duel  en  ot  par  pot  d'ire  ne  j ont. 
GaYDON,  p.  516  : 

Lors  a  tel  duel  à  pot  d'ire  ne  font. 

On  disait  également  i)  poi  o\ipar  poiy  mais  dans  cette 
locution  si  fréquente  on  trouve  plus  souvent  fcnt  que 
font,  et  l'image  est  alors  beaucoup  meilleure. 

P.  Î9,  V.  I  : 

Et  si  n'ont  cure  quels  est  s'estracion. 

C'est  ce  vers  ou  tout  autre  de  même  sens  que  notre 
compilateur  italien  a  si  étrangement  traduit  dans  son 
largon  barbare  : 

Ni  no  sa  mie  de  qi  fila  ela  son. 

traduction  aussi  absurde  qu'incorrecte;  caries  barons 
de  Charlemagne  ne  peuvent  ignorer  l'origine  de  la 
reine,  seulement  ils  ne  s'en  inquiètent  pas,  ils  n'en 
tiennent  pas  compte,  Voilû  le  vrai  sens.  J  ai  donc  rem- 
placé ni  no  sa  mie  par  et  si  n'ont  cure,  locution  bien 
connue.  Pour  ^ifMi/o/j,  voici  des  exemples  qui  me 
justifient  : 

PlaiM  vos  oîr  quels  est  s'astration  P 

vMs.  fr.  1448,  foi.  29)  r«,  col.  1.) 

F^lus  loin,  dans  le  même  manuscrit,  on  lit  : 

.IIII.  jeans  de  maie  estracion. 

(Fol.  J22  vo,  col.   I.) 

et  dans  le  Montage  Renouart,  ms.  de  Boulogne-sur- 
Mer,  fol.  182  r*,  col.  2  : 

Véf  là  un  homme  de  grant  estrasion. 
P-   J9i  ^     ]  :  faire  lonc  sermon. 


Notes.  355 

KuoN  DE  Bordeaux,  p.  281  :  trop  faites  lonc 
sermon. 

P.  39,  V.  4  :  amendison.  Voyez  AliscanSy  p.  212, 
et  Gaydon,  p.  124. 

P.  39,  V.  6  :  S'ek  i  a  colpes, 
expression  empruntée  au  poëme  de  Parise  la  Duchesse. 
Voyez  notre  édition  de  ce  poëme ,  p.  10:  Madame 
n'i  a  colpes. 

P.  39,  V.  8  :  Nos  la  respiterons,  et  non  resplenteron 
comme  au  texte  italien;  de  même  qu'il  faut  lire  à  la 
p.  41,  V.  8,  respitier  2iU  lieu  de  resplaiter. 

Par  Saint  Denis,  distli  quens  Brachefier, 
Par  itel  chose  dois  estre  respitiés. 

{Couronnement  Loéys,  ms.  de  Boulogne- 
sur-Mer,  fol.  27  r»,  col.  i.) 

Quant  por  avoir  est  tes  cors  respitiés. 

{Id.,  fol.  28  r»,  col.  2.) 

«  J  étais  perdu,  dit  le  duc  Naimes  dàiis  Aspremonty 
quand  Balant  prit  ma  défense  »  : 

A  moult  grant  peine  me  pot  il  respitier. 
(Ms.  fr.  2495,  fol.  103  ro.) 

P.  39,  V.  11  :  ovraigne. 

Quant  voit  sa  gent  morir  à  tel  ouvraigne. 

(Anséis  de  Cartage,  ms.  fr.  12J48, 
fol.  69  v»,  col.  I.) 
V.  aussi  Gaydon,  p.  164. 

P.  39,  V,  13  :  regnier  (royaume).  On  disait  au 
même  sens  règne ^  régné,  regnier  ou  renier  [regnum 
regnatum ,  regnarium  ).  Les  deux  premières  formes 
sont  les  plus  connues;  la  troisième  l'est  moins,  parce 
qu'elle  ne  revient  pas  à  beaucoup  près  aussi  fréquem- 
ment. En  voici  deux  exemples  : 

Dont  vuidiés  mon  regnier. 

{Ogier,v.  3213.) 


^^6  Macaire. 

Il  ne  a  marche  ne  pais  ne  renier. 

[Huon  de  Bordeaux,  p.  7.) 
P.  }9,v.  18  : 

De  soe  fille  d  tel  vilté  jugier; 

à  tel  vilté  pour  si  vilment,  ou,  avec  la  forme  contracte, 
à  tel  vieulè,  comme  dans  ce  vers  de  Huon  de  Bordeaux 

(P-  297)  • 

Quant  en  vo  vile  estes  à  tel  vieuté. 

P.  î9,  V.  21  : 

Conseil  vos  doin  que  l'aliés  espargnier; 

espargnier,  pour  conserver  du  texte  de  Venise,  se  justifie 
par  &  nombreux  exemples,  par  ceux-ci  entre  autres  : 

Faites  moi  pendre  et  au  vent  encroer  ; 
Mal  ait  qui  m'en  espargne. 

{Amis  et  Amiles,  ms.  fr.  860,  fol.  96 

V",  col.    2.) 

Par  le  doloive  furent  trestuit  noie, 
Fors  sol  Noël  que  il  ot  espargnii. 

{Aspremont,  ms.  fr.  2495,  fol.  72  v\) 

P.  41,  v.  4  :  contralier  {oucontraluier). 
C'est  la  forme  ancienne  ia  plus  fréquente  du  mot 
contrarier.  Exemples  : 

Je  voi  ici  Ogierqui  à  me  contralie. 

{Gui  de  Bourgogne,  p.  j.) 

Icz  tu  venu  por  nos  contraloier  ? 

{Gaydon,p.  joj.) 

P.  41,  V.  s  •■ 

Et  si  li  dist  :  «  Emperere,  frans  ber  ; 
ainsi  restitué  d'après  ce  vers  de  Huon  de  Bordeaux 
(P-  299)  • 

S'il  est  ensi,  empercres,  frans  bers  ; 

en  supprimant  \'s  à'empereres  et  de  bers ,  mots  dont  le 


Notes.  357 

sujet  au  singulier  se  distinguait  fort   bien  du  régime 
sans  cette  addition. 

P.  41,  V.  8  :  mettre  en  respitier  (différer). 

Geste  bataille  mettez  en  respitier. 

{Gaydon,  p.  182,  v.  10.) 
P.  41,  V.  1 1  : 

Et  s'aucuns  est  qui  ce  voille  noier. 

Dans  une  situation  identique,  le  traître  Thibaut  dit  : 

Se  cest  afalre  voloit  noier  Gaydon. 

{Gaydon,  p.  18.) 

On  peut  lire  aussi ,  en  restant  plus  près  du  texte 
de  Venise  : 

Et  s'aucuns  est  qui  voille  i  contrester. 

P.  41,  V.  1$  : 

Mal  de  celui  qu'osast  vers  lui  tenser. 
Gaydon,  p.  22  : 

Fransois  oïrent  lor  seignor  desraisnier  ; 
Mal  soit  de  cet  qui  ost  lever  le  chief  ; 

et  p.  157: 

Tense  vers  lui,  et  vers  lui  guerre  enprent. 

P.  41,  v.  19  : 

Quant  voit  dus  Naimes  le  roi  asoploier. 

AuBERi  LE  Bourguignon,  ms.  fr.  859,  fol. 
1  ^6  v®,  col.  I  : 

Quant  Lambers  l'ot  ainsi  asoploier. 

P.  43,  v.  6  :  c'ot  el  cuer  déablie. 

Ici  le  compilateur  italien  a  certainement  changé  la 
rime  :  c'ait  le  cor  enbrasie  n'est  pas  une  locution  du 
temps,  et,  en  tout  cas,  il  faudrait  :  cet  le  cuer  embrasé. 
Peut-être  lisait-on  dans  le  texte  français  :  c'ot  le  cuer 
espris  d'ire  (car  ire  se  trouve  à  la  rime  dans  des  tirades 


H^  Macaii^e 

en  U).  J'jù  peosé  ou'on  pouvait  admettre  aussi  la  leçon 
que  )e  propose  :  Sfjcairc  éuit  endiablé  contre  la  reine, 
ùéjhlu,  Jiablie,  diablerie,  sont  fréquents  dans  nos  an- 
ciens poèmes.  Voir,  par  exemple,  Gaydon,  p.  120; 
le  Sure  de  Thebes,  ms.  fr.  37  j,  Jol.  36  r^,  col.  3  ;  les 
Enfances  Ogier,  ms.  fr.  1471,  fol.  64  r». 

P.  45,  V.  10  : 

De  la  roinc  jugler  si  s'asoplie. 

On  disait  au  même  sens  asoplier  ou  asoploier  et 
asoplir. 

Charles  l'eQteDt,  moult  en  fu  asouplis. 

[Huon  de  Bordeaux,  p.  6j.) 
P.  43,  V.  II  : 

A  lui  l'amènent  de  samit  revestie. 
Gaydon,  p.  182  : 

Ferraut  amainnent  au  roi. 
Alixandre,  p.  231,  éd.  Michelant  : 

De  dras  religious  fu  toute  revestie. 

P.  43,  V.  I J  :  d'un  cfiier  paile  roê,  expression  con- 
sacrée et  oui  revient  à  chaque  instant  dans  nos  vieux 
poèmes.  Voir,  par  exemple,  Alixandre,  p.  342,  édi- 
tion précitée. 

P.  43,  V.  16: 

Bel  ot  le  vis  corne  rose  en  esté. 

Je  m'éloigne  un  peu  du  texte,  qu'on  ne  peut  d'ailleurs 
restituer  en  le  serrant  de  trop  près.  On  pourrait  s'en 
rapprocher  davantage,  mais  en  répétant  les  mots  coloré 
cl  dcscoloré ,  qui ,  Uans  le  texte  de  Venise,  terminent 
ce  vers  et  le  vers  suivant.  On  pourrait  lire,  par  exem- 
ple : 

Ses  vis  qu'esloii  rt  bcl$  et  colorés, 

Or  est  tôt  pales  et  tôt  dcicolorés. 

Mais  mieux  valait  reproduire  ici  une  comparaison  qui 


Notes.  ^59 

revient  si  souvent  dans  nos  anciens  poëmes.  Exem- 
ples : 

Plus  sont  vermel  que  n'est  rose  en  esté. 
Plus  est  vermaille  que  n'est  rose  en  esté. 

(Ms.  de  Boulogne-silr-Mer,  fol.  177  r",  col.  2.) 
La  rose  samble  en  mai  la  matinée. 

iAliscans,^.  33.) 

P.  43,  V,  19: 

Celé  le  voit  sel  prent  à  araisnier, 

d'après  Gaydon,  où  on  lit,  p.  92  : 

Gaydes  le  voit  sel  prent  à  arraisnier. 

P.  43,  V.  21,  22  et  23. 

II  ne  faut  pas  s'étonner  d'entendre  la  reine  dire,  dans 
le  même  temps,  au  roi  :  tu  et  vos.  Rien  de  plus  fré- 
quent dans  nos  anciens  poëmes.  En  voici  un  exemple 
choisi  entre  mille  : 

Ramenrai  toi  en  France  à  sauveté 
Et  tous  iciaus  que  tu  as  à  guier, 
Se  nel  perdes  par  vostre  malvaisté. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  104  ) 

P.  43 ,  V.  22  :  Si  fait  au  sens  de  tel ,  con  fait  au 
sens  de  quel,  sont  des  expressions  dont  les  exemples 
abondent  dans  tous  les  textes. 

P.  45,  V.  3  : 

Ne  se  me  vint  en  cuer  ne  en  pensé. 
Cf.  Parise  la  Duchesse,  2^  édit.,  p.  8,  v.  27. 

P.  45,  V.  4  :  por  noient  en  parlés ,  ou ,  mieux  peut- 
être,  comme  dansHuon  de  Bordeaux,  /.  3  :  pour  noient 
en  plaidiés. 

P.  45,  V.  9  :  Qui  son  segnor faut 

FlERABRAS,  p.  7  : 
Qui  son  droit  signeur  faut,  il  n'a  droit  de  parler. 


560  Macaire. 

p.  4j,v.  13  et  14  : 

N'aimes  Toi,  s'en  a  le  chiet  crolle , 
A  soi  méisme  a  dit  sans  delaier; 

leçon  empruntée  presque  littcralemeni  au  poème  de 
Caydonip.  93,  v.  3  et  4)  : 

RioUrcntcnl,  s'en  a  le  chief  hocié; 
A  soi  méismez  a  dit  sans  delaier  ; 

P.  4^,  V.  16  :  Mar  verra  Kalles 

Gaydon,  p.  163,  V.  10  : 

Mar  vistez  onques  les  gloutons  deffaez. 

P.  4S,  V.  17  :  cnganè.  C'est  une  forme  très-voisinc 
de  l'italien  mgannare.  Le  mot  le  plus  usité  en  ce  sens 
est  (ngignur. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  98  : 

Sainte  Marie  com  fui  mal  cngignié  ! 

Mais  dans  ce  même  poëme,  je  l'ai  dit  déjà,  on  trouve 
aussi  cnganer  : 

Tant  m'cnorta  et  tant  m'ot  cnganc. 

(P-  29'.) 
P.  4S,v.  18: 

Li  emperere  oui  douce  France  apent. 

On  pourrait  lire  aussi,  comme  dans  Huon  de  Bordeaux^ 
p.  179  : 

Li  emperere  ù  douce  France  apent. 
P.  4^,  V.  22  : 

Ne  face  d'elc  faire  le  jugement 
Je  suis  de  près  le  texte  de  Venise.  Mieux  vaudrait 
lire  peut-être  : 

Que  ne  la  face  mener  par  jugement. 
V.  Huon  de  Bordeaux,  p.  68  et  69,  où  on  lit  : 

Quant  d< 
El  ne  le  . 


Notes.  'j6i 

P.  47,  V.  6  :  aportent  bois.  On  pourrait  conserver 
legne  du  texte  de  Venise. 

Dient  as  pèlerins  qu'il  aportent  la  laigne 
Si  feront  faire  un  fu. 

{Chanson  d'Antioche,  II,  298.) 

V.  Ducange,  au  mot  laignerium. 

P.  47,  V.  27  :  ne  me  le  va  celant  (texte  italien  :  di 
m'  0  segurement).  Huon  de  Bordeaux,  p.  89  :  ne  m'aies 
pas  celant,  ou,  si  l'on  veut  :  di  le  moi  vraiement.  Cf. 
Gaydon,  p.  78. 

P.  49,  V.  7  :  ardoir  el  feu  ardent  y  ou  en  feu  ardent. 

Ja  la  verrai  ardoir  en  feu  ardent. 
[Amis  et  Amiles,  ms.  fr.  860, fol.  99  vo,  col.  i.) 

P.  49,  V.  10  : 

Or  li  nains  art,  //  traître  puslens. 
On  lit  dans  Gaydon,  p.  132  : 

Hertaus  l'angoisse,  //  traîtres  puslens. 

P.  49,  V.  14  : 

Et  plore  et  plaint  et  ses  poins  vait  tordant. 
Cf.  Huon  de  Bordeaux,  p.  37. 

P.  49,  V.  15  : 

Et  prie  Dieu  cui  tes  li  mens  apant. 

Cf.  Gaydon,  p.  310,  v.  30,  et  passim. 
Si  la  rime  était  en  é,  on  pourrait  conserver  le  mot 
majesté  du  texte  italien,  et  lire  : 

Et  prie  Dieu  de  sainte  Majesté. 

Parise  la  Duchesse,  2^  édition,  p.  11  : 

Damedeu  reclama  de  sainte  Majesté. 

P.5i,v.6: 

A  grant  merveille  fu  Kalles  droituriers. 


|62  Macaire. 

C'est  une  épithète  souvent  attachée  au  nom  de 
Charlemagne  dans  nos  anciennes  chansons  de  geste. 
Exemple  : 

Je  sui  .1.  hon  Kallon  U  droiturier. 

(Aspremont,  ms.  fr.  i^QJ.fol.  97  r».) 

P.  u  ,  V.  12  et  14 ,  ces  deux  vers  se  retrouvent 
ainsi  dans  la  chanson  d'Aliscans  : 

Tôt  li  gehi,  n'i  laissa  que  conter. 
De  che  k'il  pot  savoir  ne  ranienbrer. 

(P.  26,  rec.  des  Anciens  polies,) 

P.  5 1,  V.  16  et  17  : 

Si  corn  cnçaintc  de  fil  0  de  fille  ert, 
Que  JCalIcmaines  ot  en  ele  engcnré. 

Je  m'éloigne  ici  forcément  du  texte  de  Venise  pour 
me  rapprocher  d'un  texte  français  où  l'on  trouve  pa- 
reille situation  : 

Je  sui  de  vos  ançainte,  de  verte  le  sachez , 
Ou  de  fil  ou  de  fille  .. 

{Parise  la  Duchesse,  p.  19.) 

Pour  la  locution  du  second  vers,  que  Kallemaincs,  etc., 
elle  est  commune  : 

Et  si  ai  feme  que  jou  ai  espousé 
Et  biax  cnfans  qu'ens  li  ai  engerré. 

'Huon  de  Bordeaux,  p.  8j.) 
P.  ^1,  v.  20  ; 

De  ccle  chose  dont  la  vont  encorper. 

J'ai  substitué  ce  dernier  mot  au  mot  calonçeràw  texte 
vénitien,  non  que  chalenj^cr  ou  chalonger  ne  soit  très- 
français,  non  que  son  orijgine,  et  loin  de  U,  lui  refuse 
le  sens  qu'il  prendrait  ici  ;  mais  je  ne  le  trouve  nulle 
pari  employé  dans  nos  chansons  ac  geste  avec  ce  sens, 
bans  ce  passage  (ÏAnm  cl  Amiles,  par  exemple  : 

Ancui  voidrai  ma  dame  chalongier 


Envers  Hardré,  le  cuivert  rrnoié. 


Notes.       _  363 

c'est  le  défenseur  et  non  l'accusateur  qui  se  sert  du 
terme  chalongier.  Au  contraire,  le  mot  encorper  se  re- 
trouve partout  au  sens  d'accuser,  d'inculper,  et  par- 
ticulièrement dans  Gaydon  : 

Ce  devez  vos  jurer, 
Dont  voz  avez  mon  seignor  encorpé. 

(P.  41.) 
Car  quant  vers  Karle  fui  à  tort  encorpez. 
(P.  226.) 

Encouper  n'est  qu'une  autre  forme  du  même  mot  : 

Se  traïssons  ne  vous  va  encoupant. 

[Huon  de  Bordeaux,  p.  37.) 
P.  S3,  V.  17  : 

Ens  en  ma  chambre  le  mist  il  à  celé. 

On  trouve  plus  fréquemment  à  celée.  C'est  la  forme 
ordinaire;  mais  parfois  on  emploie  la  forme  mascu- 
line, comme  dans  cet  exemple  : 

En  .1.  gardin,  coiement,  à  chelé. 

{Bueve  d'Hansione,  ms.  La  Val.  80, 
fol.  2  1°,  col.  I.) 

P.  53,  V.  23.  On  pourrait  lire  aussi  : 
Adont  me  pristrent  si  me  firent  loier, 
d'après  ce  vers  de  Huon  de  Bordeaux  : 
lluec  le  prist  et  se  le  fist  loier. 

(P.  y,v.  12.) 
P-  57.  V.  7  : 

Tos  ses  pechlés  m'a  gehis  et  contés. 

Palenîé,  du  texte  vénitien,  et  son  composé  apaknkr 
qui  se  lit  plus  bas,  v.  11,  ne  sont  pas  français;  le 
compilateur  les  a  substitués  à  des  mots  tels  que  gehir 
(avouer),  acertener,  acréanter  : 

A  lui  s'est  lues  11  enfes  confesés 
Tout  !i  jehî,  n'i  laissa  que  conter. 

{Huon  de  Bordeaux,  p,  57.) 


î64  M  A  CAIRE. 

P.  S7,  V.  10  : 

Si  com  par  cle  ne  Ju  dis  tu  penses  ; 
ou  mieux  pcul-êlrc  : 

Que  mais  par  de.... 

P.  S 7,  V.  1 2  ;  Voyez  ci-dessus  la  note  sur  le  vers  i6 
de  la  p.  ^1. 

P.  S9,  V.  Il  : 

Que  ne  se  laisse  ne  veoir  n'esgarder. 

Ou  que  ne  se  hist.  On  trouve  les  deux  formes,  non- 
seulement  pour  ce  verbe,  mais  pour  beaucoup  d'au- 
tres. L'auteur  de  GjyJon,  par  exemple,  dit,  p.   io6  : 

Cil  Dcx  de  gloire, 

Il  saut  tt  gart  le  riche  duc  Gaydon. 

Et  p.  230  : 

Jhesus  de  gloire  nos  sauye  tel  parent. 

P.  S9,  V.  2j  :  terrier  (territoire). 

De  Bordiax  virent  les  murs  et  les  terriers. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  286.) 
Vos,  li  viel  homme,  gardcrés  le  terrier. 

[Raoul  de  Cambrai,  p.  76.) 

P.  61,  v.  ]  :  Et  vueil  je  Votrier,  ou  plutôt,  selon 
l'expression  consacrée  :  Bien  jaU  à  ouicr. 

P.  61,  V.  12  : 

Aubri  ot  nom 

J'ai  le  plus  souvent  écrit  Auberi cl  compté  ce  nom 

r»ur  trois  syllabes;  mais  parfois  j'ai  dû  le  réduire 
deux  et  Vccrirc  Aubri .  en  quoi  i'ai  suivi  l'exemple 
du  trouvère  auquel  nous  devons  le  poemc  à' Auberi 
te  Borfiom  ou  le  Bourguignon.  Presque  partout  dans 
ce  poème  le  nom    du  héros  se  lit  ainsi   :   Auberi ^ 


Notes.  365 

ce   qui    n'empêche    pas    de    lire   au   début   de   la 
chanson  : 

Bone  chanchon  du  temps  anciennor. 


Du  duc  Basin  à  la  fiere  vigor, 
Et  de  son  fil  Aubri  le  poignéor. 

(Ms.  delà  B.  I.,fr.  859,  fol.  i.) 
P.  61,  V.  1$  : 

Auberis  sire,  aies  vos  aprester. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  149  : 

Or  fai  dont  tost,  si  te  va  aprester. 

Aparilliery  conréery  atorner,  adobcr^  s'emploient  au 
même  sens. 

P.  61,  V.  24  : 

Et  ceint  le  branc,  sans  plus,  à  son  costé. 
Corer^  du  texte  italien,  est  inadmissible. 

P.  63,  V.  2  :  Si  se  mist  à  l'errer. 

Si  pensent  de  l'errer. 

{Gui  de  Bourgogne,  p.  7.) 

P,  63,v.  13: 

D'armes  se  vest  et  d'autre  garnement. 

Prise  d'Orange  ,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer, 
fol.  54  ro,  col.  I  : 

Et  bêles  armes  et  autre  garnement. 

P.  ()<^ ,  V.  \  :  à  un  pendant  ou  en  un  pendant, 
comme  dans  cet  exemple  : 

Le  tref  le  roi  coisist  en  un  pendant. 
{Ogier,\\,  p.  405.) 

P.  65,  V.  ^:  en  oiant,  locution  difficile  à  expliquer 


)66  Macaire. 

littéralement ,    mais    fréquente    dans    nos    anciens 
poèmes  : 

Li  arcevesque  se  leva  en  estant 
Et  lut  le  bricf  hautement  an  oiant. 

{Aspremont,  ms.  fr.  J49J,  fol.  69  v.) 
Et  a  parlé  hautemant  en  oiant. 

[Idem,  fol,  74  foet  v.) 
P.  Ci,  V.  20  ; 

il  nos  vait  malement, 

locution  fort  usitée  au  moyen  âge  : 

Par  Deu,  Ogier,  or  vos  va  malement. 
{Ogier,  11,  ]i2.) 

En  non  Deu,  rois,  or  voz  vait  malement. 
{Gaydon,  p.  11  j.) 
P.  6i,v.  24: 

Bien  vos  serai  à  mon  pooir  garans. 
HuoN  DE  Bordeaux,  p  88  : 

cil  Dix  vous  soit  garant. 

Qui  de  la  Vierge  natqui  en  Bdléant. 

Idem,  p.  3S  : 

il  m'ala  maneçant 

Qu'il  m'ociroit,  ja  n'iioxt  garant. 

P.  67,  V.  1  : 

D'ele  ferai  trestot  le  mien  talent , 

ou  encore  : 

D'ele  ferai  mon  bon  et  mon  talent. 

GaYDON  ,  p.  289  : 

Faire  en  voloit  son  talent  et  son  bon. 

P.  67,  V.  2  :  Non  fras,  pour  feras. 
V.,  par  exemple,  Oltml,  p.  2j,  v.  2^. 

P.  67,v.  6: 

Por  la  foiae  que  je  ai  à  guier. 


Notes.  367 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  114: 

Et  tous  iciaus  que  tu  as  à  guier. 

P.  67,  V.  19  :  chalengier.  V.  ci-dessus  la  note  sur 
le  vers  20  de  la  p.  51. 

P.  67,  V.  20  :  . 

S'Auberis  fust  fervestus  et  armés. 
HuoN  DE  Bordeaux,  p.  149  : 

Car,  se  je  fusse  fervestus  et  armés. 

P.  69,  V.  3  : 

Et  brandist  l'anste  où  ot  bon  fer  d'acier. 

J'emprunte  ce  dernier  hémistiche  au   poëme  de 
Gaydon  : 

La  hanste  prent  où  ot  bon  fer  d'acier. 
(P.  95,v.  6.) 
P.  69,  V.  5  : 

Et  Auberis  n'ot  fors  le  branc  d'acier. 

Huon  de  Bordeaux  dit,   en  employant  le  même 
tour  : 

Et  je  n'avoie  fors  m'espée  trençant. 

(P-3  5.) 
P.  69,  V.  8  :  hom  desarmés  —  ou  desgarnis. 
Huon  de  Bordeaux,  p.  23,  v.  12  : 

Tu  es  armés  et  je  su!  desgarnis. 

P.  69,  V.  9  :  armés  et  haubergiés. 
Gaydon,  p.  34  : 

Est  il  encor  armez  ne  haubergiez  ? 

P.  71,  V.  2  :  selve. 

Raoul  de  Cambrai,  p.  93  : 

Ybert  estoit  leiz  la  selve  foHlie. 

P.  71,  V.  2  et  8  :  herbor.   Je  n'en  connais  pas 
d'exemple,  mais  il  se  justifie  par  l'analogie  de  tenebror. 


568  Mac  A  IRE. 

P.  7''V.  s: 

Il  s<  resgarde  enw'non  et  cntor. 
GaYDON,  p.  297  : 

Moult  4e  regarde  et  avant  et  arrier. 

P.  7},v.9: 

Qu'as  tables  erent  li  baron  asegié. 

On  pourrait  lire  aussi  : 

Qu'as  tables  erent  assis  li  chevalier  ; 

le  sens  resterait  le  même.  Asseoir  et  asegier  sont  deux 
formes  différentes,  mais  leur  valeur  est  identique. 
On  disait  indifféremment,  par  exemple,  asseoir  une 
ville  ou  Vassieger. 

Sevoz  au  Mans  me  volez  asseoir. 

[Gaydon,  p.  16.) 

Aval  les  tables  s'alereni  assegier. 
Fait  le  message  devant  lui  assegier. 

[Idem,  p.  264,  y.  1 5  et  17.) 

P.  73,  v.  13  :  assis  au  disner,  pour  éviter  une  ré- 
pétition. 
HuoN  DE  Bordeaux,  p.  167  : 

Li  amiraus  ert  assis  au  disner. 

P.  73,  V.  16: 

Et  en  la  char  forment  l'a  entamé 
ou  empirié. 

Mais  en  la  char  ne  le  pot  empirier. 

[Gaydon,  p.  224.) 

pour  entamer.  Voyez  Gaydon,  p.  123;  Fierabras, 
p.  37  ;  Huon  de  Bordeaux,  p.   1 37. 

P.  73,  V.  18  :  Savoie  en  vait. 
Aliscans,  p.  202  : 

Va  a  voie,  desvez 


Notes.  ^69 

P.  7$,  V.  2  :  qui  sa  plaie  ont  bcndé. 
HuoN  DE  Bordeaux  ,  p.  28  ;  bandés  moi  ma 
plaie. 

P.  7  ^ ,  V.  1 9  :  enmalolé  (emmaillotté)  ;  on  disait  aussi 
simplement  mallolé.  (Voyez  celte  forme  dans  la  Che- 
valerie Vivien,  ms.  de  Boulogne-sur-Mer,  fol.  129  vo, 
col.  2 ,  et  enmalolé  dans  Panse  la  Duchesse ,  2^  édit., 
p.  27.) 

P.  75,  V.  25  ;  degrans  caps  lefiert. 
Notre  compilateur  italien,   qui  aimait   les  rimes 
riches,  aura  sans  doute  reculé  devant  celle-ci. 

P.  77,  V.  20  :  por  les.  IL  iex  do u  front.  J'ajoute 
deux  au  texte  italien.  Rien  de  si  commun  que  cette 
façon  de  parler  ; 

Andui  li  œil  11  sunt  el  chief  larme, 

[Aspremont,  ms.  fr.  2495,  fol.  loi  r^».) 
P.  79,  V.  I  : 
Es  chevaus  montent  qui  miex  miex  à  tenson. 

On  lit  un  vers  à  peu  près  identique  dans  Renaut  de 
Montauban  (I,  86)  : 

Qui  ainz  ainz,  qui  mielz  mielz,  montèrent  à  tençon. 

C'est  fort  probablement  la  locution  qu'avait  sous 
les  yeux  le  compilateur  italien  et  qu'il  a  rendue  par 
celle-ci  :  qui  tôt  meio  poon. 

On  pourrait  lire  encore ,  comme  dans  Caydon 
(p.  282): 

Es  chevax  montent,  par  fiere  contenson. 
P.  79,  V.  3  :  n'i  font  demorison  {Ogierj  II,  401). 
P.  79,  V.  5  : 

Dont  flairors  ist  dou  mort  à  grant  fuison. 

V.,  pour  flairors,  Raynouard  ,  Lexique  roman  ,  sous 
ce  mot.  Le  verbe  issir,  en  provençal  comme  en  fran- 
çais, se  joignait  à  ce  substantif. 

Macaire.  24 


^70  Macaire. 

P.  79,  V.  10  :  plorison  {Ogier,  II,  508). 
On  peut ,  si  l'on  veut ,  rapporter  ici  ce  vers  de 
Huon  de  Bordeaux  (p.  298)  : 

El  quant  le  voient,  grant  duel  démené  ont. 

P.  79,  V.   1 5  ; 

Hé  !  gentis  rois,  ci  a  grant  encombrier. 

Sans  la  rime,  on  pourrait  suivre  de  plus  près  le  texte 
de  Venise  en  reproduisant  ce  vers  d'Ogicr  (t.  I, 
p.  22)  : 

Drois  cmpercre,  grant  damage  i  avons  ; 

et  même,  en  accommodant  ce  vers  aux  exigences  de  la 
rime,  on  pourrait  lire  : 

Drois  emperere,  grant  damage  i  avés. 

Mais  le  tour  que  j'emploie  est  plus  fréquent  encore 
et  rend  la  même  idée. 
Raoul  de  Cambrai  ,  p.  44,  124,  1 50  : 

Biax  fix,  dist  elle,  ci  a  grant  destorhier. 

Biax  niés,  dist  il,  ci  a  maie  raison. 

Dist  l'uns  à  l'autre  :  «  Ci  a  bel  chevalier.  » 

P.  79,  v.  21  :  cobrer  (texte  italien  pier,  pigliare)  se 
disait  des  personnes  comme  des  choses. 
Parise  la  Duchesse,  2^  édit.,  p.  21  : 

Et  li  escuier  saillent  à  l'cvcsque  cobrer. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  110: 

Le  hanap  prist,  a  M.  mains  Ta  conbri. 

P.  81,  V.  8  :  ^ui  moult  flairent  souef  {ou  soui). 

Plus  soué  flairent  que  baumes  dcstcnpré. 

[Huon  de  Dordeaux^p.  147.) 

P.  81,  V.  I  j  :  Quant  fu  en  terre.  {QuanHo  fo  seveli.) 
Raoul  de  Cambrai,  p.  126: 

Tant  que  ces  niés  soit  dedeoi  terre  mis. 


Notes.  371 

P.  81,  V.  19  et  20  : 

A  tote  gent  quant  je  foi  demander 
La  mort  Aubri. 

Demander  la  mort ,  c'est-à-dire  demander  compte  de  la 
mort. 

La  mort  mon  père  Fernagu  te  demant. 

{Otinel,  préface,  p.  VIII. j 

P.  83,  V.  2  :  Vez  moi  tôt  prest  (V.  Gaydon,  p.  19, 
V.  6) 

P.  83,  V.  II  : 

N'estes  mais  dignes  de  corone  porter. 

Voyez  l'expression  corone  porter  dans  Gai  de  Nan- 
teuil,  p.  26,  et  dans  le  poëme  même  de  Macaire,  p.  102. 
Le  compilateur  ici  Ta  rejetée  sans  doute  pour  sim- 
plifier, selon  son  habitude. 

P.  83,v.  15: 

Sus  el  palais,  en  la  sale  votie  ; 
ou ,  pour  conserver  antie  du  texte  vénitien  : 

Sus  el  palais,  en  une  sale  antie. 
Gaydon,  p.  326  : 

Dont  l'amenarent  en  la  sale  voltie. 

P.  83,  V.  18: 

Faite  me  fu  une  grans  estoutie. 
Otinel,  p.  34  : 

Il  lur  fera  ja  mult  grant  estultie. 

P.  83,v.  19: 

a  grant  vergoigne  ma  moillier  chalengie. 

J'ai  admis  ici ,  fort  à  regret,  le  mot  chalengie,  faute 
d'en  trouver  un  meilleur.  Je  crois  qu'acusie  (pour  acusée, 
comme  brisie,  bautisie,  pour  brisée,  baptisée)  est  la  vé- 
ritable leçon  ;  mais  je  ne  connais  pas  d'exemple  du 


J72  Macaire. 

mol  accusée  sous  celle  forme  (Voyez  ci-dessus  la  note 
sur  le  vers  20  de  la  p.  ^1). 

P.  Sjy  V.  20  :  dont  en  ai  Vamt  irie;  ou  mieux  peut- 
être  :  dont  ai  tî  cucr  grant  ire.  Inutile  de  dire  que  la 
rime  n'est  pas  un  obstacle  à  celle  leçon. 

P.  8j,  V.  I  : 

Quant  li  baron  ont  la  parole  oîe, 
Mal  de  celui  qui  un  soi  mot  en  die. 

GayDON  ,  p.  20,  V.  26  : 

Quant  Fransois  oient  lor  seignor  si  parler, 
Mal  de  celui  qui  osast  mot  sonner. 

P.  8s,v.  17: 

Et  ne  croi  mie  de  nul  en  sois  blasmé. 

a  El  je  ne  crois  pas  (qu'en  suivant  mon  conseil)  lu 
sois  blâmé  de  personne.  »  C'est  le  sens  aue  j'ai  donné 
à  ce  vers.  Si  l'on  préfère  celui  que  parait  indiquer  le 
texte  de  Venise,  on  peut  lire  : 

Et  n'en  serai,  ce  cioi,  de  nul  blasmés. 

P.  8^,  v.  18  :  apelcs.  Comme  il  s'agit  ici  d'un 
duel  judiciaire,  j'ai  substitué  au  mot  calonçcr  du  texte 
italien  l'expression  employée  en  pareil  cas  : 

La  vilonnic  dont  iestes  apelés. 

[Gaydon,  p.  a8.) 
P.  8s,  v.  19: 

El  en  bliaut  si  soit  il  despoilliés. 

Gerartnon  plus,  dans  Huonde  Bordeaux,  n'a  point 
d'armes  offensives  lorsqu'il  va  au-devant  de  Chariot, 
cl  c'est  ce  qu'il  exprime  ainsi  : 

T'as  bon  haubert  et  çaint  lebranc  forbi. 
Et  je  suis  nus  el  bliaut  sebelin. 

(P.  aj.) 

J'ai  donc  substitué  le  mot  bliaut  au  mol  guarnelo  du 
texte  italien. 


Notes.  37; 

P.  8^,  V.  21  :  uns  plaissiés ,  une  palissade,  pour 
fermer  le  champ  de  combat  et  limiter  le  parc  où  le 
duel  va  avoir  lieu.  Astelé,  du  texte  italien,  n'est  pas  un 
mot  français  sous  cette  forme  ;  mais  il  se  peut  bien 
qu'on  ait  dit  estalier  d^une  série  de  pieux,  puisqu'on 
trouve  la  forme  féminine  estallicre  en  ce  sens.  (Voyez 
Du  Gange  sous  stalaria.)  En  ce  cas,  il  faudrait  lire  : 

Et  sor  la  place  soit  fais  uns  estaliers. 

P.  87,  V.  2  :  coilli  en  hé  (texte  italien  au  en  al). 
Coill'ir  en  hé,  on  le  sait,  signifie  prendre  en  haine. 
C'est  une  expression  qui  revient  trop  souvent  dans 
nos  anciens  poëmes  pour  qu'il  soit  nécessaire  de  la 
justifier  ici.  Voyez,  cependant,  à  cause  de  la  forme 
aè,  Parise  la  Duchesse,  p.  98,  à  la  note  sur  le  vers  1 1 
de  la  p.  10. 

P.  89,  V.  I  :  crier  un  ban,  ou  huchier,  comme  dans 
Raoul  de  Cambrai,  p.  333  : 

Parmi  Arras  a  fait  un  ban  huchier. 

P.  89,  V.  3  :  apendus  corn  larron,  ou,  si  l'on  veut, 
pendus  comme  un  larron. 

Je  vos  pandroie  ausiz  corn  un  larron. 

[Jourdain  de  Blaives,  ms.  fr.  860, 
fol.  113  r»,  col.  2.) 

Il  faudrait  lerre  dans  mon  texte  ;  mais  j'ai  déjà  justifié 
les  licences  de  ce  genre. 

P.  89,  V.  16  :  H  est  sore  coru. 
Gaydon,  p.  1 1 5,  V.  21  : 

Qui  fièrement  li  sont  sore  coru. 
P.  89,  V.   17  :  aconséu.  Le  mot  prendu  du  texte 
italien   n'est  point  français;  au  contraire,  on  ren- 
contre fréquemment  aconsivre  ou  consivre  au  sens  d'at- 
teindre : 

Renoart  vise  si  l'ait  aconséu. 

{Loquiferne,ms.h.   1448,  fol."28l  v», 
col.  2.) 


374  Mac  A  IRE. 

Et  li  basions  contreval  descend!, 
Que  le  cheval  en  chief  ûconsievi. 

{Gjydon,  p.  10 j.) 
Par  les  espaules  a  cotisa u  Morel. 

{Caydon,  p.  iSj.) 

P.  89,  V.  18  :  nfcru. 
Ogier  I,  123   : 

Ogiers  le  hastc  si  l'a  tost  referu, 
P.  91,  V.  1  :  Cf.  GayJon,  p.  291,  v.  3. 
P.  91,  V.  2  :  Sainte  Marie,  aiu!  pour  a'iue,  aide! 

P.  91,  V.  j  :  Crans  fu  l'estors. 

Ce  mol  peut  fort  bien  s'appliquer  à  une  lutte  entre 
deux  combattants,  à  un  duel.  Gaydon,  p.  99  : 
Crans  fu  Vestors,  c'est-à-dire  la  joute  de  Ferraut  et 
de  Kenaut  d'Aubepin. 

P.  91,  V.  10  :  ii/i5  <y^i /or;  saillis  fu. 

On  pourrait  maintenir  à  la  rime  le  mot  salu  du  texte 
italien,  sous  cette  forme  ou  sous  la  forme  saillu,  puis- 
qu'on trouve  dans  le  Moniage  Renoart,  ms.  de  Bou- 
logne-sur-Mer,  fol.  190  vo,  col.  i  : 

Tibers  se  haste  si  est  en  pies  salus, 

et ,  même  manuscrit ,  fol.  209,  le  composé  asaillu. 

P.  91,  V.  13.  C'est  pour  éviter  une  répétition  que 
je  m'éloigne  un  peu  du  texte  de  Venise.  Kien  de  plus 
facile  que  de  lire  : 

En  celui  lieu  où  il  estoit  salus. 

Mais  embatu  ou  enbatu  était  un  terme  fort  usité  au 
sens  où  je  l'emploie,  et  il  se  pourrait  bien  que  le 
compilateur  italien  n'eût  pas  trouvé  ce  mot  assez  clair 
pour  ses  auditeurs. 

P.  91,  V.  14  :  Quant  il  l'ot  entendu.  Je  garde  le 
sens  en  changeant  la  rime.  Metu^  du  texte  italien. 


Notes.  375 

n'est  pas  plus  français  que  prendu  qu'on  lit  dans  la 
même  tirade. 

P.  91,  V.  23  : 

Il  l'en  arreste  au  passer  d'un  placer. 

On  pourrait  lire  aussi  : 

Il  l'en  arreste  à  un  placer  passer. 

Voici  un  tour  identique  : 

O^ier  coisi  à  un  tertre  puiier. 

(Og/cr,  1,155.) 

Placer^  mot  assez  rare,  se  trouve  par  exemple 
dans  Parise  la  DuchessCy  où  on  lit  :  sol  placer ^  p.  ^0,  et 
placer  seulement,  p.  51. 

P.  93,  V.  3  :  Va  en  présent  mené.  J'ai  justifié  ci- 
dessus  la  locution  en  présent  (en  présence).  Rien 
n'empêche  d'ailleurs  de  conserver  le  texte  : 

Devant  le  roi  le  vait  à  présenter. 

P.  95,  V.  1 5  et  16.  Même  tour  dans  Aspremontj 
ms.  fr.  2495,  fol.  105  v»  : 

Que  faites  vos  que  ne  nos  secorrez  ? 

P.  95,  V.  ij  :  de  toi  sont  il  lointain. 
Berte  as  grans  PiÉs,  ms.  fr.  1447,  fol.  38  ro  : 
Selonc  ce  que  ele  ert  de  ses  amis  lontaigne. 

P.  95,  V.  23  :  abatre  jus.  YoW Gaydon^  p.  11$. 

P.  95,  V.  25  :  qui  sor  tos  es poissans  (nobele  e  so- 
vran).  Rien  de  plus  aisé  que  de  lire  : 

Hé  !  gentis  rois,  nobiles  et  sovrains. 

Mais  nobiles  aurait  le  même  sens  que  gentis,  et  je  ne 
vois  nulle  part  de  locution  identique  ou  analogue.  Au 
contraire,  Charlemagne  est  souvent  qualifié  li  rois  pois- 
sans, ou  sorpoissans. 


Î76  Macairf. 

P.  9s.  V.  J7 

Un  contessor  me  mannes  mamtenant. 

On  pourrait  sans  doute  conserver  le  mot  chapelain 
et  le  maintenir  i  la  rime  ;  mais  un  quakhe  çapelan 
sent  trop  l'italien  pour  ne  pas  me  faire  croire  à  une 
altération  complète  du  vers.  Je  propose,  cependant , 
cette  seconde  leçon  : 

A  ma  confes.'^c  mandés  un  chapelain. 

Voyez  confesse  dans  Parise  la  Duchesse,  p.  2 1 . 

P.  97,  V.  I  :  engignement.  V.  ci -dessus  la  note  de 
la  p.  2j,v  9. 

P.  97.  V.  4  : 

Et  cil  i  vient  volcntiers,  tôt  errant. 

Je  remplace  par  cette  locution  si  fréquente  celle  du 
texte  vénitien  :  por  talan ,  qui  ne  me  paraît  pas  admis- 
sible en  la  forme.  Mais  peut-être  vaut-il  mieux  lire  : 
volentiers,  non  enprans,  locution  analogue  à  celle-ci  : 
volentiers,  non  envis.  V.  Raynouard,  au  mot  engranl. 

P.  97,  v.  1 1  :  hassetement. 
AuBERi  LE  Bourguignon,  ms.fr.  8^9,  fol  4^  v», 
col.  I  : 

Entre  ses  dens  a  dit  bassetement. 

P.  99,  V.   5  :   Cl  orendroit  se    disait  comme  c 
endroit. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  140  : 

Et  se  m'ircs  chi  endroit  atendant. 
Et  même  page  :  ichi  orendroit. 

P- j99.  V.  ç)  :  ci  a  voir  un  miracle  de  Di. 

Voyez  ci-dessus  la  note  sur  le  vers  1  ^  de  la  p.  79. 
J'ajoute  qu'après  ces  mots  et  a  on  trouve  le  substan- 
tif employé  au  cas  régime. 

P.  <)(),  V.  \2  :  et  des  boins  et  des  mels. 


Notes.  ^77 

Le  mot  ré  [reo)  du  texte  de  Venise  est  inadmis- 
sible. Le  compilateur  italien  aura  sans  doute  rejeté  le 
mot  mel  {malus),  qui  à  ses  yeux  comme  à  son  oreille 
ne  formait  pas  une  rime  suffisante.  La  forme  mel  se 
trouve  bien  des  fois  dans  le  poëme  de  Huon  de  Bor- 
deaux, et  à  la  rime,  et  dans  des  tirades  en  é  ou  en  er. 
V.  aussi  Gui  de  Bourgogne ,  p.  7,  et  Fierabras,  p.  6, 
où  on  lit  :  à  mêles  armes.  Quant  à  la  locution  entière, 
elle  était  en  usage  comme  li  jone  et  II  chanu,  U  petit 
etligrant,  etc.  ; 

De  lor  maus  soient  quite  et  li  mal  et  li  bon 

[Chanson  d'Antioche,  t.  I,  p.  62.) 

P.  99,  V.  27  :  tu  as  bien  meserré.  (Vu  avi  ben  falé.) 
Fait  n'a  jamais  été  français.  On  ne  trouve  que  failli 
et  falu.  Meserré  rend  la  même  idée,  mais  le  mot,  si 
j'ai  rencontré  juste,  n'était  pas  de  ceux  qui  pussent 
accommoder  notre  compilateur.  V.  meserrer,  dans 
Huon  de  Bordeaux,  p.  198  et  passim. 

P.  101,  V.  9  :  laidement.  {Gaydon,  p.  175.) 

P.  101,  V.  1 5  :  nuisement. 

Que  ne  voz  veillent  faire  aucun  nuisement. 
(Gaydon,  p.  315,) 

P.  101,  V.  22  :  Si  renchauça.  On  peut  lire  sans 
doute  arier  li  vint  ou  après  li  vint,  en  restant  plus  près 
du  texte  ;  m.ais  enchaucer  est  le  terme  le  plus  usité 
en  ce  sens. 

Et  Aulaïz  de  prez  les  enchauça. 

{Gaydon,  p.  72. 

V.  d'ailleurs  Raynouard,  sous  encaussar. 

P.  103,  v.  6  :  tant  ne  (juant  n'est  qu'une  variante 
que  je  propose  pour  éviter  des  répétitions  fastidieuses. 
11  est  clair,  du  reste,  qu'on  peut  lire  de  noient. 

P.  103,  V.  12  :  reté  m'oissor. 
Gaydon  ,  p.  57  : 

A  com  grant  tort  m'avoit  cis  gioz  reté. 


^7^  Macairk. 

F'.  10^  V.  ij,  14,  ij  : 

Ne  soie  onc  rois  ne  corone  portant, 
Ne  mengerai  onqucs  i  mon  vivant 
S'aurai  de  toi  véu  le  jugement. 

On  retrouve  souvent  ce  tour,  par  exemple  dans 
Gaydon,  p.  9  : 

Dex  me  confonde  parmi  la  crois,  en  som. 
Se  mais  menjuz  de  char  ne  de  poisson, 
Ne  ne  bevrai  de  darè,  devin  bon, 
S'aurai  tenu  son  cuer  dedens  mon  poing. 

P.  loj,  V.  22  :  inprimcmânt y  du  texte  italien,  n'a 
jamais  été  français,  que  je  sache  ;  premiercmenl  l'a  été 
de  tout  temps. 

Dos  de  Nantuel  parla  premièrement. 

Ogier,  11,406.) 
P.  103,  V.  25  : 

Méismc  d'eus  ferions  nos  autretant. 

On  retrouve  un  vers  à  peu  près  identique  dans 
Raoul  de  Cambrai  y  p.  336  : 

Et  d'iax  méisme  ferai  je  autretant. 
P.  loj,  V.  9  :  pcnianl.  {Huon  de  Bordeaux,  p.  88.) 

P.  loj,  V.  I  p  aprls  lui  (derrière  lui). 

Après  lui  vin  moult  durement  courant 
Après  celui  alai  esperonnant. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.   ^  .  > 
P.  107,  V.  6  : 

cil  de  Maience  en  ont  grant  reprovicr. 

Raoul  di-  Cambrai,  p.  187  ; 

TuJt  ti  ami  en  aront  reprovicr. 

P.  107,  V.  7  :  Or  luirons  ci. 

Or  vos  lairooi  ci  endroit  de  Gaydon. 

Gaydon,  p.  a8.) 


Notes.  379 

P.  107.  V.  8  : 

Si  corn  ovra  ot  eu  son  loier. 

On  peut  lire  aussi  :  De  son  service  ot 

Gaydon  ,  p.  224  : 

De  vo  service  aurez  vostre  loier. 
P.  107,  V.  9  :  est  remis.   {Huon  de  Bordeaux, 
p.  170.) 

P.  107,  V.  15  :  jus  del  cheval  verser ,  ou,  comme 
dans  Huon  de  Bordeaux,  p.  54  :  à  /^  terre  verser, 

P.  109,  V.  13   :  soletîe.  V.  plus  loin,  p.  238,  v.  4. 

P.  109,  V,  15  :  Cornent  le  faites?  C'est  le  how  do 
you  do  des  Anglais.  On  peut  lire  aussi  :  Comment  vos 
est?  (Voyez  Gaydon,  p.  50.) 

Ele  li  a  demandé  et  enquis 

Comment  le  fait  Karles  de  Saint  Denis. 

{Anséis  de  Cartage,  ms.  fr.  1254, 
fol.  2  yo,  col.  2.) 

Idem,  ibid  :  avés  encombrement? 

V.  ce  mot  dans  Gaufre'^,  p.  310;  dans  Otinel ,  p.  2 
et  13  ;  et  surtout  dans  Jean  de  Lanson,  ms.  fr.  2495, 
fol.  29  v<>. 

P.  109,  V.  2$  et  26  : 

Que  véoir  puisse  par  toi  séurement 
Costantinoble,  où  sont  li  mien  paTent. 

Le  texte  de  Venise  dit  :  Aler  en  Costantinopoli ,  lo- 
cution que  la  mesure  des  vers  ne  permet  pas  de  con- 
server, de  quelque  façon  qu'on  s'y  prenne.  Voir 
Constantinoble  m'a  paru  admissible  : 

Ne  quit  véoir  Bordele,  le  grant  cit. 

[Huon  de  Bordeaux,  p.  26.) 

P.  109,  V.  27  :  boin  loier  en  aient. 
Ogier,  II ,  324  : 

Autel  loier  alons  nos  atendant. 


î8o  Mac  A  IRE. 

P-  III,  V.  12  :  dcponu  me  paraît  admissible, 
quoique  je  n'en  trouve  pas  d'exemple;  mais  ponu, 
pour  pondu,  se  trouve  encore  dans  quelques  patois. 

P .  m ,  V .  1 6  :  or  «f  j»  Dieu  salut ,  et  même  salu 
sans  t,  comme  dans  Ga^Joix  ,  p.  88. 

P.  1 1 1 ,  V.  i8  :  un  grant  bjston  costu. 
Prendu,  je  j'ai  déjà  dii,  me  paraît  inadmissible;  et 
je  dirai  ci-après  pourquoi  je  substitue  coUu  i  quaru. 

P.  Il  I,  V.  20  :  l(S  cheveus  borfolus. 
Je  ne  connais  pas  d'exemple  de  ce  mot. 

P.  113,  V.  2 

Et  la  roîne  si  vait  deriere  lui. 

On  peut  conserver  la  forme  lu  du  texte  de  Venise. 

A  grant  merveille  me  sera  deffendu 
S'encor  ne  trai  le  sanc  dou  corps  de  la. 
{Giiydon,  p.  jj.) 

Mais  on  trouve  aussi  la  forme  lui  dans  des  tirades 
en  u.  Je  la  rencontre  plusieurs  fois,  par  exemple,  dans 
le  ms.  de  Boulogne-sur-Mer,  qui  contient  une  grande 
partie  de  la  geste  de  Guillaume  au  court  nez.  Elle  y 
rime  avec  /u,  etc.  (fol.  76],  avec  coru,  etc.  (fol.  169). 
De  même  dans  Girart  de  Vianne,  ms.  fr.  1448,  fol. 
7i  v»,  col.  I. 

P.  1 1 3 ,  v.  6  :  arrestéu.  On  pourrait  conserver 
arestu,  du  texte  vénitien,  et  lire  : 

Tant  sont  aie,  que  n'i  sont  arcstu 
Que 

Mais,  pour  éviter  ces  que  superposés,  j'emploie  la 
forme  arrestéu  dont  on  trouve  aussi  des  exemples. 

Dans  la  même  page  de  Raoul  de  Cambrai  (p.  77) 
on  lit  : 

Li  qucnj  Ybers  n'a  gaircs  arestu. 
De  ci  au  gué  ne  sont  arestiu. 


Notes.  381 

P.  1 1 3,  V.  8  :  outre  mer  ont  coru.  Je  n'admets  pas 
metu ,  non  plus  que  le  composé  trametu  du  texte  de 
Venise.  On  pourrait  lire  peut-être  :  outre  sont  des- 
cendu, en  restant  plus  près  du  texte  oltra  forent  metu; 
mais  descendu  se  trouve  quelques  vers  plus  bas.  Il  est 
probable  que  le  compilateur  italien  l'eût  conservé  ici 
comme  là,  s'il  l'y  eût  trouvé.  Sans  doute  il  aura  ren- 
contré une  leçon  moins  simple,  comme  celle  que  je 
propose  ou  comme  celle-ci  :  la  mer  ont  trescoru. 

P.  1 1 3,  V.  II  :  parmi  ces  puis  agus. 

Raoul  de  Cambrai,  p.  152  :  parmi. i.  pui  agu. 

P.  1 1 3,  V.  18  :  Sages  et  membrus  (pour  membres). 
Sire  ce  est  Robers,  li  sages,  //  membrus. 

{Chanson  d'Antioche,  t.  I,  p.  28.) 

P.  1 1 3,  V.  20  :  i/«  grans  et  des  menus. 
GiRART  D'Amiens,  ms.  fr.  778,  fol.  83  : 

Il  fu  amez  des  grans  et  des  menus. 

P.  113,  V.  23  : 

En  sa  main  prist  un  gros  baston  costu. 

Ce  mot  cosîUj  que  j'ai  ajouté  tout  à  l'heure  au  texte 
de  Venise ,  je  le  substitue  ici  au  mot  quaru,  dont  je 
doute  fort  qu'on  rencontre  un  exemple.  Arrestu  (d'ar- 
rêter) ne  semble  pas,  il  est  vrai,  déformation  plus 
régulière,  mais  on  le  retrouve  souvent.  Costu,  appli- 
qué à  un  bâton,  donne  le  même  sens  que  quaru  ou 
carréj  et  peut  se  justifier  par  des  exemples  du  temjjs  ; 

Ne  toi  ne  t'arme  ne  ton  baston  costu, 
Toute  ta  force  ne  pris  pas  .1.  festu, 

[Moniage  Renoart,  ms.  de  Bouiogne- 
sur-Mer,  fol.  173.) 

Li  un  sont  plat  et  li  autre  costu. 

(Ms.  fr,  294.  v",  col.  I.) 

On  disait  aussi  baston  cornu.  Voyez  Gaydon^  p.  87. 


j82  M  AC  A  I  HE. 

P.  113,  V.  2S  : 

Et  quicrt  li  ostes  li  soit  amentèa. 

i^Ei  l'hôte  demande  qu'il  lui  fasse  connaître.) 

C'est  sans  doute  ce  verbe  amenUvoir  qui  aura  re- 
buté notre  compilateur,  dont  le  vers,  si  c'en  est  un  , 
est  à  remanier  entièrement. 

On  lit  dans  la  Chanson  liesSaisnes^ms.  de  l'Arsenal , 
B,  L.  F.   17J,  fol.  240  : 

Le  covenant  son  père  li  a  amentiu 
Que  chevalier  le  face... 

GlRART  DE  ViANNE,  ms.  fr.  1448,(0!.  i94ro, 
col.  2  : 

On  voit  lou  roi  si  l'a  amtntiu. 

P.  1 1  i ,  V.  3  et  4  :  scrvu,  metu,  du  texte  italien  , 
qui  forment  la  rime  de  ces  deux  vers,  sont  de  la  fabri- 
cation du  compilateur.  La  leçon  que  je  propose  se 
justifie  dans  ses  termes  principaux  par  un  passage  de 
BerU  as  grans  pUSy  où  l'on  trouve  une  situation  ana- 
logue. 

A  bertain  aaisier  met  chascunc  s'cntcnte. 

Elle  dit  à  ses  hôtes  : 

Bien  m'avés  rcschaufée  et  moult  bien  repèue. 

Quant  à  la  locution  sus  et  jus  y  elle  est  souvent  em- 
ployée comme  ici. 

P.  1 1  ^,  V.  I  j  :  ensi  l'a  il  usé. 

Sire,  dist  Hues,  je  ne  l'ai  mie  usé. 

' Huon  de  BordeauXy  p.  96.' 

P.  1 1  S,  V.  18  :  cil  (]ui  m'a  à  garder  y  ou  à  guier. 

P.  1 17,  V.  3  cl  p.  121,  V.  4  : 

S'agiut  la  dame  d'un  moult  bel  iretier... 
D'un  fil  s'agiut  qu'au  mostier  vai  portant. 

Le  texte  de  Venise  porte  :  Cella  dame  varlori.  — 
Cti  enfant  a  partori ,  du  latin  parturire.  L'italien  a 


Notes.  383 

conservé  ce  verbe  sous  la  forme  partorire;  mais  ja- 
mais, que  je  sache,  il  n'a  passé  ni  en  provençal  ni  en 
français,  oîj  l'on  ne  trouve  que  le  substantif  part  (de 
partus).  Au  contraire,  l'une  et  l'autre  langue  ont  au 
même  sens  ajazer  et  agesir.  Pour  ajazer,  voyez  Ray- 
nouard ,  III,  583.  Quant  à  agesir,  voici  un  exemple 
qui  le  donne  sous  la  forme  même  où  je  l'emploie  : 
D'un  fil  s'agiut,  s'ot  non  Guillaumes. 

{Philippe  Mouskes,  cité  par  Sainte-Palaye, 
au  mot  agiut.) 
P.  1 17,  v.  17  : 

Puis  quant  ce  vint  qu'ele  dust  relever; 
ou ,  avec  la  diérèse  :  que  dèust  relever. 

Je  restitue  ainsi  le  vers  assez  obscur  du  texte  vé- 
nitien, en  imitant  un  vers  de  Parise  la  Duchesse  : 
Quant  vint  li  termes  que  dèust  relever 

[Parise,  p.  28,  2^  éd.) 

Je  n'ai  pas  besoin  de  justifier  le  tour  si  connu  : 
quant  ce  vint  que 

P.  121,  V.  14  : 

Sor  destre  espaule  une  crois  blanchoiant. 

Je  substitue  blanchoiant  à  blanc  que  porte  le  texte 
de  Venise ,  parce  qu'il  faudrait  blanche,  que  la  rime 
rejette.  Je  doute  qu'on  ait  volontiers  employé  blanc 
pour  blanche  au  moyen  âge.  J'en  puis  cependant  citer 
un  exemple  : 

Mais  il  n'i  a  pain  ne  vin  ne  forment, 
Fors  .11.  gastiaus  et  .1.  mice  blanc. 

(Prise  d'Orange,  ms.  de  Boulogne- 
sur-Mer,  fol.  î4ro,  col.  i.) 
Mice  blanc  pour  miche  blanche;  mais  fallait-il  suivre 
cet  exemple  ? 

P.  121 ,  v.  18  :  estre  à  bautisier  ou  au  bautisier, 
selon  le  cas. 

Là  ot  enfant  ;  g'i  fui  au  bautisier. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  31e.) 


j84  Macaire. 

P.  121,  V.  20  :  Se  Diex  me  soit  aidant.  Locution 
qui  revient  deux  ou  trois  fois  dans  chaque  tirade  en 
ant  du  poème  de  Huon  de  Bordeaux, 

P.  125,  V.  i  : 

D'cmpcrcor  corn  se  fusi  irctiers, 

ou  :  com  se  fust  engenrès. 
ALISCANS,  p.  109  : 

Renoars  sui,  engendré  fui  d'un  roi. 

P.  125,  V.  7  : 

L'evesques  chante  la  messe  hautement. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  14J.) 

P.  12} ,  V.  8  :  mestier^  service,  office  divin. 
Raoul  de  Cambrai  ,  p.  s^  ' 

Et  si  faisoicni  le  Damedicu  mestier. 
Pariant  d'un  évêque  : 

Si  se  rcvesl  por  faire  le  mestier. 

[Idem,  p.  7.) 

P.  123,  V.  14  :  rengenerer. 

De  saint  baptesmc  se  fist  rengenerer. 

{Aspremont^  ms.  fr.  249 j,  fol.  124  r«.) 

P.  125,  V.  ()  :  de  son  droit  nom. 

Huclins  est  par  droit  nom  apclés. 

{Huon  de  Bordeaux,  p.  77.) 

P.  12^,  V.  17  :  <]uin:e  jors  ajornés. 
GayDON,  p.  37  et  186  :  toute  jor  ajorné.  —  Autre 
jor  a)orne. 

P.  127,  y.  I  : 

Si  vuet  venir  i  son  gent  cors  parler. 

Cf.  Huon  de  Bordeaux,  p.  95,  v.  13. 

P.  127,  V.  2  :  Et  ne  le  yod  vier^  ou  :  de  gré  et  vo- 
Untiertf  ou  CDCore  ;  bu  fait  à  otner^  toutes  locutions 


Notes.  385 

de  même  sens  et  qui  reviennent  presque  à  chaque  page 
dans  nos  anciens  poëmes. 

P.  127,  V.  14  et  15:  bien  veigniés!  —  hien  soies  ! 
{Huon  de  Bordeaux,  p.  13,  v.  34.) 

P.  127,  V.  24  : 

Por  amor  Dieu,  le  voir  justicier. 

J'ai  répété  le  voir  justicier  du  texte  italien;  mais 
mieux  vaudrait  lire  peut-être/^  verai justicier ,  comme 
dans  ce  vers  de  Raoul  de  Cambrai  (p.  1 1 1)  : 

Dieu  reclama,  le  verai  justicier. 

On  trouve  toutefois,  quoique  plus   rarement,  des 
exemples  comme  celui-ci  : 

Et  croi  en  Damediu,  le  vrai  justicier. 
{Fierabras,  p.  13.) 

A  l'origine,  sans  doute,  le  second  i  a  compté  dans 
la  mesure,  mais  de  bonne  heure  on  l'a  néglige. 

P.  127,  v.  25  et  26  : 

Si  com  commère  qui  pas  ne  doit  boisier 
A  son  compère  mentir  ne  losengier  ; 

vers  restitués  d'après  ceux-ci  : 

Cil  de  Nerbonne  qui  aine  ne  pot  boisier 
A  son  signeur  mentir  ne  losengier. 

{Aliscans,  p.  248.) 
P.  129,  v.  10  : 

De  mon  reaume  si  me  fist  il  geter. 
On  disait  aussi  bien  en  pareil  cas  geter  que  chacier: 
Et  tos  mes  oncles  de  la  terre  chacier. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  73.) 
Por  tant  firent  la  dame  de  la  terre  geter. 

[Parise  la  Duchesse,  p.  j2.) 

P.  129,  V.  15  :  mahaistié. 
Macaire.  2  j 


^86  Macaire. 

HuON  Dt  Bordeaux,  p.  87  : 

La  voit  on  bien  qui  a  fait  mauvaisté. 

P.  1 50,  V.  2  : 

Il  semble  qu'après  ce  vers  le  copiste  italien  en  ail 
omis  un  dont  le  sens  était  :  «  //  se  battit.  <  Ce  qui 
me  le  fait  croire,  c'est  le  mot  cun  (avec)  par  lequel 
commence  le  vers  suivant  et  dont  je  ne  tiens  pas 
compte  dans  ma  restitution. 

P.  iji  ,  V.  4  ;  4  respié  amolé  ,  ou  amoUii.  On 
trouve  un  exemple  de  cette  seconde  forme  dans  Du 
Cange,  sous  le  mot  amollare;  mais  on  y  trouve  égale- 
ment amolarc ,  qui  permet  de  croire  (\\iamoU  a  été 
aussi  en  usage.  Peut-être  le  texte  français  portait-il  : 
al  branc  forbi  d'acier.  Voyez  p.  1 36,  v.  9. 

P.  I  j  I,  v.  6  :  S»  m'en  fui. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  ^,  v.  i  ; 

si  s'enfuttous  scus... 

{Fierabras,  p.  6^.; 

P.  1  ji,  V.  1^  :  mes  estres  (ma  situation). 

Lor  couvine  etlor  cstrc  enquérie  et  demander. 
Jierabras^  p.  6j.) 
P.  131  :  V.  17  : 

Por  moi  vorra  chevaliers  envoicr. 
On  disait  même  envo)er pour  quelqu'un ^  sans  régime  : 
Car  faites  tost  por  Guiot  cnvoicr. 

{Caydon,  p.  i8i. 
P.  131,  V.  22  : 

Et  que  ses  père  Costantinoble  tient. 
1!  est  manifeste  qu'ici  le  compilateur  italien  a  refait 
en  entier  le  vers  français  qu'il  avait  sous  les  yeux.  A 
mon  tour,  je  prends  avec  lui  la  même  liberté.  Voici 
les  exemples  dont  je;  m"  et  pour  la  rime  et 

pour  la  locution  tenir  Cou  jlc  : 


Notes.  387 

Jules  César,  selon  la  légende  de  Huon  de  Bor- 
deaux, était  l'un  des  prédécesseurs  du  père  de  Blanche- 
fleur,  c'est-à-dire  qu'il  régna  àConstantinople. 

Constantinoble  tint  //  tôt  son  éaige. 

{Huon  de  Bordeaux^  p.  r.) 

L'auteur  du  même  poëme  fait  rimer  vient  (p.  12)  et 
souvient  (p.  13)  âvec  fier,  pitié,  mesagier,  grasiiés,  etc. 
Il  y  a  grande  apparence  que  tient  ne  rime  pas  plus  mal 
avec  vérité,  crestienté,  envoier,  etc. 

P.  131,  V.  24  :  bien  trovée  soies.  Cf.  Huon  de  Bor- 
deaux, p.  119,  V.  34. 

P.  1^3,  V.  I  :  d'Ongrie. 

On  disait  indifféremment  de  Hongrie  ou  d'Ongrie. 

An  la  terre  d'Ongrie  sont  en  un  bois  entré. 

[Parise  la  Duchesse,  2^  édition,  p.  24.) 

Et  rois  fu  de  Hongrie  s'en  fu  sire  clamez. 
[Id.,  p.  26  et  passim.) 

Honguerie  est ,  selon  toute  apparence,  la  forme  pri- 
mitive. Voyez  cette  forme  dans  Gaufrey,  p.  2^2  et 
passim. 

P.  1 33,  V.  20  : 

Dire  et  conter  trestot  le  covenant. 

Covenant,  aventure,  affaire,  situation. 

Huon  de  Bordeaux,  p-  91  : 

Or  VOUS  ai  dit  trestout  mon  convenant. 

MONIAGE  Rainouart,  ms.  de  Boulogne-sur- 
Mer,  fol.  194  fo,  col.  I  : 

Mairefer  fu  en  son  cuer  mult  dolant 
Quant  de  son  père  entent  le  couvenant. 

Ibid.,  col.  2  : 

Dist  Mairefer  :  «  Corn  vos  est  covenent  ?  » 

Cf.  Macaire  même,  page  134,  v.  12  et  13. 


588  Macairk. 

f^  15$,  V.  2  :  trj'ittemem. 

Gaydon  ,  p.  120  :  à  tort ,  tràUrtmtnt. 

\\  iM,v.3  : 

Dont  l'empercre  cui  France  est  apcndant. 
OCIER,  t.  Il  ,  p.  398  : 

Et  Babiloine  i  lui  est  apendant. 
P.  135,  V.  6  :  dinson  taknt. 

Bien  pois,  frère,  dire  vostre  talent. 
(Foulque  de  Candie,  M$.  de  Boulogne-sur-Mer. 
1 5  5 ,  V.  1 0  :  i^uant  sont  à  terre. 
V.  Huon  de  Bordeaux,  p.  8^,  v.  i  j. 
Idem,  iHd.  :  il  se  Iraient  arant.  OtiNEL  ,  p.   11  : 
se  tret  RoHans  avant. 

P.  13^  V.  i^  : 

En  son  pa!aij  les  mande  à  parlement. 
Gaydon  ,  p.  263,  V.  4  : 

Comment  Claresme  le  mande  à  parlement. 
P.  13^,  V.  16  : 

D'oîr  noveles  lor  enquiert  et  demant. 
Gaydon,  p.  95  : 

Fenaus  li  a  demandé  et  enquis. 
P.   137,  V.  4  : 

Si  Ctnchâr^a  ad  un  saen  chevalier; 
ou  encore  :  5«  la  chargea. 
Raoul  de  Cambrai  ,  p.  140  : 

Je  vos  charchai  mon  enfant  I  garder. 
P.  I  37,  V.  16  : 

Voit  sor  s'espaule  une  crois  blanchoier. 

L'auteur  a  dit  plus  haut,  p.  120,  v.   14,  que  la 
croix  éuil  blanche  ;  j'ai  cru  pouvoir  le  répéter  ici , 


Notes.  389 

m'autorisant  d'ailleurs ,  pour  le  tour  que  j'emploie  , 
d'exemples  comme  ceux-ci  : 

De  sa  cité  voit  les  murs  bianchoier. 

[Aimeri  de  Narbonne,  ms.  fr.  1448, 
fol.  éj  ro,  col.  2.) 

Si  que  les  àenz  véissiez  bianchoier. 

{Qîinel,  p.  52.) 
On  disait  de  même  : 

...  Li  sans  que  ci  voi  rougoier. 

[Raoul  de  Cambrai,  p.  69.) 

P.  1 39,  V.  9  :  hautement  mercier,  on  gracier,  comme 
au  texte  de  Venise. 

P.  139,  V.  16  : 

Que  por  ma  fille  manderai  à  estros. 

J 'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  la  locution  à  estros j  t 
mêmcià  estrous,  n'est  pas  déplacée  à  la  rime  dans  un 
tirade  en  or.  On  l'y  trouve  cent  fois. 

P.  139,  V.  18  :  Mais  ne  f aura  guerre.  «  La  guerre 
ne  manquera  pas,  »  c'est-à-dire  :  «  Je  ne  manquerai 
pas  de  faire  la  guerre  à  l'empereur.  x> 

Ne  faudra  guerre  vers  lui  tout  mon  aé. 
[Gaydon,  p.  27.) 

P.  141,  V.  17  :  en  nef  corant  (en  un  legno  corant). 
Legno,  au  sens  de  navire,  est  purement  italien. 

P.  i^i,  V.  20  :  de  par  le  roi  de  Hongriç. 
Alez  à  Karle,  ditez  lui  de  par  mi. 

(Gaydon,  p.  177.) 

P.  143,  V.  14  :  contre  lor  vait  corant,  c'est-à-dire  : 
court  à  leur  rencontre,  au-devant  d'eux. 

Contre  11  sont  aie  si  ami  et  si  dru. 

[Renaut  de  Montauban,  I,  201 , 
rec.  des  Anciens  poëtis.) 


50O  Mac  Al  RE. 

P.  144,  ligne  1  et  2. 

Je  supplée  par  conjecture  la  rubrique  omise  dans 
le  manuscrit. 

P.  14^,  w.  \  :  de  pailc  et  de  cendel  ,  ou  de  cendé. 

P.   14^,  V.  16  : 

Et  BlanchcfioT  où  il  n'ot  qu'enscgncr. 

Il  m'était  facile  de  lire,  en  suivant  de  près  le  texte 
de  Venise  : 

Et  Bljncheflor,  qui  tant  ert  preus  et  ber  ; 

mais  preus  et  ber  surtout  me  paraissent  convenir  à  un 
homme  beaucoup  mieux  qu'à  une  femme;  et  d'ailleurs 
ICI  il  ne  s'agit  pas  des  vertus,  des  qualités  que  ces 
deux  mots  expriment,  il  s'agit  bien  davantage  de  re- 
connaissance, de  politesse.  La  locution  où  1/  n'ot 
quemegner  me  semble  mieux  en  situation;  elle  s'ap- 
plique à  une  personne  bien  apprise,  qui  a  de  bonnes 
et  belles  manières,  et  c'est  ici  le  cas  de  s'en  servir. 

P.  147,  V.  9  :  <i  icel  jor  que.  C'est  par  ces  mots  qu( 
débute  la  chanson  d'Aliscans. 

P.  149,  V.  2  :  nel  porroient  durer  (pour  endurer). 

P.  Î49,  V.  17  :  acrianter  ou,  si  l'on  veut ,  acerUner. 

P.  149,  V.  21  : 

Mais  elc  a  moult  envers  lui  mcscrré. 

Raoul  de  Cambrai,  p.  6j  : 

Por  quoi  ont  il  envers  moi  mcserré  ' 
V.  encore  Cajdon,  p.  ^8. 

P.  isi,  V.  4: 

Se  il  la  fa  it  par  )ugcmcnt  mener. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  69,  v.  i  : 

El  ne  le  veut  par  jugetneni  mener 


Notes.  391 

P.  151,  V.  7  : 

Mais  la  roïne  qui  la  nori  souef. 

Cette  expression ,  que  je  substitue  à  celle  du  texte 
de  Venise  :  ^e  l'avoit  élevé ,  revient  souvent  dans  nos 
chansons  de  geste,  et  notamment  dans  Huon  de  Bor- 
deaux : 

A  nostre  mère  qui  souef  nous  nori. 

(P.  19,  V.  9.) 
A  la  ducoise  qui  Pot  nouri  souef. 

(P.  72,  V.  9.) 
Car  vostre  père  me  nori  bien  soé. 

(P.  93,  V.  8.) 
Gaydon,  p.  26  : 

Je  voz  norri,  petit  anfant,  soef. 

P.  151,  V.  8: 

Chis  savoit  de  sa  dame  le  cuer  et  le  penser. 

{Charles  le  Chauve^  ms.  La  Val.,  49.) 

P.  1 5 1,  V.  1 1  : 

Bien  conois  celé  qu'en  mon  ventre  ai  porté  ; 

ou ,  si  l'on  veut  :  en  mes  flans,  comme  dans  ces  vers 
de  Parise  la  Duchesse  (p.  37,  39,  2^édit.)  : 

Ne  la  mère  ausimant  que  à  ses  flans  t'a  porté. 
Et  conoistrai  la  mère  qu'ew  ses  flans  m'a  porté. 

P.  I  ^  1 ,  V.  13  :  Nés  por  tôt  l'or  de  Dé. 
Pour  tout  l'or  de  Dieu,  c'est-à-dire  pour  tout  l'or 
du  monde.  On  pourrait  lire  aussi  :  Nés  por  trestot  l'or 
Dé.  Mais  à  l'époque  où  fut  composé  notre  poëme , 
tantôt  on  supprimait,  tantôt  on  exprimait  la  prépo- 
sition : 

Por  tout  l'or  Dieu  n'aroit  il  garison. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  115.) 
P.  151,  V.  19  : 

Mal  fait  li  rois,  quant  la  blasme,  et  pechié. 


>92  MACAiRt. 

Caydon,  p.  îs  : 

a  Sirf  vassal,  mil  faites  et  pechié, 

o  Quant  vos  le  duc  blasmez  ne  laidengiez.  m 

P.  ijî,  V.4  : 

S'ele  gehist,  mar  fu  «es  gens  cors  nés  ! 
HuoN  DE  Bordeaux,  p. 9^  : 

Se  ne  volés  à  son  gtnî  cors  parler. 

P.  I  ^j,  V.  8  :  pesmc  renoU,  cri,  du  texte  de  Ve- 
nise ,  est  sans  doute  là  pour  hlrlûquc ,  qui  en  vieux 
français  était  hcrcgc  ou  cnlc. 

P.  153,  V.  22  :  doUreuse  vengeance. 

Si  avérés  un  dolerous  loier. 

{Montage  Rainouart,  ms.  de  Boulogne- 
sur-Mcr,  fol.  181  r",  col.  2.) 

P.  i  ^4,  V.   16  et  17  : 

On  ht  ces  deux  vers  ainsi  dans  le  manuscrit.  Il  y 
manque  évidemment  un  verbe  [je  suis  allé)  pour  en 
compléter  le  sens. 

P.  \ss,  V.  s  ■ 

Bien  ert  Kallon  vos  mesages  contés. 
ALlSCANS,p.  72,  V.  2  j  : 

Au  roi  sera  mes  mesages  contés. 

P.  iss,v.6: 

Congé  demande  et  si  s'en  tome  arier. 
HuoN  DE  Bordeaux,  p.  72,  v.  24  : 

Dont  s'en  torna  s'a  congic  demandé. 

P-  1^9.  V.   ij  :  Jerusûlan y  ou  Jerusalant ,  comme 
dans  ce  vers  d'Aspremont  : 

Et  Moydas  qui  tint  Jerusalant 

(Ms.fr.  249J,^ol.  9}  fo.) 


Notes.  393 

P.  1 59,  V.  21  :  hom  de  conseil  plus  grant. 
ASPREMONT,  ms.  La  Val.  123,  fol.  1  r»,  col.  i  : 
Karle  apparut  qu'il  iert  de  conseil  grant. 

P.  161,  V.  1  : 

Qui  en  vos  se  fie,  bien  puet  estre  certains. 

J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  (jui  en  ne  doit  for- 
mer qu'une  syllabe  .  Les  exemples  de  ce  genre  abon- 
dent, et  ce  serait  vouloir  renchérir  sur  les  meilleurs 
trouvères  que  de  ne  pas  s'en  autO'*iser. 

P.  161,  V.  4  : 

En  vos  auroit  eu  boins  chapelains. 
Ce  tour  est  très-fréquent  dans  nos  anciens  poëmes  : 

En  Rocoul  ot  mervillous  chevalier. 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  114.) 

P.  161,  V.  6  :  Ce  disl  U  dus  Naimon. 

Il  faudrait  Naimes,  je  le  sais,  mais  je  sais  aussi  que 
la  chanson  de  Roland  elle-même  contient  des  licences 
de  ce  genre. 

P.  161,  v.  19  :  par  en  faire  son  bon,  locution  bien 
connue,  et  particulièrement  employée  quand  il  s'agit 
de  désirs  amoureux. 

P.  161,  v.  21  :  desevroison.  {Gui  de  Bourgogne  ^ 
p.  30.) 

P.  163,  v.  3  :  entresi  que.  {Fierabras,  p.  $1,  etc.) 

P.  163,  V.  10  : 

L'emperéor  et  dire  et  conter. 

Je  maintiens  cette  locution  si  fréquente  et  dire  et 
conter,  en  dépit  de  l'hiatus,  qui  ne  fausse  point  le  vers, 
selon  moi,  amsi  que  je  l'ai  déjà  dit  ci-dessus  (note  sur 
le  vers  23  de  la  page  7).  Rien  ne  serait  plus  facile 
d'ailleurs  que  de  substituer  ici  au  mot  conter  le  mot 


394  Macaikk. 

iicvtur  qui   le   remplace    parfois ,    comme  dans  c?t 
exemple  : 

Mais  tant  vos  voil  et  dire  et  dévisser. 

[Loquij:rne,  ms    fr,  1448,  fol.  29 j  r^,  col   l.) 

P.  i6j,  V.  14  et  suiv. 

Ici  le  bon  duc  Naimes,  donnant  un  conseil  à  l'em- 
pereur, lui  dit  :  Voici  ce  que  |e  ferais;  puis  il  fait 
parler  l'empereur  lui-même  sans  que  la  tr.msition  soit 
indiquée. 

P.  i6j,  V.  20  : 

Et  s'amendisc  vuct  d'cle  demander. 
Raoul  de  Cambrai,  p.  120  : 

Por  Camcndisc  poi  avoir  maint  destrier. 

P.  167,  V.  7  :  cnlroblur. 

HuoN  DE  Bordeaux,  p.  18s  : 

Ses  prisonniers  n'a  mie  entroubliL 

P.  169,  V.  4  :  Sel  prcnt  à  apclcr. 
Je  pouvais  lire  comme  au  texte  :  Si  li  respont  arier; 
mais  aricr  termine  encore  le  vers  suivant. 

P.  173,  V.  8  :  roion.  {Gui  de  Bourgogne,  p.  30.) 

P.  I7j,v.  18: 

Chacie  l'ot  com  on  fait  le  larron; 

ou,  si  l'on  veut  : 

Banie  lot  à  guise  de  larron. 

P.  17J,  V.  19  :  Sore  li  misl.  Il  lui  mit  sus,  il  lui 
imputa,  il  la  chargea  de. 
Gaydon,  p.  jo  : 

Mis  m'ayez  sore  que  je  fiz  la  puison. 

P.    17^,  y.  22   :  de  l'or  d'Arage,  {à' Ar3b\e)  ou 
d'Arabe. 

...  el  bon  destrier  d'Arrabe. 

I  Inurdain de  Blaires.  Ml    fr.  860,  fol.  1  i<'  1 
'Ol    2  ) 


J 


Notes.  395 

P.  179,  V.  9  et  10  :  J'emploie  la  forme  de  salu- 
tation la  plus  fréquente  : 

cil  Damediex  qui  le  mont  estora 
Saut  la  contesce  et  ciax  que  amés  a. 

[Raoul  de  Cambrai^  p.  11.) 

Cil  Damedieus  qui  tout  a  à  jugier 
Il  saut  et  gart  l'evesque  droiturier. 

(/^.,p.é.) 
P.  191,  V.  2  : 

Costantinoble  qui  tient  et  tôt  Ponor. 

C'est  ici  une  forme  très-usitée  au  moyen  âge  : 

Il  tint  Aufrike  et  tôt  le  règne  grant. 

[Ogier,  H,  398.) 

Et  de  Huon,  le  nobile  guerrier, 
Qui  tint  Bourdele  et  le  grant  iretier. 

(Huon  de  Bordeaux,  p.  2.) 
P.  193,  V.  3  : 

Dex  les  confonde,  l'aitismes  criator. 

A  qui  me  rappellerait  que  criator  est  la  forme  du 
régime,  je  répondrais  en  invoquant  l'exemple  de  plu- 
sieurs trouvères,  et  notamment  de  l'auteur  de  Gaydon  : 

Si  m'aït  Dex,  li  verais  criators. 

(P.  in.) 

Criators  avec  une  s ,  pour  voiler  la  faute  apparem- 
ment. Mieux  vaut,  je  crois,  la  laisser  paraître  que 
d'y  ajouter  encore  par  cette  addition  malencontreuse. 

P.  193,  V.  20  : 

Dolor  en  ai  et  mautalent  et  ire.  '' 

Il  n'est  pas  rare  de  voir  cette  finale  ire  à  la  rime 
dans  des  tirades  en  ie.  Exemple  : 

Amont  l'en  dresce  par  moult  grant  druerie, 
si  li  pardonne  son  mautalent  et  s'ire. 

[Gaydon,  p.  326.) 


5  06  M  A  C  A  I  R  K . 

El  plus  bas ,  même  page  : 

CayJon  appelle,  si  li  a  prins  à  dire  : 

a  Caydes,  biax  sire,  nel  me  celés  vos  mie. 

P.  I9i,  V.  6  :  Blancheflor  (texte  italien:  Blançi- 
jlon).  Les  trouvères  faisaient  parfois  fléchir,  pour  les 
accommoder  aux  besoins  de  la  rime,  les  désinences  des 
noms  communs  et  même  des  noms  propres.  C'est  ainsi 
que  l'auteur  de  Gardon  appelle  une  fois  son  héros 
Gaydur;  mais  celui  de  Macairc  n'était  pas  obligé  ici 
de  modifier  le  nom  de  BLinchcfloTy  les  mots  en  or 
étant  parfaitement  admis  dans  les  tirades  en  on.  C'est 
donc  le  compilateur  italien  qui  a  imaginé  la  forme 
Blançijlon. 

P.  195  :  V.  I  ^  :  paoniers.  V.  DuCange,  vo  Pedo. 

P.  199,  V.  ^  :  prodon.  Il  faudrait  prodommc  ;  mais 
les  licences  de  ce  genre  se  trouvent  dans  les  meilleurs 
textes. 

P.  199,  V.  9  :  Ains  qu'il  soit  esclairiê.  {Huon  de 
Bordeaux f  p.  16^.) 

P.  199,  V.  12  :  demainne  treff  la  tente  impériale. 
Cel  demainne  tref.  [Gaydon  ,  p.  j ,  v.  1 1.)  On  disait 
au  même  sens  :  maistre  trej ,  tref  maior. 

Et  Kallemaines  fu  en  son  tr^  maior. 

{Aspremonty  mj.fr.  249 J,  fol.  101  r«.) 

P.  201  ,  V.  6  : 

Cil  de  Maience  font  moult  à  resoingniet. 
Gaydon,  p.  167  : 

Cil  emperere  fait  moult  à  resoingnicr. 

P.  201,  V.  8  et  22  : 

Fors  cel  roi  qui  Constantinoble  tient 


Cil  dou  roi  cui  Constantinoble  apent 


Notes.  397 

Ces  deux  vers  sont  mal  coupés ,  je  l'avoue ,  mais  on 
en  trouverait  aisément  de  pareils  dans  nos  meilleurs 
poèmes.  Exemple  : 

Par  qui  est  toute  créature  vivant. 

Dans  le  second  vers,  Costantinoble  devrait  prendre 
Vs,  signe  du  sujet;  mais  cet  s  disparaissait  souvent 
pour  obéir  aux  exigences  de  la  mesure. 

P.  202 ,  v.  10  : 

Le  personnage  nommé  Floriadent  prend  plus  bas 
(v.  20)  et  plus  loin  (p.  206  et  suiv.)  le  nom  de  Flo- 
riamont.  Je  n'ai  pas  cru  devoir  lui  conserver  ces  deux 
noms,  je  me  suis  arrêté  au  premier. 

P.  203,  v.  21  : 

A  grant  merveille  fu  li  Griés  orguillos. 

Li  Griés,  le  Grec,  le  chevalier  grec.  Je  m'autorise, 
pour  le  désigner  ainsi,  du  passage  où  Alberic  de  Trois- 
Fontaines  a  résumé  ce  poëme. 

P.  20$,  V.  7  :   , 

Donc  oïssiés  des  cous  moult  grant  tabor. 

Tabor  au  sens  de  bruit,  de  tapage.  On  le  trouve  par- 
fois ainsi  employé  ,  par  exemple  dans  ce  vers  du 
poëme  d'AUxandre  : 

Dusc'  à  l'aube  aparant  lor  dura  cis  tabors. 
(P.  287,  éd.  Michelant.) 

P.  205,  v.  10  :  dou  chief  blos. 

Roman  d'AUxandrc,  p.  270  :  del  aval  le  fait  bloas. 

P.  21 1,  v.  4  : 

Com  s'éussiés  esté  une  s'amie  ; 
tour  analogue  à  celui-ci  : 

Je  lor  ai  mort  un  lor  prochain  parent, 

{Raoul  de  Cambrai,  p.  336.) 


jçS  Macaire. 

P.  211  ,  V.  Il  :  //  pardoncr  vostrt  trc.  {Cajdon, 
p.  )26.) 

P.  21  1,  V,    I  ; 

Se  lot  premier  n'en  ai  vcngancc  prise 

Ce  dernier  mot  est  très-admissible  en  rime  dans 
une  tirade  en  ie. 

P   2r2,  V.  27  :  l'inperer  Cleramon. 

C'est  la  seule  fois  que  l'auteur  désigne  par  son  nom 
l'empereur  de  Constantinople.  Il  s  appelait  Kicher 
dans  la  seconde  version  analysée  par  Alberic  de 
Trois-Fonlaines. 

P.  213,  V.  6: 

En  moi  n'avé5  chevalier,  ains garçon. 

J'ai  dû  substituer  garçon  au  moi  poltron  du  texte 
italien.  Je  ne  retrouve  pas  ce  mol  dans  nos  chansons 
de  geste,  mais  bien  celui  par  lequel  je  le  remplace. 
Dans  le  poème  de  Renaut  de  Montauban  ^  par  exem- 
ple, le  père  des  quatre  fils  si  connus  leur  dit  : 

N'estes  pas  chevalier,  anccis  estes  garçon. 

(Renaut  de  Montauban,  t.  I,  p.  142, 
recueil  des  Anciens  Poètes.) 

P.  21  j,  V.  7  :  calon,  du  texte  de  Venise,  est  pu- 
rement italien  {gallone ,  flanc,  côté  .  On  peut  lui  sub- 
stituer le  mot  français  giron,  et  lire  : 

Mais  se  vos  plaint  de  me  ceindre  au  giron 
Le  branc  d'acier. 

Ogier  ,  II ,  i4i  : 

Puis  irait  Cortain  qui  li  pent  au  giron 
P.  2  1},  V.  17  :  Si  m'avoia.  Avoier  s'employait  nu 
même  sens  que  convoier.  Voyez  Raoul  de  Cambrai, 

P   2^7- 

P.  21^,  V.  4  : 

Qu'en  lui  rois  Kalles  aura  mau  compaignon. 


Notes.  jI99 

Voici  un  tour  identique  : 

Cil  chevals  a  en  vos  mal  compaignon. 

{Aspremonî,  ms.  fr,  2495,  foi.  1 19  v«.) 

P.  21  ^,  V.  12  : 

Quant  Varochers  se  vist  si  atorner. 
Cf.  aydon,  p.  226,  v.  25. 

P.  219,  V.  15  :  enrecoij  bêlement. 
ASPREMONT,  ms.  fr.  249s,  fol.  101  vo  : 
Dist  l'uns  à  l'autre  coiement,  en  recoi. 

P.  219,  V.  19  :  par  delez  un  pendant; 
locution  tirée  textuellement   de  Raoul  de  Cambrai  j 
p.  158. 

P.  219,  V.  20  :  le  trait  à  un  arpent.  On  disait 
beaucoup  mieux  :  le  trait  à  un  archer,  —  le  trait  à  un 
bongon  (ou  bouzon).  Voyez,  par  exemple  ,  Gaydon, 
p.  81,  et  Ogier,  II,  543.  La  meilleure  leçon  ici 
serait  peut-être  celle  qu'on  peut  tirer  du  vers  ci- 
après  : 

La  terre  en  crosle  environ  un  arpent. 

{Gaydon,  [).  113.) 

P.  220,  V.  6  :  lo  somiant  {somigliante),  le  sem- 
blable, la  même  chose. 

P.  221,  V.  19  :  s'en  est  errant  tornés. 

HuON  DE  Bordeaux,  p.  173  :  errant  s'en  terne. 

P.  225,  V.  5  :  en  of  des  iex  lermé. 
ASPREMONT,  ms.  La  Val.  123,  fol.  3  r%  col.  2  : 

Savez  quel  chose  li  fait  les  iaulz  lermer  ? 

P.  225,  V.  8  :  <î  nul  fuer  (à  aucun  prix). 

Si  j'avais  reproduit  littéralement  le  texte  italien  ,  le 
mot  tens  se  serait  trouvé  répété  dans  deux  vers  con- 
sécutifs. 

P.  22^ ,  V.  20  :  les  escus  bouclés^  ou  bouclers.  Cet 


400  Macairk. 

adjectif  désigne  la  boucle  oui  faisait  saillie  au  centre 
de  l'ècu.  Boucler  ou  bouclier,  employé  substantive- 
ment, remplace  le  mot  êcu. 

P.  227,  V.  12  :  Si  est  remese. 

Amis  et  Amiles,  ms.  fr.  860,  fol.  109  vo,  col.  2  ; 

Remese  fuisse,  je!  vos  di  sans  fausser... 

P.  229,  w.  2  :  ne  viels  ne  jones  hon. 

Est  Agolans  ou  viels  ou  ioncs  hon  ? 

[Aspremont,  ms.  fr,  249$,  fol,  ji  y.) 

P.  229,  V.  6  :  m  Dieu  criant. 

Puis  ne  vi  homme  qui  fus!  en  Dieu  créant. 
{Huon  de  Bordeaux,  p.  89.) 
P.  229,  V.  17  : 

L'un  mort  sor  l'aulre  verser  et  trcbuchier. 

Ce  vers  se  retrouve  textuellement  dans  presque 
toutes  les  chansons  de  geste,  et  par  e.xemple  dans 
Amis  et  Amiles,  ms.  fr.  860,  fol.  94  v^,  col.  2. 

P.  2J0,  V.  I  ^  : 

L'aubers  fu  bon,  que  ne!  pot  empirer. 

Le  texte  italien  porte  daner  (  damnare ,  endom- 
mager), que  l'on  peut  conserver  si  l'on  veut  : 

Ja  par  nulle  arme  ne  fust  le  jor  dampnie. 
{Gaydon,p.  n,v.4.) 

mais  ce  mot  était  d'un  usage  rare;  empirer  est  l'ex- 
pression usitée  en  pareil  cas, 

P.  2}},  V,  Il  :  Me  le  resdnle.  {Huon  de  Bordeaux, 

p.  81.) 

P,  233,  V,  13  : 

Chier  li  ferai  à  mon  branc  compeier. 

On  disait  fort  bien  :  chier  li  vendrai;  mais  aussi  bien 
et  aussi  souvent  :  chia-  h  ferai  comperer  ou  achaler. 


Notes.  401 

P.  233,  V.  20  : 

[Que  flors  et  pieres  en  fait  jus  craventer,] 

Je  supplée  ce  vers,  omis  sans  doute  par  le  compi- 
lateur, et  qui  se  retrouve  textuellement  dans  presque 
tous  les  récits  de  combats. 

P.  235,  V.  I  :  raviser.  {H uon  de  Bordeaux,  p.  131.) 
P.  237,  V.  27  :  Qu'il  espenisse  le  mes/ait. 
Desor  païens  là  t'espenéiras. 

{Aspremont^  Ms.  fr.  2495,  fol.  85  v».) 

P.  239,  V.  3  :  m^  vie  aler  querant ,  ou  mieux  peut- 
être  :  m'en  aler  mendiant. 

P.  239,  V.  18  :  entrencontré.  {Gaydon,  p.  46,  v.  4.) 

P.  239,  v.  19  :  N aimes  et  Isorés.  Je  substitue  le 
nom  bien  connu  a'Isorés  à  celui  de  Salaire  qui  reparaît 
au  vers  suivant. 

P.  243,  V.  8  : 

De  deus  vassals,  sol  à  sol,  en  un  pré. 

Otinel,  p.  8  et  9  : 

Mes  car  alons  le  matin  en  ces  prez, 
Tout  seul  à  seul. 

P.  245,  V.  4  :  d'aler  ou  champ.  V.  Huon  de  Bor- 
deaux, p.  50,  V.  34,  et  51,  V.  I. 

P.  245 ,  V.  1 2  :  Qui  la  fera  ?  —  Faire  la  bataille  est 
une  locution  habituelle.  Voir  cette  expression  à  la 
page  244,  vers  4  ,  oii  je  l'ai  rejetée  parce  qu'elle  ne 
s'adaptait  pas  à  la  mesure  du  vers. 

P.  247,  V.  3  : 

Par  foi,  dist  ele,  vos  estes  fos  provés. 
On  peut  lire  aussi  :  vos  estes  forsenés,  en  restant 
Macaire.  26 


402  Mac  Al  RE. 

plus  près  du  texte;   mais  l'autre  leçon   est  peut-être 
plus  fréquente  ; 

Dist  l'amirés  :  «  Te  sire  est  fos  provés.  » 

[H uon  de  Bordeaux,  p.  172.) 

P.  2 p,  V.  8  :  cmptrid  pour  empcrial ^  comme  roui 
pour  roial^  mcl  pour  mal  ^  etc. 

P.  2p,  V.  14  :  totevoie.  Locution  qui  a  le  même 
sens  que  toutefois,  sans  avoir  la  même  origine. 

P.  2 p,  V.  22  : 

Por  Varocher  est  en  grant  sospeçon. 

GaYDON,  p.  292  : 

Moult  ai  esté  por  voz  en  souzpeçon. 

P.  2^,  V.4  : 

Et  le  bon  branc  a  ceint  au  lez  selonc  ; 
ou  encore  : 

Le  branc  a  ceint  au  senestrc  giron. 

P.  2  ^  j ,  V.  21  :  et  or  cuit  et  mangons. 
Gaydon,  p.  29^  : 

Chargié  un  mul  d'or  fin  et  de  mangons. 

P.  2^1  V.  s  : 

Sire  cmpercrc  de  France  et  de  Loon. 

Je  lis  Loon  (Laon),  et  non  Lion  ou  Lyon,  comme  au 
texte  de  Venise.  Un  Italien  devait  mieux  connaître 
Lyon  que  Laon ,  et  de  là  la  substitution  que  jc 
suppose. 

UAYDON,   p.  SS   • 

Rois  cuidai  icstre  de  France  et  de  Loon. 

P.  2^  j,  V.  21  :  JU  lez  senestre  en  son. 
Celte  expression    en  son    est    souvent   employée 
d'une  manière  purement  explélive.  Voir  les  exemples 


Notes.  403 

cités  par  M.  Cachet  dans  son  glossaire,  au  mot  son. 
Quoi  qu'il  en  soit_,  mieux  vaut  lire  peut-être  : 

Ceinte  a  Courtain  au  senestre  giron. 

P.  257,  V.  4  :  nd  se  contint  pas  mu ,  locution  tirée 
textuellement  de  la  chanson  d'Asprcmont  (ms.  fr. 
2495). 

P.  257,  V.  19  ;  entreferu. 
Otinel,  p.  41  :  ïentrefierent. 

P.  261 ,  V.  3  : 

Vers  sarrasins  s'en  vont  iréemant. 

[Aspremont,  ms.  fr.  2495,  fol.  106  v».) 

P.  265 ,  V.  16  :  Vafairc  tôt  entier.  Affaire,  comme 
l'on  sait,  était  du  genre  masculin. 

P.  26^,  V.  17  :  de  chief  en  chief.V.  Raynouard, 
Lexique^  au  mot  Cap^  II,  318,  col.  2. 

P.  275,  V.  18  : 

Et  vers  ma  fille  esploitié  laidement. 

Je  n'ai  pas  dû  répéter  loiaument  ou  desloiaument 
dans  trois  vers  successifs,  comme  au  texte  de  Venise  ; 
j'ai  remplacé  ici  desloiaument  par  laidement ,  comme 
m'y  autorisait  ce  vers  de  Gardon  (p.  175)  • 
Emprisonner  ne  l'ait  fait  laidement. 
P.  275,  v.  25  : 

Ad  un  fil  d'or  sa  crigne  vait  nouant, 

ou  encore  :  ses  crins  vait  accsmant.  (  Cf.  Gui  de  Nan- 
teuil ,  p.  24.) 

P.  279,  V.  19  :  aclin  vos  erent.  V.  Raynouard, 
Lexique,  au  mot  aclis. 

P.  287,  V.  ^  :  poon.  C'est  la  forme  la  plus  fré- 
quente du  mot  paon.  Elle  est  à  ce  mot  ce  que  sooler 
est  à  saoler. 


404  Macaire. 

P.  287,  V.  I  i  :  damiUon.  {Gaydony  p.  2j^.) 

P.  289,  V.  I  I  :  Sj  merc  Blanchefur. 

J'ai  usé  ici  d'une  licence  analogue  à  celle  dont  je 
trouve  un  exemple  dani>  le  pocme  de  Gaydon.  L'au- 
teur, pour  le  besoin  de  la  rime,  a  fait  une  fois  fléchir 
le  nom  de  son  héros  en  Gaydier  (p.  272). 

P.  289,  V.  20  :  Si  me  li  lut  parler  (mihi  licuit). 

P.  289,  V.  22  :  longues  (longtemps). 
Gaydon,  p.  120,  168  : 

Ne  puet  longues  durer,  —  se  longues  vit. 

P.  291,  V.  7  :  Kallemaines  li  ber.  Voyez  cette  ex- 
pression ci-apres,  p.  307,  dans  la  seconde  version  de 
notre  poème. 

P.  291,  V.  14  :  acorde.  {Raoul de  Cambrai,  p.  222,) 

P.  291,  y.  22  :  le  trait  à  un  bouzon ;  c'est-à-dire 
que  les  deux  empereurs  s'avancèrent  chacun  à  la 
portée  du  trait  nommé  bouzon  ,  en  avant  de  leur 
camp. 

P.  29$,  V.  Il  :  entr'eus  tienent  content.  (Cf.  Gaydon, 
p.  218.) 

On  pourrait  lire  aussi  :  entr'eus  est  li  contens  (  ils 
discutent  les  conditions  de  la  paix). 

Ou  encore  : 

De  la  pais  faire  entr'eus  vont  porparlant. 

Gui  de  Nantcuil,  p.  94  : 

Il  ont  toute  la  pès  pourquise  et  pourparlée. 

P.  295,  V.  20,  il  faut  peut-être  lire  :  com  dit  totela 
gent.  Dans  le  doute,  j'ai  employé  une  locution  qui  se 
retrouve  partout  et  qui  donne  au  vers  ce  sens  :  0  Vous 
en  avez  tiré  vengeance  publiquement.  » 

P.  298,  V.  ^  :  en  Paris  ladan.  Sic,  en  un  mot. 
Ladan  me  parait  être  une  altération  de  là  dedens. 


Notes.  405 

P.  301,  V.  22  : 

Une  charée  d'avoir  li  a  doné. 
AUSCANS,  p.  !2  : 

Une  carée  porteroit  bien  de  pion. 

P.  305,  V.  I  : 

Ne  pain,  ne  vin,  ne  mais  ciiar  ne  poisson. 

AuBERi  LE  Bourguignon,   ms.  fr.  859,  fol. 
65  ro,  col.  1  : 

N'i  trouvères  pain  ne  vin  ne  poisson. 

P.  305,  v.  10  : 

D'or  en  avant  faut  ici  la  chansons. 
On  lit  à  la  fin  de  Raoul  de  Cambrai  : 

D'or  an  avant  faut  la  chançon  ici. 

P.  305,  V.  Il  et  dernier:  Dex  vos  garisse.  Voyez  a 
fin  de  Gui  de  Nanteuil. 


407 


ERRATA. 


P.  2 s,  V.  20  :  laisse  moi  ce  penser,  lisez  laissés. 

P.  25,  V.  21  :  au  lieu  de  saurais,  lisez  sauriés. 

P.  39,  V.  2  :  ehevir^  lisez  chevir. 

P.  49,  V.  5  :  suppléez  une  virgule  après  rue. 

P.  ^3,  V.  3  :  au  lieu  àeLifel  Macaires,  lisez  Li  fel 
Macaires. 

P.  65,  V.  3  :  L^  voit  la  dame,  lisez  La  voit. 

P.  70,  V.  17  :  au  lieu  de  orf  0,  lisez  or  fo. 

P.  88,  V.  8  :  au  lieu  de  E  in  sa  mairij  lisez  E  in 
sa  man. 

P.  125  :  au  lieu  de  ne  fesoient  en  premier  y  lisez  ne 
fesoient  premier. 

P.  léi,  V.  16  :  au  lieu  de  avais,  lisez  aviés. 

P.  167,  V.  9  :  lisez  ainsi  ce  vers  : 

Dau  roi  cCOngrie  ja  n'en  estuet  plaidier. 

c'est-à-dire  :  «  Inutile  de  vous  raconter  longuement 
les  bontés  du  roi  de  Hongrie.  »  Cette  leçon  donne 
un  sens  beaucoup  meilleur  que  celui  du  texte  de  Ve- 
nise, et  répare  une  faute  qui  m'a  échappé  pour  avoir 
suivi  ce  texte  de  trop  près. 


4o8 


Errata. 


P.  i6o,  V.  7  :  au  lieu  de  dire  etcontats,  lisez  dira 
et  conter  es. 

P.    177,  V.    14  :   au  lieu  de  apente  et  afiert^  lisez 
cpent  et  ajierî. 

P.  18^,  V.  2  :  au  lieu  de  vais,  lisez  vai. 
P.  2J7  ,  V.  9  :  au  lieu  de  m'en  fuis,  lisez  m'en 
fui 

P.  241,  V.  7  .  au  lieu  de  Tôt  icel  for,  lisez  Tôt 
icel  jor. 

P.  2^1,  V.  ^  :  au  lieu  de  fier,  Wstz  fiers. 

P.  256,  V.  2  :  au  lieu  de  parentcson,  lisez  parenté 
son. 


m 


Maceiire  (Chanson  de  Geste) 


PONTirfCAL  fNSTfTUTE 
OF    MEDIAEVAL   STUDIES 

59  queen's  park 
Toronto  5.  Canada 


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